Yves Jamait en concert au Théâtre Femina de Bordeaux : entretien avec l’artiste

13 Fév

Samedi 19 janvier Yves Jamait retrouvait son public bordelais au Théâtre Femina, qui l’a déjà accueilli précédemment, pour porter à sa rencontre les chansons de son dernier album « Mon Totem ». L’artiste, amenant à un public fort enthousiaste un cadeau supplémentaire dans ses bagages avec la présence d’Agnès Bihl [entretien à suivre] pour assurer sa première partie, enjoua comme à son habitude, d’une mise en scène drôle et tendre le spectacle qui allait consacrer un peu plus de deux heures à nous faire découvrir ses nouvelles chansons et nous happer dans la douleur et la fièvre, l’ivresse et l’amusement, la joie et le chagrin, l’amour et l’humour des émotions qui les ont fait naître et qu’elles véhiculent et transmettent. Il fut question d’hommage, de deuil, de combativité, d’amitié, de dérision, de volonté de vie, d’enfance, de féminité, de temps qui passe et de souvenirs qui restent : des thèmes cruciaux qu’on a plaisir à retrouver dans les chansons de l’homme qui pose un regard souvent lucide et perspicace, pigmenté d’une poésie très humaine sur le négatif comme sur le positif des expériences de vie. Car c’est aussi une philosophie qui se dégage de la chanson éponyme de l’album : tout garder de la vie, le bon comme le mauvais, le nuisible comme l’agréable, car au final tout construit et constitue ce que nous sommes devenus en le transcendant et en l’aimant. C’est sans doute pourquoi Yves Jamait ne priva pas le public de l’interprétation de beaux souvenirs parmi lesquels « Jean-Louis », « Dimanche », « C’est l’heure », « C’est pas la peine », « Des mains de femmes » ou encore « De verre en vers » qui amorça le concert. Sans doute pas assez, mais c’est un spectacle de huit heures qu’il aurait fallu pour tous les entendre, quoi que ça n’aurait pas été pour déplaire au public, à plusieurs reprises entièrement debout, et dont la réactivité emplissait le Théâtre d’une humanité toute chaleureuse, jusqu’à la reprise en chœur du refrain de « J’en veux encore » qui s’éternisa un moment en fin de concert. Si Yves Jamait chante « j’ai souvent tutoyé la lune, dans mes errances de fortune » (« Mon totem »), ce soir là, comme souvent, c’est le public qui tutoyait Yves Jamait, rappelant que se rendre à un concert du chanteur, c’est un peu toujours comme aller écouter un copain, un copain certes un peu (voire beaucoup) plus magicien que les autres, mais un copain : proximité humaine et familiarité débordèrent de la scène pour se répandre entre les gens, les toucher au cœur et créé un biotope émotionnel au sein duquel chacun se sent un peu lié à tous, et tous liés à et par l’artiste, d’autant que le trio de musiciens qui l’accompagnait déjà lors de la tournée précédente, Samuel Garcia (accordéon, orgue, piano), Jérôme Broyer (guitares, basse) et Mario Cimenti (batterie, percussions, basse) semble soudé d’une intelligence toute intuitive et « frèrer » de cette même sensibilité. Soirée très chaleureuse et étoilée, au cours de laquelle l’artiste ralluma quelques « jardins extra-ordinaires qui poussent dans la boue » (Le temps emporte tout »), de ces jardins qui offrent un moment de répit pour se ressourcer à de belles émotions dans un Bordeaux encore embrumé de parfums de colère digne et légitime et d’odeurs des lacrymogènes projetés plus tôt dans l’après-midi sur les manifestants du mouvement social, auxquels Yves Jamait comme Agnès Bihl exprimèrent leur soutien et leur sympathie. Le temps emporte-t-il donc vraiment tout ? Pas sûr ; pas tout de suite en tous cas… Quelques heures auparavant Yves Jamait le peintre acceptait d’interrompre la réalisation d’un tableau pour nous accorder un entretien pour parler des chansons d’Yves Jamait le chanteur.

 

– Yves bonjour et merci de nous recevoir. Les arrangements de ce dernier album ont été réalisés par les trois musiciens qui t’accompagnaient lors de la tournée précédente, au cours de laquelle l’accord autant artistique qu’humain entre eux et avec toi était très perceptible, Samuel, Jérôme et Mario. Comment s’est organisée cette réalisation ensemble ?

C’est exactement la même équipe, d’autant que ceux sont eux qui ont arrangé l’album. L’album d’avant avait été arrangé par Samuel et les deux gars de Tryo, Manu et Danielito. Et comme il y a eu une belle dynamique durant la tournée avec ce groupe de musiciens, j’ai proposé aux trois d’arranger les chansons de ce nouvel album. Je leur avait demandé un truc un peu difficile, parce que ce n’est pas évident d’arranger à plusieurs. Ils m’ont demandé ce que je voulais. J’ai dit : « étonnez-moi ! ». Et ils m’ont bien étonné. Donc c’est d’autant plus légitime qu’ils soient encore là sur cette tournée ci.

 

– Prenant en considération que sur l’enregistrement studio, chacun a recours à une quantité impressionnante d’instruments, comment vont-ils adapter ces arrangements sur scène,  sans en perdre trop d’éléments sonores qui font la richesse des chansons ?

C’est Samuel qui se débrouille avec les deux autres, comme c’est lui le directeur artistique, enfin directeur musical. Alors on a utilisé un petit peu de machines ; c’est la première année. C’est pour des sons un peu exceptionnels, de petites séquences. Il n’y aura pas de saxophone sur scène cette année. Mais ça reste anecdotique ; les morceaux sont similaires à ce qu’ils sont sur l’album.

 

– Sur le plan instrumental, l’album se parfume de saveurs sonores exotiques, avec des rythmes entraînants et des influences provenant des traditions musicales d’autres continents. Est-ce l’initiative des musiciens d’avoir amené les chansons vers ces pistes là ?

Je mets une intention. J’enregistre ma guitare et ma voix au clic ; je mets des chœurs si j’en ai envie, de sorte à leur montrer où je veux aller et mettre mon intention. Ensuite ils avaient absolument carte blanche sur tout. Et dans plusieurs cas ce sont eux qui ont amené les chansons là où elles sont ; néanmoins en général les chansons suggéraient déjà à la base d’être amenées dans cette direction. Mais de toute façon, je fais tout le temps le même album. Je me sens comme quelqu’un qui peint et ressasse ses fondamentaux. C’est sûr que ce que j’ai fait quand j’avais 40 ans n’est pas la même chose que ce que je fais à 57. Mais je pense remuer les mêmes émotions. Le temps qui passe est un sujet sur lequel je suis en boucle, et je me sens de plus en plus concerné par lui.

 

– Peux-tu nous expliquer le choix du titre de l’album « Mon Totem » ?

En général je prends toujours le titre d’une chanson pour nommer l’album, parce qu’une chanson me le suggère. Et ça a été encore le cas. Ce qui englobe l’album est mon totem : le totem, c’est l’espèce de figure symbolique qu’on prend pour représenter sa vie, sa famille, ses douleurs, sa tribu. Ça m’a permis de rassembler tous ces thèmes autour du totem. Quant à la chanson « Mon totem », on est plus dans la conceptualisation à l’amor fati de Nietzsche, qui disait qu’il faut aimé la vie telle qu’elle est au point de vouloir la revivre éternellement, le bien comme le mal. Et dans la chanson, c’est ce que je dis : s’il fallait revivre tout ce que j’ai vécu, même des choses pas super, pour en arriver à faire ce que j’aime aujourd’hui, je le referais sans problème. Effectivement, pour revenir aux arrangements des musiciens, pour ce qui concerne cette chanson, je ne m’attendais pas du tout à ce qu’ils l’amènent là : je l’avais fait presque assez reggae, et ce sont eux qui l’ont amenée vers ce côté rockabilly, et comme c’était très drôle et original, ça m’a séduit.

 

– L’hommage aux femmes n’est pas un thème inédit dans ta discographie, où de nombreuses chansons témoignent de la reconnaissance et de la considération qu’un « homme comme toi » leur porte. On le retrouve sur cette album avec la chanson « Celles » qui, sans brandir de féminisme politique, exprime une forme de féminisme dans son essence d’humanisme. Est-ce un de ces fondamentaux dont tu parlais qu’il te tient à coeur de réaffirmer ?

Je ne le vois absolument pas comme du féminisme. Je suis né dans une famille mono-parentale ; il n’y avait que ma mère. C’est ma marraine qui m’a élevé et ma mère était aussi soutenue par ma grand-mère, qui était elle aussi seule, du fait que mon grand-père soit mort : j’ai été élevé par des femmes, entouré par des femmes ; quelque soit mon âge, mes plus gros soutiens dans ma vie ont été des femmes. C’est aussi bête que ça ; je ne cherche pas à faire dans le féminisme. Ce n’est pas un militantisme chez moi ; ça me paraît tellement évident. Enfin ça l’est de fait, puisque ça va à l’encontre de ce patriarcat tellement con -et tellement faux, parce que dans la réalité tout le monde, même le plus gros costaud, s’appuie sur sa maman ou sur une femme-. Ça ne devrait même pas se discuter. Le problème c’est un problème religieux et le problème de mecs persuadés qu’avoir de grosses couilles et une grosse bite leur permet d’être dominateurs. Ce n’est même pas évident que chez les animaux, ce soit la même chose. Je voulais parler des femmes, de ce qu’elles représentent pour moi, et pas forcément le cliché de la douceur. Ma mère était quelqu’un qui se prenait en main ; c’était pas la « mama gâteau », ou la « mama juive » ou je ne sais pas quoi. Elle nous a élevés pour qu’on parte, pas pour qu’on reste. Il faut ressasser tout ça, parce qu’à entendre ce qu’on entend encore en 2018, ça paraît tellement bête, ce patriarcat. J’aime beaucoup le mot de féminitude : je sens que j’ai de la féminitude aussi. Je ne sais pas en quel pourcentage, mais je me sens féminin aussi.

 

– Tu as paradoxalement choisi de mettre en musique sur ce même album un texte de Bernad Joyet, « Je ne vous dirais pas », qui à l’heure de l’agitation autour de la dénonciation de comportements séducteurs abusifs et harceleurs, sonne comme une réponse délicate et astucieuse, à certains de ces excès et effets pervers. Pourquoi vouloir enregistrer côte à côte ces deux chansons qui expriment chacune un propos très différent quand aux rapports entre hommes et femmes?

C’était drôle justement. Ça me permettait d’éviter de dire que je caresse les femmes dans le sens du poil pour être bien vu. Je voulais aussi dire qu’aborder une femme sans passer pour le gros pervers est un peu compliqué aujourd’hui. Je me sens moins concerné maintenant, parce que je suis avec quelqu’un que j’aime et n’ai pas besoin d’aller draguer. Mais j’ai probablement une ancienne façon d’aborder les femmes qui pourrait peut-être être considérée comme agressive ou perverse. C’est toujours un peu délicat, et je trouvais rigolo la façon dont Joyet l’avait amené. En fait il m’avait passé cette chanson un an auparavant. Mais tant que je n’avais pas écrit « Celles », je ne lui avais pas prise. Une fois que j’ai eu écrit « Celles », je me suis dit que « Je ne vous dirais pas » ferait un peu le contre-poids. D’ailleurs j’avais failli retirer « Celles » avant, en pensant que la chanson n’était peut-être pas bonne, car elle était moins bien écrite. Et puis la maison de disque m’a dit : « mais ça va pas ??? ». Donc j’ai retouché l’écriture. J’aimais bien le refrain, mais je trouvais qu’il allait un peu dans la facilité et justement quand on écrit là dessus, c’est très difficile de ne pas avoir l’impression de racoler. Du coup « Je ne vous dirais pas » fait le contre-poids d’un éventuel racolage perceptible. Et puis l’écriture, c’est Joyet, et Joyet, c’est toujours bien. Alors c’est sur que c’est totalement en rapport avec l’actualité et qu’il s’agit de dire « bon, je reste un mec, et il m’arrive de me retourner sur une femme et pas forcément pour regarder le dos de la tête ». On a aussi une sexualité dans un cadre sociétal, avec une judéo-chrétienté qui reste très ancrée chez chacun de nous, même quand on n’a pas eu d’éducation religieuse qui fait qu’on a encore des réflexes. Alors peut-être qu’un jour on arrivera à une sorte de perfection dans les rapports… en attendant les gens ne se parlent plus dans la rue ; ils vont sur meetic.com. Je suis content de ne pas avoir fait partie de cette génération là. Effectivement en allant accoster une nana, je risquais de lui dire un truc qui peut-être n’allait pas lui plaire, en plus j’étais un peu « grossier » à la Coluche ; c’était l’époque où le second degré n’était pas vu comme aujourd’hui. Mais j’ai fait des rencontres comme ça et je n’ai pas eu la sensation de forcer qui que ce soit. C’est très compliqué. Aujourd’hui si je dois aborder quelqu’un, j’attendrais qu’on m’aborde.

 

– En parlant d’évolution des mœurs, as-tu voulu dénoncer par la chanson « Les mêmes » l’uniformisation des modes de vie qui se répand sur toutes les cultures ?

Dénoncer, non. Qui serais-je pour me permettre de dénoncer ? Simplement je fais des constats, et d’abord je fais des chansons. Je ne ferait jamais passer le fait de dénoncer avant celui de faire une chanson. Si un bon sujet ne fait pas une belle chanson, je ne garde pas. Ceci dit tous les sujets peuvent être bons : là, il y a des canards [désignant mon sac à main orné de dessins de canards], si je peux garantir de faire une bonne chanson sur les canards, je la ferais sans hésiter. J’ai peu voyagé quand j’étais gamin ; je ne suis pas un voyageur à la base. Mais avec mon boulot je voyage un peu plus ; j’ai eu l’occasion de sortir un peu plus souvent du territoire. Je me souviens d’un truc qui m’avait choqué en arrivant à Moscou en Russie, j’ai reconnu le logo d’IKEA, qui était écrit en cyrillique, mais on le reconnaissait parfaitement. IKEA m’a fait lire le cyrillique, dis donc ! C’est surprenant de voir partout à peu près les mêmes choses ; maintenant il faut être perspicace pour voir les différences qu’il y a entre les peuples, extérieurement parlant. J’avais un pote qui se marrait dans les années 80 en disant que ce qu’il voudrait ce serait pouvoir bouffer au McDo sur la Place Rouge… Mais quel intérêt ? Quand on voyage on prend dans la gueule la victoire du néo-libéralisme. A voir des boutiques Zara au Portugal, j’ai l’impression d’être dans la rue de la Liberté à Dijon ! Ce sont les mêmes choses partout. A l’époque où je regardais encore un peu la télé, arrivé dans des hôtels, je reconnaissais la Star Ac ou n’importe quel programme de télé-réalité en Pologne ou partout ailleurs. Tu vois des abrutis et sans parler la langue, tu sais qu’ils sont abrutis. Les modes vestimentaires sont les mêmes partout. Il y a une forme d’uniformisation, accompagnée en général d’un discours télévisuel sur l’acceptation des différences. Mais la différence, elle commence là. C’est peut-être bien ; certains pays peut-être se démocratisent. Mais quand on voit ce qu’on fait de notre démocratie, je ne sais pas si c’est si bien que ça. C’est juste ça : un constat. Je ne me sens pas porte-parole ou comme un type qui va faire découvrir une vérité à qui que ce soit. En général on ne fait jamais que conforter les gens dans une émotion ou un sentiment.

 

– Mais n’y a-t-il pas selon toi de chanson capable de réveiller une conscience ou de changer la façon de penser de quelqu’un ?

Je ne crois pas une seconde. Et je suis en plus quelqu’un qui a été très touché par la Chanson, et pour qui les chansons ont été primordiales dans la vie. J’ai longtemps pensé que Maxime Le Forestier m’avait ouvert les yeux. Mais en fait mes yeux ne demandaient qu’à être ouverts. J’ai croisé ce chanteur, mais ça aurait pu être un autre ou de la lecture. Je crois, et c’est ce que disait Jacques Brel, qu’on naît de gauche ou de droite. Je pense fondamentalement qu’il y a quelque chose comme ça, même si c’est moins manichéen que ça, parce qu’on est beaucoup plus complexes. Mais on naît avec des sensibilités. C’est ça être soi : savoir ce qui nous plaît vraiment, à quoi on est vraiment sensible. Je pense que c’est une sorte de carte mère qu’on a déjà en nous ; enfin je le ressens ainsi. Après il y a des choses qu’on peut aimer et dont on ne le saura jamais, parce qu’on ne les aura pas rencontrées. Peut-être que j’adorerais le contact d’une baleine, mais comment le saurais-je ? Il y a des gens qui découvrent très tard ce qu’ils aiment et leurs inclinaisons. Et c’est ce qui pousse à vivre. Je suis au début de l’aube de l’aurore de la soixantaine, et je continue de vivre pour ça. D’ailleurs je me suis dit l’an dernier qu’il restait plein de choses que j’aurais voulu faire, et j’ai lu 25 bouquins ; j’ai fini mon dernier Dostoïevski, et après j’attaque Proust et je veux lire des choses que je n’ai jamais lues. Je me fais plaisir dans la découverte et j’ai la sensation de découvrir plus de choses que quand j’avais vingt ans, où je découvrais les champignons hallucinogènes, l’herbe et les joies d’autres choses. Aujourd’hui ma vie intérieure est beaucoup plus riche ; je passe plus de temps en introspection que j’en passais jadis.

 

– Peux-tu nous parler de la chanson « Pas les mots », ode à l’amitié adressée à ton manager et compagnon de route Didier Grebot ?

C’est né assez bêtement : j’avais un début de bout de chanson d’amitié, deux-trois vers qui traînaient. Et je pensais à lui : ça fait quinze ans qu’on est ensemble et c’est vrai qu’on ne se dit pas grand chose en général. Didier ne sort pas ; nous n’avons pas le même sens de la sortie, on ne fait pas de bringue ensemble. On en se dit pas forcément les choses. Par contre on sait que c’est là ; c’est évident. Quand il vient me voir pour me dire « dis donc, là t’as été un peu potache », je suis tout à fait d’accord : on le sait tous les deux. Cette chanson est une occasion de rendre hommage à une personne qui me suit depuis le début et sans qui, même avec tout le talent qu’on m’accorde -et je n’aime pas ce mot là, qui pour moi ne veut rien dire- je ne serais pas là. Je me repose beaucoup sur lui.

 

– Le thème du deuil est malheureusement aussi présent sur cet album comme sur le précédent où la chanson « J’ai appris » rendait un hommage vibrant à Jean-Louis Foulquier. A qui est dédiée la chanson « Qu’est-ce qui t’a pris » ?

A David qui a été mon régisseur pendant longtemps et que j’appelais mon « régifrère », qui était le monsieur qui me servait à boire sur scène, qui avait de grandes dreadlocks, et qui était un mec aussi sur qui je pouvais me reposer, s’est suicidé fin décembre 2015. C’était bouleversant. Ça faisait deux ans qu’il ne travaillait plus avec nous ; il avait même arrêté le métier. Et on était tous à se demander « qu’est-ce qu’on a fait ? Qu’est-ce qu’on n’a pas fait ? Qu’est-ce qu’on aurait du faire ? ». J’ai écrit cette chanson quasiment le jour de son enterrement. Et ça a fait du baume au cœur à sa maman que j’ai écrit une chanson comme ça, donc je suis en tous cas content de ça. Et ça permettait de parler du suicide, sans jugement, et de nos sentiments. Il avait deux filles comme moi, à peu près de l’âge de mes grandes, donc il laissait deux gamines et je pensais aux miennes et à tout ça.

 

– Dernière question avec un petit retour en arrière sur une chanson de l’album « Amor Fati » qui revêt un caractère sinon prémonitoire, du moins très actuel, suite à l’initiative récente du député du Vaucluse Julien Aubert qui a encore ramené sur le devant de la scène cette lubie d’imposer la condition d’un prénom de « culture française » en condition à l’obtention de la naturalisation pour les citoyens issus de l’immigration, sous prétexte de facilité leur intégration dans l’identité culturelle nationale : la chanson « Les prénoms » qui exprimait de la sympathie tant pour les prénoms traditionnels français que pour les prénoms d’origine étrangère, en rappelant que la réalité de la France dans laquelle nous vivons a été construite par des gens de diverses origines. L’avais-tu écrite à l’époque aussi pour moquer le dérisoire ce genre de fausse problématique ?

On est rarement en prémonition hélas : on n’invente rien. Moi qui lis beaucoup d’auteurs du XIX ème, je m’aperçois que les thèmes, les revendications et les critiques étaient déjà les mêmes. Donc « Les prénoms », « Y en qui », « Le maillon » sont des chansons qui malheureusement pourront se rechanter dans vingt ou trente ans, même si leur musiques risquent d’être ringardisées. On pourrait de façon facile dire que ces gens sont des abrutis. Je ne sais pas dans quelle France sont nés ces gens là, probablement une France d’après-guerre bien française où on est entre Français. Moi aussi, je suis né dans une France assez raciste ; je l’étais moi-même sans le savoir. La première fois que j’ai été à Paris et que j’ai vu tant de Noirs, j’étais stupéfait. A Dijon, on en avait de temps en temps un ou deux dans la classe, qui courait vite… enfin on était tous avec ce genre de clichés répandus. On va dire pour ne pas être méchant avec ce monsieur là, qui doit être encore dans ces idées, qu’il va falloir qu’il en sorte, parce que de toute façon la France n’est pas celle qu’il a connue et ne sera plus jamais celle-là, et puis que les temps changent. Ma fille aînée était dans une école publique qui se trouvait être à côté d’un quartier de religieux intégristes, donc à son anniversaire, les copains présents s’appelaient Marie-Victoire et Pierre-Alexandre ; et ma seconde était dans un autre bahut, où ses copains s’appelaient Mouloud et Rita. Et je préfère que ce soit Mouloud et Rita, parce que la réalité, la vraie vie, elle est là. Ma toute petite est dans une classe où les prénoms sont très colorés, et c’est excellent. Mais dans ma chanson je parle aussi de cette vieille France ; je ne crache pas dessus. Je dis juste que j’aimais bien Marcel, Roger et Jeanine autant que j’aime Mouloud et Karim. J’avais envie de rendre hommage à la France de nos parents, et en même temps de dire qu’il y avait aussi des Italiens, des Espagnols, des Africains, qui ont été traités mal, qui étaient ouvriers. Plus ça se mélangera, mieux ce sera. Je pense que le mieux est dans le mélange. Après tout dépend comment ça se fait et comment c’est accompagné politiquement.

 

Miren Funke

photos : Carolyn C

nous remercions Didier pour sa gentillesse et sa disponibilité.

Avec Daniel Fernandez et Didier Grebot, Jazz aux Puces ©NGabriel

 

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