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Concert de soutien Ford Blanquefort Même pas Mort! rencontre avec le groupe de théâtre

14 Oct

Samedi 21 septembre

Samedi 21 septembre, la salle de spectacle Le Krakatoa à Mérignac, près de Bordeaux, organisait conjointement avec le collectif Ford Blanquefort, Même pas mort!, une soirée en soutien aux salariés de l’usine Ford, dont la fermeture programmée de longue date a finalement été actée par une décision de justice refusant de se prononcer contre et autorisant les licenciements au terme d’une lutte de dix ans, durant lesquels le combat syndical et salarial avait réussi à empêcher la liquidation du site par le constructeur américain. Dix ans de batailles, de conflits, de petites victoires et de sursis, arrachés, épisode après épisode, dans une lutte volontaire, digne, exemplaire, pour conserver les emplois, dix ans d’un militantisme sans relâche, dix ans sous l’épée de Damoclès à craindre le moment où le couperet finirait par tomber et à espérer quand même qu’on ne se bat pas en vain, à mener des grèves, épuiser les recours juridiques, négocier avec les dirigeants de l’entreprise, en appeler à l’intervention des pouvoirs publics, s’entourer de soutiens associatifs, humains et artistiques pour médiatiser la cause, et se ressourcer lors de témoignages festifs de solidarité à l’occasion de concerts et d’évènements. Non pas que les militants aient été de doux rêveurs utopistes inconscients de la féroce réalité que de toute évidence leur imposerait fatalement un employeur ayant pourtant bénéficié de multiples aides de l’état français pour renoncer à la fermeture de cette usine de boite de vitesse (50 millions de subventions publiques), que par ailleurs aucun impératif économique n’exigeait, l’usine n’étant pas déficitaire, bien au contraire (7,6 milliards de profits en 2017). Mais c’est un sens de la dignité et le refus de la résignation qui tenaient les camarades debout dans l’adversité contre le non-sens, et le cynisme de principes économiques selon lesquels la vie des femmes et des hommes, ayant usé leur santé à produire, n’a pas plus de valeur que l’usage que le patronat peut en faire selon son gré. Et lorsque les lettres de licenciements commencent à arriver, qu’elles sont là, entre vos mains, ces dix ans sont finis. L’usine, le travail qu’on sait accomplir, les compétences professionnelles, l’expérience, les collègues, les camarades, la sécurité d’un salaire, qui bien que n’étant pas mirobolant permettait de vivre et de nourrir ses enfants, la fierté de l’ouvrier peut-être, les emplois annexes des sous-traitants, l’existence des commerces et de la vie sociale et économique d’une commune dépendant de l’existence de ces emplois, le sens de la solidarité, se lever le matin pour faire quelque chose, se battre pour quelque chose : tout est fini. Alors à ce concert, pour l’organisation duquel de nombreux acteurs joignirent leurs forces, des artistes venus témoigner leur soutien, au personnel du Krakatoa, dont certains travailleurs vinrent donner un coup de main bénévolement, en passant bien sur par le public arrivé nombreux -la salle était quasiment complète-, une atmosphère particulière s’installait : un mélange paradoxal d’envie de réjouissance et de festivité, de rires et de chants, et d’une amère tristesse au gout de profond désarroi. Nombreux laissèrent couler leur chagrin, leur dégout, leur effondrement le long du visage. Ce fut une soirée chaleureuse certes, musicalement et comiquement riche. Mais le cœur ayant pourtant besoin de faire la fête ne parvenait pas à y aspirer pleinement, comme dans ces moments funèbres où l’instinct de vie aurait précisément besoin de se hurler plus fort que d’habitude, mais se contraint d’une retenue, comme si la joie sans frein y revêtait un caractère indécent, dont elle ne devrait pourtant jamais avoir à se parer, tant nul ne sait sans doute mieux que ces femmes et ces hommes debout combien elle est vitale à l’existence.

Avant que les différents artistes et humoristes animent la soirée, un groupe de théâtre, au sein duquel nous retrouvons plusieurs membres de la chorale anarchiste Le Cri Du Peuple [ LIRE ICI ] deux salariés militants de l’usine Ford, Gilles et Jérôme [qui nous avaient accordé un entretien l’an passé  LIRE ICI ], et d’autres camarades, amorçait le spectacle par une lecture théâtrale et chansonnière d’extraits du livre Ford Blanquefort, Même pas mort! C’est à l’initiative d’Isa, de la compagnie de théâtre bordelaise Les Petits Tréteaux, que fut mise en scène cette œuvre collective de plusieurs auteurs, sociologues, humoristes, chanteurs et dessinateurs, dont les droits sont réservés à l’Association de défense des emplois Ford. Une lecture émouvante par les convictions qui s’y expriment bien sûr, mais aussi parce qu’elle porte la parole de vies qui n’ont rien d’anonyme, qui sont celles de nos proches, nos amis, nos copains, en inscrivant la démarche de ses auteurs dans le sillage de celle des intellectuels et des artistes solidaires de la cause ouvrière, et que ce ne sont pas des comédiens professionnels qui l’interprètent. La metteuse en scène, Isa, elle-même artiste – et non moins militante du milieu associatif active auprès de nombreuses causes (entre autres l’élan de solidarité envers les personnes jetées à la rue après l’expulsion de plusieurs squats à Bordeaux les mois précédents), dont les engagements, à l’instar de ceux de ses compagnes et compagnons, s’ancrent dans un sens de concordance et de solidarité des différentes luttes-, amènent ces amateurs, pour certains novices dans l’exercice théâtral, à un degré d’exigence qualitative remarquable, preuve que l’excellence artistique n’est pas l’exclusivité d’un élitisme professionnel. Après la représentation, des membres de la troupe nous retrouvaient en fin de soirée pour parler de toute la noblesse d’un art populaire qui a du sens et du sens qu’ils lui donnent à travers cette pièce.

 

– Bonjour et merci de nous accorder cet entretien après la soirée qu’on vient de passer. Pouvez-vous nous raconter comment est née l’idée de la pièce que vous avez jouée ce soir?

– Marina : Isabelle de l’association Les Petits Tréteaux nous a proposé de faire une lecture d’extraits du livre Ford Blanquefort Même pas morts !, et l’a peu à peu mise en scène.

– Julien : Au départ il ne s’agissait que d’une lecture simple et on s’est un peu tous regardés en chiens de faïence, avec nos textes à lire. Et puis on a commencé à se dire qu’avec une guitare, et puis un cajun, on pourrait arranger les choses en incorporant des morceaux de musique entre les textes, et puis Isabelle a proposé d’intercaler carrément des chansons de lutte.

– Marina : Isabelle a donc composé une mise en scène à partir de ça, et nous avons eu la chance d’avoir Nadia (du groupe La Fiancée du Pirate) pour nous diriger de manière à ne pas chanter trop faux.

 

– Alors ce livre, comment est-il né, dans quel but et par quelles collaborations ?

– Béatrice : En fait la CGT de Ford tenait un canard qui s’appelait « Bonne Nouvelle » dans lequel ils remettaient à leur sauce des dessins humoristiques piqués dans la presse de gauche. Au moment de l’annonce de la fermeture de l’usine, ils ont donc fait appel à certains dessinateurs auteurs de ces dessins, et d’autres qui ont participé exprès pour alimenter le canard. Il y a eu jusqu’à quatre vingt dessins dont de Plantu, de Urbs, Large, etc… Ensuite on a compilé les dessins a fait appel à des auteurs pour réaliser ce livre avec des textes autour : on a contacté Chalandon, Morel, rencontré au salon du livre d’autres auteurs à qui ont demandé au culot s’ils voudraient participer à ce livre. Tous les textes ont été donnés comme ça. Libertalia  est une maison d’édition libertaire qui nous a donné carte blanche et a édité le bouquin, en considérant ça comme un « tract de luxe », l’idée étant de diffuser la lutte et la faire connaitre, sans prendre en considération des histoires de rentabilité ni autre. D’ailleurs les droits d’auteurs de l’ouvrage sont réservés à l’association de défense des emplois Ford. Et puis Isa a lu le bouquin et eu l’idée de la pièce.

– Marina : Donc les textes ont été écrits par des auteurs, des humoristes, des chanteurs, des universitaires. Il y a les Pinçon-Charlot, Sorj Chalandon, Serge Halimi, François Morel, Philippe Blanchet, Guillaume Meurice, Juliette, Didier Super entre autres. C’est un très beau livre avec de superbes textes et des textes qui peuvent parler aux gens, car ils sont extraits de ce que peut vivre quelqu’un qui perd son job. Par exemple il y a un texte qu’on n’a pas lu, mais qui parle d’une paire de chaussures payées au gamin du couple, qui s’use au bout de deux ans et qui ne pourra pas être remplacée, car le père  va être licencié. Ça a l’air tout con, mais c’est précisément le quotidien que plein de gens vivent et qui parle à tous. On peut se mettre à leur place et ça peut peut-être inciter les autres à s’identifier et réfléchir au fait qu’aujourd’hui, ce sont les Ford qui perdent leurs emplois, mais demain ? Il faut que les gens prennent conscience que ça ne va pas s’arranger et que ça va continuer comme ça, parce qu’on est dans un monde où la seule chose qui compte, c’est le pognon. Et comme le disait si bien Sandrine avec les textes de Didier Super, ça coute bien moins cher de fabriquer en Chine ou au Maroc, et que de plus en plus de gens se retrouveront en galère. Et la galère, ça vient vite. Même si tu touches des indemnités, en deux ans, ça part très vite, et quand tu es trop âgé pour te requalifier dans un autre travail que celui que tu sais faire et qui est très spécialisé, car tu as fait toute ta carrière dans la même entreprise – la moyenne d’âge des ouvriers de Ford est de 52 ans -, ou que tu es un salarié qui s’est mis en avant dans les luttes syndicales comme Jérôme, Gilles ou Philippe, tu es mal parti pour retrouver du travail ailleurs. Je suis sure que ce soir il y avait aussi dans le public des gens pas spécialement concernés par la lutte des Ford, qui sont venus pour voir des artistes, et j’espère que chez ces personnes les textes qu’on a dit pourront allumer une petite lumière. Ce qui me touche dans le texte de Marco lu ce soir, c’est quand il dit qu’il ne comprend pas comment ça se fait qu’il est le seul à se révolter et se mettre en avant. C’est ça : tu ne peux pas laisser une personne ou un groupe de personnes te tirer de l’avant et toujours se battre pour toi ; c’est aussi à toi de t’engager. Si on veut se battre et gagner, il faut qu’on soit tous ensemble. Sinon ceux qui tirent les autres pendant deux ans, cinq ans, dix ans, fatiguent, se découragent et laissent tomber. Et puis ils ont tenu dix ans dans le « ça va se faire », et maintenant que les lettres de licenciement sont là, ils sont dans le « c’est fait ». Ils ont tenu dix ans en lutte et demain, il faudra se réveiller sans lutte. J’ai un énorme chagrin pour ces camarades.

– Isa : La réalité est que ce monde du travail est mort. C’est Ford qui s’arrête, mais c’est plein de choses qui s’arrêtent. On est sur la fin d’un système. Le capitalisme nous a amenés dans le mur, et il va falloir qu’on pense à autre chose. Aux Etats Unis, Ford a délocalisé dans des endroits où les salaires leur coutaient moitié moins cher ; Detroit vit sur des ruines. Et Ford n’a pas arrêté de vendre des bagnoles ; ils continuent à en vendre et à faire de la publicité, et il n’y a jamais eu autant de bagnoles.

– Marina : Et il n’y a pas que les gars ; il y a aussi leurs parents, leurs enfants. Ces mecs là ne portent pas que le poids d’avoir perdu leur travail, mais aussi de ne plus être une source de ressources pour leurs enfants, pour leur femme. Comme dans toute entreprise touchée par ça, tu vas avoir une vague de gens qui vont se suicider.

 

– Les textes dits par chacun de vous sont tirés du livre, mais comment s’est décidée leur sélection ?

– Victoria : On a tous eu la liberté de choisir les textes qu’on voulait sélectionner. Lorsqu’on était plusieurs positionnés sur un même texte, on a constitué des binômes.

– Marina : On a du en couper certains, parce qu’il y avait des textes longs et si je n’avais pas coupé le mien, j’aurais pu tenir la scène pendant une demi heure toute seule, mais on a gardé l’essentiel et j’ai essayé de montrer la progression du personnage dans mon choix de passages.

– Victoria : On a pu aussi récupérer des slogans, parce que dans ce bouquin, il n’y a pas que des textes écrits ; il y a aussi des dessins et des slogans.

 

– Qui a déterminé la participation de chacun des membres à votre groupe ?

– Isa : Le bouquin m’a vachement plu et l’idée d’en faire une lecture théâtralisée s’est imposée. J’ai donc donné rendez-vous aux copains des Petits Tréteaux pour ceux qui étaient disponibles, Victoria, Sarah, Nadia, et après on a pensé à proposer de participer à des gens qu’on connait et qui ont suivi la lutte des Ford, donc Marina, Sandrine et Julien qui font partie de la chorale Le cri Du Peuple, et puis Jérôme et Gilles de Ford, et un copain à moi, Patrick, du quartier, qui joue de la guitare, et Béa du collectif Salle des Fêtes aussi. L’idée était de réunir des gens qui ont des affinités, mais aussi des gens qui étaient là d’avant et qui peuvent un peu porter le groupe, parce qu’on fait de l’éducation populaire, donc s’il y a des gens qui ont déjà fait un peu de théâtre, ils arrivent à porter les autres. Il fallait qu’il y ait un lien affinitaire autour de la lutte des Ford. De toute façon, les pièces qu’on monte dans le quartier se font toujours autour de petites rencontres, parce qu’il y a quelque chose d’affinitaire, parce qu’on a envie de raconter une histoire avant. Dans la troupe tout le monde est militant.

 

– La solidarité des luttes est précisément une dimension qui ressort de vos engagements à tous, puisque que nombreux d’entre vous sont syndiqués ou adhérents ou sympathisants libertaires, se sont impliqués assidument cet été dans l’élan de solidarité envers les personnes expulsées de squats à Bordeaux, parmi lesquelles on compte une majorité de demandeurs d’asile, militent et participent à d’autres combats sociaux. L’envie de faire vivre le propos de ce livre s’inscrit-elle dans la volonté d’exprimer le lien intrinsèque qui existe entre tous ces engagements, en trame de fond une conscience de classe populaire?

– Isa : C’est pour cela que ce soir il y a eu cette prise de parole : ce n’est pas parce que je voulais monter sur scène, mais parce que les copains en sortant de scène ont plus de mal à prendre la parole, car ils sont encore dans l’émotion de la pièce, et il fallait dire tous les liens qu’il y a entre les Gilets Jaunes, les victimes de violences policières, Georges Abdallah, les migrants, la lutte des Ford, toutes ces causes là. Cette lutte des salariés de Ford est quand même exemplaire, car il y a très peu de lutte qui ont été menées comme celle là en France à ce jour, ces vingt dernières années : c’est une lutte qui a duré plus de dix ans à batailler pour sauver leurs emplois, et c’est exceptionnel. C’est pour ça qu’on a tenu à la fin à rendre hommage à Gilles et Jérôme, les deux ouvriers qui font parti de la troupe. Parce que ces licenciements font des dégâts collatéraux aussi. Nous sommes ici tous des précaires, des chômeurs, des travailleurs pauvres, certes français, blancs, et cet été nous sommes nombreux à avoir participé à la solidarité avec les migrants, mais mine de rien, il ne faut pas oublier d’où on vient, et que si nous, nous ne sommes pas en forme, on ne pourra pas aider les autres. Et c’est vrai qu’il y a des vagues de personnes qui sont encore plus pauvres que nous qui arrivent. Mais nous sommes, nous aussi, victimes de ce capitalisme. C’est pour ça qu’on a écrit cette dédicace à dire en fin de représentation pour Gilles et Jérôme ; c’était une surprise, car si on leur avait dit avant, ils n’auraient pas voulu être mis en avant. C’est très émotionnel peut-être, mais c’était leur rendre hommage, parce que ces mecs là, ils vont se retrouver au chômage. On en est tous à batailler pour trouver du travail à mille deux cent euros par mois ; ce n’est pas pour pleurnicher, mais on est sur des réalités de vie identiques. Et puis nous sommes tous issus de l’immigration, par des parents polonais, espagnols ou autres. Je suis touchée par cette composante qu’il y avait sur la scène ce soir, de tous ces gens qui sont sur ces diverses luttes dont je parlais. Je ne fais du théâtre que pour ça.

 

– L’affiche de ce concert de soutien était conséquente ce soir, avec plusieurs artistes ayant répondu à l’appel, et encore d’autres qui se sont ajoutés par la suite. On le déplorait tout à l’heure, les temps laissent l’impression de ne plus avoir de prise de position d’artistes célèbres à large audience populaire, comme le fut Jean Ferrat, même s’il y a toujours des artistes alternatifs engagés politiquement, et nous les connaissons, mais qui ne sont pas de ceux qui diffusés par les médias radiophonique et télévisuel. Néanmoins malgré les circonstances peu joyeuses de l’annonce des licenciements, voir ce soir ces artistes désireux de soutenir les copains de Ford et en tous cas se sentant concernés, remontait le moral. Avez-vous échangé avec eux ?

– Marina : Je n’ai pas eu trop de contacts avec eux, à part avec Cali, avec qui il y a eu négociation. Julien peut te le raconter !

– Julien : Quand on est arrivés en fait le régisseur s’est moqué de nous et ne nous a pas pris au sérieux. Nous sommes des amateurs, tu comprends… C’était pendant les balances, et donc la batterie et le matériel avaient déjà été installés et Isa me dit que ça va être compliqué d’installer notre décor, puisqu’il ne restait que deux mètres disponibles sur la scène. On avait les tables, le guéridon, le cajun à mettre ; enfin c’est une pièce de théâtre avant tout. J’ai donc expliqué au régisseur qu’il y avait parmi nous des ouvriers de Ford, que la soirée était pour eux, que sans eux, elle ne se serait pas faite, et qu’il fallait donc nous faire de la place pour jouer. Et on a poussé le matériel pour faire de la place.

– Isa : Je pense qu’ils ont été un peu pris dans la panique d’urgence de dernière minute, parce que plusieurs groupes se sont rajoutés à l’affiche au dernier moment. Et forcément, on arrive, on est des amateurs et ils ne se sont pas rendu compte de la dimension du théâtre.

– Julien : Donc on devait jouer à 19h30, mais à cette heure là, personne n’était encore entré dans la salle ; les gens faisaient la queue dehors. On ne pouvait quand même pas jouer devant personne ! Et le régisseur n’était pas d’accord qu’on retarde l’horaire, avec l’argument que le timing était serré et qu’il ne pouvait quand même pas couper Cali. « Cali ! Tu te rends comptes ? Je ne peux pas lui demander de jouer moins longtemps» me dit-il. Et Cali qui était juste derrière moi avait tout entendu et est intervenu auprès de l’ingénieur pour lui dire qu’on commencerait dans un quart d’heure, quand les gens seraient entrés, peu importe si lui devait raccourcir son concert. C’est vrai que je trouvais ça très méprisant de nous dire de jouer devant personne, juste parce qu’on est des amateurs. Oui, nous sommes des amateurs, mais avant tout c’était une soirée militante en soutien des Ford, pas une soirée artistique du Krakatoa, même si c’est super tous ces artistes venus en soutien.

 

– Dans le public, de nombreuses personnes autour de moi, pour ne pas dire toutes, étaient captivées par votre lecture, et en même temps pleuraient beaucoup et chantaient avec vous lors de l’interprétation de chants de lutte. Avez-vous ressenti sur scène le retour du public ou recueilli des réactions de spectateurs ensuite ?

– Marina : La pièce avait déjà été jouée au Grand Parc, mais ce soir c’était un peu une vraie première fois très émouvante. On voyait les gens en face dans le public pleurer ; il y avait des travailleurs de Ford. Pour moi c’était vraiment une belle aventure humaine. Beaucoup de gens sont venus nous dire combien ils étaient touchés et c’est agréable qu’un texte soit ainsi accueilli, d’autant que ces textes sont vraiment très beaux.

– Victoria : Il y a eu beaucoup de retours d’anonymes. Chaque fois qu’on sortait dehors de la salle, des gens nous interpellaient pour nous remercier, car eux-mêmes ou des membres de leur famille étaient concernés directement. D’ailleurs c’était très difficile d’avoir du répondant face à ces personnes. Tu as les larmes aux yeux et tu restes sur l’émotion.

– Isa : Quand on joue au théâtre, pour moi, que ce soit des amateurs ou des professionnels, c’est pareil : ils doivent être bien en condition et il faut être bien sur scène. Et pour ce faire il faut être bien préparé. Je ne fais pas de différence entre amateurs et professionnels. Je fais de l’éducation populaire, je le dis et le revendique : je pourrais faire jouer un éléphant. Enfin je plaisante bien sur ; c’est complètement con! Je disais ça en référence à un danseur de renom qu’on avait fait venir au Grand Parc et qui aurait fait danser n’importe qui, y compris un éléphant. Le travail de théâtre est draconien, et quand le groupe est sur scène, il y est seul. Et si le groupe sort de scène déçu ou pas bien, c’est hyper traumatisant. Bien sûr il y a des choses dans la vie bien plus violentes. Mais le théâtre est fait pour transcender le quotidien, comme la musique ou la danse, ou n’importe quel support artistique ou culturel. Là dans le groupe, ils ont tous des vies à côté : c’est leur moment de plaisir, fait sur leur temps libre. Donc il faut que ça marche et qu’ils soient bien. C’est quelque chose que je sais organiser, parce que j’ai appris à être animatrice, à faire de la coordination de projets, et je connais donc quelques techniques. Et c’est du travail ; il faut une rigueur et tenir un rythme. Ce soir les gens étaient beaucoup à l’écoute, parce que je pense que vous les avez embarqués dans l’histoire.

– Marina : Et c’est vrai qu’Isa nous a donné super confiance. C’est un joyeux bordel organisé.   

– Nadia : Puis comme on s’entend bien, on a vraiment envie de continuer et de faire d’autres dates avec cette pièce. Et puis la culture est un bon biais pour aborder le militantisme, pas de manière trop militante justement.

 

 

Miren Funke

Photos : artistes divers : Carolyn Caro ; groupe de Théâtre : Miren

 

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Lettre de Madame de Sévigné à Madame de Grignan, Cyrano 2019

15 Juil

Ma chère fille,

Je dois vous conter par le menu la plus mirifique aventure  qu’il m’a été donné de vivre ce dernier mardi 9 Juillet. Par  le truchement  d’une machine fantastique que messire Emmett Brown – un homme étonnant – mit à mon service, grâces soient rendues à ce savant de génie, je fus transportée dans le futur, vers un lieu où dans nos enfances parisiennes, s’alanguissait une agreste campagne bordée de saules,  dont il ne reste que le nom dans une rue, là, vous disais-je, s’élève un petit théâtre charmant, Le Funambule.  Et on y donnait une pièce qui vous aurait fort réjouie. Il y est question de ce poète spadassin, fine plume et fine lame, maître escrimeur expert, incorruptible et austère d’apparence mais flamboyant du verbe, je le nomme,  Savinien de Cyrano de Bergerac. Vous savez mon admiration pour cet illuminé à qui Molière emprunta toute une scène dont il fit un succès.  Mais revenons à mon voyage au Funambule pour ce Cyrano 2019.

Photo Fabienne Rappeneau.

J’eus la stupéfiante surprise de découvrir sur la scène trois femmes  pour ce Cyrano, Edmond Rostand aurait été étonné d’apprendre que sa pièce à 50 personnages renait avec trois comédiennes que je dirai frégoliennes dans leur virtuosité à changer de rôle, de costume, de personnage dans une virevolte magistrale organisée par Sébastien Ossart. C’est un carrousel, une farandole une tragi-comédie entre Racine et Molière. Racine pour le kaléidoscope des sentiments, Molière pour les situations drôlatiques. Et tout cela dans un petit théâtre de poche où nous avons frémi d’émotion, tremblé d’inquiétude, ri des avanies subies par Monsieur de Guiche,  vibré aux envolées lyriques de Cyrano,  et goûté les petits gâteaux de Ragueneau, sensiblement différents des tartelettes amandines ou des darioles, et pleuré un peu aussi, à la fin… Vous lirez dans d’autres gazettes, peut-être dans le Mercure François ou la Gazette de Monsieur Renaudot,  les louanges unanimes qui saluent la belle imagination de monsieur Ossart et le talent de ses trois comédiennes.  J’en suis encore toute émerveillée et ma plume , le croirez-vous? peine à trouver les mots, ce qui, vous en conviendrez,  est peu habituel dans mes babils épistolaires.  J’emprunte à monsieur Ossart quelques vers bien troussés pour conclure:

Après tout comme dit notre superbe héros
Peu me chaut le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse
E t si demain par chance, moi, feu Cyrano
Je dois céder mon trône à quelque friponnesse
J’avouerai sans honte du fond de mon tombeau
Cyrano mon ami, te voilà bien servi.

Photo  Fabienne Rappeneau.

Post Scriptum: dans le siècle 21 on a perdu l’usage de la lettre qui délabyrinthe les impressions, foin du parchemin aux encres colorées, la mode qui court recommande le bref, le concis, l’expurgé des fleurs bigarrées de la rhétorique buissonnière dont étaient friandes les précieuses. Nous ferons donc simple, citation:

A ceux qui gravissent les montagnes, deux choix s’offrent à eux
– raconter leur périple ou,
– raconter la beauté de la montagne.
Nous sommes de ceux qui voulons raconter la beauté de la montagne.

En puisant dans plusieurs formes de théâtre, baroque,  Nô, khatakali, le metteur en scène et les comédiennes exaltent la grâce et la puissance de ce poète de 21 ans, esthète indomptable . Au panache immaculé.


Avec mesdemoiselles Iana Serena de Freitas, Lucie Delpierre, Nataly Florez en alternance avec Marjorie de Larquier.

Photo  Fabienne Rappeneau. T

Dates et heures ici –> clic sur le rideau.

 

 

Ppc Norbert Gabriel

 

 

 

SuziKa Christine Laville et Boby L.

23 Juin

 

Ah l’amour … L’éternel problème des Roméo et leurs Juliette, et quand c’est SuziKa avec Marcel, on évolue dans un monde presque parallèle..

Et c’est pour ça que
Je dis que l’amour,
Même sans amour
C’est quand même l’amour !
Comprend qui peut ou comprend qui veut
!

Mais que je vous présente Suzika, voilà :

Entre naïveté et malice SusiKa alias Christine Laville passe à la moulinette façon Jean-Christophe Averty* les chansons de Boby Lapointe pour en faire une broderie textuelle pleine de tendresse, de drôlerie, mais pas seulement… On réduit souvent Boby Lapointe à ses chansons farcies de calembours, de contrepèteries, d’allitérations et de paronomases, avec une virtuosité des mots tourbillonnante. Et c’est la clownesque SuziKa qui rappelle que tout n’est pas de l’anodin badin ; sous la fantaisie burlesque des mots qui galopent et tapent du talon comme une danseuse de flamenco boostée à l’eau de vie de chorizo, il y a des sous textes plus acidulés .. Rire, oui, de tout, mais sans perdre de vue la vie rugueuse, la vie quoi !

A son usine on a mis’une intérimaire
Pour lui laisser tout le loisir d’enterrer mère

Boby Lapointe, acrobate jongleur virtuose du vocabulaire est beaucoup plus que l’amuseur de la chansonnette qu’on décrit parfois comme archétype de la chanson pour enfants, la maman des poissons qui est bien gentille avec ses petits poissons qui font pipi dans leurs chaussettes, c’est rigolo, mais lui quand il l’aime, c’est avec du citron .. Comprend qui peut comprend qui veut ..

De plus il est l’inventeur du système Bibi … Encore une de ses facéties à la Bibi Fricotin ?? Que non pas, il s’agit de codification de l’information voir ci dessous,

Le système bibi-binaire, ou système Bibi, est un mode de représentation graphique et phonétique des chiffres hexadécimaux, et donc aussi des chiffres binaires. Il a été inventé par le chanteur Boby Lapointe.
Brevet d’invention no 1.569.028, Procédé de codification de l’information, Robert Jean Lapointe, demandé le 28 mars 1968, délivré le 21 avril 1969.

Alors, vous rigolez moins maintenant … La réécoute des chansons de Boby L. après cette information peut réserver des surprises.. Qu’y a -t-il vraiment dans ces lignes ?

Ta Katie t’a quitté Tic tac tic tac Ta Katie t’a quitté Tic tac tic tac T’es cocu, qu’attends-tu ? Cuite-toi, t’es cocu T’as qu’à, t’as qu’à t’cuiter Et quitter ton quartier Ta Katie t’a quitté Ta tactique était toc Ta tactique était toc Ta Katie t’a quitté Ote ta toque et troque Ton tricot tout crotté Et ta croûte au couteau Qu’on t’a tant attaqué Contre un tacot coté Quatre écus tout compté Et quitte ton quartier ...

Il y aurait du bibinaire à bibine biberonnée ad libitum que ça ne m’étonnerait pas plus que ça. Et quand on voit le final en forme de claque de « L’ange », on se demande si on a bien compris Boby.

Su’ l’trottoir, j’ai rencontré
Un ange descendu des cieux
Su’ l’trottoir, j’ai rencontré
Un bel ange aux yeux bleus

Al Coda
Soudain passe un Monsieur bien
Bien vêtu mais gueul’ minable
L’ange a murmuré « Tu viens » ?
-Combien ?- Cinq cent balles
Diable.

Mais n’allez pas répéter ça à la gentille SuziKa, ça pourrait la chiffonner, et ce serait dommage… Spectacle vu au Petit Théâtre du Bonheur, compatible avec tout salon accueillant, petite salle intime, où Suzika peut vous chuchoter à l’oreille en confidence, son hommage clownesque à ce tailleur de chansons pour dames, Boby Lapointe (Mise en jeu: Marylène Rouiller )

Et pour quelques photos de plus,

 

Photos©NGabriel2019

* – formule heureuse due à JP Liégeois-

Pour plus d’infos sur SuziKa, Christine Laville,
demandez au Sapajou, il vous dira tout –>

 

 

 

 

Norbert Gabriel

Entretien avec HK (Saltimbanks) pour sa pièce de théâtre musicale « Le coeur à l’outrage », à l’occasion du Festival contre le racisme et les stéréotypes

14 Juin

 

Samedi 11 mai, HK (Kaddour Hadadi) , accompagné de complices de son groupe Les Saltimbanks pour une orchestration acoustique, venait présenter, dans le cadre du Festival contre le racisme et les stéréotypes organisé par Solidaire 33 à Cenon près de Bordeaux, la pièce de théâtre musicale « Le cœur à l’outrage » tiré de son roman du même nom. Un second degré de lutte contre les stéréotypes pour l’artiste qu’on a plutôt coutume d’entendre chanter en concert et qui pour l’évènement privilégia ce conte mis en scène et en musique, qui intercale des chansons entre sa narration et les dialogues imaginés entre les personnages de Mohamed et Elsa, incarnés par les comédiens Saïd Zarouri (membre des Saltimbanks) et Mathilde Dupuch. Mohamed et Elsa vivent une histoire d’amour, sont une histoire d’amour, témoins, acteurs et passeurs à la fois du trouble des sentiments, de la confusion d’une époque, d’une société et d’une humanité, et des questionnements éthiques qui s’imposent à elle et à nous dans l’effroi et la sidération de la période contemporaine des évènements de Tunis, des attentats islamistes qui frappèrent Paris entre autres en 2015, mais également des drames liés à la traversée migratoire de la Méditerranée. Les mots ont un sens ; réciproquement le sens possède des mots par lesquels il s’exprime et nous interpelle. Et si c’est d’un vocabulaire accessible et intelligible que HK choisi de faire naitre la poésie, c’est bien pour revendiquer une œuvre s’inscrivant dans la tradition de l’art populaire. Un parti pris comme une philosophie obstinée à bousculer, atteindre et émouvoir le plus grand nombre de cœurs et d’esprits possible, et y semer les graines de la tolérance, de la vigilance des consciences, et de la raison, qui laisse trop souvent sa lucidité être troublée, annihilée même, par l’inconstance des émotions que les pouvoirs politique et médiatique suscitent et manipulent. Entrelacée d’interrogations sociétales et d’enjeux humanistes, l’histoire de Mohamed et Elsa reflète un hommage aux poètes -au premier rang desquels Louis Aragon- qui ont éclairé le chemin où avancent nos pas, tire l’alarme, et engage à leur suite un hymne à l’impossible dont est capable le cœur humain, nous laissant heureux et épris de cette certitude qu’il proclame : « qui croit en l’impossible est destiné à l’incroyable ». Mais c’est encore HK lui-même qui en parlait le mieux au cours d’un entretien accordé avant la représentation.

 

-HK bonjour et merci de nous accorder cet entretien. La pièce que tu viens présenter « Du cœur à l’outrage » est tirée de ton roman éponyme. Peux-tu nous raconter comment l’envie de l’écrire t’es venue ?

C’est le dernier roman que j’ai écrit suite aux attentats du treize novembre. C’est une histoire qui se passe entre 2011 et 2015. On suit un couple de jeunes, entre Paris et Tunis ; donc ça se passe entre la révolution tunisienne et les attentats, avec un gros focus sur l’année 2015, qui est une année qui fait mal avec les attentats de Tunis au mois de mars, le drame au large de Lampedusa au mois d’avril et les attentats du Bataclan à Paris. On suit l’histoire de ces deux personnages qui ont décidé à leur façon de ne pas être spectateurs de leur époque, mais qui en sont acteurs, et se retrouvent toujours d’une manière ou d’une autre au milieu de ces évènements. Il y a une histoire dans l’Histoire, qui est leur histoire d’amour à eux et sert de porte d’entrée sur l’Histoire de cette époque qui est la notre et le questionnement qui se pose à eux comme il se pose à nous en tant que société autour de l’engagement, des formes de l’engagement et de ce qu’il y a derrière. On parle de cette idée de « vivre ensemble ». Je n’aime pas trop ce mot, car comme je le dis souvent on peut vivre ensemble, c’est-à-dire côté à côté, parfois même dos à dos, en se tolérant vaguement et se mettre des cloisons. Mais je parle de cette idée de danser ensemble, d’avoir envie de l’autre tel qu’il est, et de vouloir faire corps avec, et danser sur un pied d’égalité aussi. Il y a donc cet écueil terroriste, l’écueil xénophobe, l’histoire d’Elsa et Mohamed, et ce que dit Elsa dans un de ses propos, que terrorisme et xénophobie vont de pair : quand l’un progresse, l’autre prospère.

 

-Cette image de « danser ensemble » évoque irrépressiblement le clip et la chanson que tu as crée « Ce soir nous irons au bal ». Était-elle animée des mêmes sentiments que ton livre ?

Oui. Elle a été écrite très simplement. Je n’essaye jamais d’écrire en réaction. J’aime bien ce slogan qui venait des surréalistes de mai 68 selon lequel l’action ne doit pas être une réaction, mais une création. Lorsqu’il se passe quelque chose, je n’ai pas l’habitude d’être en réaction et de profiter du buzz. Ce n’est pas ma façon d’être ni celle d’écrire. « Ce soir nous irons au bal » est un texte par lequel je voulais donner ma vision des choses, car il y avait les attentats, et puis la réponse politique d’état d’urgence qui a suivi, cette logique d’enfermement, avec la machine médiatico-politique qui s’emballait comme elle sait si bien le faire en France. Je voulais apporter ma « part de vérité » à moi. J’ai commencé à écrire un texte qui était comme une tribune, et puis je me suis dit que ce que je savais faire c’est écrire des chansons et de la poésie ; donc j’ai écrit cette poésie. Le soir des attentats, nous jouions en région parisienne, dans le 93, et le lendemain nous avions un concert prévu en région parisienne aussi qui a été annulé. J’ai fait parti de ceux avec des copains désobéissants qui ont lancé un appel à se recueillir Place de la République pour dire : « se retrouver, c’est ça l’urgence ». Le dire aujourd’hui, ça parait normal. Mais ce matin là du quatorze novembre, cela nous a valu des critiques et des insultes nous reprochant d’être malades d’appeler les gens à sortir alors que les terroristes n’étaient pas encore arrêtés. C’est là qu’on se rend compte de la folie qui s’empare des esprits, y compris d’amis militants qui n’ont poliment pas répondu à cet appel. Nous, on sentait l’arnaque, en tous cas la mauvaise réponse apportée par les pouvoirs politique et médiatique, et cette logique d’état d’urgence qui commençait à s’installer d’abord pour trois jours, puis trois mois, puis pour durer de façon permanente. On sentait venir ça ; et de fait trois-quatre ans après, on constate bien que c’est ce qui s’est passé. On s’est retrouvés le matin du quatorze novembre à quelques copains à se dire qu’on était en train de se faire avoir sur tous les plans, d’abord par le terrorisme, ensuite par les discours xénophobes qui commençaient à pulluler, et puis par la réponse politique et la peur qui commençait à régner sur la ville, comme c’est dit dans la pièce. On voulait dire qu’il ne fallait surtout pas s’enfermer et partir en vrille devant BFM TV, mais au contraire se réunir, se recueillir, et occuper l’espace public pour ne pas le laisser à la terreur. Le soir même nous étions peut-être deux cent, pas plus, pour répondre à ce mot d’ordre, et ce moment était pour nous symbolique. Alors le lendemain, il y a eu un grand rassemblement, dont on a été un peu les précurseurs ; j’ai alors reçu des messages de gens qui me disaient qu’effectivement nous avions raisons et qu’il ne fallait pas se laisser dominer par la peur. Mais la pression était très forte pour dissuader les gens de sortir ; on nous rendait coupables d’irresponsabilité, car ça obligeait les policiers à veiller à notre sécurité alors qu’ils devaient se mobiliser à la traque des terroristes. Bien sûr dans ces moments là tout le monde a peur ; c’est quelque chose de normal et de logique. L’idée n’était pas de dire qu’on n’avait pas peur. Mais on n’est pas obligés de laisser la peur nous dominer et de la laisser prendre le pas sur tout le reste. On peut se nourrir d’autre chose que la peur, de tout ce qui fait que nous sommes des êtres humains avec des valeurs, des convictions, des idéaux. On voulait partager un moment et affirmer avec force des valeurs. Mais c’était comme si à ce moment là précis, on ne devait penser que par la peur, et qu’elle devait guider la moindre de nos initiatives. Donc on ne devait plus penser. D’une certaine manière, on était presque coupables d’essayer de remettre un peu de raison dans cet emballement là, de vouloir affirmer ensemble ce qu’on veut, ce qu’on cherche et ce en quoi on croit. Donc le lendemain j’ai écrit ce qui ne devait être qu’un poème à la base et qui a donné cette chanson, pour réaffirmer cette idée qu’on allait continuer à sortir et danser ensemble et ne pas laisser ni les terroristes ni les xénophobes gagner et nous faire tomber dans leurs pièges.

 

-Et peux-tu nous raconter l’histoire de la réalisation du clip ?

Quelques jours plus tard une réalisatrice sourde qui s’appelle Sandrine Herman m’a envoyé un message pour m’expliquer comme la communauté sourde avait en quelque sorte subit une double peine, car dans l’emballement, la quasi-totalité des informations n’avait pas été traduite en langage pour non-entendant, et donc eux ne savaient pas ce qui se passait et quelles étaient les consignes ou les appels. Elle me racontait comme eux ont vécu un double traumatisme et me dit son envie de réaliser une création ensemble pour répondre à cela. Donc je lui ai envoyé mon poème, et lui proposant de le mettre moi en musique et elle en images. Et voilà comment sont nés la chanson et le clip. C’est vrai qu’il y a tout un univers et un propos et tellement de choses à dire autour de cette chanson, sur nous en tant qu’individus, en tant que société aussi. J’avais donc envie de raconter tout ça et j’ai écrit ce roman Du cœur à l’outrage, qui a été bien reçu. Et très vite on s’est dit qu’on pourrait mettre ce truc là en scène. C’est vrai que mon écriture est proche de l’oral, et on a fait pas mal de lectures musicales pour la promotion du bouquin dans différents lieux pendant près d’un an. On a vu que ça parlait aux gens, et qu’on y prenait du plaisir, parce que nous sommes entre l’engagement, l’art et la musique, l’univers des mots qui parlent et qui chantent. On a pensé que si on en avait l’opportunité, on le mettrait en scène et l’opportunité s’est présentée, et à fait naitre ce spectacle qu’on tourne en ce moment. Voilà pour la genèse de la pièce.

 

-Lors du premier entretien que tu nous avais accordé, tu nous parlais de Saïd, dont la présence dans Les Saltimbanks dote le groupe de la spécificité d’avoir un comédien en son sein, qui t’avait embarqué dans une aventure théâtrale, puis que tu avais convié à intégrer le groupe pour participer à ton aventure musicale ensuite. Vos deux chemins sont-ils entrelacés et destinés à s’inviter réciproquement ?

C’est ça ! On a bouclé la boucle. Enfin il y aura d’autres aventures communes, mais nous avons là une pièce de théâtre musicale qu’on a vraiment construit à deux et mis en scène ensemble. Et les copains et copines sont venus pour nous accompagner sur scène.

 

-Comment ta participation au festival s’est décidée ?

Il y a quand même une histoire particulière avec ce festival. Ce sont les gens de Solidaire 33 : nous avons une longue histoire commune ; on se retrouve régulièrement pour faire des choses ensemble. On a une vraie convergence de valeurs sur pas mal de choses et ça date de « On lâche rien » avec Sud Solidaire qui nous ouvre son cortège en 2009. On les avait appelés en disant qu’on avait envie d’une manifestation-concert avec un camion. Et depuis on a fait pas mal de choses ensemble. Il y a une équipe particulièrement bien motivée, qui déploie les initiatives et les idées. Donc ils m’ont appelé à la base pour me proposer de jouer en concert lors de ce festival. Je n’avais pas encore repris la tournée des concerts ; en revanche ça me tentait bien de venir jouer cette pièce dans le cadre du festival, parce que justement il y a cette idée dans la pièce de lutter contre les stéréotypes, et aussi dans la démarche : nous, on sait qu’on est légitimes à se trouver sur une scène de théâtre ; on n’a pas besoin de s’en persuader. Mais l’idée de venir non pour un concert comme l’habitude, mais pour une pièce collait avec le thème. On fait de l’art populaire, et dans cet art populaire il y a la musique, mais il y a aussi la poésie, le théâtre, et tant d’autres disciplines artistiques. Les mots, la manière de les dire, de les faire jouer entre eux, pour raconter des histoires de notre époque, qui sont des histoires populaires, des histoires d’engagement, des histoires volontaires, pour nous c’est la même chose. J’adore le théâtre et c’est vrai que souvent on peut avoir tendance à penser que ce n’est pas pour nous, mais pour les autres. Mais surtout pas ! La grande école de la poésie et du théâtre populaire existe de tous temps, et j’aime l’idée de m’inscrire là dedans.

 

-Parles-tu du théâtre « qui n’est pas pour nous » au sens élitiste d’un art accessible à peu?

Oui, dans un sens élitiste. On fait de l’art populaire qui est un art exigeant dans les histoires qu’il raconte, qui ont du sens et son liées à notre époque, contrairement à une forme d’art un peu plus institutionnel ou dans les clous d’un monde déconnecté de notre réalité, et qui peut être d’une futilité affolante. Le propre que je défends et qui nous caractérise dans ce que je fais, c’est parler des histoires de notre temps. On peut être né à Roubaix dans un quartier populaire, et enfant de l’immigration, et considérer être modestement et de façon très lointaine peut-être dans la lignée de gens comme Louis Aragon, Victor Hugo, Jacques Prévert ou tant d’autres, qui ont une autre histoire, un autre parcours, mais qui portaient l’art des mots qui parlent à tous. Faire de la poésie avec des mots que personne n’utilise et ne comprend n’est pas mon idée. J’aime l’idée de créer de belles images, originales, surprenantes, parlantes, qui portent, mais avec des mots simples. Une belle idée est une idée qui peut être exprimée de la façon la plus simple, que tout le monde va pouvoir s’approprier et à laquelle tout le monde va pouvoir s’identifier. Quand tu écoutes Brel, tu vas entendre des mots et même des constructions de phrases parfois qui sont extrêmement simples et qui fabriquent de si belles images! La vision de l’art populaire pour moi, c’est essayer de se hisser ensemble ; pas de partir loin tout seul. Il ne s’agit pas de performance, mais d’histoires racontées, partagées, et ressenties. Embarquer ensemble : c’est ça. Et ce qu’on oublie souvent de dire c’est que l’art populaire peut être exigeant ; ce n’est pas un art « au rabais ». Et l’art élitiste n’est pas une forme d’art au dessus du populaire, mais juste un art qui va parler à peu de gens, car peu de gens auront les codes pour comprendre et faire parti d’un petit cercle où on va se gausser d’avoir pu comprendre ce qu’a voulu dire un génial auteur.

 

-Tu expliquais précédemment les réactions d’incompréhension auxquelles tu t’es heurté juste après les attentats. Penses-tu que le fait qu’aujourd’hui les gens ont sans doute plus de recul permet à ton message de mieux passer, en tout cas d’être entendu sans provoquer de réactions irréfléchies ?

Oui, c’est sûr qu’il y a aujourd’hui un peu plus de place pour la compréhension et la nuance, et l’analyse de la manière dont les attentats ont été utilisés par nos responsables politiques. Quand tu vois la manifestation à Paris pour Charlie Hebdo, avec tous les dictateurs de la planète main dans la main, il est évident qu’on a là une utilisation perverse et cynique d’un drame. Je me souviens de Manuel Valls qui en profitait pour diffuser son idéologie raciste et guerrière, en martelant qu’on était en « guerre ». Ce climat là ne fait pas honneur à la classe politique française. Et comment ne pas céder à la pression médiatique nous matraquant l’idée que l’autre est la potentielle source de tous nos maux, qu’il faut épier ses voisins, mettre des gamins de dix ans en garde à vue, parce qu’ils ont tenus certains propos déplacés ? C’était une défaite de notre société. Le corps enseignant est là pour éduquer et élever nos gamins, enseigner et faire réfléchir. J’espère qu’avec le temps, lorsqu’on reviendra sur les évènements de cette période, on sera capables de reconnaitre à quel point on s’est égarés. Il est clair qu’à ce moment là en 2015, on prêchait en plein désert et les gens n’étaient pas disposés à écouter ce qu’on avait à leur dire. Si on met le climat français de l’époque en parallèle avec la réponse d’Angela Merkel -qui n’est pas une affreuse gauchiste-, suite aux attentats de Berlin, qui disait ne pas vouloir que son pays devienne un état policier et désirer que le peuple affronte cela ensemble, on comprend qu’on a du boulot à faire. Personnellement, c’est à ce moment là que j’ai jeté ma télé, et depuis je vis beaucoup mieux. Le climat anxiogène draine toujours un peu la même logique de faire peur au citoyen pour qu’il s’en remette à un sauveur suprême. Ca ne s’est pas arrangé au niveau de la classe politique ; il suffit de voir les évènements du 1er mai et cette histoire de soi-disant attaque d’un hôpital, et la caution officielle des bavures policières. Quand on est élu du peuple, on est là pour protéger tous les citoyens et pas n’importe quelle corporation de façon indéfectible et aveugle. C’est nous, citoyens, qui armons les policiers pour qu’ils nous défendent, pas pour qu’ils nous tirent dessus ou nous matraquent et se sentent autorisés à tous les excès possibles et imaginables, parce que dans tous les cas ils seront couverts par leur hiérarchie, leur ministre, leur président. On va où comme ça ? Si à un moment donné, on ne se réveille pas, on va à la dictature. Nous essayons de jouer ce rôle de sonneurs d’alerte, mais on se sent parfois seuls, en tous cas marginalisés et tricards. On œuvre pour le bien commun, mais en se battant contre les institutions, contre nos dirigeants, qui ne se rendent pas compte à quel point ils sont en train de faire basculer toute notre société vers quelque chose de grave, si on n’y prend pas garde. Ce n’est jamais consciemment qu’une société bascule d’une démocratie à un régime pré-fasciste ou ultra-sécuritaire. J’essaye de faire attention aux mots que j’utilise, car nous n’y sommes pas encore. Mais de jour en jour, d’évènement en évènement, de mobilisation en répression, de privation de liberté en privation de liberté, de collusion entre intérêts privés et dirigeants publiques, on file un mauvais coton. Il y a des jours où on perçoit de petites lueurs de changement, et d’autre où c’est plus compliqué.

 

-L’art populaire tel que tu le défends, c’est-à-dire alternatif, ne se heurte-t-il pas cependant à un paradoxe qui est de vouloir s’adresser au plus grand nombre et en même temps de ne pouvoir l’atteindre faute de soutien médiatique ?

Notre problème, en tant qu’artiste dans cette époque, est que l’art populaire qu’on veut faire vivre est un art qui se développe dans l’ombre. Nous vivons une époque de médias de masse, guidés par des logiques de collusion, de rentabilité économique, de perte de sens, du « temps de cerveau disponible ». C’est logique que de tels gens n’invitent pas des personnes comme moi. Donc le problème, c’est qu’on fait de l’art populaire, mais qui n’est pas de façon évidente accessible, ce qui est bien un paradoxe. Malheureusement pour beaucoup de gens l’accès à la culture se fait via les grands médias qui leur disent quoi écouter, quoi regarder et quoi lire. De fait ce que l’on fait demande plus de temps à être connu que le disque d’un artiste qu’on impose sur TF1 ou Skyrock. Des gens nous découvrent encore, après quinze ans de carrière. On est des artisans au sens propre du terme, et notre art populaire est un artisanat artistique en fait. Je suis fils de marchand de fruits et légumes, et je faisais le marché avec le paternel à côté de chez moi quand j’étais petit : et j’ai l’impression aujourd’hui de faire à ma façon avec ma musique, mes bouquins et mes pièces de théâtre, un peu la même chose. J’ai été au tout début de ma carrière invité dans des grands médias ; à cette époque là, il y avait encore sur des médias radiophoniques nationaux quelques émissions comme « La bas si j’y suis » ou « Sous les étoiles exactement » sur France Inter qui donnaient la parole aux artistes alternatifs. J’ai vu deux mondes se séparer peu à peu. On s’est construit une notoriété ; on a monté nos associations et petit à petit, ça a été un vrai choix assumé d’opter pour un fonctionnement alternatif, car c’est ce que l’on est, sachant qu’on risquait de toucher moins de gens, de mettre plus de temps et de percevoir moins d’argent, mais qu’au moins on serait libres. On peut construire des choses solides dans l’alternatif, mais ça prend plus de temps. Ceci dit on a notre histoire à nous que nous avons construite et j’ai beaucoup de sérénité et de tranquillité aujourd’hui pour en parler, car nous avons réussit. Mais il n’y a plus de pont aujourd’hui entre le monde alternatif et celui des médias de masse. Notre pari -ou notre souhait- en tous cas aujourd’hui est que ce monde alternatif va finir par s’agglomérer et constituer une communauté ou un projet de société autonome, et que dans cette sphère là se retrouveront des artistes alternatifs, des journalistes alternatifs, des modes de consommation alternatifs, des repères et des moyens de distribution alternatifs. Jusqu’à maintenant nos albums ont été distribués à la FNAC ou autre. Maintenant on cherche par exemple à trouver une solution alternative au commerce du disque pour la question de la distribution des albums, et qui fonctionne. Notre dernier album live a été financé via une contribution sur Ulule ; ce n’est pas une plateforme très alternative, donc on va en changer. Mais ce système de prévente de disque peut commencer déjà à esquisser une forme de lien de vente directe. On tâtonne, on essaye et je reste persuadé que d’ici cinq ou dix ans les artistes alternatifs auront trouvé un circuit de distribution alternatif et que les gens qui font parti de cet univers là sauront où, quand et comment se procurer de façon très simple leurs disques, et même participer à leur production. Ça va être une communauté alternative où on se nourri les uns les autres, et ça commence déjà à se concrétiser. Heureusement il y a des gens qui sont un peu obstiné et ne se laissent pas dicter leur pensée. Parce que cela, c’est la logique Macron, d’affirmer que le monde moderne c’est lui, et qu’il est la seule alternative au racisme et à la xénophobie, ce qui est un foutage de gueule total quand tu vois le nombre de lois liberticides votées et la répression des manifestations en cours. Nous ne sommes pas prévus dans le grand scénario. Mais de notre côté plein de choses se développent ; le tout est d’avoir conscience que ça prend du temps. Si on n’arrive pas agglomérer cette communauté, les artistes alternatifs n’émergeront pas. Nous n’émergeons et n’existons que parce qu’il y a des gens prêts à écouter et renvoyer quelque chose, et s’engager par leurs pratiques au quotidien, dans ce qu’ils vivent, ce qu’ils mangent, ce qu’ils écoutent, ce qu’ils lisent.

 

 

Miren Funke

Photos : Miren Funke

Liens : http://www.saltimbanks.fr/

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https://www.bluelineproductions.info/spectacles/hk-le-coeur-a-loutrage

 

ADN, Alexandra David-Néel…

9 Juin

 

3 Juin 2019..  Descendre dans les entrailles de la terre, quelque part sous le Gymnase Marie Bell, et se retrouver dans une caverne tibétaine à 4000 m avec Alexandra David-Néel… en 1916 et aujourd’hui presque simultanément. Un voyage dont quelques spectateurs ont éprouvé la même impression, ce fut très riche, et on ne sait pas exactement combien ça a duré, seule la montre nous dira.. Disons que nous étions hors du temps … Donc en 1916 Alexandra David-Néel est au Tibet, à la rencontre du bouddhisme, dans un contexte local qui n’est pas a priori bienveillant avec une femme européenne.. Pour resituer dans le contexte, rappelons qu’à Paris, quelques années avant 1916, dans ce temple des lumières qu’est La Sorbonne, les étudiants poussent dans les escaliers les filles qui ont l’outrecuidance de venir étudier.. Et ce n’est pas dans le sens de la montée qu’ils poussent.

Alexandra David-Néel après ce bref panorama des années 1900, nous parle, nous, ceux des années 2000, ou 2050, «  vous êtes dans mon futur, et je suis dans votre présent  … Présent passé, futur, tout est simultané. C’est ce qu’enseignent les grands maîtres ; le temps n’existe pas.. »

Au cours de ce voyage que nous partageons au cours de cette soirée, la découverte des spiritualités tibétaines rejoint la physique quantique. L’union de l’esprit et la matière… Le bouddhisme explique philosophiquement ce que la physique quantique démontre scientifiquement.

Ce qui est dit ci-après résume parfaitement le ressenti des spectateurs:

Nous n’aurions jamais imaginé être entraînés dans des univers aussi extrêmes et finalement si proches de nous-mêmes. Alors que nous pensions assister à un spectacle traditionnel sur la vie de ce grand personnage, l’actrice par sa pièce de théâtre, sur un texte savamment agencé nous a menés hors de ce monde illusoire dans lequel nous croyons vivre pour nous faire ressentir que la seule réalité est l’Amour. Tout comme nous, les spectateurs étaient émus et différents… » (Le Dauphiné – 29/07/2014)

Mariane Zahar, qui a écrit et conçu cette rencontre ce parcours initiatique réussit à rendre accessible à tous, la spiritualité tibétaine et la physique, la théorie des particules, et celle de la relativité restreinte.

A l’origine de toute connaissance, nous rencontrons la curiosité ! Elle est une condition essentielle au progrès.  Alexandra David-Néel

Cette brève synthèse « sortie de spectacle » devrait vous inciter à suivre les programmations à venir de cette rencontre avec Alexandra David-Néel, que Mariane Zahar a portée plus de 300 fois, et qui reviendra en Septembre…

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“Si nos pensées créent notre réalité,
alors éduquons nos pensées !”

 

Norbert Gabriel

Arnaud Giovaninetti Soleil noir …

2 Juin

 

Photo Florence Dugowson

Le comédien Arnaud Giovaninetti est mort le 23 janvier 2018. Je ne le connaissais pas. Enfin, si… Comme beaucoup de téléspectateurs je me souviens qu’il jouait l’ex-mari de Candice Renoir dans la série éponyme.

Je dis que je ne connaissais pas Arnaud Giovaninetti, en fait ce n’est pas exact : je l’avais plutôt oublié. Car il avait fait des débuts fracassants dans L’Amant de Jean-Jacques Annaud. Parce qu’en 1991, il était un acteur sur le point d’exploser. Il avait ce talent chevillé et évident. Un talent tel qu’il avait obtenu le prix Louis-Jouvet au sortir du Conservatoire. Pas une paille quand même ! Mais oui, je l’avais oublié. Faut dire que je n’habite pas Paris ; que je ne vais pas au théâtre ; et que du coup, je ne l’ai vu jouer ni dans Don Juan ni dans Cripure. Encore moins chez Savary. Malgré tout, ce n’est pas uniquement ma mémoire qui m’a joué des tours. Car la profession a développé aussi, envers lui, un sérieux début d’Alzheimer.

Je ne connaissais pas davantage la journaliste Caroline Constant avant d’ouvrir son livre « Arnaud Giovaninetti ; Soleil noir ». Enfin si… Elle venait de me contacter pour parler de mon bouquin. Elle bosse au quotidien L’Humanité. Mais rapidement on s’est mises à causer de tas d’autres trucs. On s’est bien entendues. Et c’est alors qu’elle m’a parlé d’Arnaud.

Caroline peut l’appeler par son prénom car lui et elle se connaissaient. En vrai. En chair, en os, en sang qui bat. Et pour elle, il est hors de question de l’oublier. Il l’a déjà trop été de son vivant.

L’acteur et comédien s’est suicidé le 23 janvier 2018 à 50 ans. Son début de carrière laissait présager de grands rôles. Il en a eus. Au cinéma, au théâtre. Tout de suite. Très vite. Trop vite. Mais en 2018, pour le public, comme pour moi, il n’était plus le vendredi soir que l’ex-mari de Candice. En 2018, après plusieurs années de chômage, l’artiste était au RSA. Et j’imagine que le 23 janvier de l’année passée, Caroline – que j’apprends à connaître – était folle de rage, de chagrin, devant cette injustice.

Quand vous tapez le nom d’Arnaud Giovaninetti sur Internet, des dizaines d’occurrences s’affichent. Elles commencent toutes par : « La mort d’Arnaud… »

Internet n’a retenu que sa disparition. Le public n’a retenu que la série de France 2.

Photo DR

Alors Caroline a écrit ce livre. Pour qu’on se souvienne. Pour nous permettre de rencontrer – même un peu tard – ce garçon lumineux et sombre à la fois. Cet homme qui ne vivait que pour son art. Pour lui, elle est sortie de son rôle de journaliste. Caroline a interrogé la compagne de l’acteur, ses proches, des comédiens, des professionnels-de-la-profession comme on dit. Avec urgence, elle nous brosse, entre rires et larmes, le portrait d’un type qu’on aurait aimé connaître alors que nous n’avons fait qu’oublier l’humain qu’il fut. Un acteur à qui l’on donnait de moins en moins de rôles. A qui le nouveau monde disruptif du cinéma ne laissait plus de place. Parce que le casting gagnant est souvent aujourd’hui – à l’image de la société entière – une question de réseau et de fric. De tout, sauf de talent. Caroline Constant a voulu rendre hommage, rendre vie, à ce comédien rencontré dans le cadre de son boulot il y a plus de vingt ans et qui lui a tant offert. Une rencontre qui l’a marquée à jamais.

Nous ne croiserons plus Arnaud Giovaninetti. Pourtant grâce à elle, il existe toujours.

« Arnaud Giovaninetti ; Soleil noir » / Editions Ovadia.

Fabienne Desseux

Anatomie de la joie…

23 Avr


Au premier abord, on peut se dire que Fleur de Tolbiac en quête du gène de la joie, c’est aussi peu probable que Buster Keaton animant un séminaire sur le sourire. Et dans sa détermination de neuroscientifique résolue, elle a une semaine pour extraire -si on peut dire- de la sémillante Camille Corbillard le secret de la joie. L’entreprise s’avère …  inattendue, mademoiselle Corbillard, comme son nom ne l’indique pas, est une inoxydable disciple du bonheur. Elle virevolte en rires salvateurs dans toutes les circonstances et les pires adversités. Comme si elle avait été définitivement vaccinée contre les avanies de la vie. C’est une Betty Boop blonde boostée à la joie de vivre … Quand Fleur mélancolise au piano, avec les grands compositeurs romantiques, Camille s’envole avec Chopin mixé Claude François… mais disserte aussi avec finesse sur le bémol qui peut donner une couleur tristitude – osons le néologisme- à L’hymne à la joie. Comme elles osent les cocktails les plus bigarrés dans cette fantasia burlesque et musicale. Car si l’une des recherches de Fleur porte sur ce qui lie les émotions et la musique, démonstration à l’appui, c’est par un kaléïdoscope tout azimuth dans le répertoire avec un sens de l’à-propos, et de l’autodérision dignes des Victoires de l’Amusique  que Camille  explore le sujet. Et quand les impitoyables constats du réel sont insuffisants, c’est par le rêve que Camille fait chanter un personnage de son folklore d’enfance, mais pour ça, chut,  je dis rien, ne pas divulgâcher l’apparition nocturne enchantée. Tout l’arc en ciel de l’humour traverse la scène dans une farandole burlesque, rythmée comme un ragtime de la grande époque, incidemment je pense à Cab Calloway pour ce théâtre musical archi-tonique. Comment ça se termine ? Si je vous dis: « c’est normal » c’est peut-être que la fin du monde, c’est normal. Mais la fin du monde étant remise provisoirement à une date ultérieure, vous avez les lundis et mardis jusqu’au 8 Mai pour faire le point sur le gène de la joie. Et par les temps qui courent, c’est une quête salutaire.

Les infos ICI ——————————————>

 

Et pour quelques images de plus,

Norbert Gabriel

Anatomie de la joie,  de et avec : Anne Cadilhac et Sandrine Montcoudiol
Mise en scène : Yann de Monterno, assisté par Jérôme Gayzal
Collaboration artistique : Éric Verdin
et les costumes sont de ? Donald Cardwell ? Ou Chanel ? Ou Tati ? À vous de voir ..

Arrache coeur(s) Vian Daphné et Mehdi Krüger…

28 Jan
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Image © Delphine et Élodie Chevalme

Amélie de Lambineuse, Zéphirin Hanvélo, Andy Blackshick, Onuphre Hirondelle, Josèfe Pignerole et Adolphe Schmürz sont heureux de vous annoncer … mais peut-être que ces noms vous sont inconnus ? Ce sont quelques uns des pseudonymes qui ont signé les chroniques, billets, critiques, émissions de TSF dont Bison Ravi, ou plutôt Boris Vian a usé dans ses multiples activités de Frégoli de l’écriture… Ordoncques, Boris Vian est heureux de vous annoncer qu’un spectacle met en scène le patchwork éclectique de ses talents.

A l’origine de ce projet, le Théâtre Antoine Vitez d’Ivry a confié des cartes blanches à Hexagone, à Flavie Girbal et David Desreumaux. Après Bashung, c’est Daphné et Mehdi Krüger, Etienne Champollion et Ostax, qui sont les partenaires de cette création. Un panorama élargi qui va bien plus loin que les habituels hommages en 12 ou 13 chansons. Les textes poétiques, surréalistes, caustiques, politiques, fantaisistes, les questions existentielles sur le monde et les temps modernes, la dérision et le provocateur Vernon Sullivan offrent un kaléidoscope frémissant de souffle libertaire, iconoclaste et nourri de rage de vivre, Mezzrow y aurait volontiers mis quelques riffs de clarinette rieuse avec la trompinette de Boris. En salut à Champollion et Ostax, les excellents décorateurs musicaux jazzant avec bonheur dans tous les registres. Et sublimer le lumineux duo, Daphné et Mehdi Krüger, qui entrelacent leurs univers pour cette fresque magistrale. En intégrant quelques chansons de leur répertoire qui résonnent en totale harmonie avec le contemporain. Elle est snob ? Il est hype…

  • Elle voudrait pas crever, il est désertaire… Plus libertaire que déserteur… Mais vivants ! Comme Boris dans cette création.
  • Pour résumer, ce spectacle est une intégrale Vian en 90 mn environ… Pas un best off réducteur, un voyage intime, avec une mise en scène et une scénographie inventives, subtiles, pour exemple, l’ustensile de cuisine chromé qui traverse le ciel de la scène, c’est un ange camouflé, évidemment.
  • Now ladies and gentlemen, the show must go on, Arrache coeur'(s) attend les invitations dans vos théâtres de France et de Navarre, de Belgique et de Suisse, et autres lieux de la francophonie et du théâtre réunis.

Last but not least, comme aurait pu dire Lydio Syncrasi,  quelques mots de Vian, en vrac… Utiles ou pas ? A vous de voir..

Les prophètes ont toujours tort d’avoir raison.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le bonheur de tous les hommes, c’est celui de chacun.

Dire des idioties, de nos jours où tout le monde réfléchit profondément, c’est le seul moyen de prouver qu’on a une pensée libre et indépendante.

Si on veut faire quelque chose de différent il faut s’attendre à ne pas rencontrer la compréhension tout de suite.

 

Norbert Gabriel

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On voudrait revivre …

16 Jan
Préambule : Gérard Manset s’est appliqué à réaliser des albums « intimes » c’est à dire en écouter plutôt en solo et avec un casque pour être en totale harmonie avec son univers poético musical. Une quête permanente de la perfection qui ne tolère aucun des aléas du direct. D’où son choix de ne pas paraître en scène.

 

Photos ©NGabriel2019 Théâtre de l’Opprimé

Entrez dans le rêve et le studio de Gérard Manset, avec Léop’ et Max.. c’est un voyage musical intime, une réussite exceptionnelle sur le fond et la forme avec deux partenaires alliant la grâce et le talent, l’humour et la sensibilité, la fantaisie poétique et le regard affûté sur la vie et le monde .

On voudrait revivre nous ouvre d’emblée la porte de cette visite au cœur de la création musicale selon Manset. Maxime Kerzanet comédien musicien a conçu ce spectacle avec  Léopoldine Hummel, ils sont en scène en totale complicité amoureuse avec les chansons qui font une fresque entre ombre et lumière, comme un long plan séquence sans interruption d’applaudissements qui casseraient le charme. Ce charme inouï, il scintille dans toutes les plages de cette radioscopie musicale, vocalement les deux partenaires sont parfaits, irrésistibles, on y entend aussi bien des chants d’oiseaux que des interventions diverses de biquettes, de chiens et chats ou de créatures fantasmagoriques (Léopoldine dans tous ses états…) dans une sorte de rhapsodie Manset qui séduit aussi bien les anciens qui ont connu le siècle  des  années 68 que leurs enfants qui découvrent la richesse et la diversité de l’oeuvre.

C’est un spectacle qui se nourrit du meilleur du théâtre avec ces deux comédiens talentueux, et du meilleur de la chanson. Ceux qui ont suivi l’actu dans ce domaine, ont pu le vérifier entre autres avec le Prix Moustaki et le Prix Saravah qui ont salué le talent de Léopoldine et ses musiciens ces 3 dernières années. Et comme au théâtre, ils ne sont pas tout-à-fait seuls dans l’élaboration, donc voici l’équipe qui a réalisé « On voudrait revivre »

Compagnie Claire Sergent
A partir des chansons de Gérard Manset
Mise en scène : Chloé Brugnon

Avec : Léopoldine Hummel, Maxime Kerzanet

Création lumière : Hugo Dragone
Création son : Mathieu Diemert
Costumes et accessoires : Jennifer Minard

 

Il y a encore 4 soirs le 16 (presque plein) et le 18 le 19 et le 20 ..

Au théâtre de l’Opprimé, clic sur le tableau  pour infos –>

 

Pourquoi ce tableau? vous le saurez si vous ne ratez pas les 3 premières minutes..

 

 

 

 

Norbert Gabriel

KANATA-Episode I La Controverse mis en scène par Robert Lepage

14 Jan

    avec la troupe d’Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil

Robert Lepage dérange dans ce monde du spectacle vivant où tout le monde se connaît et qui peut anéantir une représentation en un clin d’oeil. C’est ce qui est arrivé en juin 2018 alors que Lepage allait monter sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde à Montréal en compagnie de sa troupe « Ex Machina » pour donné « Slav » (esclave), une création autour de chants afro-américains.

Une vive polémique jeta sa création en pâture aux médias et aux anti-racistes dénonçant un manque de mixité ethnique et une appropriation culturelle. « Ex Machina » contre-attaque en expliquant qu’« il faut que les gens aient le droit d’utiliser les histoires des autres pour parler des leurs ». Rebelotte en juillet, les répétitions de son dernier spectacle : « Kanata », co-écrit avec Ariane Mnouchkine, sont annulées sous la pression de minorités autochtones.

Les deux artistes tiennent bon et modifient le titre du spectacle : Kanata, Episode 1 La Controverse qui sera donné en France dans le cadre du festival d’Automne à Paris.

Un théâtre au carrefour des civilisations

 

Ce qui unit Mnouchkine à Lepage est leur goût pour le théâtre international et plus particulièrement celui d’Orient. Mnouchkine, lors de ses nombreux voyages en Inde, découvre la technique du Theru koothu du théâtre tamoul, genre théâtral de basse caste indienne qui emprunte ses origines aux grands mythes hindouistes. Mais aussi, le théâtre japonais que l’on retrouve dans Kanata  : le mouvement des corps, les costumes traditionnels et les codes de jeux sont empruntés au théâtre Nô, un drame lyrique. Toutes ces influences donnent de la matière à ces deux artistes qui questionnent, à travers leurs spectacles hétéroclites, notre rapport à l’autre dans l’histoire des civilisations. Le spectacle est le résultat d’un apport de diverses cultures qui, dès la mondialisation, ont commencé à s’affronter. Nous ressentons une certaine colère dans cette mise en scène réaliste : la recherche du profit économique aux dépens de civilisations implantées depuis des millénaires et la déforestation en Amazonie. A l’heure du tout numérique et de l’instantané, la préservation d’habitats culturels traditionnels n’intéresse plus comparé aux grandes surfaces complices du néo-libéralisme.

          « On se fait raconter des histoires de toutes sortes de façon aujourd’hui »

Lepage va puiser d’autres manières de faire pour enrichir son théâtre. « Kanata » est une création très influencée par le cinéma. On a l’impression d’assister à une série théâtrale mêlant la vidéo et le jeu des acteurs sur scène. L’apport de l’image filmée rend le spectateur actif, concerné par ce qui se passe sur le plateau et sur l’image projetée. Lepage s’est attelé à défaire l’imaginaire collectif à propos des premiers autochtones d’Amérique du Nord. L’art rassemble mais peut aussi diviser. On passe d’un tableau figé à la mise en mouvement des corps au sein d’un décor kaléidoscopique.

Une énergie restauratrice

L’ensemble du spectacle est rythmé par les fondus enchaînés très précis du décor et des comédiens entrants et sortants. On ne s’ennuie pas un seul instant. C’est un spectacle d’une immense qualité où tous les comédiens sont amenés à jouer dans plusieurs univers : de la forêt d’Amazonie aux bureaux d’un poste de police ou aux bas-fonds d’une rue de Vancouver gangrénée par la misère.

La misère du monde, fameux ouvrage collectif dirigé par le sociologue Pierre Bourdieu, aborde cette question de souffrance des hommes au sein d’une société éclatée. L’« american dream » oui mais le revers de la carte postale est moins attrayant. Ces êtres en perte d’identité déambulent sans savoir où aller, perdus dans cette mégapole devenue malsaine. Des scènes très poétiques, comme en suspens dans le temps viennent ponctuer le spectacle et apporter des nuances très intéressantes.

 

Photos Michèle Laurent

La troupe d’Ariane Mnouchkine est très hétéroclite. Ce sont plus de vingt-deux nationalités qui travaillent ensemble à l’élaboration de spectacles. « Les cultures n’appartiennent à personne » rétorque Mnouchkine à ses détracteurs. Lepage et la patronne du Théâtre du Soleil ont montré que le théâtre était le moyen de ne pas se ressembler et de chercher à être avec l’autre par le jeu.

 

Mathias Youb

 

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