Festival Musicalarue 2019 : entretien avec Debout sur le Zinc

2 Déc

 

Un quart de siècle que Debout Sur Le Zinc prend part active dans la créativité de la Chanson alternative française. Voilà un anniversaire qui se devait d’être fêté au festival Musicalarue, dont l’esprit est pleinement en cohésion avec celui du groupe, qui se fit connaitre à ses débuts et s’exprima essentiellement dans les rues et les festivals d’arts urbains. Un esprit rock, un amour de la Chanson, des instrumentalisations traditionnelles, un brin de musique classique, des influences folk, jazz Manouche, Blues, Klezmer, de Musiques du Monde : s’il fallait catégoriser la proposition musicale de la formation, grandie sur le terreau de la scène rock alternative pour se créer un univers bien personnel d’où émerge une « nouvelle » Chanson française, les énumérations ne manqueraient pas, même si les membres qualifient volontiers humblement leur musique de « variété ».

Le groupe aborde avec un peu d’avance l’année 2020, pour porter à l’occasion d’un autre anniversaire, celui du centenaire de la naissance Boris Vian, au devant du public son album et un spectacle en hommage au poète pataphysicien « Vian par Debout Sur Le Zinc » (quinze titres arrangés dont cinq inédits mis en musiques par le groupe), avec une tournée de cinquante dates. Néanmoins c’était avec les titres de son précédent album « El Dorado » (sorti en 2015) et des chansons de son répertoire propre que Debout Sur Le Zinc avait en aout dernier investi la scène de Sarmouneys à Luxey pour un concert qui allait faire danser le public au rythme et à l’énergie de ses compositions et de leur interprétation trépidante et envoutante. Quelques heures auparavant Simon Mimoun, chanteur du groupe acceptait de nous accorder un entretien, qui fut réalisé en collaboration amicale avec Anthony Hillcock de Radio Mont de Marsan.

 

– Simon bonjour et merci d’accepter cet entretien. C’est la quatrième participation de Debout Sur Le Zinc à Musicalarue depuis vos débuts il y a vingt cinq ans. Que représente ce festival pour vous ?

Il y a beaucoup d’atomes crochus. Musicalarue est un festival assez Chanson, seule preuve en est encore cette année la présence de beaucoup de groupes de notre génération de musiciens, tous nos potes. J’aime bien les festivals qui se passent dans un village, parce que ça garde un esprit de village justement.

 

– Votre dernier album « El Dorado » date de 2015, et votre présence à Musicalarue ne s’inscrit évidemment pas tout à fait dans le cadre d’une tournée de présentation, mais plus, on imagine comme un concert en festival populaire où on s’adresse aussi fatalement à d’autres publics que le sien. Comment s’opère le choix pour établir une setlist dans ce cas ?

C’est la foire d’empoigne! Là, on tourne sur la fin de « El dorado » ; on a quelques dates comme ici. Donc on se réfère un peu à ce qu’on a fait avant ; on essaye de faire des choses, parce qu’on joue à 22h et qu’on sait qu’à Luxey, à cette heure, les gens sont déjà bien chauds. On ne peut pas ici jouer des chansons trop intimes. La setlist s’établit donc en fonction de ça et du temps, puisque le concert va durer une heure et quart environ, avec Orelsan qui joue après. Donc c’est un challenge. Moi, je ne me lasse jamais, parce que l’intérêt n’est pas de répéter des chansons, mais de les jouer devant des gens différents. Ce que j’aime, ce sont les gens qui sourient et sont heureux à la fin : c’est la paye, ça! Etablir une setlist est délicat : il faut frustrer un peu les gens et aussi leur donner ce qu’ils veulent ; il faut des classiques, mais que les gens sortent un peu frustrés pour avoir envie de réécouter. C’est comme en sortie d’un repas : on n’est pas forcément bien, si on est rassasiés. C’est un équilibre à tenir entre les nouveautés et les classiques.

 

– « El Dorado », dernier album en date, est marqué par une ouverture de l’écriture, à des collaborations notamment. Est-ce par nécessité de renouveler l’inspiration du groupe à d’autres sources ou du aux influences de nouveaux membres récemment intégrés dans le groupe?

– Non. Pour la chanson « Lampedusa », je n’arrivais pas à l’écrire seul, et j’ai donc demandé l’aide d’un auteur qui s’appelle Vincent Tirilly. La crevette d’Acier est un groupe dont il était membre avec Chloé Lacan. C’est un auteur incroyable qui avait arrêté de faire de la musique, et je lui ai donc demandé un coup de main pour écrire cette chanson, parce que ça fait partie des sujets délicats ; il ne faut pas se gourer. Je préfère toujours avoir un autre regard, une autre écriture. Et puis au bout de dix albums, il est facile de tourner en rond et de se scléroser ; je trouve donc bien de se confronter à des collaborations. Je n’ai pas de recette pour écrire des chansons ; ça m’angoisse beaucoup.

 

– A ce sujet les voyages de tournée par exemple représentent-ils un moment propice à la projection dans l’album suivant et à son écriture ?

Personnellement ce ne sont pas les voyages qui m’inspirent, mais les rencontres, un livre, une information, l’air du temps, quelque chose de très intérieur que je travaille. A partir de la rentrée, on va jouer la tournée de Vian, et on sera déjà entrain de bosser sur l’album d’après, et je pense qu’il y aura des influences de Vian dessus. C’est une sorte de pelote qu’on tire. En fait il ne faut pas oublier qu’on écrit sur nous quand même ; et si ça résonne chez les gens, tant mieux. Mais c’est nous le médium : on ressent les choses, et on a beau dire, on écrit sur notre ressenti qu’on essaye d’ouvrir ensuite. En tournée, on emmagasine, mais pas tant que ça, parce qu’on est vite enfermés ; c’est une sorte de routine qui nous protège pour que le concert se passe bien. Et si on veut, on peut ne voir personne pendant les tournées. Par contre quand on va à l’étranger, on en prend un coup : quand tu pars tourner à Madagascar, tu n’en sors pas indemne, tant musicalement que du point de vue de la misère, de la vision de la France vue de là bas. Quand on va loin, c’est sur, on emmagasine des choses et ça ressort dans les chansons.

 

– La chanson  Lampedusa  évoque un thème qui résonne encore atrocement dans l’actualité, celui des réfugiés d’Afrique prêts à risquer leur vie pour trouver un meilleur sort ailleurs. C’est une cause qui mobilise beaucoup de monde en réaction au cynisme des politiques migratoires de l’Europe. Quel éclairage voudriez vous porter sur ce sujet qui, on imagine, vous sensibilise personnellement ?

J’ai écrit « Lampedusa » il y a très longtemps. Ce n’était même pas sur les migrants en fait ; c’était suite à la lecture d’un bouquin Laurent Gaudé qui s’appelle El Dorado, comme notre album. Ce qui me choquait, ce n’était pas tellement que ça nous arrive dessus -enfin que ça leur arrive dessus-, parce que c’est inévitable : il serait étrange de penser que les capitaux et les marchandises puissent passer et pas les gens. Il n’y a rien de plus volontaire que quelqu’un qui veut passer les frontières. Mais ce qui était étonnant c’est qu’à l’époque, ce n’était que des flashs d’information qui de temps en temps mentionnaient deux cent morts en méditerranée. C’était une nouvelle qui durait cinq secondes et passait à la trappe aussi tôt. Aujourd’hui la prise de conscience est là, donc de ce point de vue, il y a du mieux, même si c’est angoissant. Les gens sont acculturés : ils ont oublié que leur famille, eux-mêmes, viennent d’ailleurs. Moi, je suis moitié breton, et mon père est juif Pieds Noirs, donc a priori quelles étaient les chances pour mes parents de se rencontrer? On vit dans un monde d’assurance : on pense que tout doit être normé, prévu. Je crois justement que c’est ça qui fait l’enjeu de la vie : que les choses soient imprévues. Le fond de ma pensée est que nous sommes des enfants gâtés, qui vivons un âge d’or, et qu’on ne s’en rend pas compte, et qu’à ce titre là, on a quelques responsabilités qu’il faut assumer. Je n’ai jamais vu une personne s’étant un tout petit peu intéressée à l’Histoire et ayant lu quelques bouquins qui soit dans cet état de phobie. A la base, on est prêt à gober tout et n’importe quoi. Il y a un côté de l’information sur internet, avec l’absence de filtres, qui m’effraye un peu et que je ne maitrise pas du tout. Mais je pense que le fond du problème de la xénophobie est du à un manque d’éducation. Dans mon groupe il y a Chadi Chouman [musicien additionnel pour le spectacle sur Vian] qui est libanais chiite ; moi j’ai de la famille en Israël. Et on est potes, parce qu’on sait de quoi on parle. Ce n’est pas le sujet ; le sujet est ailleurs. A partir du moment où les gens savent de quoi ils parlent, où ils ont confronté les points de vue, tourné le prisme et réfléchi deux minutes, ils ne sont normalement pas en état de voter raciste. Ce qui rend les gens agressifs, c’est l’enfermement mental, le fait de ne pas sortir de leur bulle, qu’on ne leur serve toujours que le même discours ou qu’eux n’aillent pas chercher un autre discours. Je ne suis pas politicien ; j’essaye de ne pas donner de leçon. Mais c’est mon point de vue.

 

– Vous allez entamer une tournée de cinquante dates avec cet album hommage à Boris Vian. Comment est née en vous l’envie de célébrer ce poète avec un disque et surtout le spectacle que vous créez autour ?

On avait fait un spectacle jeune public sur Vian, et on a rencontré Françoise Canetti, qui est la fille de Jacques Canetti, l’éditeur de Brel, Brassens, Vian, en gros, de toute la Chanson Française d’un gros pan de l’Histoire de France. On a tous été éduqués avec eux. C’est comme ça qu’on a pu demander à Françoise Canetti de refaire des chansons de Vian et qu’on a eu accès à des textes quasiment inédits, pour lesquels on a fait des musiques originales. Et ce qui est dingue dans Vian, c’est que par exemple il était dans une époque où il était normal d’être misogyne, et que chez lui, il n’y a pas une once de misogynie. Il savait qu’il allait mourir, donc n’était pas dans le déni de la mort, mais pas non plus dans le côté obscur de la force qui consiste à dire « je vais mourir, j’en ai plus rien à foutre » ; il était à fond dans la vie. C’est une vraie leçon. Alors il y a une mise en scène de Nikola Carton, qui est un metteur en scène super classe et très gentil et doué, avec une voix off d’Oldelaf : c’est une déambulation dans la vie de Vian à travers des chansons. C’est très beau et intense. Tout Vian. Alors il y a des vieilleries, des mots pas très contemporains, mais on a pu faire un choix et je suis très fier de ce spectacle, qui comporte des chansons très connues comme « Le déserteur » et aussi d’autre peu connues, des chansons paillardes, interprétées avec notre vision, et pas mal de chansons qui étaient issues du premier album d’Higelin, « Jacques Higelin chante Boris Vian et Higelin », qui était un de mes albums de chevet. Mon entrée musicale dans l’univers de Boris Vian a été Higelin. Personnellement je sors du spectacle bouleversé : chanter tous les soirs « Je voudrais pas crever » ou même « Le déserteur » est très difficile, non pas techniquement, mais parce que ce sont des chansons très intenses. D’un point de vue musical, ce qui été le plus dur est que Vian composait beaucoup, mais en était complexé, car il travaillait avec des jazzmen, et à mon sens, il complexifiait un peu la chose, alors que ses chansons aujourd’hui auraient eu beaucoup de succès. On a donc fait un effort de simplification pour certaines chansons, et gardé d’autres choses telles qu’elles.

 

– Tu parles des artistes à travers lesquels Vian est arrivé à vous, comme Higelin. Comment arrive-t-on (ou pas d’ailleurs) à se détacher de ce qui avait été fait avant pour accéder à une lecture personnelle de Vian ?

On n’a pas pu se détacher de choses qui nous étaient vraiment familières, car elles étaient ingérées. Par exemple pour « L’âme slave », il était impossible de faire totalement différent de ce qu’en a fait Higelin. En revanche il y a plein d’autres choses dont on s’est affranchis ; on s’est amusés, surtout avec les textes dont on avait la musique à faire. On aura une date symbolique aux Trois Baudets fin septembre, parce qu’ils ont tous commencé là, y compris Vian. Françoise Canetti dit qu’elle l’a vu là bas, et qu’il était glaçant. C’était une catastrophe, mais pour tout le monde, car ils débutaient tous leurs tours de chant là. Vian n’était pas qu’un artiste ; c’était aussi un ingénieur. C’est l’inventeur du velib en quelque sorte, car il avait eu l’idée du vol organisé des voitures, c’est à dire qu’on prend sa voiture, puis on la laisse avec les clés dessus pour que les gens puissent s’en servir. Il était plein d’idées ! Enfin c’est difficile de dire ce que serait les gens aujourd’hui, car l’époque influe beaucoup sur les gens, et surtout sur les artistes.    

 

– Comme bien des groupes alternatifs ayant connu des débuts à la débrouille, vous avez vécu une période où les enregistrements studios s’effectuaient après avoir promené un moment les chansons devant les publics, de scènes en scènes. Aujourd’hui, le métier se fait essentiellement à l’envers, avec des sorties d’albums qui précèdent les tournées. Quels avantages ou inconvénients distinguent les deux façons de faire ?

Dès qu’on a fait l’album, on se dit « merde ! ». A part pour les premiers albums, ce qui est terrifiant avec les suivants c’est que tu ne tournes pas les chansons avant de les enregistrer ; c’est assez rare. Du coup elles sont moins maitrisées, et prennent forme sur scène, où on comprend ce qu’on a voulu dire, parce qu’on trouve les bons appuis. Il faudrait les enregistrer un an après les avoir jouées, comme on fait pour un premier album en fait. Le problème, c’est que les tourneurs veulent un album pour proposer des dates. Mais il est vrai que c’est dommage, car parfois on comprend les chansons longtemps après les avoir beaucoup jouées.

 

– Votre musique dessine un univers hétérogène qui se colore de beaucoup d’influences de genres musicaux divers, mais nait tout de même d’une génération qui porte, au moins dans l’esprit, l’héritage de la scène rock alternative française des années 80 florissante de labels indépendants. Vous sentez-vous investi aussi d’une conscience de poursuivre, à votre façon, la démarche des groupes qui ont amorcé cette épopée ?

Dans Debout sur le Zinc, on a été pas mal nourris aux Têtes Raides, Los Carayos, qui était quand même un groupe où il y avait tout le monde, les VRP, Néry, qui ne sont pas assez connus. Quand je pense que beaucoup de gens ont oublié qui était Néry, c’est insupportable. Donc on a effectivement hérité de ça. Après il a fallu s’en échapper. On est en filiation avec ça, mais on a un côté un peu plus variété, car notre musique est plus douce et plus facile d’accès, me semble-t-il ; il y a moins de parti-pris. On est peu plus mainstream. Mais on vient de là sans aucun doute. Tu vois, Les Ogres de Barback, Les Hurlements d’Léo et nous, on ne fait pas la même musique, mais les gens nous assimilent, car on fait les choses de la même manière, c’est-à-dire de manière sincère et frontale. On va voir les gens ; il n’y a pas de distance avec le public. Pour Debout Sur Le Zinc, le public est vraiment un autre membre : s’il n’est pas péchu, on ne peut rien faire. J’ai du mal à faire un concert sans dire aux gens de se lever, de bouger, de taper dans les mains. Même si je raconte des choses tristes, j’ai envie de le faire gaiement.

 

– Le nom de Debout sur le Zinc provient d’une référence à un vers d’un poème de Jacques Prévert (« Et la fête continue », Paroles), et c’est désormais Vian que vous allez célébrer. Les littéraires sont-ils des influences dont vous porter le souci dans votre écriture ?

Vian est une influence. Brassens, Brel. Le rôle de groupes comme les Têtes Raides, pour te dire l’importance de certains groupes pour d’autres groupes, a été de nous dire qu’il était encore possible d’écrire de la Chanson française sans être écrasés par le poids des anciens. A ce titre là, ils ont ouvert une porte, et plein de gens s’y sont engouffrés et ça a créé un mouvement musical. C’est surtout la Chanson qui m’inspire. Après j’essaye de ne pas trop réfléchir à cela, musicalement aussi. J’essaye de faire les choses de manière primaire ; le travail vient après. Mais si on réfléchit à la base à la manière dont on va faire les choses, le système se voit beaucoup. Un tout petit exemple : je devais faire des ateliers d’écriture avec le Château de Versailles, et on me demandait de faire écrire à une classe une chanson sur la Galerie des Batailles, qui est une galerie comportant des tableaux de bataille. Quand tu demandes dans la classe ce que les gamins ont vu, ils te répondent « des tableaux » ; puis tu leur demandes qu’est-ce que c’est des tableaux, et eux te répondent « de la peinture et de l’eau ». Et voilà : tu as une chanson. Tu ne réfléchis pas. Tu peux décortiquer, aller en profondeur et chercher des choses, mais si tu commences par tirer ce fil de la peinture et de l’eau, tout de suite, tu es dans quelque chose de poétique et tu peux ajouter des choses par-dessus, patrimoniales, de la mise en scène. Et après tu leur demandes ce qu’ils ont vu et ce qu’ils n’ont pas vu. Mais le premier jet, c’est vraiment la simplicité enfantine.

 

– Dernière question : en remontant dans tes souvenirs, te rappelles-tu quel disque ou artiste t’a le premier attiré à la musique ?

J’ai écouté beaucoup de musique classique quand j’étais petit ; j’étais violoniste. Mais, si je te dis Robert Smith, ça craint ? En fait j’adorais The Cure ; c’était la musique qu’écoutait mon grand frère. Et puis j’aimais bien aussi Depeche Mode ; il y avait plein de trucs très mélodiques et harmoniques. Et les deux premiers disques que je me suis achetés était La Mano Negra et « Les quatre saisons » de Vivaldi.

 

Miren Funke

Photo : Océane Agouteborde, Benjamin Pavone

liens : https://www.dslz.org/

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