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Trenet Cabu la vie qui va

20 Fév

 

Quand on reçoit un livre aussi imposant, plus de 435 pages, la première « frayeur » devant le format est vite tempérée par la grâce légère de la couverture, et par la page ouverte au hasard, en tombant sur un conte du 26 mars 1932, un conte avec en exergue cette phrase de Cocteau « La vie d’un tableau est indépendante de celle qu’il imite ». Quatre pages plus tard, le charme a agi, et c’est avec une gourmandise impatiente qu’on glisse le livre dans son sac pour le déguster par petites tranches. Ou à grandes lampées…

Quid de ce monument ? C’est un patchwork de contes, chroniques, poèmes, billets, cartes postales écrites, une œuvre parallèle aux chansons de Trenet, un ensemble foisonnant qui apporte un éclairage supplémentaire sur les inspirations de Trenet dans ses chansons : un regard tourbillonnant sur la vie dans tous ses méandres, ses sentiers discrets, ses petits mystères et miracles quotidiens, ses tragédies ordinaires qui se fondent dans le paysage… Mais c’est la vie du poète réveillé,

Bonsoir aussi les petits riens

Qui se transforment au gré du rêve

En merveilles hélas qui s’achèvent

Quand le jour vient..

Et même si au bout de la nuit, la ficelle a délivré de la vie le poète vagabond, c’est pour qu’il soit plus léger dans les nuages, et dans ses chansons.. Pas toujours, mais la force d’une chanson c’est le rêve qu’elle inspire..

J’aime la chanson pour sa poésie. On croit que la poésie est pour un cénacle. Pourquoi la foule n’aurait-elle pas sa part ? Ce que les gens cherchent dans la chanson, c’est le moyen de rêver.

Si le texte des chansons est vraiment idiot, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, la faute du public sur le goût duquel se basent de faux malins.

Aujourd’hui, certains snobs récitent du Villon : autrefois, on le chantait sur les routes. La chanson française est intéressante au même titre que la belge, l’espagnole ou l’allemande. Tous les folklores se ressemblent comme se ressemblent tous les cœurs qui chantent, mais la chanson française est plus près de mon cœur à cause de ces mots simples, français, que j’aime : « grand’route, tes yeux bleus, pigeon, ciel de Mai, etc. »

Je crois que ce qui fait la force, la forme d’une chanson, c’est le rêve qu’elle inspire

Et le rêve c’est la poésie.

Le Coq Catalan, 14 Janvier 1939

Le Coq Catalan était une revue dirigée par Albert Bausil, poète et journaliste, qui accueillit les premiers écrits de Trenet dès 1925. Trenet a participé à d’autres journaux, d’autres revues, pour parler de cinéma, de théâtre, de littérature, de faits divers, de mode, c’est une œuvre parallèle mais essentielle pour mieux comprendre ce géant de la chanson. (Et déjà, en 1930 on voit apparaître Sarasate dont la rue a inspiré Aznavour…) Mais ceci est une autre histoire..

Ce livre est né d’une rencontre entre Cabu, Vincent Lisita et Jean-Paul Liégeois, de la recherche affinée de Vincent Lisita qui a retrouvé une grande quantité d’inédits, des purs moments de bonheur, avec cette joie de vivre envers et contre tout, malgré tout.

Qui donc a décidé l’enchainement des choses ?

Le charme évanescent de leurs métamorphoses,

La fin, le renouveau, le plaisant, le tragique,

L’ange, la bête et l’homme – en substance magique

Au sein de la nature et d’un d’un monde inconnu ?

Radioscopie 28 Mars 1958

 

Chaque page apporte une pépite propre à alimenter des réflexions, des sourires, des évasions, des rires ou des pleurs,

Je n’ai pas su sourire
A tel ou tel attrait.
J’étais seul sur les routes
Sans dire ni oui ni non.
Mon âme s’est dissoute.
Poussière était mon nom.

mais au final,

Je chante !
Je chante soir et matin,
Je chante
Sur les chemins,
Je hante les fermes et les châteaux,
Un fantôme qui chante, on trouve ça rigolo
Je couche,
Parmi les fleurs des talus,
Les mouches
Ne me piquent plus
Je suis heureux, ça va, j’ai plus faim,
Heureux, et libre enfin !

Heureux et libre…

Publié en Février 2018 chez Robert Laffont.

Norbert Gabriel

Et pour quelques dessins de plus de Cabu…

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Didier Lockwood

19 Fév

Depuis quelques années, un des bonheurs du mois de Juin est la ballade flaneuse aux Puces de Clignancourt, pour le festival Jazz aux Puces… Un passage devant la Chope des Puces pour un salut discret à Django, et vers 14 ou 15 h, dans une des allées, repérer Didier Lockwood qui va faire un parcours plus ou moins improvisé vers les groupes invités dans les bars partenaires, ou ceux qui ont choisi d’occuper un bout de trottoir comme scène provisoire.. Chaque année , je me fais une sorte de jeu de piste, avec des repères comme le Relais des Brocs, la Péricole, mais régulièrement, je suis détourné de mon chemin. Comme en juin 2017. Au carrefour de la rue qui va à la Péricole, me voilà saisi par quelque chose qui se passe à quelques dizaines de mètres, ça swingue molto vivace, chant et violon.. je délaisse mon itinéraire initial, et j’arrive … et je vois…

 

Juin 2017 Jazz aux Puces Photo NGabriel

Ça a bien duré 20 mn, une complicité musicale qu’on aurait dit éprouvée depuis longtemps, alors que la rencontre venait de se produire. C’est ça l’art des rencontres façon Didier Lockwood, il s’approche, hume l’ambiance, observe un peu et c’est parti. On est dans la musique. J’ai pu vérifier auprès de Jeph (le guitariste chanteur) que rien n’était programmé ; ce duo avec Sybille Liévois était une création quasi expérimentale, une première, et comme d’habitude, Didier Lockwood passe, attrape au vol le tempo et le feeling, et on vit un moment de musique unique, un jeu jouissif bien partagé avec les spectateurs, qui sont venus parfois par hasard, pour autre chose, et qui sont accrochés, scotchés devant ce miracle toujours renouvelé de la création spontanée.

Au fil des années, dans ce festival des images sont restées emblématiques, comme celle là,

 

22 Juin 2013 Jazz aux Puces photo NGabriel

Quand la musique s’envole vers des sommets presque irréels… L’album photo pourrait être plus fourni de vues anecdotiques, mais cette image est celle que je veux garder aujourd’hui, le musicien et son violon.

Norbert Gabriel

Sortie de la compilation « Partenaires » de Rue de la Muette : entretien avec Patrick Ochs

18 Fév

Comme il est bon de déranger la poussière ! Annoncé depuis quelques semaines, la compilation « Partenaires » du groupe Rue de la Muette sort ces jours ci. Rassemblant 15 titres de choix, dont 3 inédits, l’album nous embarque de plage en plage, au gré de chansons qui ont ponctué  les 17 années d’une aventure artistique vouée à raconter des histoires, les remettre en question et se remettre en question, de rêves en doutes, de scènes en routes, d’estrades en estrades à faire danser tant de malentendus, mais aussi tant de fictions extraordinaires, de portraits humains, d’univers fascinants, d’étrangetés ralliant la distance pour nous devenir plus proches, avec des faux airs de récapitulation. Faux airs seulement. Car si « Partenaires » agence avec une logique qui raisonne et résonne, des morceaux emblématiques et singuliers de la formation, l’album les range autant qu’il les dérange, en en présentant des versions réinterprétées, revisitées, voire réinventées, et en en faisant apparaitre parfois une nouvelle figure plus ou moins étrangère à leur visage d’origine. Déranger la poussière et ne pas lui permettre de recouvrir nos imaginaires, animer la vie en perpétuel mouvement, bousculer l’état statique des apparences et remettre en cause les vérités d’hier pour en défendre encore mieux le sens : tels sont les frissons, les sentiments, les idées qui nous traversent à l’écoute du reliage subtil de ces titres, emperlés par une aiguille non pas destinée à coudre un point final à l’existence du groupe, mais à nous en faire revivre des moments forts, avant de laisser à une nouvelle page la liberté de s’écrire. Quelques jours précédant le mois de sortie de l’album, le chanteur Patrick Ochs nous recevait pour en parler.

 

-Patrick bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Rue de La Muette tourne sur les scènes depuis désormais plus de 15 ans. Comment s’est imposée l’idée de cette compilation et pourquoi maintenant ?

J’avais en projet l’album suivant « Novembre » sur lequel j’étais en train de travailler, lorsqu’on s’est dit que ce serait pas mal de faire une compilation. Mais je ne souhaitais pas remixer les titres des albums de l’époque : je n’aimais plus forcément ce que j’avais fait alors ; certains musiciens de l’époque avaient quitté le groupe et il fallait chercher les éditeurs, les anciens labels. Je voulais rejouer ces chansons avec l’énergie d’aujourd’hui, parfois aussi avec des textes recomposés. Je n’avais pas non plus envie de mettre trop d’inédits, car il y en aura sur l’album à venir, ce qui est une autre histoire. Avec cette compilation, c’était vraiment une page que je voulais tourner, une partie de moi qui avait existé depuis 17 ans, avec beaucoup d’aventures, de spectacles différents, des envies différentes. J’avais envie que ce disque soit un moment couché, figé de ma vie. C’est un peu une récapitulation. Et aussi une histoire, avec les copains avec qui je l’ai fait. C’est pour ça que je l’ai appelé « Partenaires » : je l’ai fait grâce aux gens qui m’ont entouré et suivi. Ils m’ont fait confiance pendant toutes ces années de route. Parce que c’est fragile ! J’ai démarré tard, seul, mais aussi grâce aux partenaires qui m’ont soutenu et on ne fait rien tout seul. Donc il y avait des chansons qui étaient une partie de ma vie, de mon histoire et qui  s’enchainaient bien sur un seul album. C’est pas évident de faire un bilan de son travail, quand on n’est pas un chanteur très connu. Mais ça a quand même suffisamment d’importance pour être montré. Très souvent ce que je fais raconte des histoires et rentre dans des logiques. L’album qui suivra sera totalement différent ; donc cette compilation va nous permettre de tourner une page. 

 

– Tu es un photographe passionné également, auteur de la photo de pochette du disque. Pourquoi avoir choisi cette image et que représente-t-elle?

C’est une photo qui est tirée d’une série sur le cirque et les soigneurs.  J’avais fait ces photos il y a quelques années, pour l’écriture d’un autre spectacle. L’éléphant quand il a cette posture, est entravé par les pattes de derrière. Et lorsqu’il est âgé, fatigué ou malade, on le donne à un zoo, et en général il a tellement été entravé qu’il souffre de problèmes d’arthrose. Bien sur ce n’est pas opérable. L’animal est également souvent porteur du germe de la tuberculose. Cette éléphante que j’ai prise en photo avait donc cette posture à cause de son arthrose. Elle évoque aussi la chanson « La Fille aux Éléphants », un titre qui raconte  cette errance de villes en villes, cette vie un peu compliquée.

 

-L’univers du cirque justement est très présent dans tes textes et musiques et dans tes photographies. Comment est née cette passion ?

C’était quelque chose qui était dans l’univers du spectacle, dans les costumes de l’époque aussi, dans l’énergie, et qui fonctionne bien sur scène. Lorsque je travaillais à la chambre de commerce à Périgueux, je me suis retrouvé un soir avec mon fils ainé au cirque.  Pendant le numéro des clowns, un artiste m’a appelé, et je me suis retrouvé sur la piste en train de jouer avec les clowns, les acrobates, la fanfare. Ça m’allait si mal ! Mais j’ai été heureux. Maladroit mais heureux. J’ai eu la honte de ma vie, devant mon fils qui était petit. Et puis au moment de me placer, alors que le clown devait sauter sur mes épaules, il m’a dit à l’oreille : « arrête de flipper ! ». Et je pense que ça été un déclic : c’était une situation trop bizarre ! Et après mon fils me disait : « Papa, je suis fier de toi. Papa, j’ai jamais eu autant honte de toi ». Ça a remué quelque chose. J’avais une vie différente à l’époque. C’est une histoire que j’ai racontée souvent sur scène, avec des histoires d’ours, d’éléphant, d’hommes un peu étouffés par leur carcan social.

 

-Comment s’est effectuée la sélection des titres pour la compilation ?

J’ai demandé à mes copains, à  mon entourage d’établir une liste des morceaux qu’ils auraient envie d’écouter ; bien sur tous n’ont pas pu être sélectionnés. Il y a toujours des gens pour dire qu’on aurait du mettre telle ou telle autre chanson. Mais à un moment il faut choisir, sinon on n’en sort jamais. Il y avait eu 6 albums, donc l’équivalent de 80 chansons.

 

-De nombreux titres sont réarrangés voire réinventés. Les interpréter de façon si différente est-il aussi un moyen de leur donner une seconde vie ?

Le groupe actuel joue bien, donc je voulais qu’on interprète les chansons avec ce tempo très enlevé, plus juste aussi, comme dans « Le Bout du banc » qui ne sonne pas du tout comme avant et qui fonctionne très bien sur scène . Et puis il y a trois inédits qui n’ont encore jamais été joués en live : « Veuillez rester à votre place », « Madame Irma » et « Ce qu’on dit de toi ». On ne raconte pas le quotidien, car d’autres le font mieux que nous. Donc je suis obligé de raconter le monde dans lequel je vis, comme une espèce de photo des années qu’on traverse mais d’une façon très intemporelle. Je me suis demandé si ça n’avait pas un côté daté. Pour prendre l’exemple de cette chanson « Le Bout du Banc », qui figurait sur l’album « Ma Mère traine au Café », je l’avais enlevée du spectacle, car elle datait de 2003, et puis je l’ai remise, car elle est terriblement d’actualité : on est à fond dans ce qu’elle raconte. Ce qui était intéressant était de faire ressortir ce côté Rock’n’Roll qui correspond bien à notre univers. Elle résume bien le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Quand elle était sortie, elle passait un peu sur France Inter, et quelques jours plus tard, le chroniqueur économique Bernard Maris avait commencé sa chronique en citant la chanson en disant que les gens seront de plus en plus « au bout du bout du bout du banc… ».  Était ce un hasard ? L’album contient aussi des histoires de cirque. Mais il y a surtout finalement une humeur du temps, quelque chose qu’on a raconté ces dernières années, mais qui fonctionne encore, parce qu’il y a cette entente entre nous.

 

-La formation actuelle convient-elle mieux  à une expression plus personnelle?

On est moins nombreux, donc forcément oui. Et peut-être que moi-même, je suis devenu un peu meilleur qu’avant, donc ça aide. Je travaille depuis des années avec l’accordéoniste Gilles Puyfagès. Eric Jaccard à la batterie et Vincent Mondy aux clarinettes et au saxophone sont des musiciens avec qui j’ai également travaillé longtemps. Cette formule là fonctionne ; on n’a pas besoin d’être plus nombreux. Chaque fois qu’on monte sur un plateau, on arrive à raconter la même chose avec le même plaisir et la même envie de s’amuser. Avec les groupes précédents aussi, j’ai connu des musiciens avec qui je m’entendais bien ; mais c’était différent. Parfois il y a une guerre des egos, des gens qui ont besoin d’autre chose que de la vie du groupe, ou encore qui se sentent frustrés ou rejetés quand il y a un chanteur qui prend parfois trop de place ! C’est mon cas, je l’avoue. Ça peut être compliqué comme dans tous les

à gauche Vincent Mondy Photo NGabriel au Zèbre de Belleville

groupes humains. C’est ce qui fait que pendant les premières années, j’étais plus en retrait. Je ne prenais pas autant de place.

 

– D’un point de vue logistique, les choses ont-elles évolué aussi en laissant plus de place à une implication personnelle?

Pascal Escoyez de notre label Sphère a produit cet album et le précédent « Ombres Chinoises ». J’ai assisté au mixage au studio Sphère en Dordogne et je me suis occupé des photos de couverture. J’ai vraiment beaucoup suivi et dirigé cet album.

 

« Ma mère traine au Café » est une chanson très emblématique, sans doute la plus populaire de ton répertoire. Comment est-elle née ?

Un jour que j’avais sorti ma guitare, ma mère a chanté cette chanson, en me disant que si je sortais ça,  j’allais faire un tabac. Il faut toujours écouter sa mère !  Donc je cherchais les harmonies sur ma guitare, et ma maman m’a raconté l’histoire de la chanson qui parlait d’un garçon pauvre qui vendait des « boublechki », des gâteaux, au coin de la rue, avec un père qui traîne dans les cafés, une mère qui boit et une sœur qui se prostitue ! Une histoire absolument épouvantable comme on en faisait autrefois dans les chansons réalistes. Et donc sans chercher plus loin, je trouve les accords et j’écris assez vite quelques lignes, et ça donne quelque chose d’assez sympa à chanter. Et puis à l’époque, je rencontre l’accordéoniste Michel Glasko qui a longtemps joué avec nous et qui a reconnu cette chanson. Il en a fait l’arrangement avec le guitariste de l’époque, Étienne Vitté. Donc, grâce à lui, je me suis rendu compte que c’était une chanson qui existait déjà, tombée dans le Domaine Public. Et je l’ai retrouvée lorsque l’on est allés en Russie et en Chine . Donc ça fonctionnait bien partout. J’ai même lu un article de Bertrand Dicale sur la célèbre chanson « Bella Ciao ». Il expliquait que ces deux chansons étaient faites à partir des mêmes harmonies. Ma chanson a par la suite été souvent interprétée par des chorales, des groupes un peu alternatifs ! J’en ai entendu des versions complètement improbables sur mes paroles !  C’est vraiment sympa ; ça parle à tout le monde !

 

– « La valse de Mingus et BB King » propose une juxtaposition inattendue de portraits croisés de musiciens. Pourquoi as-tu eu envie d’abord de l’écrire et puis de la revisiter?

J’étais en tournée avec David Cérésa, le contrebassiste du groupe, en Suisse, et alors que nous sirotions tardivement des verres, il m’a confié son envie de monter un spectacle sur Charlie Mingus, à base de son recueil de poèmes, Les Fables de Faubus. Je ne trouvais pas ce projet très excitant, mais le personnage me plaisait beaucoup. Je revenais de Lyon, où mon copain, le pianiste Michel Carras m’avait parlé de BB King qu’il avait rencontré. Au fur et à mesure de la discussion, il me semblait que ce musicien solaire qu’était BB King, et l’artiste  inventif et renfermé qu’était Charlie Mingus se situaient et se rejoignaient aux  deux extrêmes de la musique noire américaine. J’étais aussi issu de quelque chose comme ça, artistiquement, je veux dire. On a fait d’autres concerts, et sur la route du retour la mélodie et les arrangements sont venus tous seuls dans ma tête. En rentrant chez moi, j’ai plaqué les accords sur ma guitare. J’avais envie que ce soit comme si on était dans une pièce où on entendait une musique et soudain ou ouvrirait les fenêtres pour faire entrer l’air et la musique du dehors. Il y a toutes ces choses très différentes qui se mélangent dans cette chanson là, pour ce qui concerne la première version enregistrée à l’époque. Mais dans la version présente sur le disque je voulais surtout que les musiciens jouent, qu’ils soient très présents et qu’ils m’accompagnent pour raconter cette histoire. On y croise des gens qui n’arrivent même pas à monter dans le bus à cause de leur faciès, et d’autres qui arrivent à vivre, à communiquer, à avancer grâce à leur art, grâce à leur musique. C’est présent dans toutes les musiques, quand elles passent par le cœur des gens pour atteindre les esprits. Et il y a autre chose : j’aime bien croquer des portraits. Je ne suis pas le roi du portrait en photographie mais en chanson j’aime le faire. C’est un art qui me plait bien. J’ai fait une chanson sur Vince Taylor, d’autres où on croise Marvin Gaye, Ray Charles, Myriam Makeba, Mohamed Ali vite fait… C’est quelque chose qui me plait beaucoup de pouvoir croiser dans mes chansons le portrait de gens qui m’ont influencé. Je les ai  peut-être croisés en vrai ! Va savoir ! Un artiste raconte des histoires.  Si tu n’as rien à raconter, tu n’as rien à dire. C’est ça qui me nourrit. Les histoires qu’on me raconte, les gens que j’ai croisés. Vous voyez, je parle assez peu de la chanson française !  

 

– Lors de notre précédente rencontre, tu avais évoqué ta lassitude de devoir parler de la chanson « La muette a Drancy » et de la Shoah et ton envie de ne plus t’attarder dessus. Pourquoi avoir choisi d’intégrer tout de même le titre à la compilation ?

« La Muette à Drancy » parle de la cité de la Muette où il y avait le camp d’internement durant la guerre en région parisienne. C’était l’antichambre des camps de la mort. J’en ai eu ras le bol il y a quelques années de passer ma vie à expliquer des choses basiques au public. Plus ça avance moins les gens comprennent et moins ils en savent. Il a même fallu à un moment donné que j’explique pourquoi je ne l’avais pas vécu, car des gens m’ont demandé ce que ça me faisait d’être revenu de déportation, comme si c’était autobiographique. Dans la chanson je parle du personnage à la première personne, comme s’il s’agissait de moi. C’est sans doute l’une des seules chansons françaises de ces dernières années, sur ce thème, narrée à la première personne.  Mais c’est complètement con puisque je suis né après la guerre! Le monde évolue et il faut de plus en plus se justifier de ce qu’on a fait, de ce qu’on a dit, même si les gens pigent que dalle. Chaque génocide, chaque massacre est encore plus ignoble que le précédent. Mais  il y a toujours un type pour t’expliquer qu’il a plus souffert que toi, plus été massacré que toi, comme s’il s’agissait d’une compétition de cinglés.  Le but serait de tout faire pour que plus rien de tout cela n’arrive! « Sortez nous tous d’ici ! » C’est le cri final de cette chanson. Il ne faut laisser personne à l’intérieur de ce camp ! Tout le monde doit s’en sortir. Dans la réalité, les prisonniers ont creusé un tunnel dans la Cité de la Muette pour en faire évader tout le monde. C’était une utopie car ils ont été dénoncés.

 

– « La vache qu’un garçon était en train de traire » est un titre assez singulier qui semble d’un premier abord raconter une scène banalement anodine. Y a-t-il dans cette chanson une dimension métaphorique ?

Ce que je raconte dans cette chanson, c’est un peu comme dans les comptines pour les enfants. En haut de la chaine, il y a toujours la faux qui coupe les têtes. Je me suis inspiré des peintures de Chagall !  Mais cette chanson raconte aussi une rupture. Une femme s’en va et l’homme n’a pas encore compris pourquoi. Il reste seul et se pose des questions. Il n’a pas encore les réponses. Ça viendra avec le temps ! Ou ça ne viendra pas !

 

-Tu nous as dit plus tôt avoir appelé la compilation « Partenaires » en référence à tous les gens qui t’ont accompagné et soutenu dans ton aventure musicale. Le morceau éponyme quant à lui raconte une fiction sans rapport apparent. Y avait-t-il lorsque tu l’as écrite quand même un clin d’œil à la relation qui te lie à tes complices de scène ?

Pas vraiment. Avant que je ne commence à chanter, j’avais vécu une vie professionnelle assez dense.  J’avais vu comment on peut traiter les gens dans les entreprises. « Partenaires » parle des gens qui se font virer, qui se séparent, qui sont mis en marge: « pas être marrants, pas différents, passer sa vie entière en employé obéissant et puis un jour sortez du rang ! Tirez-vous il n’y a rien à faire ! Vous rapportez plus d’argent ! Trop vieux,  trop chers… ». Donc la chanson parle de la façon dont on peut se faire éjecter d’un groupe social ou d’une entreprise. Et il y avait aussi l’image d’un couple qui se défait. En l’occurrence dans la chanson il s’agit de deux hommes, partenaires de numéro circassien. Mais il pourrait tout autant s’agir d’un homme et d’une femme tellement proches l’un de l’autre qu’à un moment donné, ça pète. La métaphore est là. Maintenant il se trouve qu’aujourd’hui, le « Partenaire » c’est mon musicien, Gilles Puyfagès avec qui je suis depuis longtemps très proche et soudé. En échangeant peu de mots.

 

– Est-ce de constat là qu’est partie l’aventure musicale?

J’ai commencé à découvrir que je savais chanter et écrire des chansons sur la tard. J’avais 50 ans. J’avais une vie d’homme plutôt installé. Et puis ça a été trop fort à un moment : j’ai fait mes premiers albums et ça m’a balayé; je suis parti en structurant ma vie différemment. Les choses m’ont happé.

 

– Était-ce l’appel de la destinée ?

Personnellement, j’ai tout quitté pour ce métier et je sais le prix que ça coute. Quand on n’a pas essayé, on ne peut pas avoir d’avis. Mais il faut tout faire pour être heureux.

 

Miren Funke

Photos : Carolyn C

 

Et c’est dans la petite boutique des merveilles de Mistiroux qu’on trouve les albums de Rue de la Muette et compagnie, clic on the cat.. .

 

Xavier Merlet aux ACP…

17 Fév

 Caustique, et tendre, narquois et souriant, vous avez toutes les bonnes raisons d’aller écouter Xavier Merlet quand il passera près de chez vous… C’était aux ACP à Paris début Février… Et garanti AOC, m’sieurs dames !

AOC  c’est ça, l’album d’une une sorte de voltigeur du verbe et de la note qui fait danser des fables acidulées, un chansonniste incisif et narquois, sans en faire des caisses dans l’emphatique pompeux ou intellichiant pour dispenser la bonne parole, les mots sont là, les musiques balladines et swingantes, et le tout vous éveille les neurones au cas où ils se seraient laissés engourdir par les discours frelatés des pinocchios de la politicom’ formatée. Lui c’est plutôt Figaro, l’insolent, le rebelle subtil qui lance ses banderilles verbales et à la fin de l’envoi, Cyrano souriant, il touche. On imagine le trait du fleuret qui trace un X comme le Z de Zorro.

Photos NGabriel2018

Et on retrouve en scène les promesses de l’album. En scène, il est en compagnie des 3 guitares de Marc Brébion, les deux compères ajoutent parfois une scénographie en forme de ballet très zen, une sorte de haïku visuel, avec des impromptus qui font de chaque spectacle un moment unique d’improvisation. On pourrait dire bien des choses, broder et décrire, mais décrire c’est détruire… Sachez que dans cette ballade avec Xavier Merlet et Marc Brébion vous suivrez un parcours avec des pleins et des déliés, comme avec l’écriture cursive à la plume Sergent Major, et l’encre violette qui avait des petits cristaux étoilés… Que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Néanmoins quand Xavier Merlet vous offrira ses ballades, vous les verrez les petites étoiles obstinées qui refusent de s’éteindre, et qui vous envoient leur signal scintillant des années lumières après leur mort. Comme pour vous dire : Notre force s’arrête là où notre peur commence*.

Et, mon enfant, «  Si tu vois un jour ta liberté se perdre, je t’autorise, à dire “Bordel de merde… » (AOC)

  • *attribué aux suffragettes.

Pour suivre les chemins AOC , clic →

 

Norbert Gabriel

Généalogie du blues…

15 Fév

On s’était dit rendez-vous dans un an… Parce qu’avec tous les bons tuyaux de Doc Caloweb quand il parle du blues, ce fut la quasi immersion totale dans la pile impressionnante de livres et  d’albums que les bonnes échoppes parisiennes ou provinciales proposent aux amateurs insatiables… En terme de poids, ça va bien chercher dans les 50 kgs, mais au final, c’est avec un pocket Folio qu’on peut avoir un très complet panorama de cette musique dans tous ses aspects, autant musicaux que socio-culturels.

Cette brève généalogie du blues arrive pour faire une mise au point suite aux babillages inconséquents d’un radioteur approximatif qui a expliqué sommairement sur une radio nationale, je cite : «  le blues vient du godspel... » Ce qui relativise beaucoup l’expertise de ce musicien, qui n’en est pas à son coup d’essai dans le genre bourdes historico-musicales.

D’ abord écoutons ce qui est « gospel ou godspel» dans le sens le plus couramment employé :

Des chants d’église, le plus souvent interprétés par des gens bien propres sur eux, sur des thèmes religieux et plutôt joyeux véhiculant des idées positives. (On ira tous au paradis…)

Mais le blues…  Il est né dans les champs de coton, il est né du déracinement des esclaves et des chants de travail et de douleurs, et c’est dans la rue, après la guerre de Sécession, que des chanteurs noirs ont gueulé leurs désillusions face à une société qui ne les considérait que comme du bétail humain, et l’émancipation-ségrégation n’a pas changé grand chose à leur position dans la société américaine… Et même aujourd’hui …

Le blues c’est plutôt ça:  The blues is a feeling... Rien à ajouter.. (Le texte en fin de chronique montre qu’il y a des variations avec la version chantée ici, mais dans l’ensemble, c’est fidèle)

ou ça,

Well, you woke up this morning
Got yourself a gun
Your mama always said you’d be the chosen one

She said, you’re one in a million, you’ve got to burn to shine
But you were born under a bad sign with a blue moon in your eyes

And you woke up this morning
All that love had gone
Your papa never told you about right and wrong

But you’re looking good, baby
I believe you’re feeling fine (shame about it)
Born under a bad sign with a blue moon in your eyes

(Né sous un mauvais signe avec une lune bleue dans vos yeux.)

The lonesome man with is a guitar… Le mec avec sa guitare comme confidente partenaire. Dieu et ses églises n’ont pas grand chose à y faire, sinon pour se faire engueuler…

La généalogie du blues est assez bien définie par BB King qui est probablement l’ auteur de cette définition

Le blues, c’est les racines, le jazz c’est l’arbre et les branches, le reste, le rock, la soul, le rythm’n’blues … c’est les pommes...

Dans la famille des musiques noires, après les chants de travail*, vint le negro spiritual, inspiré par l’Ancien Testament, et presque au même moment le blues, le chant païen et voyou, avec des instruments de pauvres, le banjo, la guitare bricolée, l’harmonica. Ensuite, avec le rag time, il y eût des musiciens savants virtuoses du piano,  dans les bordels de la New Orleans ou les bars louches de New York, les cabarets chitterlings**.

Le gospel, c’était plutôt le Nouveau Testament qui était chanté, dans des temples ou des églises en habit du dimanche et avec les grandes orgues… Le blues n’est jamais entré dans les églises, ou alors par la porte de service et bien camouflé … C’est le cantique de la mouscaille et des déshérités, et par les temps qui courent, il reste une des valeurs de base, et pas seulement en Louisiane au 19 ème siècle.

Dans les nombreux livres sur le blues, l’un d’entre eux domine son sujet en explorant tout ce qui a construit le peuple afro américain, autant sur le plan culturel et musical que sur le plan sociétal, « Le peuple du blues » de LeRoi Jones, et c’est en folio.

Il faut ajouter aussi l’excellent livre d’Alan Lomax, “Le Pays où naquit le blues” (éditions Les Fondeurs De Briques, 2012 + 3 rééditions depuis), paru en 1993 pour la version originale “The Land where the blues began” traduit en français  par Jacques Vassal. Il représente une somme de réflexions, expériences et témoignages sur le sujet, vraiment essentielle.

et on finit avec le texte de Lightin Hopkins

The blues that is a feeling

That makes you feel very bad.

The blues will give ya a sickness,

where there was a pain you thought you ne’er had.

Now this is where the blues go

it jump on you early in the morning

and it worries ya until you go to sleep

Then after you go to sleep

you begin dreamin them ol bad dreams.

And it’s given ya nothing but them midnight creeps.

thats just like if you leave your husband

and just merely carrying on.

And then when you get back there he got another woman

laying up in your happy home

You have to be careful about the way you plead

Cause the world done got weaker just more wiser

than these lonesome sunshiney days(I think)

if you tell your husband you done quit him

and you mean that from your heart cause if ya didnt love him

ya didnt have no right to start,

and thats what boils him over

and he holler at ya and ya wonder why

Baby if ya knew ya didn’t love me

Darlin then why did ya tell me so

Yeas if you knew that you didn’t love me

darlin why did you tell me so

You know I didnt have to be there dealin with you

I could be dealin with a come many more

Baby ya know that I love you.

Only for myself

Baby ya know that I love you.

Only darlin, for myself.

You know I would look like a fool standing on a corner

Oh dark woman loving you for someone else.

And that’s the truth.

I said love me or leave me little woman.

Either one you wanna do

Loord, love me or leave me.

Either one you wanna do.

Just like your loving someone else, you know someday

bad luck will catch up with you.

I said love me or leave me baby.

Either one you wanna do.

Loove me or leave me

either one you wanna do, lord help you.

You know just like po lightnin someone somewhere

gonna treat you the same way too

Cry one more time.

*Un chant de travail est une chanson chantée le plus souvent à cappella par des hommes ou des femmes de la campagne, des ouvriers ou des marins partageant une tâche fastidieuse (comme la culture du coton et des cannes à sucre par les esclaves). Ce peut être un chant spécifique à une action qu’il dynamise et régule (comme l’òran-luaidh gaélique) ou un chant d’agrément puisé dans le répertoire local et adapté dans son rythme et ses connotations aux circonstances. Au long de la journée, les divers chants allègent la monotonie du travail et chassent l’ennui que chacun peut ressentir isolément. Souvent, les rythmes sont choisis pour aider les ouvriers à synchroniser leurs mouvements dans un travail d’équipe (par exemple : ramer, scier, écraser les grains dans un mortier avec des pilons, marcher au pas). Un film qui en donne un exemple est : Blanche-Neige et les Sept Nains, de Walt Disney Picture. Ce sont les nains qui chantent tout en travaillant dans la mine.
**Chitterlings  « seau de tripes, boyaux de porc » … Les plus pauvres faisaient des sortes d’andouilles avec des tripes qu’ils allaient chercher à l’abattoir avec un seau, c’était en quelque sorte l’archétype du bas de gamme vulgaire. (Garvin Bushell and New York Jazz in 1920)

Doc Caloweb a été présenté ICI.

Norbert Gabriel

 

 

 

 

e.pok, et Ignatus au Café de la Danse..

7 Fév

Photos NGabriel 2018

Dès les premières notes, le public pressent qu’il va vivre un moment de spectacle rare, un de ceux qui laissent dans la mémoire un patchwork d’émotions qui ricochent dans tous les registres.

Est-ce une parabole, un opéra entre hier et demain, une fable ou un conte, un panorama des légendes, un récit du futur, un tableau en clair-obscur, une nostalgie des paradis perdus, c’est un moment hors du temps.

Le spectacle est conduit par un personnage conteur chanteur qui glisse sur la scène comme une ombre parfois, devant un carrousel d’images mi surréalistes mi fantastiques, dans une fluidité que les applaudissements hésitent parfois à interrompre, on est subjugué, entre fascination et émerveillement… Ne pas casser le charme, ne pas troubler le sortilège, et ressentir que les voisines ou voisins de fauteuil sont dans la même perception de ce charme, ce soir il n’y a plus d’inconnus , mais des amis qui viennent de se réunir pour une fête intime et publique,

Je suis la musique forte, je suis la danse alcoolisée,

Je suis le rire facile, je suis la drague démonstrative

Je suis la vie la folie je suis le bonheur…

Bien sur, tout n’est pas couleur bonheur, la vie n’est pas toujours une folie qui se danse, mais quand même malgré tout ,

Dans la barbe de Dieu chacun de nous voit

Quelle que soit son histoire, ce qu’il a envie de voir.

Pour prolonger cet état de grâce, il y a un album, en vente libre, qui a eu une ribambelle de louanges dans toute la presse qui a le bon goût d’écouter les albums, et d’en parler avec des mots justes, vous lirez tout ça ici, clic sur l’image -> 

Rien à ajouter, sinon que 2017 a donné le concert de l’année avec BabX à la Cigale pour « Ascensions »  et 2018 vient d’avoir son concert de l’année avec « e.pok » au Café de la Danse.

Un écho d’ Ascensions  l’album? C’est là, clic sur la  photo à La Cigale,

Photo NGabriel 2017

 

Norbert Gabriel

Ma cantate à Barbara, Anne Peko

7 Fév

Cette chronique a été publiée il y a 3 ans lors de la création, sur un site où elle n’est plus disponible. Le spectacle est de retour, donc la revoici, c’était au Lucernaire en 2014. 

Cette Cantate à Barbara est une véritable intégrale en spectacle. Anne Peko fait vivre toutes les facettes de Barbara, femme plurielle, l’amoureuse, la malicieuse, la mystérieuse, la délurée, ce qu’on oublie souvent à cause de l’étiquette estampillée « chanteuse de minuit-dame brune hiératique ». Barbara a aussi été l’auteur de « Madame » un texte qui aurait ravi Bernard Dimey au sommet de sa verve truculente pour peindre une de ces maisons accueillantes aux messieurs en goguette. Anne Peko nous emmène dans les sentiers sinueux de ce parcours qui évite la ligne droite et les clichés convenus. Et c’est plutôt en dame rouge qu’elle éclaire les pages de ce cahier de musique, mis en scène avec finesse, avec des tableaux changeants, personnalisés, colorés et animés, pour accorder les images et les ambiances aux sensibilités des chansons. Au fil du spectacle, Pierre-Michel Sivadier et rejoint par le violon de Jean-Lou Descamps, puis la guitare de Serge Sala (dans un joli duo « La dame brune »… salut Moustaki) dans des décors musicaux qui ponctuent avec sobriété les étapes du voyage dans le pays d’une femme qui chante. Il y a eu pas mal de spectacles en hommage à Barbara, très peu ont réussi ce panorama complet dans la richesse et la diversité de son œuvre, dans les portraits tendres ou picaresques. Il faut pour cela le talent d’une comédienne qui sait entrer dans les personnages au delà de l’interprétariat, et la voix pour mettre en majesté ces personnages. Anne Peko est une de ces comédiennes-interprètes oeuvrant avec excellence pour faire vivre les riches heures de la chanson.

Norbert Gabriel

Au Théâtre des Variétés  du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 17h

Le site d’Anne Peko, c’est là clic sur la photo–>  

 

Et pour quelques image de plus,

 

Photos NGabriel 2014 Le Lucernaire.

 

 

La chanson : un tabou national (par Jacques Bertin)

3 Fév
Ce texte est paru en oct. 2016 dans le n° 40 (et le dernier) de la revue Cultures et Sociétés..  Il  y a du grain à moudre, comme on dit…

Puisque le nom de cette revue est Cultures et sociétés, j’ai choisi de m’interroger sur un phénomène étrange : l’inexistence de cet art, la chanson, dans l’univers français de la Culture, dans la politique culturelle, dans l’Institution culturelle, à l’Université, dans le monde intellectuel et caetera. Une absence, un tabou. Après cinquante ans de métier de chantauteur, je crois que j’ai quelques raisons de le penser.

(Avant tout, une précision : je ne fais pas de la « musique » ni de la « chanson française », je fais de la chanson. Un art multiséculaire… Il est d’ailleurs significatif qu’on ne dise plus jamais, désormais : « la chanson », mais « la musique » ou la « chanson française »…  C’est justement mon sujet.)

En commençant, remémorons-nous un événement récent. Le président Obama chante (et très bien) devant des centaines de personnes une chanson traditionnelle. La foule reprend en chœur… Formidable ! Eh bien, imaginez François Hollande, dans une réunion publique, osant entonner Le Temps des cerises : l’assistance rit poliment, personne ne chante avec lui ; et le lendemain Libération et les comiques le ridiculisent ; il est mort.

J’exagère ? Eh bien, demandez-vous quand vous avez entendu, la dernière fois, une personnalité du haut chanter une chanson…

La chanson… Voyons l’action de l’Etat français. Permanentes et coûteuses politiques du théâtre, des arts plastiques, de la musique… La chanson ? Rien. Jamais. Chez nous, la chanson n’a  jamais existé. Je dis bien, et j’insiste, et j’assume : jamais. Rien. Le Ministère ? La chanson a, depuis le début de la politique culturelle, et sans aucun débat, été confiée totalement au chaubise. Absence totale dans les salles subventionnées. Scènes nationales (environ 70) : un spectacle d’une vedette chaubise par an et c’est tout… Les SMAC (Scènes de Musiques actuelles – environ 150), leur nom l’indique, sont spécialisées dans tout ce qui n’est pas la chanson. Je ne crois pas y avoir chanté une seule fois depuis qu’elles ont été inventées. Cela contraste avec l’époque des MJC, plusieurs milliers dans les années 70, qui furent alors un extraordinaire véhicule de la chanson.

Aides publiques? Savez-vous qu’on peut faire toute une carrière de chanteur, produire (à ses frais)  des dizaines de disques, monter sur scène des milliers de fois sans jamais avoir eu un centime d’aide publique ? Si je crée une compagnie théâtrale, j’ai de bonnes chances d’être subventionné, c’est bien normal, par la mairie, la Région, le Ministère… Si je crée une compagnie de chanson ? Vous voulez rire ?


Chanteurs, il nous faut vivre ainsi, totalement à nos frais. Et j’ajoute même ici une situation que j’ai vécue : la rupture avec le chaubise vous prive aussitôt, bien sûr, de tout moyen de financement pour réaliser des disques.

Et, plus grave, tout cela ne choque ni n’a jamais choqué personne.

Parlons de l’intelligentsia. Le désossage, le dévoilement, l’analyse des phénomènes de manipulation de masse par la mode (le « matraquage » etc.), la consommation massive en temps ultra-bref, tout cela aurait dû être une tâche majeure de l’intelligentsia, à partir des années 70. Or il n’est rien venu. Rien. Indifférence totale.

L’université ? Rien, pendant des décennies pour décrypter ces phénomènes. Ici, je dois dire que depuis quelques années, le nombre des universitaires intéressés augmente, c’est vrai. Mais il est encore dérisoire. Naguère, quatre ou cinq ; aujourd’hui, dix ou vingt.

Avez-vous lu un livre paru chez un grand éditeur et décrivant le système économique de production et diffusion, ou la sémiologie de la « variété » (hier), des « musiques » (aujourd’hui) ? Où sont les Bourdieu et les Barthes ? Occupés ailleurs ! Dans des sujets sérieux. Une phrase d’Edgar Morin résume tout : l’étude des sujets discriminés est discriminée. Etudier un sujet pas réputé sérieux, c’est ne pas être sérieux. J’ai rencontré jadis, exemple triste mais qui en dit long, un peintre talentueux qui ne voulait surtout pas qu’on dise dans son CV qu’il avait été chanteur ! Ca aurait été un suicide, n’est-ce pas !

La militance politique ? Rien. L’absence de lutte, d’information, de mobilisation par l’extrême-gauche, si prompte à hurler, d’habitude, au sujet de « l’aliénation », est quelque chose d’ahurissant. La chanson est le lieu du libéralisme économique absolu ; et sans aucune opposition des milieux oppositionnels.

La presse ? Rien. Du people, de la mode, de la fausse rébellion… Aucune enquête sérieuse, jamais. Trafics de droits d’édition et abus de position dominante ? Jamais rien vu.  Rien.

Ici, il faut ajouter une nuance. Tandis que jamais les manipulations (les tubes, le matraquage etc.) dans la chanson n’ont été attaquées par les intellos, on a vu brusquement, dans les années 2000, apparaître les premières (les premières !) alertes, contre le chaubise de la littérature, par André Schiffrin, et par Jean Clair pour le arts plastiques ! Le thème : c’est affreux, voilà « les moeurs du show-business » dans la culture, la culture est menacée ! .. . Cinquante ans de retard, les amis !

La chanson est un territoire oublié dans le désert. Hors du débat culturel. Avez-vous jamais entendu parler d’un programmateur de radio emmerdé par des journalistes sur ses critères de choix, sur les chiffres ? Jamais, n’est-ce pas. Les noms de ces programmateurs, d’ailleurs, ne sont pas publics ; et la façon dont ils sont choisis est totalement secrète. La programmation entêtée de chansons en anglais sur les antennes publiques est comme une insulte permanente, mais on ne sait qui en a décidé ni pourquoi.

Les milieux artistiques ? Les problèmes esthétiques ? Prenez la question de la scène : la présence, la distanciation… Voyez les gars qui entrent sur le plateau comme s’ils étaient possédés : hurlements du public ! Or il me semble que le brechtisme avait, en théâtre, donné une analyse sur ce sujet. Eh bien, tout le monde s’en fout ! On n’en parle jamais, on n’en parlera pas : la chanson (ou la « musique ») n’est pas un sujet de culture – donc : pas de débat esthétique.

La chanson est hors de la culture. Voici donc ma thèse. C’est celle de la distinction, au sens de Bourdieu, si l’on veut. La chanson est trop commun des mortels pour permettre d’avoir l’air distingué. Donc, passons notre chemin. Car pour figurer dans le groupe supérieur de la culture, il faut se distinguer de.

Et je vois là la lassitude des classes supérieures à l’égard de la France. La fin de la France voulue par nos élites actuelles. Quoi de plus français, en effet, que la chanson ? La fin de la France est la marotte actuelle de nos élites – d’où l’indulgence à l’égard de la musique anglo-yankee…

Là, Marcel Gauchet, dans un excellent livre récent (1), parle « en dernier ressort, de la haine de soi ». Il parle à propos de la politique, du décalage entre les élites et nous autres, le peuple ; mais je crois pouvoir appliquer cette citation au sujet qui nous occupe :

« … la haine de soi en tant que Français. (…) Les élites françaises ne sont pas seulement coupées des populations, elles ont aussi et surtout un discours de mépris à l’égard des Français, et même, derrière eux, de ce qui a fait la France. C’est une des fortes singularités françaises du moment, entretenue par la fraction du milieu journalistique et intellectuel qui donne le ton. A en croire cette vulgate dénonciatrice, nous aurions le malheur de vivre dans un pays rétrograde, fasciste, raciste, peuplé de beaufs infréquentables ».

Il date l’apparition de ce phénomène de 1990. L’émergence du « postnational »… Je le date, moi, de bien plus tôt : l’invention du « beauf » par Cabu et le film Dupont Lajoie, le milieu des années 70 ; mais c’est surtout le post 68tardisme : le peuple a refusé la révolution, donc il est nul ! Et tandis que les élites passent de la révolution au libéralisme, le dégoût de la France, devient une spécialité française. Puis le poids de l’industrie « musicale » anglo-yankee, contre laquelle la mobilisation est nulle, fera le reste.

La chanson est un art qui réunit toutes les classes, toutes les couches de la population ; elle ne peut être un moyen de « distinction » – au contraire. Cette nature spéciale ne peut jouer que contre elle. Et elle a beau être un art multiséculaire, et l’ancêtre de la poésie, on s’en fout !

Il faut donc chercher dans la stupeur toujours née de cet acte simple : chanter. Chanter, c’est émettre une vibration et se sentir bouger, à l’intérieur, au profond, bouleversé. Tout le monde peut chanter. Et chanter bien. J’insiste. La chanson est le bien de tous, l’art de tous… D’où l’agacement des bourgeois et des universitaires, et le désir de prendre ses distances.

J’en suis arrivé à penser que c’est justement parce que la chanson est au-delà, au dessus, partout, trop simple, comme l’air qu’on respire, qu’elle est un tabou de la culture française. Bon. Mais il faut aller plus loin. Qu’est-ce qui est intolérable, dans cet exercice, cet acte, ou cette forme de parole ? Le problème de classe, la querelle de la distinction, cela ne suffit pas.

Alors ? Quoi ? Pas assez violente ? Pas assez virile (écoutez la violence du rap, du rock, du slam…) ? Trop nunuche, hein ? Oui, certes. Le cri, le râclement de gorge, l’orchestre couvrant le chanteur… Jamais de note longue et modulée, que du râle (chez les hommes) ou du hurlement aigu, chez les filles. Pourquoi ? Jamais de vibration calme. Jamais de vibration. Eh bien, voici mon intuition : émettre cette vibration, se laisser porter par elle et son charme, c’est exprimer son assentiment, à soi-même, premièrement. Et ensuite au partage. Et enfin, à notre culture. Il faut donc psychanalyser le refus français contemporain du chant. C’est-à-dire le refus de l’accord profond entre l’esprit et le corps et le monde. Le refus de la vibration ne serait ainsi qu’un puritanisme, une pudibonderie.

(Notez, au passage, qu’on ne chante plus en société – que cette expression même, « chanter en société » va surprendre plusieurs de mes lecteurs (elle n’est plus employée)… Chanter en société, comme on chantait dans les cafés ou les fêtes de famille, c’est accepter d’être bien ensemble, c’est accepter cette momentanée perte de conscience en commun… Le refus de notre culture, donc. Et avez-vous remarqué la disparition des onomatopées traditionnelles, le tralala de notre enfance…

Cette vibration, on va la supprimer ! La renvoyer au néant !

Histoire de cette vibration. Jadis, le chanteur de rue chantait clair et fort – s’il voulait se faire entendre et gagner sa vie. Plus tard, le chanteur de « variétés » dut se faire entendre du fond de la salle – ne pas être couvert par l’orchestre. Puis on inventa le micro et le chanteur put chanter doux et voluptueux (Jean Sablon etc.)…

A partir de là, on ne reprend plus en chœur au refrain – la chanson devient un art solitaire… Pas à chanter par tout le monde : quelqu’un s’exprime, comme dans les autres arts. Apparaissent les ACI (auteurs-compositeurs-interprètes). Le premier de tous (1932) est Félix Leclerc, et il s’accompagne à la guitare : il n’a pas besoin de pianiste, il n’a pas besoin d’orchestre. Le « métier », le succès, c’est secondaire. Pour lui, l’essentiel est le moment de la création. L’expression du « je ». A la fin de la guerre, des centaines d’ACI font de cette manière un art. La « rive gauche » est leur terrain de rendez-vous et devient un style. Arrive une génération de public instruit (mais pas que des bourgeois) qui s’en empare. Moins importe la beauté de la voix ! Je chante mal mais peu importe, puisque l’essentiel est dans le message poétique que j’apporte. Les chanteurs de charme s’en vont vers l’industrie radio/disque. Conséquence bizarre : chanter mal va devenir le signe de ce qu’on a quelque chose à dire ! Chanter bien semblera efféminé ou maniéré. De là découle la manière obligatoire du rock…

Plus tard encore, avec la formation professionnelle de nombreux musiciens dans les années 70, l’arrivée massive de la musique fait passer le chanteur au second plan. Il n’est plus qu’un membre d’un groupe. Oui, mais pourquoi le charme, la vibration longue, sont-ils remplacés par des cris, des éructations, des mots incompréhensibles ? Eh bien ! La révolte serait virile, vous savez bien… Une révolte sans risque, bien sûr : on accepte docilement toutes les règles du métier, jusqu’aux plus tordues – faute de quoi on a aucune chance, d’ailleurs, dans la profession ; mais on est un rebelle.

Voilà où nous en sommes.

Quant à moi, effaré par le nombre immense de chefs-d’œuvre d’hier et d’aujourd’hui que les radios publiques nationales n’ont jamais diffusé, et donc par l’immense stupidité que cela montre, je suis obligé d’appeler au secours sociologues, économistes, sémiologues et anthropologues. L’absence aussi de mauvaise conscience de chacun en dit long. C’est comme si vous étiez voisin d’un mouroir et ne le remarquiez pas… Et il faudra qu’on nous explique ce que c’est que ce tabou, en France. Voyez : au bistrot du coin, j’ai entendu un jeune chanteur français chanter bien, avec une jolie voix, une jolie chanson… anglaise – les gens se taisaient avec attention, charmés. Etrange. Interrogez-vous sur ce phénomène mystérieux…

Finissons. La chanson est devenue un art marginal, secret, ignoré par les médias. Quelques centaines de chantauteurs vivent dans la marge – aucun accès aux salles publiques, excepté dans les lieux (salles polyvalentes, salles paroissiales etc.) loués par des associations d’amateurs ; des granges et des garages sont transformés en théâtre de poche. Des (petits) festivals se multiplient ; avec public fervent (mais constitué surtout de sexa-septuagénaires).

… Lorsque soudain, le président des Etats-Unis se met à chanter… Comme si c’était normal !

Qu’est-ce qui se passe dans notre culture française ? Dans l’idée, venue d’en haut, qu’on a de nous, qu’on doit avoir de nous ? Pourquoi ce tabou français ? Jacques Bertin

(1) Comprendre le malheur français, Stock, p. 301

Jacques Bertin

Cultures et Sociétés, N° 40 Octobre 2016

Lili Cros et Thierry Chazelle à Volvic

1 Fév

Photos Pierre Rauzet 2018

Comme d’habitude, un spectacle parfaitement orchestré, scène dépouillée, magie des lumières qui s’allument du bout des doigts, fond noir où flottent quelques nuages,   Elles se lèvent ici les jolies brumes…  et présence de ces deux complices tout en partage avec le public. Comme d’habitude, le public a aimé, les volvicois sont venus nombreux les applaudir chaleureusement.

D’emblée, ils accrochent le public avec cette histoire de vieux chien, et les gens qui sont traités comme des chiens dans les maisons de retraite…Et puis vlan ! Ça, c’est la mauvaise nouvelle.

On a déjà parlé de ce spectacle Peau Neuve, et de son succès qui n’en finit pas, et vous savez quoi ? Bientôt l’Olympia, pour Lili et Thierry, mais où vont ils s’arrêter ?

On ne va pas répéter les facéties de Thierry son jeu de guitare, et sa mandoline allègre, les mélodies, les rythmes, parfois aux couleurs d’Afrique, les envolées lyriques sublimes de Lili, les chansons qui nous font rire, celles qui nous filent le frisson, celles qui nous donnent envie de danser, les chansons de leurs spectacles qui sont aussi celles de l’album Peau neuve, mélangées avec quelques incontournables des précédents albums et spectacles, comme Le client d’érotika, L’homme de sa vie, L’éclaireur, La fièvre, Le rythme est amour, ou Le Petit écho de la mode, un répertoire qui va de l’humour au pincement de cœur, du cocasse à l’émotion pure, et pour finir, toujours la bonne nouvelle Tout va bien.

Photo Pierre Rauzet 2018

Après les rappels, ils sont venus chanter devant le public, avec leurs voix pour tout bagage, Les amoureux.

Un spectacle comme les autres ? Non, pas tout à fait, chaque spectacle est différent, tiens, par exemple on apprend ce dimanche que si Lili et Thierry sont à Volvic, c’est qu’ils ont rencontré le maire de Volvic au Trois Baudets, un autre nostalgique d’Erotika ! Bravo monsieur Hamoumou !

Et puis l’émotion supplémentaire d’être chez moi dans cette salle des fêtes, où j’ai vu tant de spectacles, de films, de pièces de théâtre, d’opérettes ou autres, et où j’ai moi-même dansé sur la scène. Pierrot et Colombine ne sont plus là, de chaque côté de la scène, mais ce dimanche, ils ont été bien remplacés par ces deux là que j’aime tant.

Lili et Thierry nous ont invité à faire appel aux amis parisiens qui peuvent aller les voir ou les revoir tous les mardis soir au Ciné 13, vu les prolongations toujours prolongées !

Un grand bravo Lili et Thierry ! Bonne route à vous deux, continuez de nous enchanter, on vous suit, pas à pas vers la gloire méritée.

Danièle Sala

Suivez le baladins sur leur route enchantée, c’est là –> 

 

 

 

 

Histoire d’une chanson « Le déserteur »

31 Jan
Nos chers résocios facebouquiens font circuler parfois des balivernes insultantes pour l’intelligence, ou des approximations du même métal.  Ainsi, je viens de voir revenir quelques mots sur Le déserteur que  Mouloudji aurait « édulcoré  » pour éviter la censure. D’où le retour de l’histoire de cette chanson, publiée il y a quelques années.

Commençons donc par la version créée par Mouloudji.

 

 

Récemment encore, à la radio, un animateur a été plus qu’approximatif avec cette chanson, comme en Juin 2009, dans Vivement Dimanche avec Juliette Gréco à l’honneur, Michel Drucker fait une petite digression sur Boris Vian et « Le déserteur » et dans une approximation assez désinvolte, il explique que Boris Vian a réécrit quelques lignes de la chanson pour qu’elle puisse passer en radio…

Suggérons à Drucker de mieux choisir les collaborateurs qui le documentent, car si sa mémoire a des éclipses, il est notoirement connu que cette chanson est l’archétype de la chanson interdite de diffusion radio, et de vente (l’éditeur Salabert a dû retirer les petits formats des magasins) et ce, de 1954 à 1962. Sans faire un développement exhaustif, préciser que c’est Mouloudji qui l’a créée n’aurait pas été superflu.

Cette chanson donne toujours lieu à des commentaires d’autant plus animés que 54 ans après sa création, la légende s’enrichit, ou se déforme selon les témoignages et les interprétations qui en sont faites. En particulier sur les variations et modifications du texte initial, donc revoyons les faits

– Février 1954: Boris Vian écrit la base du texte qui deviendra « Le déserteur » sur une nappe de restaurant. Dans les variantes* qu’il a ébauchées, une première version émerge, «Monsieur le Président…. qui se termine par «… que j’aurai une arme et que je sais tirer » qu’il propose à tous les chanteurs du moment, ou presque. Refus de la chanson, pour des raisons diverses, certains ont déjà des chansons antimilitaristes dans leur répertoire, d’autres refusent l’idée de la désertion, d’autres ont d’autres raisons. Seul Mouloudji accepte, mais il en discute certains points avec Boris Vian, ils sont très copains; d’une part, Mouloudji est résolument pacifiste, il n’a jamais tenu un fusil de sa vie, et la fin le met en porte à faux avec ce qu’il est, d’autre part, dans le contexte de la guerre froide USA-URSS, il lui semble opportun d’élargir le débat. Réponse de Vian: « mais c’est toi qui chantes Moulou, tu fais comme tu veux » et en accord avec Mouloudji, il réécrit le début et la fin, (et une partie de la deuxième strophe) dans une version qu’il enregistrera en version mixte : « Monsieur le Président,» et avec la fin « que je n’aurai pas d’armes»

– Mouloudji interprète en scène « Le déserteur » le jour de la défaite de Dien Bien Phu,  pur hasard, il apprendra la nouvelle le lendemain.

(Pour mémoire : tous les experts de toutes les armées du monde étaient d’accord sur un point, Dien Bien Phu (Muong Tanh) est un camp inexpugnable, car inaccessible aux véhicules blindés, chars, canons et autres fourbis militaires. Personne n’avait pensé à la possibilité de démonter tout l’armement, de l’acheminer sur des vélos, dans des sentiers de brousse invisibles du ciel, et d’installer sur les collines une ceinture de pièces de tir. Seuls les aviateurs avaient fait une réserve sur la position en cuvette, mais comme elle était en principe inexpugnable, on les a renvoyés à leurs machines volantes.

C’est donc un camouflet pour toutes les armées, surtout l’armée française ( uniquement des soldats de métier), que cette journée du 7 Mai 1954, la guerre du Tonkin prend fin, et celle du Viet-Nam commence…

De plus, avec la fin de la guerre d’Indochine, on voit arriver quelques mois plus tard le début de celle d’Algérie. Avec la mobilisation du contingent qui va sensibiliser les français, les p’tits gars d’chez nous expédiés dans un département français pour cause « d’évènements », ça passe mal. Et c’est un chanteur nommé Marcel Mouloudji qui envoie Le déserteur dans les bacs à disques !

Le scandale est de taille, censure immédiate sur les radios, disque interdit à la vente. Pourtant en quelques mois, cette chanson est connue de tous les français. Parce que le tissu associatif, syndical, est très actif, et s’il n’y a pas de Zénith ou d’Olympia pour inviter Moulou, et pas de Youtube, il y a les Maisons du Peuple, les salles genre Mutualité, qui relaient efficacement ce qu’on n’entend pas à la radio, TSF pas tout-à-fait transistor.

Toute la jeunesse française va chanter « Le déserteur » dans la « version Mouloudji », que Vian enregistrera d’ailleurs, ce qui tend à démontrer qu’il avait avalisé cette version. Et puis, je ne suis pas certain que Vian ait tenu absolument à imposer la version agressive, lisez le texte, on a un mec qui va prêcher la paix sur les routes de France, inciter les gens à refuser la violence, et il aurait un fusil pour tirer sur les gendarmes … ? C’est troublant, il y a un hiatus, provocation diront certains… Peut-être. Mais c’est une sorte d’option terroriste qui semble ne pas coller avec le personnage de la chanson. Cela dit, vu des années 2000, la glose est facile, en 1954, on est à dix ans de la fin de la guerre, de la résistance, avec certains policiers collabos, on peut imaginer qu’un fusil était un argument utile dans les discussions.

Mais le fusil ce n’était pas l’option de Mouloudji. Et quand dix ans plus tard en 1965-66, un chanteur reprend « Le déserteur » version avec fusil, c’est un peu facile de reprocher à « un certain » d’avoir trahi Vian. Reggiani réïtérera ce propos en 1998 ou 1999, Vian et Mouloudji n’étant plus là pour préciser les choses, et le contexte de la première version.

Et c’était en 1954 qu’il fallait y aller en front de scène, pas en 1964.

Parmi les nombreux interprètes qui ont choisi de mettre « le déserteur » à leur répertoire, bravo à Peter Paul and Mary (les premiers aux USA), à Joan Baez et à ces américains qui la chantaient pendant la guerre au Viet Nam, ils chantaient aux USA, pas sur les Champs Elysées**, où c’est plus facile de crier Paix au Viet Nam qu’à Washington.

Pour ce qui est des choix à faire dans ce genre de situation, on peut réfléchir à ce que disait  un des derniers poilus de 14-18: « Devant moi il y avait les allemands, derrière moi il y avait ma famille, qu’est-ce que je pouvais faire d’autre?»

Avec cette chanson, (Le déserteur) on a un parfait exemple du rôle décisif de la scène dans l’expression libre. Une chanson peut être censurée par la production, quand elle est enregistrée, elle peut être censurée par les diffuseurs, ou les distributeurs (comme Allah, de Véronique Sanson) ou interdite à la vente, mais personne ne peut empêcher un artiste de s’exprimer en scène. Malgré le consensuel ambiant qui gomme les aspérités (pas de crime économique en diffusant un opéra à 20h30, ou une chanson qui segmente, ou qui provoque, tiens comme ce titre de Tachan, « fais une pipe à pépé » peu de chances qu’une grande chaîne invite Henri Tachan, toutefois, on a pu entendre Agnès Bihl chez Drucker… (invitée par Ségolène Royal, faut pas rêver…)

Norbert Gabriel

*Variantes: dans une des variantes, l’humour iconoclaste de Boris Vian lui inspire  « ma mère est dans la tombe et se moque des vers » ... Il l’interprète lui-même dans un album qu’il a enregistré, mais il est pratiquement le seul à avoir osé ce jeu de mots, car de qui se moque-t-on? Des poètes ou des animaux pluricellulaires sans mains ni pieds… ? Sacré Boris !

** « Pauvre Boris » de Jean Ferrat, pour une mise au point. C’était en 1966.

Tu vois rien n’a vraiment changé
Depuis que tu nous a quittés
Les cons n’arrêtent pas de voler
Les autres de les regarder
Si l’autre jour on a bien ri
Il paraît que  » Le déserteur « 
Est un des grands succès de l’heure
Quand c’est chanté par Anthony
Pauvre Boris

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