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Festival Musicalarue 2018 : entretien avec Tiken Jah Fakoly et rencontre avec Mohamed Lamine Traoré et Naby

3 Sep

Cette année encore le festival Musicalarue de Luxey a su combler le public, les publics, avec une programmation éclectique permettant l’expression d’artistes de rue, aussi bien que d’artistes alternatifs, de notoriété diversement importante, et de vedettes internationales tels Tiken Jah Fakoly, Shantel ou Goran Brevovic, sans oublier de proposer comme toujours des spectacles de chanteurs dont l’oeuvre appartient désormais au patrimoine de la Chanson et touche toutes les générations, venues partager un moment musical en famille. Cette année, c’était à Pierre Perret et Julien Clerc de ravir les cœurs des enfants et des grands-parents. Avec quarante huit mille festivaliers recensés cette année, la manifestation qui se veut le théâtre et l’occasion de rencontres et d’échanges fertiles a sans nul doute permis à beaucoup de musiques de croiser, de séduire et d’emporter un public parfois inattendu. Et d’ailleurs Big Flo et Oli, à qui l’édition 2015 de Musicalarue avait donné une chance sur la petite scène St Roch et qui se produisaient cette année sur la plus grande scène du festival, eu égard à la notoriété qu’ils ont acquis depuis, ont été de ceux qui s’en sont souvenus avec humilité et reconnaissance.

Bien que programmé à 2h du matin le premier des trois soirs du festival, le concert de Tiken Jah Fakoly sut recueillir l’attention d’une assemblée énorme de gens restés tard pour vivre ce moment exceptionnel de musique qui nous parle de fraternité, de paix et de changements, et trouver un écho répondant. C’est à la suite de ce concert que le chanteur, porte-voix nécessaire d’une cause cruciale, acceptait de nous accorder un entretien, en compagnie de Mohamed Lamine Traoré, président de l’association Amitié Barsac Sénégal, et du chanteur Naby qui se produira en concert pour le festival de l’association (29 et 30 septembre à Barsac en Gironde), tous deux venus à la rencontre de Tiken Jah Fakoly pour parler du festival organisé par l’association qui œuvre en faveur de la scolarisation en Afrique. L’occasion de nous entretenir avec eux aussi et leur donner la parole pour mettre un peu en lumière le festival de Barsac, dont les bénéfices contribuent à améliorer les conditions de vie et d’éducation des enfants au Sénégal.

– Tiken bonsoir, et merci de nous accorder un moment après ce concert. Quel est votre sentiment concernant l’accueil du public de Luxey ce soir ?

– On a eu un accueil chaleureux, surtout à deux heures du matin. Il fait froid. Et ça fait plaisir ; nous sommes très contents. Merci au public !

– Après l’album de reprises, « Racines » que vous avez sorti en 2015, vous préparez à présent un disque de compositions personnelles. Pouvez-vous en parler ?

– Je suis en train de préparer un album qui va sortir en 2019. On va parler de l’actualité, des maux qui minent l’Afrique, du monde aussi qui va mal. Car finalement c’est le monde qui va mal. On va faire un peu le tour.

– Il y a en France, à Bordeaux avec l’initiative « Bienvenue » comme dans d’autres villes, des mobilisations citoyennes pour dénoncer les conditions d’accueil des réfugiés et le cynisme des politiques migratoires européennes. Quel est votre regard d’africain sur cette question ?

– Je pense que ces gens là ont le droit de venir ici et le droit de rester. Il faut que les européens comprennent que depuis la création du monde, l’homme est toujours allé vers des lieux où il espère trouver de meilleures conditions de vie. Le monde est devenu un village : tôt ou tard il va se métisser et les gens vont se rapprocher ; personne ne pourra faire quelque chose contre ça. Mais nous disons aussi que si la jeunesse africaine a le droit de venir, elle a aussi une responsabilité en Afrique. Il ne faut pas partir pour fuir les problèmes : il faut affronter les problèmes et trouver des solutions ensemble. L’Afrique a besoin de ses enfants. Le monde entier peut venir en Afrique où il veut, quand il veut, faire ce qu’il veut, prendre ce qu’il veut, s’installer s’il veut. Mais on refuse ce droit là aux Africains ; ce n’est pas normal. C’est une injustice tellement flagrante : quand vous avez un ami, vous pouvez aller en Afrique le voir, décider de partir en une semaine, alors que pour un africain avoir un visa pour venir voir un ami en France, c’est toute une tracasserie. C’est une injustice qui mérite d’être dénoncée. Et puis cette migration est aussi une conséquence des politiques. Il y a une responsabilité de l’Europe : quand on soutient des dictateurs pendant trente ans pour profiter des richesses, il y a des retombées. Si dès les indépendances, les colonisateurs qui étaient partis avaient été stricts envers les dirigeants sur les questions de démocratie et de bonne gestion et gouvernance, aujourd’hui peut-être que l’Afrique serait stabilisée.

– Depuis que vous avez commencé à chanter et dénoncer ce qui ne va pas, avez-vous le sentiment de voir évoluer ou changer les choses ?

– Bien sûr ! Il y a beaucoup de changements, renforcés par les réseaux sociaux. Aujourd’hui la jeunesse est en train de se réveiller un peu. Ce qu’il faut savoir, c’est que l’Afrique est un continent où la plupart des pays n’a que 57 ans d’indépendance. Donc ce sont des pays très jeunes. Quand vous comparez l’âge de ces pays avec l’âge des pays dits stables ou développés en fonction de leur date d’indépendance, vous comprenez qu’il faut donner le temps aux peuples africains de se réveiller. Alors peut-être qu’on n’a pas encore obtenu les résultats de ce réveil tout de suite, mais en tous cas je constate un grand changement.

– A ce propos, pouvez-vous nous parler de votre engagement en faveur de l’éducation ?

– Oui. L’école et l’éducation, c’est très important. L’école, c’est la lumière. C’est l’école qui va réveiller. C’est pour ça qu’on a créé une association qui s’appelle « un concert, une école », pour essayer de construire une école dans chaque pays africains. Aujourd’hui, nous en sommes à six écoles en Afrique de l’Ouest. Le but est de montrer l’importance de l’éducation dans les pays en voie de développement, montrer aux parents que l’éducation de leurs enfants est importante. Si on a les moyens, à l’avenir, on va continuer à construire des écoles dans d’autres pays africains pour faire passer ce message là. Si aujourd’hui les politiques arrivent à manipuler les populations africaines, c’est parce qu’ils savent qu’on peut manipuler des gens qui ne savent ni lire ni écrire ; on peut les faire voter pour un t-shirt, pour dix euros ou même cinq euros. Nous votons encore pour un monsieur parce qu’il vient du même village que nous, de la même région, ou parce qu’il parle la même langue, ou parce qu’il est de la même religion quelque fois, même s’il n’a pas un programme politique en notre faveur. Je pense que l’intérêt général doit être mis devant. Et le peuple n’a pas encore compris ça. Le peuple qui n’est pas alphabétisé ne met pas l’accent sur l’intérêt général. Mais je pense que les choses sont en train de se faire doucement : avec le temps, il n’y a pas de raisons qu’on n’y arrive pas. Si vous y êtes arrivés, pourquoi pas nous ?

– Votre précédent album rendait hommage à vos prédécesseurs avec des reprises de classiques du Reggae. Est-ce que dans cette musique là, peut-être plus que dans d’autres qui n’ont pas été autant intrinsèquement porteuses de revendications politiques et d’engagement, il est important de se ressourcer auprès d’artistes fondateurs et référents ?

– Je voulais faire cet album pour rendre hommage aux classiques du Reggae, à ceux qui ont fait connaître cette musique dans le monde : Bob Marley, Peter Tosh, Burning Spear, Alpha Blondy. Pour moi c’est important, parce que c’est grâce à eux que le Reggae a fait le tour du monde. J’avais aussi un objectif avec cet album qui était de prouver que même si le Reggae a été créé en Jamaïque, il a une source en Afrique, les jamaïcains eux-mêmes se réclamant de l’Afrique. Et quand on a utilisé des instruments traditionnels tels la kora ou le balafon sur « Get up stand up » ou des morceaux de Burning Spear, ça a fonctionné tout de suite. Je voulais vraiment montrer ce pont là entre le Reggae et l’Afrique à travers cet album qui s’appelle « Racines ».

Sur ces mots, nous croisions l’opportunité de donner la parole au président de l’association d’entraide Amitié Barsac Sénégal, Mohamed Lamine Traoré, venu avec le chanteur sénégalais Naby à la rencontre de Tiken Jah Fakoly pour parler du festival de l’association qui aura lieu les 29 et 30 septembre à Barsac en Gironde.

– Mohamed Lamine bonjour et merci d’accepter de nous accorder un moment. Pouvez-vous nous parler de votre festival ?

– Mohamed Lamine : L’association Amitié Barsac Sénégal prépare la huitième édition de son festival à Barsac, qui se tiendra sur deux jours, les 29 et 30 septembre prochain. Les journées sont composées de danses africaines et d’ateliers culturels, d’un marché artisanal aussi, avant le grand concert du soir avec le chanteur sénégalais Naby qui nous fait le plaisir de venir jouer à notre festival et de Jérémy Malodj’ et Salime B. Le festival offre la possibilité de camper sur place et de se restaurer ; on peut y venir en famille. On vous attend tous !

– Votre association défend plusieurs causes, au premier rang desquelles la scolarisation des enfants en Afrique. Quels sont plus concrètement les projets auxquels vous désirez oeuvrer cette année ?

– Mohamed Lamine : Le but de ce festival est de pérenniser un projet de lutte contre le paludisme, de scolarisation des enfants et d’accès à l’eau dans le village de Sekhela Diarga au Sénégal. Tous les bénéfices du festival iront à ce projet. Fin 2017 nous avons pu équiper l’école de panneaux solaires. J’en profite pour remercier nos amis qui ont participé à la réalisation du projet et l’installation des panneaux solaires. Grâce à eux, les enfants ont l’eau courante à l’école, une salle informatique. Le projet d’avenir concerne la mise en place de blocs sanitaires, pour que les enfants puissent travailler dans des conditions meilleures. Nous sommes au XIXème siècle, et nous voulons que les enfants puissent aller à l’école, se soigner et vivre tous ensemble.

– Naby : Je suis un adepte de ce festival, car ce que j’y vois, c’est une association qui œuvre pour le bien de tous. Donc cette année, je vais y jouer en concert : on va amener les paroles et chanter. Et comme j’ai déjà joué avec Tiken Jah, nous souhaitions lui parler de notre festival.

– Le festival Musicalarue reste malgré l’importance logistique de l’essor qu’il a pris un moment porteur de valeurs humanistes et soucieux de permettre des rencontres et des échanges, et de nouer des contacts solidaires aussi. Est-ce ce que vous espérez en venant ici à Luxey ?

– Mohamed Lamine : On est venus à Luxey effectivement pour nouer des contacts et faire des rencontres, en vue de pérenniser et faire connaître notre festival, et de créer des ponts. Comme on dit il faut aussi aller chercher conseil là où les gens ont de l’expérience, pour apprendre et améliorer notre propre travail. Nous tenions aussi à rencontrer notre frère Tiken Jah qui est dans la même lignée que nous avec son discours. C’est une voix qui porte et pour nous, c’est un modèle. Quoi qu’on dise, il a galéré. Actuellement nous vivons dans un monde hypocrite où les gens ne veulent pas la vérité. Et pourtant il faut dire les choses, quand ça ne va pas. L’Afrique va mal, parce que nous, les africains, on ne fait rien. Il faut que ça cesse. Il faut que les africains se lèvent. On veut la même chose : la paix dans le monde, que les gens puissent aller à l’école, se soigner et être heureux et avoir un avenir meilleur. Les enfants sont l’avenir de demain ; si on ne les forme pas maintenant et qu’on ne leur apprend pas les bonnes choses, on ne fera pas un monde meilleur. On ne sait pas ce que les enfants que nous formons seront demain : peut-être écrivains, peut-être docteurs ou ingénieurs ? Qui sait si un de ces enfants ne sauvera pas demain un de vos enfants grâce à ce qu’il aura appris et au métier qu’il exercera ? Tiken Jah prêche la même chose que nous. Que dit-il ? Que l’Afrique, c’est nous, et seuls les africains peuvent redorer le blason de l’Afrique. On ne peut pas toujours attendre l’aide extérieure, l’aide des autres. Un dicton africain dit : « Arrêtez de nous donner du poisson, parce que le poisson, on le mange et demain on revient tendre la main. Apprenez nous à pêcher le poisson ». Il faut qu’on arrête de tendre la main, parce que quand tu tends la main, tu n’es plus libre. Celui qui donne te dicte comment tu dois faire les choses. Quand tu as de la matière grise dans la tête, que tu as appris, que tu sais comment faire, tu peux décider. Et quand on sait comment faire, on fait et on devient indépendant. Et ça, il faudrait que nos dirigeants africains aussi le comprennent : la richesse du monde, c’est l’Afrique, le berceau de l’humanité. Il faut cesser d’être complexé : beaucoup de Noirs sont capables d’êtres des savants, des chercheurs, des intellectuels. Cheikh Anta Diop a inventé le carbone 14, et ça, personne n’en parle, car nous sommes complexés. Mais de la même manière qu’il y a des savants blancs, il y a des savants noirs. Nous sommes tout aussi capables. C’est le but de notre projet. On essaye de mettre notre grain de sel dans l’assiette pour que ça donne beaucoup plus de goût, tout simplement. Et on veut que nos enfants puissent continuer ce qu’on a entamé, car la terre appartient à tout le monde. C’est pour cela que nous lançons un appel à toute personne qui veut nous aider et soutenir ce projet : qu’elle soit bienvenue !

Miren Funke

Photos : Carolyn C (4,8,9,11), Océane Agoutborde (1,2,3,5,6,10), Miren Funke (7,12)

https://www.facebook.com/Amitié-Barsac-Sénégal-979936812067187/

http://www.barsac.fr/amitie-barsac-senegal/

Tiken Jah Fakoly :
http://tikenjah.net/
https://www.facebook.com/tikenjahfakolyofficiel

Musicalarue : http://www.musicalarue.com/fr/accueil/bienvenue.html

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