Entretien avec La Fiancée du Pirate, entre romantisme épique et sauvegarde d’une mémoire populaire

14 Août

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Jeudi 5 aout, au terme des trois semaines d’évènements « Un été au Grand Parc »,  organisés par la salle des fêtes du quartier Grand Parc à Bordeaux, qui se clôturait le lendemain avec un concert du groupe Les Innocents, La Fiancée du Pirate venait embarquer le public pour une traversée des océans et un voyage dans l’Histoire et les histoires. Fondée en 2007 par Nadia Joly, qui était alors chef de chœur de la formation Le Cri du Peuple [ici] -deux aventures musicales et philosophico-politiques aux histoires entrelacées-, La Fiancée du Pirate, nous raconte depuis près de quinze ans un rêve, celui de (re)découvrir, connaitre, vivre et partager l’univers des chansons de marins, dont elle propose une perspective fantasmée et poétique, avec des compositions originales, mais aussi rattachée à la réalité, souvent crue et effroyable, des vies de forçats des mers, avec des reprises d’anciens chants de marins et de poèmes d’auteurs mis en musique (« Chanson de Pirates » de Victor Hugo). Entre romantisme épique et transmission d’un patrimoine, d’une culture populaire, de l’âme d’un corps de métier, dont la mémoire se perd, La Fiancée du Pirate nous ouvre le hublot de l’évasion vers un monde où imaginaire et authenticité enflent tour à tour les voiles des navires, parfois en dérive, parfois conquérants, remplissent nos verres de rhum ou de larmes, nous foudroient d’éclairs et nous font tanguer dans le vent des tempêtes océaniques, nous miroitent un peu de notre propre vérité au tranchant d’une lame de sabre, et nous racontent les peines, les peurs, les combats, la misère, mais aussi la dignité de matelots, de pirates sans rois ni lois, de filles de bar du port, le sort d’esclaves du commerce triangulaire, les soifs de marins, ivres d’un rêve héroïque et brutal (Heredia) que sa musique sait rendre merveilleux et extraordinaires, et en même temps plus intimes à nos consciences et nos cœurs. Le groupe qui, à l’instar des héros de la chanson « Libertalia » extraite de son premier album « De Terre Neuve à Libertalia », part à l’ouvrage fabriquer du bonheur  sur de nombreuses scènes d’été en Aquitaine dans les semaines qui viennent (le 20 aout Au Passage dans le Lot et Garonne chez Sylvain Reverte [ici], et le 25 au Théâtre Le Levain à Bègles) s’apprête à sortir son second album. C’était l’occasion d’un entretien avec la femme, à la gouaille authentique, qui chante des chansons d’hommes, Nadia.    

 

– Nadia, bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Comment a démarré cette aventure musicale?

– La Fiancée du Pirate est née en 2007, sur les bords de la Garonne, vers les chantiers navals Tramasset. J’avais envie de monter un répertoire de chansons que je chante seule, en lead, des chansons qui racontent l’histoire, pas forcément des marins au départ, mais d’une corporation, d’un métier dont le vécu est exprimé dans les chansons et où les gens chantaient surtout pour s’aider au labeur. Je me suis dit que les chants de marins, ce serait la classe. J’ai commencé à travailler un répertoire à partir de magasines d’ouvrages, notamment le Chasse Marée qui collecte régulièrement de vieilles chansons de marins. Je m’en suis beaucoup inspirée ; j’ai repris des chansons qui existaient déjà, et des textes que j’ai mis en musiques. On a commencé à travailler avec un guitariste qui a arrangé la sauce, puis avec une violoniste, Marie-Claude Meurisse. Puis le groupe a évolué, avec plusieurs changements de musiciens. Un premier album est sorti en 2013 : « De Terre Neuve à Libertalia ». Les chansons de l’album racontent beaucoup le travail sur les bateaux, bien sur, mais aussi le travail en fonction des destinations et des pêches que font les marins, et en particulier ce répertoire là s’est consacré à embarquer sur les bateaux qui partaient pour Terre Neuve, pêcher la morue en énorme quantité. Les marins vivaient huit mois sur les bateaux, et vivaient un enfer. On les appelait d’ailleurs les « forçats de la mer ». Leur histoire, leur univers m’a passionnée, et j’ai été prise par cette ambiance.

 

– Ce métier ne t’a-t-il pas donné envie d’être, plus que chanté, exercé et vécu?

– Suite à cela, je suis partie en Bretagne passer un brevet de Capitaine 200, c’est-à-dire un diplôme de marin, pour voir un peu ce qui se faisait sur les bateaux, car je n’avais jamais mis un pied sur un bateau avant. Je suis donc devenue matelot pendant quatre ans : j’ai travaillé dans la pêche, l’ostréiculture, comme guide touristique aussi sur les bateaux. Et suite à cette expérience, j’ai écrit quelques chansons de ma composition. Et donc le second album est achevé et devrait sortir dans un petit mois.

 

– Comportera-t-il donc uniquement des compositions originales ?

– Il y a des compositions originales, mais aussi quelques reprises, car c’est une volonté de faire des reprises. Mon répertoire part d’un désir d’hommage aux marins, donc les reprises y ont leur place.

 

– Y a-t-il dans cette démarche une volonté d’entretenir et transmettre, un patrimoine chansonnier qui se perdait, un peu à la manière dont le Cri Du Peuple, dont tu as fait partie et qui reprend trois de tes chansons sur son album « La Voix contre son Maitre », extirpe de l’oubli de vieux chants de révolte et de lutte pour les faire revivre ?

– C’est ça, exactement. C’est un patrimoine qui se perd, parce qu’on n’est plus au temps de la navigation à voiles. Beaucoup de chansons étaient en lien avec les manœuvres des matelots lorsqu’ils hissaient les voiles par exemple. Maintenant que tout est motorisé, il y a beaucoup moins de manœuvres et de labeur ; la vie est simplifiée quand même. Et tant mieux pour les bonhommes. Mais du coup, on ne chante plus du tout sur les bateaux, et on ne fabrique plus de chansons. Du moins plus pour les mêmes objectifs : aujourd’hui on ne chante plus que pour le plaisir, et non pour s’aider à garder le cap et supporter les souffrances. Parce que ce n’était pas seulement chanter pour s’aider à la tâche, mais chanter plutôt que dépérir. Et ça, ça a été de tout temps. Chanter plutôt que d’être dans la nostalgie de la femme qu’on a quittée, des parents qu’on a quittés, car certains embauchaient comme matelot dès l’âge de huit ans.

 

– Est-ce selon toi une forme de Blues ?

– C’est ça ! C’est une habitude intrinsèque aux humains de se rassembler grâce à la chanson, et endurer une vie dure.

 

– Est-ce que la dimension sociale, même s’il peut être anachronique de parler de revendications politiques, qui peut s’exprimer dans ce répertoire racontant des conditions de vie précaires, prolétaires, est importante aussi pour toi, en vertu de tes convictions philosophico-politiques?

– C’est effectivement quelque chose qui m’anime depuis longtemps, de chanter des chansons de masse, des chansons de lutte, des chansons de revendications. Comme avec le Cri du Peuple. Quand j’ai monté la Fiancée di Pirate, j’étais encore dans le Cri du Peuple. Mais j’ai déménagé près de St Macaire et ne pouvait donc plus aller aux répétitions. Et puis j’avais animé des chorales durant douze ans comme chef de chœur, ce qui est une expérience très enrichissante, mais c’était fatiguant aussi. J’apprécie de simplement exécuter, sans avoir à tout organiser. Dans cet univers précis, avec La Fiancée du Pirate, il n’y a pas clairement de revendication politique ou sociale dans les textes. Mais de façon sous-jacente, si, car ce sont des chansons qui portaient toutes les souffrances des gars sur les bateaux, les violences subies de la part des hiérarchies, les douleurs subies physiquement, les souffrances morales et affectives en termes d’éloignement de leurs proches, de rapports rudes entre eux. Les conditions de vie étaient tellement inhumaines qu’il y avait beaucoup d’alcoolisme aussi, la seule façon de supporter tout cela. Fournir l’alcool aux hommes était pour les armateurs et les capitaines le moyen de leur faire accepter ces vies.

 

 – Parmi vos reprises, avez-vous des chants très anciens ?

– Le plus veux qu’on chante est un chant du XIXème siècle, « Le Grand Coureur », qui est une chanson traditionnelle bretonne. C’est marrant cette question, car en ce moment, je suis en quête justement de chansons beaucoup plus anciennes, pour essayer de retrouver une autre écriture et un autre contexte. Plus on s’éloigne temporellement, plus ces chansons ont disparu sans laisser de trace, puisqu’elles étaient forcément de tradition orale et n’ont pas toujours été notées.

 

– Et n’y a-t-il pas de compilation des chansons de la piraterie ?

– Il n’y a pas beaucoup de chansons de pirates. Peu ont été écrites et sont restées dans la mémoire. Mais certainement que sur les bateaux de pirates, on chantait des chansons de marins. Les pirates ne se considéraient pas forcément comme dissociés du reste du milieu marin. Ils y étaient associés, même s’ils étaient isolés, autogérés et prenaient en charge leur propre équipage. Je ne pense pas qu’il y ait eu de chant spécifique à la piraterie. Mais un auteur et interprète contemporain, Michel Tonnerre, a écrit de superbes chansons sur les pirates. Aujourd’hui il y a un fantasme romantique de la piraterie, mais je pense que si on l’avait vécue à l’époque, on en reviendrait, car ce n’était pas tout rose. On a pioché chez les auteurs contemporains. Outre Victor Hugo, Michel Tonnerre est un artiste chez qui ont a pioché des choses, et qui a cette sensibilité à l’univers de pirates, à l’univers libertaire aussi.   

 

– Du coup ce texte de Victor Hugo n’est-il pas le plus ancien que vous chantez ?

– Oui, « Chanson de Pirates » est un texte faisant partie des Orientales. On ne la joue plus. Mais pour le coup, c’est un des textes les plus anciens de notre répertoire. Il parle des pirates qui allaient chercher des nones et les amenaient comme esclaves dans les pays musulmans. C’était ça, la piraterie, aussi : certes c’était des gars qui vivaient en autogestion, non soumis aux rois, mais c’était encore un univers patriarcal, sexiste et très violent envers les femmes. Il y a eu quelques rares femmes qu’on a vu atterrir dans ce milieu. Mais il fallait qu’elles se costument.

 

– Ce soir vous allez reprendre une chanson des Pogues « The wake of the Medusa ». Vous intéressez-vous aussi aux répertoires marins étrangers ?

– Nous ne les avons pas encore explorés, mais oui. J’imagine que dans le répertoire canadien, québécois, il dot y avoir des pépites. Pour l’instant on a découvert tellement de belles chansons des ports français, et aussi relatives aux époques et à leurs réalités. On chantait à un moment une chanson sur l’esclavagisme, « Esclaves » [reprise par le cri du Peuple sur son album récemment sorti]. On essaye de mêler cela aussi à la situation politique de l’époque, des diverses époques d’ailleurs. Alors nous avons effectivement intégré sur le prochain album une reprise des Pogues, qui est une très belle chanson. Parce qu’avec ce prochain album, on voulait aussi se diriger vers un côté un peu plus Rock. Comme nous avons désormais un contrebassiste, Jérôme, on avait envie d’un côté un peu plus Rock’n’Roll, un peu moins chialant. Moi, si je m’embarque, je peux faire des chansons à pleurer toute ma vie. J’adore cela. Mais il faut aussi se renouveler et proposer autre chose, pour continuer à tourner et avoir une autre énergie, surtout qu’en Gironde, on a quand déjà fait le tour de pas mal de lieux. Donc on a choisi des chansons un peu plus guillerettes comme « The wake of the Medusa » ou « La Carmeline », puisque a contrario, mes chansons ne sont pas très joyeuses. On a trouvé ainsi un équilibre.

 

– Et puis, étant donné que, comme d’autres musiciens qui ont par ailleurs des convictions et un engagement politiques, vous jouez sur des lieux de lutte, la dimension festive est importante aussi pour dynamiser ces moments et leur transmettre une énergie combative. A ce propos, comment reliez-vous peut-être l’Histoire maritime dont vous parler avec l’actualité des réfugiés qui s’embarquent pour la traversée des mers, et de l’enfer aussi, dans l’espoir d’une vie meilleure ou juste la fuite d’une vie impossible ?

– Alors on n’a plus joué depuis longtemps pour les réfugiés ; on n’a pas été sollicités pour cela, mais il est vrai qu’on ne s’est pas proposés non plus. Ce que vivent les réfugiés dépasse notre idée de la mer et la fantasmagorie du romantisme qu’on peut mettre là dedans. Je me demande si le fait qu’on n’ait pas été jouer pour des migrants n’est pas du à cela aussi. L’idée qu’on parle de la mer dans toutes nos chansons peut poser problème par rapport à leurs traumatismes et leurs propres souffrances. Je pense que ça n’aurait peut-être pas été recevable, pas décent. Présentement il y a une situation dramatique, et dans ce cadre là, ce n’était pas à nous d’aller parler de la flotte avec des chansons qui évoquent certes une réalité dure, mais qui sonneraient mal à propos dans un contexte de soutien aux migrants.

 

– D’où vient le choix du nom de ton groupe ? Du film ?

– Non. Ce n’est pas en rapport avec le film, mais avec une chanson de l’Opéra de Quat’Sous de Kurt Weill et Bertolt Brecht, « La Fiancée du Pirate », et qui a aussi été chantée par Juliette Gréco. Je l’avais entendu la première fois de manière isolée de l’opéra, et Gréco, accompagnée d’une symphonie, avec sa voix âcre, cassée, parle la chanson plus qu’elle ne la chante. C’est très beau, mais j’ai eu envie d’en faire une reprise, et re-arrangeant la musique. C’est devenu notre chanson-phare, et par conséquent le nom du groupe. Et puis vu que je suis une femme qui chante des chansons de marins, et que ça ne se fait pas, puisqu’on ne peut être la mémoire des hommes, n’ayant pas vécu ce qui se passe sur les bateaux -même actuellement dans les festivals de chants de marin, il y a peu de femmes-, je me suis dit, voilà un nom qui colle : la fiancée du pirate va ouvrir sa gueule.

 

– Même parmi les femmes de marins, travailleuses en lien avec la mer, comme les ouvrières des conserveries de sardines, on ne reprenait pas ces chansons ? Ou peut-être avaient-elles leur propre répertoire ?

– Pour prendre l’exemple de la révolte des Penn Sardin des usines de Douarnenez en 1924, elles avaient leurs chansons, « Saluez Riches Heureux » par exemple. Mais les femmes de marins n’ont pas forcément écrit leurs chansons. Ce sont plutôt des auteurs masculins qui ont écrit sur elles. Les femmes n’ont pas trop écrit à l’époque pour parler de leurs conditions de femmes ; d’ailleurs elles étaient peut-être mieux entre elles lorsque les hommes partaient. Il y avait déjà de gros problèmes d’alcoolisme sur les bateaux, mais lorsque les hommes rentraient au port, ils continuaient de boire. Douarnenez avait de fait une organisation très matriarcale, puisque c’était les femmes qui organisaient et géraient la vie, et la chaine économique partait d’elles, puisque si elles ne vendaient pas les produits de la pêche, les hommes n’avaient pas de travail. C’est pour cela qu’elles avaient tous les pouvoirs d’enclencher une grève et la faire aboutir. Mais avaient-elles le temps, le pouvoir ou l’envie d’écrire sur elles-mêmes en pensant que c’était important de préserver cette mémoire ? Pas sûr.

 

– Sans doute rêvaient-elles d’un autre avenir pour leurs enfants que de pratiquer le même métier et perpétuer la même façon de vivre ?

– Ça, c’est dit souvent dans les chansons : je préfère que tu te casses les deux jambes plutôt que de faire comme ton père. Ce sont des auteurs hommes qui écrivaient cela, mais doit correspondre à un sentiment réel.

 

– Qui constitue la formation actuelle ?

– La formation actuelle a quatre mois. Jérôme, le contrebassiste a été le dernier à intégrer le groupe. Quentin, le guitariste est là depuis deux ans, et Bubu au violon depuis dix ans. Avant il y a eu Tot, des Rageous Gratoons à la guitare, Fabien des Turbo Billy, Marie-Claude Meurisse. Et puis on avait notre Chinois [ici] qui a fait le son de notre premier album et nous a suivi sur toutes les dates, notre capitaine, avec sa casquette et son caban. Ce groupe est une superbe aventure, car c’est de l’authentique. Déjà car on porte des textes authentiques, et puis parce que chaque personnage qui a fait parti de ce groupe avait un lien avec la mer ; chacun avait une gueule, des attitudes, des comportements de vieux loup de mer, une histoire avec la mer. Chaque membre du groupe, même si certains l’ont quitté, y avait sa place énergétiquement. Tant que c’est comme ça, on continue !

 

Avec mon remerciement à Isa pour l’occasion

 

Liens : https://www.larouteproductions.com/nos-artistes/la-fiancee-du-pirate/

https://www.facebook.com/La-Fianc%C3%A9e-du-Pirate-1406450882983712/

 

Miren Funke

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