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Rencontre avec Yves Duteil, en 2008

26 Mai
Cet entretien, enregistré un après midi à Précy sur Marne,  a été publié en 2008, mais il me semble qu’il y a pas mal de choses qui résonnent toujours avec pertinence.

La chanson francophone disparait de plus en plus des programmes des grands médias, la création laisse le plus souvent la place à des artefacts  commerciaux d’albums hommages souvent dommageables pour l’auteur initial.

ETRE OU NE PAS ETRE…?

L’HOMME DE SES CHANSONS…?

«Pour bien comprendre les gens, le mieux est encore d’écouter ce qu’ils disent» Pierre Dac.

Si les artistes interprètes sont des gens comme tout le monde, ça signifie que le comédien qui joue le rôle d’un tueur psychopathe est un tueur, ça signifie que Maurice Chevalier est Prosper, le mac chéri de ces dames. (Pour nos lecteurs trop pressés le mac n’est pas le Mac, et Prosper était un mac, souteneur, julot casse-croûte, un proxénète pour le Larousse élémentaire) ça signifie que Lino Ventura était un gangster selon les dialogues de «Touchez pas au grisbi» et que les chanteuses qui ont mis «C’est mon homme» à leur répertoire sont des masochistes invétérées prêtes à tout. Un interprète passe son temps à entrer dans la peau des personnages qu’il fait vivre. Il n’est pas obligé, dans la vraie vie, de penser comme son personnage. Un auteur de roman, ou de chansons, invente des situations, des intrigues, dans lesquelles le personnage X ou Y s’installe avec plus ou moins de crédibilité. Michel Sardou, qui a fait fort avec quelques textes-choc a tenté d’expliquer qu’il n’est pas l’homme de ses chansons. Mais dans la musique dite de variété, ce n’est pas facile de se hisser au dessus du premier degré pour la plupart des journalistes dits critiques. Prendre cette pochade «Le joli temps des colonies» pour un hymne à la colonisation est faire preuve d’une indigence intellectuelle consternante, et si ce n’est pas le cas, essayer de faire passer cette thèse auprès de lecteurs potentiels est d’une malhonnêteté rare. Sauf à défendre mordicus que l’homme et le rôle ne font qu’un. Autre cas d’école : «les villes de grande solitude» (1973) du même Sardou ; chanson très controversée, appel à la violence, appel au viol, mais un peu avant (en 1971) le film Orange mécanique montrait des scènes beaucoup plus violentes, et c’est devenu une sorte de référence cinématographique, vision d’un monde qui perd ses repères, et en quelque sorte prophétie : 30 ans après, ce sont les banlieues de grande solitude qui brûlent. Pierre Delanoe et Sardou, les auteurs de la chanson, auraient mérités le bûcher, mais pas Kubrick… vous avez dit bizarre ? Et Stanley Kubrick est-il l’homme de ses films ? la question n’a pas été posée. Donc en poursuivant cette logique, on devrait trouver dans les chansons d’Yves Duteil tous les stigmates d’un homme de droite, réac, et pourquoi pas facho tant qu’on y est, puisqu’on le catalogue «de droite» sous-entendu valeurs pétainistes, bourgeoises, conformistes… J’ai donc réécouté ses chansons, et globalement, j’ai entendu pas mal des thèmes qui inspiraient Félix Leclerc par exemple, à qui personne n’a eu l’idée saugrenue de faire un procès sur le thème chansons réacs… Au Québec, on a le droit de chanter la nature, mais en France, c’est pétainiste. Quand Joan Baez chante «Prendre un enfant par la main» c’est bien, quand c’est Yves Duteil, il s’est trouvé un hurluberlu, journaliste écrivain, pour dénoncer un hymne à la pédophilie. Et Brel avec sa berceuse «Quand Isabelle dort» ce serait pas un peu louche ??? En revanche, «Royaume de Siam» en 1988 ou 89, (le roman) n’a pas suscité un mouvement d’indignation, c’est l’histoire d’un voyageur solitaire qui va régulièrement en Thaïlande retrouver une très jeune prostituée de 12 ou 13 ans, on dit comment déjà pour ce genre de relation ? On n’en dit rien en 1988, sauf une journaliste de France Inter qui appelait les choses par leur nom… ça n’a pas entaché l’aura de l’auteur. Je vous laisse continuer l’exercice des étiquettes qu’on peut coller à chacun selon l’angle d’approche que vous aurez choisi. En remarquant au passage, qu’un angle apporte souvent une vision réduite d’un paysage. L’angle journalistique peut devenir une déformation volontaire quand l’objectivité est assujettie à une ligne éditoriale un peu sectaire. Genre: Manu Chao, c’est pas pour les lecteurs du Figaro.

Et on laissait les lecteurs libres de leurs points de vue ? Les étiquettes bien caricaturales simplifient le travail, un tel à gauche, un tel à droite, et les idées semblent bien rangées. Mais texte en main, j’aimerais qu’on me démontre en quoi les valeurs défendues par Jean Ferrat (tricard de toutes les télés depuis des années, sauf chez Drucker) sont tellement différentes de celles défendues par Yves Duteil (tricard de tous les médias depuis plusieurs années, sauf dans une émission franco québécoise, où on pouvait difficilement parler de chanson francophone sans «La langue de chez nous»).Si on devait faire un survol de l’engagement citoyen des uns ou des autres, Ferrat a été conseiller municipal du village où il habite, Duteil est maire d’un village minuscule de la Seine et Marne, où il s’est engagé sur des questions d’écologie, où il a été réélu depuis 20 ans, et dans ce village il était voisin de Barbara. Ensemble, ils ont mené différentes actions, mais curieusement personne n’a jamais fait à Barbara le reproche d’être de droite. Ce qui en l’occurrence n’a aucune importance quand on se bat contre le Sida, ou contre des nuisances sonores, ou la réhabilitation de Seznec. Quand il est question d’engagement, pour des artistes, c’est toujours compliqué. Montand dont les convictions ont toujours été clairement établies s’est trouvé souvent dans des situations paradoxales, peu confortables. En 1956, il devait faire une tournée en URSS quand les chars soviétiques à Budapest ont déclenché des polémiques enragées, dont l’idée globale était qu’il ne fallait pas y aller, à Moscou ; autant à droite qu’à gauche, l’abstention lui était vivement conseillée. Finalement, «on y va, on sera mal avec tout le monde, mais bien avec nous-mêmes» Ils y sont allés, ils ont vu, ils ont compris, Montand, Simone Signoret, Castella, Paraboschi, Soudieux, Crolla et Marcel Azzola, remplaçant Freddy Balta, allergique autant à l’avion qu’au bolchevisme. Et heureusement parce qu’Azzola avait joué dans des orchestres russes, à Paris, et sa connaissance du russe lui a permis de mettre des sous titres aux discours officiels très enjoués, et très arrangés sur les réalités de la vie. D’où le désenchantement post voyage en URSS, et de fait, Montand a eu raison d’aller voir de près, plutôt que faire confiance aux thuriféraires (ou aux détracteurs définitifs) du système soviétique. On revient au postulat de Pierre Dac «Pour bien comprendre les gens....»

En 2008, il est facile de savoir ce qu’il fallait faire en 1956, mais 1956, c’était à peine 15 ans après Stalingrad, qui a vu le coup d’arrêt à l’avancée du nazisme, et ça donnait un sérieux argument aux admirateurs de l’URSS. Après, on a su, tout ou presque tout. Mais pour revenir à nos chansons, à nos chanteurs étiquetés, les sectarismes et opinions orientées n’ont jamais fait une vérité. Quelle que soit l’étiquette d’ailleurs, Henri Salvador, chanteur démodé en 1995 et qui fait un triomphe en 2000, idem Nougaro, mis au rencart en 1989, juste avant Nougayork… La situation d’Yves Duteil est presqu’unique : le reproche majeur qui lui a été fait c’est d’être trop lisse, trop gentil… Ah, c’est grave ? Oui, parce qu’on ne peut rien répondre à ça. Faudrait-il qu’il s’invente des turpitudes propres à réjouir le lecteur ? «Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées...» Trop gentil, ce qui sous entend que les autres sont tous de francs salopards, des crapules vicieuses, d’immondes créatures, mais on ne le dit pas trop… On en fait des brèves pour alimenter les journaux à scandales, mais sur le fond, il y a une sorte de fascination de l’interdit qui parasite le jugement. Beaucoup d’idoles du rock ont été victimes d’un mode de vie qu’on ne peut conseiller à personne, mourir étouffé dans son vomi par excès de drogues diverses est-ce vraiment un idéal de vie ? Est-ce que ça a apporté un surplus de qualité à leur musique ? Pas sûr… Autre étiqueté de marque, Sardou. A partir d’une chanson, on extrapole les théories les plus audacieuses. Sardou met en situation des faits divers, et les prend à son compte, comme n’importe quel comédien entre dans un rôle. Quelle est la part de ce qu’il est dans les personnages qu’il met en chanson ? Question ambiguë. L’interprète s’exprime à la première personne, et parfois, c’est ce qui fait le succès de la chanson. Quand Moustaki écrit la première version du métèque «avec ta gueule de métèque» (chantée par Pia Colombo) la chanson ne passe pas, il faudra qu’il la chante en la prenant à son compte, «Avec ma gueule...» pour que la chanson, à laquelle personne ne croyait, devienne un succès après quelques mois de discrétion. (et grâce à Discorama de Denise Glaser) Imaginons que Sardou ait chanté «Les villes de grande solitude» à la troisième personne… Je ne connais pas Michel Sardou, je ne sais pas qui est l’homme, mais en faire l’homme de ses chansons me semble trop simpliste comme approche. Car on peut faire dire n’importe quoi avec un angle biaisé. Quand Aznavour chante « je suis un homme oh comme ils disent» faut-il prendre le JE comme base autobiographique ? Quand Bénabar chante «je suis de celles...» vous le prenez pour cette fille qui se donnait à tous ceux qui passaient ? Quand Yves Duteil chante,

Pour l’amour de la vérité
Que de haine on a pu semer
Que de peur et de dérision
Des Croisades à l’Inquisition
Qui peut mettre l’éternité
À l’épreuve de vérité ?

Comment croire à la vérité
Qu’on nous livre de tous côtés
En pâture au gré d’un caprice
En otage ou en sacrifice
Dans les mains de ces fous à lier
De quel bord est-elle une alliée ?

Pouvez-vous coller une étiquette politique sur ce texte ? moi pas, humaniste simplement. Une sorte de rumeur persistante tente d’expliquer que c’est un lien amical avec Chirac qui est la cause de sa tricardisation médiatique, faux, ça a commencé en 1980, et c’est en 1995 que ces liens ont été connus, Michel Rocard aussi est ami avec Chirac, et que l’on sache, il n’était pas vraiment de droite, Rocard.

Denis Seznec

Guy BEDOS – Richard BOHRINGER – Yves BOISSET – CABU – François CAVANNA Laurent FABIUS – Jean FERRAT Paul GUIMARD – Henri LABORIT – Jean-Marie LE CLEZIO – Maxime LEFORESTIER – Stellio LORENZI – Yves MONTAND – Jeanne MOREAU – Marcel MOULOUDJI – Claude PIEPLU – Abbé PIERRE – Pierre RICHARD – Yves ROBERT- Michel ROCARD- Claude SERILLON – Yves SIMON – Bertrand TAVERNIER — Claude VILLERS – Georges WOLINSKI –

Tous ces gens ont fait partie du comité Seznec, mais quand il est relaté dans les Guignols de l’info une actu sur la révision du procès, c’est Duteil qui est flingué. No comment. On est entré de plein pied dans une époque où le réflexe remplace la réflexion, et la méchanceté remplace l’intelligence. C’est parfois une des dérives des chroniqueurs dans les multiples talk show, le principe du sniper s’embusque pour tirer, pourvu qu’il atteigne la cible, il ne se pose pas la question de la justesse de la cause, et la victime ne peut pas répondre, car le sniper-télé s’est esquivé. Si parfois la cible se rebiffe, c’est mal pris, car la victime doit acquitter la rançon de la gloire… Voilà, s’il vous advient un peu de gloire, il faut payer une rançon. Comme un otage… Allez un petit bout de texte, pour conclure:

Chez lui tout est tendresse, bonté, vérité et fraternité exprimées au travers de métaphores d’où l’âme sort purifiée de sa peine ; mais qu’on ne s’y trompe pas, le verbe va bien au-delà de ce qui pourrait paraître comme une description simpliste.

Il s’agit de Félix Leclerc. C’est après un entretien avec Yves Duteil que s’est développée cette réflexion, histoire de comprendre, ou essayer de comprendre le pourquoi de ces étiquettes, leur justification réelle ou supposée.

YVES DUTEIL «… Je suis le plus mal placé pour expliquer ces étiquettes, je ne comprends pas, et que faire ? Etre gentil, courtois, attentif, j’assume, s’il est besoin d’assumer, je ne vais me défendre de ça, et quand on ajoute ringard… la ringardisation, je ne l’ai pas vue venir, mais je l’ai senti passer, on se trouve dans des situations sans issue, un animateur radio vous appelle en direct, vous ne savez pas ce qui s’est dit avant, on est coincé, obligé de répondre, et avec humour. Un jour un animateur appelle, il avait parlé d’anniversaire : c’est un jour maudit, c’est l’anniversaire d’Yves Duteil, qu’est-ce qu’on peut répondre à ça ? Avoir sa marionnette aux Guignols, c’est peut être un signe de reconnaissance, mais quand il y a une manifestation du comité Seznec, c’est Duteil qui est flingué par les Guignols. Le seul écho, c’était «tais-toi» (d’où la question subsidiaire, qui est la vraie cible à déconsidérer ? la cause, le comité Seznec ??) «Le comité m’avait contacté parce que je suis le petit neveu de Dreyfus. Dans ma famille, Dreyfus a été un fardeau avant d’être un étendard. Et la chanson «Dreyfus» c’était pour vivre dans la lumière de Dreyfus plutôt que dans l’ombre de l’affaire. Il y a eu une époque où c’était peut-être la chanson française qui était dite ringarde, pourtant quand il y a eu la mission du Ministère de la Francophonie, on était des précurseurs. J’étais allé chez Félix Leclerc, et c’est après l’avoir rencontré que j’ai écrit «La langue de chez nous» pour réveiller les consciences disait Félix, c’était en 1985, et c’est la dernière chanson qui soit passée en radio. On peut dire que c’était ma première chanson engagée. On a continué à me qualifier de lisse, gnan-gnan, malgré «Le mur de Berlin» ou «La Tibétaine» que j’avais écrite pour une prisonnière détenue pour délit d’opinion, et qui a été libérée ensuite. Les chansons, c’est participer à la vie de son pays, à sa culture, et ce serait ringard ? Déjà en 1970 , il y avait des réactions d’une hostilité et d’une violence incompréhensibles, que je ne comprends toujours pas. C’est Leclerc qui disait:

Un poète qui ne dérange pas ne sert à rien.

Je dois déranger beaucoup de monde finalement, pour quelqu’un de lisse et gentil. L’alibi de l’engagement politique ne tient pas, c’est depuis 85 que le silence média s’est installé et c’est en 1995 que je me suis déclaré aux côtés de Jacques Chirac pour une cause précise, j’ai pensé qu’il pouvait être utile de se servir de la notoriété que j’avais pour faire avancer un tout petit peu une action socio-politique, à partir d’une association locale engagée sur un problème d’environnement, en 1989 j’ai été élu maire de Précy. C’est aussi une façon d’être dans la création, être à l’écoute, agir au quotidien. En 1981, nous avons pris la décision de nous produire nous-mêmes, face au mur du silence, c’était ça ou arrêter. Noëlle a été très déterminée, c’est difficile ce genre de décision, en plus du risque.»

Noëlle Duteil : «C’est très dur car il n’y a plus tous les regards extérieurs, tous les rouages qui se complètent pour finaliser un disque, on prend toutes les décisions en espérant que ce seront les bonnes, et ensuite devant le mur du silence, les questions viennent, et elles restent sans réponse. Un disque a besoin d’un relais média, sinon qui pourra l’entendre

Yves Duteil : «La chanson est le seul «produit artistique» qu’on achète après l’avoir consommé, il faut l’entendre, c’est le minimum… pour les concerts, je n’ai jamais cessé, entre 70 et 80 concerts par an, la scène est vivante, mais je suis un peu inquiet pour l’avenir de la scène chanson, il y a beaucoup de jeunes artistes très talentueux, mais je crains que les perspectives du spectacle vivant ne soient pas très rassurantes..

Nous reviendrons prochainement sur cet aspect de l’évolution du métier. L’actualité d’Yves Duteil, en Octobre, c’était 15 jours au Théâtre Dejazet, pour la sortie de son 13 ème album, (fr)agiles un spectacle mis en scène par Néry avec beaucoup de finesse. Et la tournée continue sur les routes de France (à suivre sur «le blog à part d’Yves Duteil»). Petite note rigolote pour finir, quels sont les points communs entre Allain Leprest et Yves Duteil ? j’en ai recensé quelques uns :

  • ils ne sont jamais dans les play list radios .
  • ils ont écrit une chanson ensemble .
  • ils n’ont pas la carte RPR /UMP 


Si vous avez d’autres propositions, écrivez moi …

Depuis Yves Duteil a eu quelques années compliquées par un accident, mais son album « Respect »  l’a remis dans l’actualité de la chanson. Voir ICI. —>

 

 

 

 

Norbert Gabriel

RESPECT nouvel album d’Yves Duteil

5 Déc

En préambule à ce nouvel album, on peut dédier ce « Respect » à un artiste qui avance depuis 35 ans dans une totale autonomie, non accompagné des médias depuis 1982. Néanmoins, au cours de cette longue route en baladin presque solitaire, fluctuat nec mergitur, et avec des escales où on ne l’attendait pas forcément. Ce non accompagnement des médias a été compensé par une solide petite équipe qui a toujours su s’investir à fond dans les projets artistiques et dans les projets et réalisations humanitaires. Respect à Noëlle Duteil irremplaçable équipière dans toutes les réalisations artistiques et humaines.

Respect, c’est la force qui nous inspire
Pour pouvoir résister au pire
Et faire face en restant debout
Plutôt que de vivre à genoux.

L’artiste embarqué dans son temps a regardé plus haut que l’horizon hexagonal, et plus loin que les royalties de son métier de chanteur. Pour en savoir plus voyez ici clic sur l’école —>

 

 

En 2018, voici donc le nouvel album d’Yves Duteil « Respect » dont le graphisme de couverture devrait donner le ton, l’émoticone est clair, et quand on ouvre le livret, on découvre que dans cette nouvelle aventure, tout est nouveau. Nouvelle équipe musicale arc-en-ciel, à qui Yves Duteil s’est livré totalement, et le résultat est éblouissant.

 Respect  conjugue à tous les temps le meilleur de la musique, celle qu’on pourra écouter longtemps sans devoir ajouter un bonus nostalgie, que c’était mieux avant.. Et sans les marqueurs à la mode qui datent très vite un album. Les cordes se sont mariées avec bonheur à la batterie franco-africaine, aux percussions et voix d’artistes méditerranéens, toutes les couleurs et tous les bonheurs… L’extraordinaire allégresse de tous ces musiciens illumine tout l’album, le résultat est magnifique, avec l’élégance et la chaleur, l’écriture impeccable, le moindre détail est traité avec raffinement. Et le livret est une totale réussite. C’est important le livret, surtout quand il y a des mots à double sens, habilement glissés comme une lettre entr’ouverte, une confidence partagée.

Avant le rendez-vous du 18 janvier, sortie officielle de l’album, et des deux soirées à l’Alhambra, il y a une nouveauté, des rencontres proposées à d’éventuels futurs ambassadeurs, vous ou moi, qui pourront écouter les chansons, et parler avec ceux qui l’ont réalisé. Et partager, un maître mot en filigrane…

Pour savoir ce qu’il en est voyez ici —>

 

Norbert Gabriel

 

 

 

Chanter la langue de chez nous

18 Août

La chanson est l’expression la plus authentiquement populaire. Le seul art qui soit resté près de ses sources. Un des rares où toutes les valeurs Qulturelles (avec un Q) soit mises échec. »  (…) Piaf et Brassens étaient aussi des parias de l’éducation. Tout comme Gershwin et Django Reinhardt. La pauvreté du bagage scolaire n’a jamais empêché qui que ce soit de chanter. (…)  Un aphone inculte, par sa seule sensibilité, peut émouvoir. Mieux que la voix ou le cerveau les plus cultivés.

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Ces lignes sont de Georges Moustaki,  Questions à la chanson, 1973 . Elles sont d’une pertinence éternelle. Dans le débat qui revient régulièrement à la une des interrogations existentielles sur la chanson à texte, ou la chanson « pas à texte », on ergote sur le fait que la bonne chanson se doit d’être forcément dans la langue de chez nous. Qu’on soit bantou, auvergnat, alsacien, patagon ou brésilien, hors du langage natal, pas de salut. Peut-être. Ou peut-être pas. Il y a parfois des mystères qui nous dépassent. Je connais assez bien quelqu’un qui a été élevé au bel canto, l’opéra à la TSF, ou dans l’atelier de mon grand-père, Luis Mariano ou Caruso dans la cuisine-salon-salle à manger, et qui un jour, vers 13-14 ans a découvert « Fleuve profond » une émission qui racontait le negro-spiritual, un choc émotionnel d’une intensité inouïe, c’était quelque chose que je ressentais comme si c’était en moi depuis toujours. Sans comprendre le sens des mots, je percevais bien le sens de la musique, et la force du propos. Ce n’est pas pour autant que j’ai balancé à la poubelle Bécaud et  mes mains qui dessinent dans le soir la forme d’un espoir qui ressemble à ton corps  ou Brassens, Marie-Josée Neuville, ou Brel, ou Félix Leclerc, eux qui me parlaient avec

cette langue belle à qui sait la défendre.
Elle offre les trésors de richesses infinies
Les mots qui nous manquaient pour pouvoir nous comprendre
Et la force qu’il faut pour vivre en harmonie. 

 

Il n’était plus question d’ergoter sur le bien-fondé de l’imparfait du subjonctif et des beautés de Ronsard ou Malherbe dans leur écriture, la chanson était devenue un formidable générateur d’émotions, portées par des voix, des voix venues de partout

C’est pas seulement ma voix qui chante
C’est l’autre voix, une foule de voix
Voix d’aujourd’hui ou d’autrefois
Des voix marrantes, ensoleillées
Désespérées, émerveillées
Voix déchirantes et brisées
Voix souriantes et affolées
Folles de douleur et de gaieté…

et qu’elles chantent en slang, en argot, en russe ou en patois javanais, quand il y a une émotion qui passe, pas besoin de sous-titres. C’est pourquoi, avec ma pile en vrac jamais rangée, à côté de la chaîne, avec Ferrat, Jacques Yvart, Elisabeth Wiener, Higelin, Pagani, Pauline Julien et Anne Sylvestre, Pierre Barouh, Leprest, une partie de ceux qui sont là depuis plus de 20 ans, il y a aussi Melody Gardot, Madeleine Peyroux, Alela Diane, Vissotski, qui ne sont pas tout à fait francophones, mais qui me racontent des histoires. Comme Serge Utgé-Royo, dont tout le répertoire est inspiré d’une histoire, celle des exilés. Et de tous les exilés finalement. Utgé-Royo m’a fait comprendre une chose que je n’avais pas vraiment cernée, c’est la qualité de son écriture dans une langue parfaitement maîtrisée qui crée cette addiction à cette forme de chanson qui raconte. Elle est « à texte », bien sûr, mais ce n’est pas toujours suffisant. Il faut le fond et la perfection de la forme pour ne pas casser la magie par une rime hasardeuse, qui me ferait décrocher.

©NGabriel Forum Léo Ferré 2015

©NGabriel Forum Léo Ferré 2015

Il y a des interprètes ou auteurs qui essaient de me raconter des histoires, mais quand j’entends «le soleil-le dans le ciel-le, sur le port-re…» je peux pas. Et il y aussi «un mirador-re» pour achever le tableau. Bien que la voix soit belle, la mélodie réussie, ça ne passe pas… Et je suis beaucoup plus touché par la voix de Léonard Cohen, celle de Billie Holiday, ou celle d’Emily Loizeau récemment, entendue en aveugle à la radio. Sans pré annonce, ni quoi que ce soit. Sans image glamour, la voix, l’expression vocale, quelque chose qui émeut, c’est tout. Le fait que ce soit en français, n’est pas une garantie d’extase textuelle. Sinon les rappeurs seraient en orgasme perpétuel avec leurs rimes appuyées et scandées en mode marteau piqueur. Durant des années, «My gypsy wife» de Léonard Cohen m’a bouleversé sans que j’aie jamais eu envie de chercher la traduction. Une fêlure dans la voix, un écho de violon…

Il est sûr que je suis souvent devant les scènes françaises, celles de Louis Ville, Agnès Debord, Valérie Mischler, Bernard Joyet, Lili&Thierry, (Cros&Chazelle)  Romain Didier, Jérémie Bossone et celles et ceux des Lundis de la chanson, n’empêche que Chappel Hill m’a envoyé dans les nuages un peu comme The Doors ou Johnny Cash. Mais pas Presley … Sorry Elvis, t’as une belle voix mais ça ne me raconte pas grand chose.

Le travers qui se répand chez les néo french rockers babillant en anglais canada dry, est en effet préoccupant, c’est vide, c’est creux, c’est sans intérêt. Mais ça peut faire gigoter en buvant une bière, et en discutant avec les copains.

Aujourd’hui, tout le monde se fait un point d’honneur de reprendre les chansons de Leprest… Pourquoi pas? Il n’y a pas tant de maîtres dans ce domaine, mais combien savent vraiment apporter quelque chose de neuf, de mieux que l’original ? Ce qui vaut aussi pour les adaptations qui émigrent, mais c’est un autre débat.

J’aime assez le parcours de Louis Ville, qui a fait du rock en anglais, et qui s’est mis à écrire en français pour être plus précis et riche dans ce qu’il voulait partager. «Cinémas, cinémas» c’est de la chanson qui raconte, qui a du sens et du son . Une chanson dont Pierre Dac aurait dit : « Pour bien comprendre les gens, le mieux est d’écouter ce qu’ils disent. » Bien sûr qu’on comprend mieux quand c’est la langue de chez nous.

©NGabriel2013

©NGabriel2013

Que ce soit une langue belle et riche, personne ne devrait contester ce fait que la chanson soit un art populaire, c’est aussi une évidence. Mais la musique est aussi un langage universel, sans frontières, qui s’enrichit de métissages heureux, et qui s’appauvrit quand des néo-rockers babillent des insignifiances en anglais, parce que c’est tendance, et que ça se « dance »… Comme La danse des canards, c’est dansant, et français. Mais il ne suffit pas non plus que ce soit en français pour avoir un label de qualité systématique. Genre CFQ* qui ne serait qu’Only French, mais si on y chante plus souvent dans la trace de Jehan Rictus ou Gaston Couté, et leurs descendants que dans celle d’Eric Morena ou de Chantal Goya, ce serait dommage de se priver d’Elisabeth Caumont, cervantesque princesse Micomiconne qui explore avec bonheur les espaces ellingtoniens ou ceux de Chet Baker. Et irait-on se priver aussi de Paco Ibanez , Angélique Ionatos ou Paolo Conte parce qu’ils ne chantent pas qu’en français ?

Peut-être que ça se discute, c’est un point de vue qu’on peut ne pas partager. Peut-être que c’est un crime de lèse majesté de saluer un album qui ne parle pas français.

Mais j’ai du mal à limiter mes enchantements au format hexagonal quand je peux avoir le monde entier à découvrir.

« Le monde ouvert à ma fenêtre… » a toujours des airs balladins à découvrir, on n’est jamais à l’abri d’une bonne nouvelle.

 Tu me diras que j’ai tort ou raison,
Ça ne me fera pas changer de chanson,
Je te la donne comme elle est,
Tu pourras en faire ce qu’il te plaît.
Et pourtant dans le monde
D’autres voix me répondent
Et pourtant dans le monde…

Bande son: Louis Ville. Pour le langage universel de la chanson, voici l’archétype de la réussite, avec images si on veut, ce serait dommage de se priver d’Elisabeth Masse, mais la première fois, c’était sans autres images que celle générées par la voix de Louis Ville…

 

« The gypsy wife  » avec commentaire de Leonard Cohen ( from the record: Field Commander Cohen. Tour of 1979 (Sony Music ent. Columbia. 501225 2

Et la version studio, la première…

Merci à Yves Duteil et Jacques Prévert pour La langue de chez nous et Cri du coeur. Ainsi qu’à Georges Moustaki pour Et pourtant dans le monde.

 

Norbert Gabriel

*CFQ; Chanson Française de Qualité (emprunt à Floréal Melgar)

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