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Festival Musicalarue 2019 : entretien avec The Hyènes qui participeront au concert de soutien aux salariés de l’usine Ford de Blanquefort le 21 septembre prochain au Krakatoa de Mérignac (33)

13 Sep

Le 15 aout dernier s’ouvrait la nouvelle édition du festival Musicalarue à Luxey, avec comme d’habitude une riche diversité d’artistes, des spectacles de rues, des gros concerts d’artistes confirmés à large public, des scènes plus modestes proposées aux artistes émergents, à découvrir ou à redécouvrir. Luxey ouvrait encore les portes du village à la polymorphie artistique, et trouvait ses organisateurs heureux d’accueillir au sein de l’évènement des artistes pour tous les gouts et de toutes les dimensions, dont la légende Patti Smith, qui de leur propre aveu fut parmi les artistes à avoir éveillé cinquante ans auparavant leur passion pour la musique. Joli pied de nez aux lois de l’économie pour un évènement qui depuis sa création et malgré une fréquentation et une popularité expansives qui l’ont amené à être de taille à concurrencer les gros festivals industriels -au risque d’en devenir un- n’a cessé de cultiver et de conserver intact l’esprit alternatif, artisanal et convivial dans lequel il émergea. Musicalarue garde le cap, ancré dans des valeurs de partage, de proximité, de défense de l’éclectisme culturel et de soutien aux artistes, les bénéfices amenés par les concerts de célébrités étant réinvestis dans la promotion d’artistes en quête d’un public attentif et curieux. Le festival persiste dans la volonté d’offrir de beaux moments à tous les publics et toutes les générations, preuve en est la présence cette année de Marcel Amont venu assurer une représentation pour le plaisir de tous et faire naitre beaucoup de sourires et quelques larmes sur les visages des anciens, heureux de partager un spectacle en famille. 

 

Résolument devenu inévitable sur les lieux, Denis Barthe, que nous retrouvons avec plaisir chaque année -et pas toujours avec la même formation- était aussi de la fête avec The Hyènes, dont le nouvel album produit via un financement participatif sortira en avril 2020, pour un concert mémorable, où le groupe s’amplifie de la participation des chanteurs Cali et Olivier Daguerre, ainsi que de l’harmoniciste Kiki Graciet (The Very Big Small Orchestra) et du violoniste Rivaldo Becarre (idem). Ce fut un moment chaleureux et complice avec des artistes présents avant tout pour partager et communiquer du plaisir, en interprétant ensemble des chansons du groupe, mais aussi des titres de Cali (notamment un « Mille cœurs debout » vibrant avec Philippe Poutou), de Daguerre (« De l’ivresse »), et des reprises de standards du Rock (« I wanna be your dog » des Stooges, « L’opportuniste » de Jacques Dutronc ou encore « Heroes » de David Bowie) :  musicalement énergique, humainement émouvant et politiquement militant, le concert accueilli donc sur scène Philippe Poutou, invité à parler de la cause des salariés de l’usine Ford de Blanquefort et annoncer le concert de soutien qui aura lieu du 21 septembre au Krakatoa ( Voir ICI.) avant de finir le spectacle par un hommage à Nathalie Bidou, personnalité des nuits rock bordelaises, appréciée de tous et décédée récemment, et pour qui nombreux dans le public aussi eurent une pensée émue. Les indications de Cali promettant quelques heures auparavant qu’il « se passerait quelque chose » ne furent pas démenties durant ce temps fort de Musicalarue qui au gré des chansons s’abandonnait « de surprise en surprise », pour reprendre les mots de la chanson d’Olivier Daguerre « A notre guise ».
Le groupe, ayant intégré récemment Luc Robène (Strychnine, Noir Désir) -qui nous avait parlé de son projet de recherche sur l’Histoire du Punk en France PIND ( Lire ICI )– en remplacement de Jean-Paul Roy à la guitare, nous accordait un entretien qui fut l’occasion de parler de l’album à venir, mais aussi de l’engagement des Hyènes auprès de la cause des salariés en cours de licenciement de l’usine Ford de Blanquefort, pour lesquels un concert de soutien aura donc lieu le 21 septembre prochain au Krakatoa de Mérignac (33) avec entre autres The Hyènes et Cali, Radio Elvis et Bertrand Belin.

L’entretien fut réalisé en deux séquences, lors d’une conférence de presse précédant le concert avec les membres de la formation Denis Barthe (batterie), Vincent Bosler (chant, guitare), Olivier Mathios (basse), Luc Robène (guitare), et Cali, suivie d’un entretien privé après le concert avec Denis Barthe et Vincent Bosler.

– Bonjour The Hyènes, et merci de nous accorder cet entretien. Le 21 septembre prochain, vous occuperez la scène du Krakatoa de Mérignac avec d’autres artistes pour un concert de soutien aux salariés de l’usine Ford de Blanquefort, condamnée à la fermeture au terme d’une lutte de plus de dix ans pour sauver ces emplois. Pouvez-vous tout d’abord nous parler de votre engagement auprès d’eux ?

– Denis : Le 21 septembre, on refait un concert de soutien aux ouvriers de Ford Blanquefort qui se font salement éjecter par cette belle marque de voiture prestigieuse. Ce sont des gens qu’on laisse sur le carreau. Les ouvriers de Ford, nous les imaginons toujours comme des gens super costauds ; or nous les avons vu pleurer, parce qu’ils perdent leur boulot, parce qu’on les écarte comme ça. On a vu la ministre qui s’est battue, mais qui nous dit qu’on doit comprendre qu’on ne peut pas non plus y aller trop fort contre les entreprises, car ça envoie un mauvais signal et qu’après celles-ci n’investiront plus en France. On comprend bien. Mais si elles investissent en France pour prendre des aides et des subventions et après larguer les gens comme ça et rentrer aux États Unis ou ailleurs en disant que c’est comme ça que ça se passe… Il parait que ça va nécessiter vingt million d’euros pour décontaminer le site et le remettre en état pour une autre activité. Je peux vous annoncer que ces vingt millions d’euros ne seront pas payés par Ford, mais par toi, moi, nous.

– Vincent : Je ne paye pas, moi.

– Denis : Toi, tu vas payer comme nous, et tu vas même payer plus!  Alors on a changé le line-up du concert, parce qu’il y a des gens qui se sont proposés. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues. On habite un pays où est marqué « liberté, égalité, fraternité » sur le fronton des mairies. D’abord ça commence par « liberté », et ça, on l’oublie toujours : tous les jours on nous en éteint une petite. Cette liberté, cette égalité, cette fraternité, il faut les défendre. Aujourd’hui c’est l’individualisme à temps plein qui prédomine. C’est chacun pour sa gueule, jusqu’au moment où ça tombe sur ta gueule. Et la précarité peut arriver très vite : il suffit de perdre son travail. Alors on fait des concerts, on continue d’avoir la patate, et on ne laisse pas les choses se faire. Lorsque Philippe Poutou est venu nous demander un soutien, on a répondu, même si bien sûr on ne va pas changer le monde ni le pouvoir. Mais on aurait pu répondre par la négative, que ce n’était pas bon pour notre carrière, qu’on allait se compromettre. On n’a aucune carte de parti, tous autant que nous sommes. Mais quand quelqu’un vient te demander de l’aide parce qu’il est aux abois, tu y vas.

– Vincent : Que ce soit sur les sujets sociaux ou climatologiques, puisque le G7 va se tenir à Biarritz, le seul ressort qu’il nous reste est la désobéissance. Quand on voit les centaines de millions d’euros que va coûter de sécuriser la zone pour le G7 au mépris de la population qui se retrouve bloquée pour que les mecs puissent faire un sommet devant un cadre balnéaire, on comprend bien que leur préoccupation n’est pas de faire le bonheur des gens. Sinon ils auraient pu se réunir à l’Elysée par exemple, où en plus la vaisselle est neuve, ou faire un skype. La seule façon qu’on a de mettre les dirigeants en difficulté, c’est de leur désobéir. Ils ont besoin de nous pour s’enrichir, mais nous n’avons pas besoin d’eux ; et ça, il faut que tout le monde en prenne bien conscience. Les élections ne servent à rien. Il n’y a jamais eu de changement ; la politique est un fond de commerce.

 

– Vous revenez ici chaque année, pas forcément avec la même formation, mais toujours pour témoigner votre soutien à Musicalarue. Qu’y a-t-il de si particulier pour vous ici ?

– Cali : La première fois que je suis venu ici, je me suis « whaw ! C’est un vrai bordel ici ! ». Le village est impliqué, on dort chez l’habitant, on croise des gens, il y a des spectacles de rue. Pour venir de la loge jusqu’ici, on traverse parmi les gens, on se parle, on s’embrasse. Il y a aussi ce festival Pause Guitare [http://www.pauseguitare.net/]d’Albi avec Alain Navarro qui résiste de la même façon et arrive à être complet aussi. C’est beau ; ça me touche de voir tous ces bénévoles heureux. Et je suis heureux d’être ici avec mes potes, parce qu’ils défendent des valeurs. C’est bien, parce qu’on n’est pas d’accord sur tout, mais on est d’accord surtout! On est heureux de se retrouver, tous réunis. Olivier Daguerre est là aussi et chantera avec nous. Pour moi, c’est le poète. Ça me touche parce que je les aime tous profondément. Les gens m’ont dit que c’était super que les Hyènes jouent avec Cali et Daguerre, et il va se passer quelque chose à ce concert ; c’est sûr! Je ne peux pas vous dire quoi, mais il va se passer quelque chose.

 

– Pour revenir à la musique et au groupe, qu’en est-il de l’album en création pour lequel vous avez lancé un financement participatif via ulule ?

– Vincent : L’album va sortir en deux fois, avec un premier Ep cinq titres en octobre, qu’on a fini d’enregistrer et mixer, et après l’album qui sortira en avril 2020. On a commencé à enregistrer des choses, mais tout n’est pas traité. C’est en cours.

– Denis : Entre temps on va commencer une petite tournée qui va s’appeler « tour de chauffe » pour roder ces nouveaux morceaux dans de petits clubs. Le but est d’être au plus près possible des gens. Ça nous permet de tester ces morceaux sans dire qu’on est déjà sur la tournée ; c’est un peu un round d’approche.

– Vincent : On ne s’interdit pas d’essayer des versions différentes. On a parlé aussi de faire des sessions acoustiques, pour revisiter nos propres morceaux et jouer un peu avec.

 

– De quoi cet album va-t-il donc parler ?

– Vincent : Question paroles, je dirais que ce sera un peu moins brulot politique que le précédent album qui était ultra engagé. Notre aventure du BD Concert nous a ouvert pas mal de pistes, tout comme le fait de faire partie tous les deux du Very Big Small Orchestra ouvre d’autres horizons, un peu plus cinématographiques dans la façon d’aborder la musique. On est toujours un peu punkisants, forcément ; on vient tous de là. Mais on n’a pas nécessairement besoin d’être bourrins ; on ne s’interdit pas des arrangements. C’est marrant parce qu’en même temps on a enregistré tout en live et rajouté des arrangements après, ce qui va un peu à l’encontre de ce que je dis. Mais c’est dans la façon de concevoir les arrangements et les thèmes musicaux qu’on a quand même abordé pas mal de pistes.

– Denis : Ce qu’on retient du punkoïde dans le sens large du terme, c’est le côté faisabilité : on va le faire, même si on ne sait pas, on va y aller. A l’époque ce qui était intéressant avec le mouvement punk, c’est que les gars montaient sur scène en sachant tout juste plaquer trois accords. Et le jour où ils en faisaient un quatrième, c’était un évènement, et ils étaient chassés du groupe parce qu’ils avaient fait un accord de trop.

 

– Vous jouez ici avec Cali et Daguerre. Y aura-t-il des invités également sur le disque et la tournée ?

– Olivier : Olivier Daguerre, il vient foutre la merde, mais on en est très heureux! On se connait bien, on ne fait pas la même musique, mais on a la même manière de la pratiquer. Chaque fois qu’on fait des choses ensemble, c’est évident. Et puis c’est un plaisir, car on dit un milliard de conneries à la seconde, et ça fonctionne quand on joue ensemble. On se fait confiance ; c’est simple et sans calcul. Ça rejoint notre recherche permanente, parce que parfois par le passé on a pu se mettre des soucis, comme tout groupe soumis à des problématiques, des stratégies, des projets qui n’aboutissent pas toujours. Mais désormais on a décidé de faire les choses comme elles arrivent et comme on le sent. C’est comme ce qui s’est passé lors du projet qu’on avait monté à Dax, avec Olivier aussi, et qui a donné une chose monstrueuse, cohérente, car elle est tombée sur des gens qui ne sortent jamais leur guitare et ont vécu le concert de leur vie. Ça a engendré une espèce de fédération avec des groupes qui se montent, des collectifs où tout le monde se connait et joue ensemble, et qui se finissent souvent en apéro. J’avais travaillé dans une association dont le leitmotiv était de fédérer les publics des musiques actuelles. Et bien là, c’est fait! Et ça s’est fait au-delà de tout, des codes, des cases, des étiquettes, et on était six cent, et de tous âges. On appelle ça le partage.

– Denis : Il y a déjà eu Guillaume Schmidt au saxophone qui nous a rejoints. Pour le moment il n’y a pas d’autres invités, mais tout est ouvert.

– Vincent : On fait le truc en plusieurs fois, c’est-à-dire que là par exemple on a une version radio avec le saxophone de trois minutes et quelques, une version longue avec un solo, et pourquoi pas encore d’autres versions. Cela fera peut-être partie de cadeaux à offrir aux gens qui ont participé au financement, leur offrir quelques versions en bonus.

 

– Sur le site du financement vous mentionnez la création de votre propre structure de production. Lorsqu’on a un passé artistique comme le votre avec des habitudes liés au mode de production classique se faisant par le biais de labels et maisons de disque, comment prend-t-on la décision d’y renoncer pour privilégier l’autoproduction ?

– Denis : Ce n’était quand même pas évident ; on a longuement réfléchi avant de se dire qu’on y allait seuls. On a revu les propositions des maisons de disque qu’on avait, qui n’étaient ni pires ni meilleures que la dernière fois. Mais justement! Et puis on est toujours animés de cette obsession de conserver une autonomie. Peut-être même est-ce maladif. Lorsqu’on discute avec quelqu’un d’une maison de disque, très souvent on s’aperçoit que les moyens qui nous sont proposés ne sont pas exactement ce qu’on aimerait, ce qui ne veut pas dire que c’est malvenu, mais simplement qu’ils n’ont que ces moyens là. On ne peut pas rentrer dans ces cases : il y a des gens qu’on ne touchera pas, des gens qu’on ne peut pas intéresser. En revanche il y a toute une partie du public et des médias qu’on peut toucher, si on les touche en direct. Il existe aujourd’hui tout un circuit qui privilégie les contacts directs. Il y a des artistes à qui contacter un tourneur ou une boite de disque fait peur, car ils savent que les prix vont être prohibitifs, ou que la demande ne va pas aboutir.

– Vincent : Ceci dit, la structure est déjà montée.

– Denis : Mais après il faut la faire vivre. Et ce qu’on a demandé via ulule n’est pas la totalité. On avait déjà cinq mille euros, alors qu’il nous en aurait fallu vingt cinq mille. Mais on avait aussi une gêne à demander aux gens de nous faire confiance, en leur promettant ce que ça allait devenir alors que pour le moment ce n’était rien. On va essayer de ne pas décevoir, de faire les choses bien, de rester, je l’espère, inventifs et un petit peu bordéliques.

– Vincent : Ça, on ne pourra pas s’en empêcher!

– Denis : On continuera de jouer avec les gens et d’ouvrir notre gueule ; ça, ça ne s’arrêtera jamais. Si un jour ça s’arrête, ce qui serait bon signe, c’est que ce soit parce qu’il n’y en a plus besoin et que tout va mieux. Moi, j’aimerais qu’il n’y ait plus de Restos du Cœur, parce que ça voudrait dire qu’il n’y a plus de problème. Donc on ouvre notre gueule, mais notre propos principal est quand même la musique.

– Olivier : L’album est notre nouvelle aventure. Nous sommes partis pour écrire la suite des Hyènes, avec un souci d’indépendance. Avec les labels ou dans tous les rouages de la musique, on n’est jamais contents. Alors on s’est dit, quitte à travailler avec des gens qui vont moins nous rémunérer ou qui gagnent moins que nous, autant y aller tout seul. Et puis le fait de ne rendre de compte à personne est appréciable. Donc nous sommes partis sur cette histoire de financement participatif. Ça nous a donné un rapport différent, car nous sommes d’une génération où on fonctionnait effectivement avec un label, avec un tourneur, et on attendait que ça tombe. Et là on est repartis au mastic comme quand on avait quinze ans, ce qui fait qu’on se retrouve dans un rapport avec plein de gens qui s’investissent dans notre histoire. Donc le financement est bouclé ; on n’a plus qu’à se mettre au travail et accoucher. On pousse, on pousse, on pousse! La pression, on l’a quand même, parce qu’il y a des personnes qui attendent, donc on va se battre, et d’autant plus pour ceux qui nous ont fait confiance. On se met une pression différente, mais pas seuls, avec des gens.   

 

– Denis, tu évoques une gêne à demander aux gens de faire confiance au groupe. Mais si autant de gens participent au financement, n’est-ce pas avant tout parce que ça fait plaisir, lorsqu’on est musicophile ou admirateur d’artistes, et aussi sans doute contestataire de la manière dont l’industrie du disque impose les choix musicaux selon des critères commerciaux, de reprendre la main en quelque sorte et avoir son mot à dire au sujet de ce qu’on a envie de voir produit et d’entendre? Et n’est-ce pas un plaisir lorsqu’on est artistes de constater combien de gens ont à cœur de vous soutenir et vous permettre de continuer?

– Denis : Tu verrais les messages qu’on a reçus!

– Vincent : Les messages de soutien sont hallucinants ; ça fait vraiment chaud au cœur.

– Denis : Et je peux te dire qu’on a flippé à cinq jours de la clôture de la souscription, quand il manquait cinq mille euros, parce qu’on avait décidé de ne pas mettre d’argent au bout s’il en manquait. Et les dons ont dépassé le seuil des 104%. Donc on voit que les gens ont vraiment envie que ça se fasse : s’ils ont autant contribué dans les derniers jours pour que le financement se fasse, c’est parce qu’ils voulaient voir ce projet exister. Moi-même je participe souvent à des souscriptions. Et ce rapport direct qu’on peut chercher à avoir avec des organisateurs ou des producteurs, on l’a avec le public. Et c’est ce qui fait que depuis des années, dès qu’on a terminé un concert, on vient voir les gens et discuter. Je me verrais mal sortir de scène, monter dans un bus et rentrer à l’hôtel. Ce n’est pas facile de toucher des médias et naturellement, rien que par ta musique. On regarde combien tu as de « like » sur facebook, combien tu pèses… Nous, on s’en fout de tout ça. On a quelques interlocuteurs avec lesquels on va bosser ; on a reçu plein de messages via facebook et ulule, et les gens nous parlent de musique. Ils ne nous parlent pas d’autre chose, de retro-planning, de plans de promotion ou autre.

 

– Vincent, tu expliquais un jour à propos de l’utilisation de pédales d’effet sonore pour guitares, que la dimension de l’effet ne devait pas entrer en compte pour la composition, avec cet argument qu’une composition musicale doit pouvoir exister et tenir la route à nu, sans effet. Au sein des différentes formations musicales qui sont les vôtres, la multiplicité instrumentale est variable. Compose-t-on différemment et en prenant d’autres paramètres en compte, selon qu’on envisage de jouer le morceau avec une formation réduite ou plus ample, acoustique ou rock ?

– Vincent : C’est une angoisse personnelle. Prends des morceaux de U2 : si la pédale de delay ne marche pas, le morceau ne peut pas exister. J’ai cette angoisse de ne pas composer un morceau que, si mon matériel d’effet tombe en panne, je ne pourrais pas jouer avec autre chose. Mais je ne suis pas le seul à le dire : une bonne composition, quand tu la reprends à la guitare sèche ou au piano-voix,  tient la route. C’est la force de la composition. Et scéniquement, c’est la même chose : on ne peut pas faire des shows en pensant que s’il n’y a pas quarante cracheurs de feu et des artifices, ça va être chiant. Il faut que le show soit ce qu’on apporte, nous, et que notre patte soit déterminante.

 

– L’an dernier, lors de l’entretien que votre autre formation, The Very Big Small Orchestra nous accordait, nous avions évoqué la participation de certains d’entre vous  au projet de Luc Robène et Solveig Serre sur l’Histoire du Punk en France, PIND.  Aujourd’hui nous retrouvons Luc à vos côtés, récemment intégré aux Hyènes, en remplacement de Jean-Paul Roy à la guitare. Saviez-vous alors qu’il vous rejoindrait l’année suivante?

– Denis : Non. Lui ne le savait pas non plus à ce moment là!

– Luc : Ça fait très longtemps que je connais Denis, puisqu’on a joué il y a longtemps ensemble dans un petit groupe qui s’appelait Noir Désir. Et puis ça fait un petit moment que par ailleurs avec Denis et Vivi, nous faisons des choses ensemble, pour ce projet sur l’histoire de la scène punk en France, et qu’on réalise des concerts, des bœufs, enfin on essaye de donner du sens à tout ça. Donc très simplement quand Jean-Paul a exprimé le désir de quitter les Hyènes, Denis m’a demandé si ça me branchait de venir prendre la guitare. Le sentiment que j’ai pour l’instant, et j’espère que ça va durer, mais je n’en doute pas, est que c’est une superbe aventure. On peut voir les choses sous l’angle musical qui est décisif, mais ce serait réducteur, car de mon point de vue, c’est une histoire qui renvoie à la manière dont notre bande a toujours géré la musique et la manière d’en faire, depuis notre adolescence. J’ai rencontré Nini en 1981, avant d’intégrer Noir(s) Désir(s) l’année suivante (été 1982), puis de repartir pour jouer avec Kick en 1985 (Kick, Kick and the Six, puis Strychnine). Autant que je puisse l’analyser Noirdez a toujours fonctionné sur la base du collectif, et les uns sont partis, jamais très loin, et d’autres sont revenus : Serge est revenu dans Noirdez quand j’en suis sorti, Bertrand était parti en 1983, remplacé par Emmanuel, puis il est revenu, avec sa compagne Ninou, Fred est parti, Jean-Paul est passé du statut de road à celui de bassiste, puis de guitariste au sein de the Hyènes. Aujourd’hui je rentre dans the Hyènes, quand Jean-Paul en sort. Et pour moi, c’est à la fois une marque de confiance et aussi le signe que les groupes ont une véritable histoire, ancrée dans l’hu­­main. C’est une manière de dire que l’aventure Noir Désir-the Hyènes, pour moi, est une aventure qui renvoie à des sillons que nous avons tous tracés durablement, jamais très loin les uns des autres. Lorsque je monte avec Solveig le projet PIND / Punk is not Dead, Une histoire de la scène punk en France (1976-2016), le premier à répondre à l’appel pour venir témoigner sur les tables rondes du colloque d’ouverture à la Philharmonie (novembre 2016), c’est Denis (Nini). L’année suivante il revient avec Vivi (Olivier Mathios) et on répète au studio à Sore, tous les trois (c’est presque the Hyènes actuelles), et on monte des morceaux d’anthologie pour taper le boeuf punk avec tous les acteurs de la scène punk présents, dont Tai-Luc (La Souris Déglinguée), Lucas Fox (Motorhead), Arno Futur (Les Sales Majestés) , Lionel, un super sax de Lyon, Solveig, et tous les membres de l’équipe. Le Punk nous a permis de renforcer tous ces liens et cette fraternité. PIND, the Hyènes, même combat!!!  Ce sont des retrouvailles sans fin, et c’est très bien comme ça !!! Le punk est une histoire qui n’a pas de fin et se réinvente en permanence. Et pour le dire très simplement, la musique est au coeur de cette histoire. Je suis vraiment content de retrouver les potes. Cali en a parlé, mais il y a ce côté chaleureux très important que je ressens aussi.

– Olivier : Et puis il y a une cohérence quand on joue ensemble ; ça ne se discute pas : c’est évident. C’est Denis qui a exprimé le désir de jouer avec Luc, mais ça s’est fait naturellement.

– Luc : Entre nous, il y a une partie histoire, une partie vécue, et une partie à vivre.

 

– Vincent tu as soutenu l’existence du festival basque Euskal Herria Zuzenean [https://www.ehz.eus/fr/]. Luc nous parlait lors de l’entretien au sujet de PIND de l’appropriation de l’idéal et de la pratique punk du « do it youself » dans la ruralité, les luttes agricoles, les ZAD. Voyez-vous dans l’engagement local, notamment auprès de festival artisanaux comme celui là, une manière de donner une pratique concrète à un idéal philosophico-politique universaliste ?

– Vincent : Oui. Sans repartir sur le terrain politique, ce festival est un peu similaire à Luxey au sens où il a connu des très hauts et des très bas, et il a failli disparaitre. Une nouvelle équipe de jeunes s’est investie dedans et ça fait plaisir de voir ça. Le nom du festival parle de lui-même : Euskal Herria Zuzenean signifie « le concert du Pays Basque ». Ce n’est pas Live Nation ou une boite de production qui vient faire un festival ; c’est nous, habitants du Pays Basque qui réalisons notre propre festival avec notre propre programmation. Bien sûr il y a des choses culturelles basques, mais aussi de tous bords. Nous étions très fiers avec The Very Big Small Orchestra d’y être programmés, car nous ne sommes pas un groupe bascophone. Euskal Herria Zuzenean est fait à la main par des gens normaux. Donc ça fait plaisir de voir se maintenir des festivals comme celui-là, comme Luxey, comme Les Vieilles Charrues, qui reste le plus gros festival de France, mais étant au départ une initiative associative.

– Denis : On en revient à des choses concrètes. Je me rappelle quand j’étais petit : la production locale existait pour la denrée alimentaire et autre, puis a disparu petit à petit pour être remplacée par des choses qui venaient de bien plus loin, qui font des kilomètres et des kilomètres. Je ne crois absolument pas à la centralisation et au regroupement des choses : un jour ou l’autre à force de faire de l’intercommunalité, on sera voisins avec Paris, Nice, Grenoble ou Roubaix. Sans être chauvin ou territorialiste, il y a un moment où je pense que tu ne peux faire le bonheur des gens que dans un cercle proche. Ici il y a des gens à cinquante kilomètres qui ne savent pas ce qu’il se passe à Luxey et qui vivent très bien. Et si un jour on leur dit que désormais tout va se décider à Luxey, Sore ou Bordeaux et qu’ils vont dépendre de gens qui ne les connaissent pas, ce sera une sombre erreur. Que ce soit pour la production musicale, alimentaire ou culturelle, il faut que ça reste à taille humaine. A la base personne n’est là pour faire des bénéfices ; ce dont on a tous besoin est de vivre bien. Je dis souvent qu’on a juste besoin de ce dont on a besoin pour vivre plus un euro. Alors bien sûr tout le monde peut rêver d’une Porsche Cayenne ou d’une Rolex ; c’est naze. J’ai toujours pensé que le bonheur n’était pas le luxe. Ça me fait toujours bizarre de penser que les œuvres d’art sont aux mains de quelques gens qui ont un pognon énorme, alors que les gens qui les ont crées sont morts dans la misère pour la plupart. Et ils créaient leurs œuvres pour que le plus grand nombre possible puisse les voir, mais seuls quelques élus sont admis à venir admirer le tableau que tu as acheté quarante briques. Si on peut éviter d’appliquer ça à tout, ce serait bien. Je ne pense pas qu’il y ait des gens fermés à l’art ; simplement il faut leur donner accès à l’art au lieu de décider à leur place que ça ne va pas les intéresser. L’art peut intéresser tout le monde.

 

– Le dernier mot sera pour Nathalie Bidou qui est décédée le mois dernier et à qui vous avez rendu hommage en fin de concert. Elle était proche de vous. Voulez-vous en parler ?

– Denis : Ce sera bref, mais Nathalie était une copine d’adolescence. Nous avons traversé un peu toutes les périodes ensemble, parce que comme j’ai dit et disait son compagnon, bien qu’elle n’ait jamais joué une note de musique, c’était une rockstar. C’était une femme de la nuit ; elle a tenu des bars et des restaurants, et on l’a croisée régulièrement tout au long de notre parcours. Je ne me rappelle pas qu’il y ait eu une personne qui m’ait dit un mauvais mot sur elle. Elle faisait l’unanimité. Tu vois, encore quelques semaines avant sa mort, c’est elle qui me rassurait et me disait que ça allait aller. Son décès m’a scié les pattes, et pour être honnête, je ne pensais pas que ça me les scierait aussi profondément. J’ai du mal à aller aux enterrements, car ça me touche trop. Mais là c’est comme si j’avais perdu un membre de ma famille.

– Vincent : Un jour j’avais lu une critique d’un album de Noir Désir qui disait qu’un autre album du groupe était sorti et que c’était encore la bande originale de nos vies. Les chansons qui t’accompagnent te donnent l’impression d’être la musique du film de ta vie. Nathalie, c’est pareil, mais en humain : elle fait partie de gens qui t’accompagnent et font partie du film de ta vie. A toutes les étapes, tu finis toujours par les recroiser.

– Denis : On pouvait rester six mois sans se voir et se retrouver comme si on s’était quittés la veille. Et maintenant je vais faire hyper attention, parce que je sais que chaque fois que je vais faire un pot-au-feu, elle va être au dessus de moi.

 

 

Liens : site : https://www.label-athome.com/thehyenes.html

Facebook : https://www.facebook.com/The-Hy%C3%A8nes-130117367042219/

Miren Funke

Photos : Carolyn C, sauf Miren (1) , sauf Pierre Wetzel pour photo de Nathalie Bidou

Musicalarue : rencontre avec le groupe Deluxe

20 Août

 

Le groupe Deluxe revenait cette année à Musicalarue, festival qui fut parmi les premiers à leur avoir confié une scène pour exprimer leur Electro-pop mâtinée de Funk et de Soul, à l’époque où la formation quittait les rues d’Aix avec une renommée encore modeste, quoi que légitime. Leurs costumes excentriques inspirés du monde circassien endossés, la chanteuse Liliboy et les cinq musiciens survoltés embrasaient la grande scène des Sarmouneys, imprimant au concert un rythme frénétiquement joyeux d’un bout à l’autre. Explosion de bonne humeur, de folie douce et de loufoquerie facétieuse qui ferait presque oublier que ces comiques là sont aussi et surtout des musiciens de talent au jeu imparablement dynamique. Devant un large public conquis par l’esprit festif et déjanté, Deluxe enchainait les chansons de son dernier album « Stachelight », tout en laissant respirer le concert un peu, pas trop, juste ce qu’il faut, pour garder le cœur accroché dans une cadence soutenue. Quelques heures auparavant, les six artistes nous recevaient, et ce n’est pas de nous abstenir de porter plus d’intérêt à leurs moustaches et leurs apparats qu’à leur musique qui nous a permis d’éviter que l’entretien parte en délires pour un moment savoureusement drôle.

 

– Bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Vous avez commencé à jouer dans la rue. Est-ce ce qui vous a donné le gout de capter l’attention du public ?

– Kilo : Complètement. Quand tu joues dans la rue, tu te rends comptes très vite qu’il faut sortir un peu du lot, ou capter l’attention du public pour qu’il reste. Donc on a assez rapidement compris ce qu’il fallait faire : faut qu’il y ait des interactions, qu’il n’y ait pas un moment où il y a un temps mort. C’est ce qu’on a gardé sur scène : c’est tout le temps rythmé.

– Pietre : Sauf au moment du temps mort !

 

– Lequel du désir d’exprimer quelques chose ou du plaisir d’avoir ce rapport avec le public motive le plus votre envie de faire de la musique ?

– Kilo : Les deux.

– Pépé : On adore interagir avec le public, être proche des gens.

– Pietre : On fait d’abord la musique qu’on aime pour nous, mais une fois sur scène, on la fait pour les autres.

 

– Par exemple, vous souvenez-vous de vos premières émotions musicales ?

– Kilo : Pour ma part, c’était les DVD de M. C’est la seule chose que je demandais à mes parents comme cadeau.

– Pepe : Mais toujours le même DVD… C’est ça qui est chiant.

– Kilo : Et Joe Dassin aussi. Et Paolo Conte.

– Liliboy : Lauryn Hill dans « Sister Act 2 ».

– Pietre : Ma première émotion, je pense que c’était un album de Rythm’n’Blues qu’avaient mes parents, avec Otis Redding et Ray Charles.

– Soubri : William Sheller aussi.

– Pépé : Moi, les disques de Michael Jackson qu’écoutait ma sœur.

 

– Vous aimez les collaborations musicales ; on en trouve de prestigieuses sur votre album. Pour vous, participer à un festival, est-ce aussi l’occasion de rencontrer d’autres artistes en vue de nouveaux échanges ?

– Kilo : Carrément !

– Liliboy : C’est comme ça qu’on a rencontré Matthieu Chedid, IAM, et Nneka.

– Pépé : Tous les gens avec qui ont a fait des featurings, on les a rencontrés en festival.

 

– A Luxey, vous êtes déjà venus plusieurs fois. Est-ce un plaisir de revenir ici ?

– Kilo : Trois fois. Et là on avait envie de rencontrer Véronique Sanson, et on est allés dans ses loges ; on voulait lui faire une surprise. Elle ne nous connait pas ; elle ne nous a jamais vus. Mais nous, on adore. On était dans sa loge et on s’est dit que quand elle rentrerait, on lui crierait « 1,2,3 ! ça va Véronique ? ». Et elle est rentrée et elle est tombée sur le dos, net. Lili a pris une bouteille d’eau pour la ranimer ; on a essayé de la tirer dans la loge. On était enfermés avec elle ; il ne fallait pas que son régisseur nous voit. Après on a mis le ventilateur, mais ses cheveux se sont pris dedans… Elle est revenue à elle finalement. Mais avec un œil gonflé…

– Pépé : Heureusement j’ai un  brevet de secourisme.

– Kilo : Elle est hyper cool, parce qu’elle nous a dit qu’elle ne nous en veut pas. Mais elle a un oeil gros comme ça !

– Pépé : Non, mais avec le maquillage, ça ne se verra pas.

– Kilo : Donc à mon avis, pour l’album, c’est mort ; Il n’y aura pas de featuring avec Véronique.  

 

– Donc si elle ne joue pas ce soir, on saura qui est responsable ! Après avoir été repérés et soutenus par Chinese Man via son label, vous avez fondé le votre. Que vous apporte le fait d’avoir votre propre label ? Est-ce pour vous une garantie d’indépendance ?

– Pietre : Ça nous permet de dire des conneries !

– Kilo : Oui, c’est l’indépendance. Il n’y a pas un mec qui peut venir nous dire « arrêtez de dire de la merde ! ».

– Pietre : En plus on peut se faire notre propre goûter. Tous les mois on organise un gouter. En plus c’est la boite qui paye. Faut faire des labels, comme ça on peut faire des goûters.

– Pépé : On va dans un parc à enfant ; on fait du toboggan.

– Kilo : Et le pire, c’est qu’on demande des subventions pour ça, et c’est l’état qui paye.

 

– Nous sommes contents de payer des impôts pour ça !

– Kilo : Mais il faudrait que tu viennes à un de nos goûters, mais tu viens toute seule.

– Pietre : Par contre, faut que tu nous dises ce que tu aimes comme céréales. Nous, c’est Frosties, mais si tu veux autre chose, on peut te prendre autre chose.

 

– Des Chocapics, c’est possible ?

– Pépé : Ouais. Si tu avais dit Miel Pops, ça n’aurait peut-être pas collé.

– Kilo : Si tu aimes bien les Chocapics, tu vas aimer les Coco Pops.

 

Et pour un bol de Frosties ou de Chocapics de plus, voyez Facebook : titillez la moustache et Deluxe vous ouvrira,

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Miren Funke

Photos : Carolyn C (1 ; 2 ; 6 ; 7 ; 8 ; 9 ; 10), Miren (3 ; 4 ; 5 ; 11)

 

NDLR: –  La rédaction décline toute responsabilité sur les propos publiés et refuse toute demande de réparation de la part de Véronique Sanson et ses avocats…  On ne sait jamais, elle pourrait passer par là dans un moment d’égarement. Mais comme elle a beaucoup d’humour, le risque est limité. (Nous espérons que les lecteurs ont aussi de l’humour.
Nous déclinons également toute responsabilité dans les abus de Frosties et de Chocapics qui pourraient toucher nos lecteurs, d’autant que ces pubs sont gratuites. Et nous le déplorons

Festival Musicalarue 2017 : rencontre avec La Maison Tellier

18 Août

Cette année encore le festival Musicalarue accueillait à Luxey une multitude d’artistes à plus ou moins large public, et une foule immense de festivaliers. Durant trois jours, comme de coutume depuis plus de 20 ans, alors que le petit village landais ouvrait ses rues et ses espaces publics aux gens, ses habitants leur ouvraient leur cœur et leur maison. Car, outre le fait de transformer un village entier en scène gigantesque, Musicalarue présente cette particularité d’impliquer dans la vie du festival, résidents et bénévoles venus parfois de plus de 100 kilomètres aux alentours : artistes et festivaliers se logent chez l‘habitant ou campent dans les jardins, et chacun s’investit avec une bienveillance attentionnée et un esprit d’altruisme devenus rares -« l’esprit de Luxey » dit-on-, si bien qu’on ne saurait déterminer qui de Musicalarue ou de Luxey a fait la renommée et le caractère exceptionnel de l’autre. Si l’événement fréquenté à l’origine plutôt par un public et des artistes alternatifs est devenu populaire au point d’être considéré comme une date incontournable par des célébrités qui ne laissent pourtant pas l’impression d’adhérer aux valeurs véhiculées par le festival, il continue d’attirer majoritairement des « artisans » de la chanson, des artistes de rue et des spectacles indépendants, et également des interprètes faisant partie du patrimoine de la Chanson Française, ravis de voir les auditeurs partager un moment familial et reprendre en chœurs des succès populaires connus par trois, voire quatre générations. C’est la politique de l’association, qui chaque année gère au mieux l’équilibre pour ravir tous les publics, toutes les générations, en évitant cependant à Musicalarue de devenir un événement industriel comme les autres.

 

Cette année hélas, un incident météorologique d’envergure est venu écourter et annuler la troisième soirée musicale en plein concert du groupe Matmatah qui terminait l’interprétation de sa chanson « Au Conditionnel » sous un déluge de pluie et des rafales de vent, devant un ciel déchiré d’éclairs, mais un public décidé à rester sans peur ni lassitude sous l’orage. Par chance la tempête n’a pas blessé de personne ; néanmoins Musicalarue comptabilise de nombreux dégâts matériels, dont nous espérons qu’ils ne mettront cependant pas en péril l’existence des futures éditions. Profitons ici de l’occasion pour remercier les membres de l’association organisatrice, qui, chaque année, nous accueillent  et s’occupent de nous avec professionnalisme, dévouement et gentillesse.

 

Parmi les artistes présents, quelques uns ont accepté de nous accorder un entretien, le premier d’entre eux étant le groupe La Maison Tellier, que nous avions rencontrés l’an passé à Bordeaux [https://leblogdudoigtdansloeil.wordpress.com/2016/05/23/entretien-avec-la-maison-tellier-en-tournee/]. Achevant ici la tournée nationale consécutive à la sortie de son dernier album « Avalanche », le groupe normand livrait samedi un concert généreux, vibrant et possédé, constellé de nombreux moments de transe collective partagée avec le public. Les musiciens semblaient heureux pour cette première participation du groupe à Musicalarue de jouer sur la même scène que Miossec, dont ils reprirent le titre « La Fidélité », et de profiter de cette occasion de croiser sa route. Quelques heures plutôt, des « cinq faux frères », Helmut et Raoul Tellier, respectivement chanteur et guitariste nous accordaient un peu de temps.

 

– Bonjour et merci de nous recevoir. Lors de l’entretien que vous nous aviez accordé l’an dernier, vous évoquiez le travail d’épurement du son amorcé avec l’album « Beauté Pour Tous » et qui devient très flagrant avec « Avalanche ». Votre volonté va-t-elle dans le sens de poursuivre ce travail ?

– Raoul : On parlait tout à l’heure des nouvelles chansons qu’on écrit ; on essaye de pousser la chose encore plus loin, car on voudrait faire un enregistrement le plus live possible, juste à nous 5, avec éventuellement un ou deux musicien. Du coup, ça conditionne un cadre supplémentaire dans l’écriture des chansons et des arrangements. Par exemple je vais essayer de faire des parties de guitare qui se tiennent toutes seules, à une seule guitare. C’est une contrainte supplémentaire. Une fois qu’on aura fait ça, je pense qu’on ne pourra pas faire tellement plus épuré. A moins de chanter sans chanter…

– Helmut : Ou de virer un  musicien par disque.    

– Raoul : A la mode Koh-Lanta !

 

– Du coup, 5 ne sera plus le numéro parfait…

– Raoul : Non. Mais du coup, ça permettra d’écrire « A 4, c’est mieux »

– Helmut : Ou « On est bien tout seul ».

 

– Yann Arnaud est intervenu pour réaliser « Avalanche », alors que vous aviez réalisé les albums précédents seuls. Que tirez-vous de cette expérience, du fait de bénéficier d’un regard extérieur ? Quels en sont les inconvénients et les avantages ?

– Helmut : Le regard extérieur nous permet de trancher quand nous arrivons dans une impasse en termes de composition. On lui remet ce rôle là, qui est chiant. Du coup on a juste à se concentrer sur notre rôle de musicien. On a toujours été dans des réseaux, mais on n’a jamais eu un succès tel que tout un tas de parasite viennent nous expliquer quoi faire, comme des directeurs artistiques ou je ne sais quoi. Nous, on est plutôt demandeurs de ça, sans en être obsédés. De mon point de vue, l’album de Noir Désir qui est le moins intéressant en termes de son est celui qu’ils ont réalisé eux-mêmes, parce qu’il n’y avait pas de personne extérieure. Dans ces cas là, tout le monde veut faire plaisir à tout le monde. On passe nos vies ensemble, donc on ne veut pas se fâcher. Du coup on est 5 à donner notre avis. Un intervenant extérieur, quand il est légitime et que ce qu’il dit est intelligent et bien amené polarise la chose et nous permet d’être bien. Il y a une chanson sur le dernier album qui cristallise ça, c’est « Garçon Manqué », que je trouve peut-être la meilleure chanson de l’album : on est arrivé chacun avec des bribes d’idées, Yann a mis tout ensemble et désigné une direction.

 

– Est-ce pour vous une expérience à réitérer ?

– Raoul : Ça me parait nécessaire. Mais on est en perpétuelle réflexion là-dessus, parce que certains d’entre nous préfèrent avoir l’opportunité de faire notre tambouille entre nous, sans forcément que quelqu’un vienne arbitrer ; ça peut prendre du temps.

– Helmut : Et puis on a aussi le fantasme de travailler avec des réalisateurs anglo-saxons parce que c’est la musique qu’on écoute le plus en ce moment. On se rend compte qu’en France, ça tourne sur un  certain nombre de réalisateurs, mais qu’on compte sur les doigts d’une main ; donc tous les disques ont des sons relativement homogènes et c’est pas facile de se démarquer. Et nous, on est obligés de se démarquer, parce qu’on sait qu’il n’y aura pas la grosse cavalerie derrière qui va balancer notre morceaux sur la pub après le journal. Donc faut essayer d’être originaux. Et puis il y a le fantasme de travailler avec quelqu’un dont on admire le boulot ; ça pourrait être John Parrish ou un autre. Mais ça pourrait aussi être naze. Faut essayer. Le problème, c’est que nous, on a une économie limité. On ne peut pas se dire qu’on va mettre 20 000 euros pour se payer un réalisateur particulier et s’apercevoir que finalement ça ne va pas.   

 

– N’est-ce pas aussi une motivation d’avoir l’oreille d’une personne non francophone pour votre chanson qui pose des textes français sur des musiques inspirées largement du monde américain?

– Helmut : C’est déjà le cas. Quand Seb (Raoul) écoute les chansons en maquettes, ce n’est pas forcément sur les paroles qu’il va se retourner. Moi, c’est ce que j’écoute en premier : des paroles nases peuvent me gâcher une chanson, même si j’écoute ce qui se passe dans la musique. Mais on pense peut-être à l’inverse.

– Raoul : Non, pas forcément. En Français, si les paroles sont nases, j’ai du mal. C’est plutôt que souvent, si les paroles ne le sont pas, je ne fais pas forcément de différence entre un très bon texte et un texte moyennement bien. Du moment que rien ne me perturbe l’écoute, comme quand j’écoute des chansons en anglais, je fais attention au texte après. C’est d’abord une mélodie, une ambiance, des arrangements qui me plaisent.

– Helmut : Mais il y a des mots qui accrochent l’oreille et des mots interdits dans les chansons. Et il y a des mecs qui les mettent quand même !

 

– Quels sont les mots interdits ?

– Helmut : Mitochondrie, tête de gondole. Tu vois le syndrome poussé à l’extrême : pour déconner, nous, on inventait des chansons de Thiéfaine. Mais Thiéfaine le fait très bien ; c’est juste qu’il emploie des mots, qui font que tu reconnais directement son écriture. Et c’est cool. Mais tout le monde ne peut pas le faire.

– Raoul : C’est un talent de pouvoir mettre n’importe quel mot dans une chanson.

 

– Parlons de votre écriture : elle prend souvent une forme narrative, comme des petits scenarii, des histoires racontées, même lorsqu’elle aborde des sujets polémiques ou un engagement comme la chanson « Un Bon Français ». Est-ce la qualité littéraire que vous voulez défendre ?

– Helmut : Ce n’est pas pour la qualité. C’est pour avoir une distance. J’aime bien faire des portraits ; c’est plus facile. La chanson vieillit mieux. Les chansons engagées, c’est compliqué. Pour le coup, je ne la verrais pas comme une chanson engagée, mais comme une chanson politique.  Mendelson, qui vient de sortir un album que je recommande chaudement d’ailleurs, parle de ça : il dit qu’il fait de la chanson politique et non de la chanson engagée. La chanson engagée, en caricaturant, tu mets ton petit bonnet en pilou pour aller gueuler à la télé, et après tu vas sur ton i-phone en disant que t’es anar. « Un bon Français » est un portrait de salaud ordinaire. C’est comme ça que je la vois, même si la narration est un peu ambigüe et qu’après coup je me suis rendu compte qu’elle pouvait prêter à confusion. Mais si t’as deux sous de jugeote, tu ne te dis pas que c’est une chanson pro-front national. J’aimais bien l’idée de faire un portrait avec des trucs que tu entends au bistro parfois et qui piquent vraiment quand même.

– Raoul : Et je pense que tous dans le groupe, en tous cas moi je le suis, nous sommes sensibles à la petite histoire dans la grande Histoire. Les œuvres qui me touchent le plus, que ce soient des livres, des films ou des chansons, c’est quand au travers d’un portrait ou d’un événement, on est plongé au cœur d’une chose plus grande. Les chansons qui prennent par la main et qui disent ce qui est bien et ce qui ne l’est pas ne me parlent pas.

– Helmut : Et puis nous sommes un groupe : je ne vais pas engager les 4 autres gars dans mes opinions personnelles. C’est un peu compliqué ; je ne suis pas sur qu’on pense la même chose sur tout.

– Raoul : Ne serait-ce que politiquement, on n’est pas tous encartés dans le même syndicat.

– Helmut : Du coup, pour le prochain album, j’ai envie de revenir à des petits scénarii comme ça. Le dernier était plus une espèce de dissection autocentrée. J’ai envie de reprendre de la distance et de faire comme sur nos vieux albums où je racontais des petites histoires. Une chanson, ça s’épuise vite. Il faut laisser un peu de floue, un côté un peu impressionniste. On a connu une phase de chanson un peu drolatique avec des gens comme Renan Luce, Alexis HK, et c’était souvent bien trouvé. Mais je trouve qu’une chanson comme « La Lettre », une fois que l’histoire est comprise, on n’a plus envie d’y aller, même si l’effet de surprise est cool. Il faut choisir. J’aime bien que chacun se fasse sa propre histoire à partir de ce que je propose comme paroles.

 

– Une dernière question sur la participation au festival : est-ce une bonne occasion pour vous de croiser et rencontrer d’autres artistes ?

– Helmut : Oui ! On va voir si on arrive à convaincre Miossec de venir chanter cette reprise là avec nous. On va essayer !

 

 

Site :clic sur la maison,

Miren Funke

Photos : Carolyn C (5 ; 6 ; 7 ; 8 ; 9 ; 10), Miren (1 ; 2 ; 3 ; 4 ; 11)

Musicalarue, édition 2016 : entretien avec Les Hurlements d’Léo

12 Sep

Musicalarue

 

Le 26 juin 2015, trois membres des Hurlements d’Léo nous avaient accordé un entretien pour parler du double album que le groupe sortait en hommage à Mano Solo, et qu’ils partaient défendre pour plusieurs dates de concert [https://leblogdudoigtdansloeil.wordpress.com/2015/06/26/entretien-avec-les-hurlements-dleo-autour-de-la-sortie-de-leur-album-hommage-a-mano-solo/].  Retrouver le groupe une année plus tard, à l’occasion d’un de ses derniers concerts de cette tournée spéciale, où il n’interprète pas ses propres compositions, mais celles d’un artiste dont l’œuvre l’a bien sur influencé, mais a touché tellement de cœurs, était pour nous une évidence et un vrai plaisir. Plaisir visiblement partagé par une audience dans laquelle se croisaient deux publics, celui de Mano Solo et celui des Hurlements, pour se joindre l’un à l’autre, l’instant d’un hommage ou, -qui sait- pour se confondre et se retrouver à l’avenir. A l’instar de l’album qui comporte de nombreux duos avec des artistes talentueux, ce concert accueilli sur scène quelques invités (Melissmell, Arno Futur, Fredo des Ogres de Barback avec ses musiciens), tous heureux de venir enrichir la formation musicale et de partager ce moment fort en émotion, intensité et énergie. Quelques temps après la fin, c’est un quatrième membre du groupe, Renaud (dit « Reno », contrebasse) qui n’avait pu être présent lors du premier entretien, qui acceptait de prendre la parole pour répondre à quelques questions.

 

musicalarueimg_0600-2– Bonsoir Renaud et merci de bien vouloir nous accorder un peu de temps. Voilà deux ans que vous tournez pour défendre cet album hommage à Mano Solo pour la sortie duquel Julien, Jojo et Laurent nous avaient accordé un entretien l’an passé. La tournée prévue à l’origine n’était pas sensée durer aussi longtemps. Peux-tu nous en donner ton ressenti et les raisons pour lesquelles beaucoup de dates ont été rajoutées ?

– On a deux ans de tournée effective, et un petit peu plus si on prend en compte le temps de résidence et de réunion pour discuter du projet, gérer les plannings et les envies, et arriver à tout fédérer. On joue encore demain à Sète et après demain à Budapest, et ensuite l’hommage à Mano Solo touchera à sa fin. On aura fait plus de 130 dates, alors que c’était un projet pour lequel on s’était fixé une trentaine de dates. En fait quand on a vu ce qui se passait en concert avec les gens et que le fait de ne pas jouer notre répertoire, mais celui d’un artiste qui nous tenait à cœur, nous a permis de rencontrer un public qui n’était pas forcément le notre, mais aussi le sien, la force de ces moments de partage a changé nos plans. C’était une très belle tournée.

 

hdl-mano– Comment ont été accueillis et perçus votre hommage et vos reprises par le public de Mano Solo justement ?

– Cela a peut-être été mal perçu par certains, mais les gens qui sont venus nous voir étaient sans doute les plus disposés : ceux qui ont mal perçu notre hommage ne sont surement pas venus. Les plus beaux compliments qu’on a eu sont ceux de gens qui sont venus nous dire qu’ils ne nous connaissaient pas et ont vu quelque chose qui n’était pas ce à quoi ils s’attendaient, mais ont passé un superbe moment, à partager avec nous qui aimions le même homme et la même œuvre. C’est beaucoup plus fort que d’entendre « c’est génial ce que vous faites ». Ce sont peut-être des gens qui reviendront nous voir pour écouter nos créations propres et j’espère qu’on ne les décevra pas, parce que ça fait un moment qu’on interprète une plume d’une qualité assez exceptionnelle. Mano est quelqu’un qui écrivait comme plus beaucoup de gens n’écrivent maintenant. Comme des gens comme Perret, Brel, Brassens, Vian… des grandes plumes. Les grandes plumes d’aujourd’hui doivent exister, mais je n’ai pas le recul pour les percevoir.

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– Beaucoup d’artistes ont interprété ses chansons en duo avec vous sur ce double disque d’hommage. Y en a-t-il qui vous ont rejoints lors de concerts ?

– On a sillonné le pays avec cette tournée, et, systématiquement, dès qu’on s’est retrouvés avec la possibilité de faire venir un artiste présent sur le disque à un de nos concerts, s’il n’était pas trop loin, on l’a invité à chaque fois. Alors ce soir, ça a été particulier, car on a eu trois invités. Il faut dire que les invités deviennent rapidement des amis ; Melissmell est venue 4 ou 5 fois, Arno Futur (Les Sales Majestés) aussi et Fred (Les Ogres de Barback) est venu une quinzaine de fois. Ce sont des artistes qui ont aussi leur talent et leur univers. Mais on partage cette chose, et c’est les Hurlements d'Leo chantent Mano Soloassez chouette d’avoir un  dénominateur commun d’une telle qualité, et en musique et en texte. Se retrouver entre nous sur du Mano Solo, ça créé l’émulation. Francesca Solleville est venue sur deux dates. On l’avait croisée avec un autre groupe à l’époque, moi et Laurent, un groupe qui interprétait des chants de la république espagnole, El comunero : forcément dans ce milieu militant on avait croisé Francesca, puis elle était revenue nous voir avec les Hurlements. On avait enregistré sur un de ses albums. Quand on a voulu s’attaquer à Mano Solo, on a chercher des gens avec qui on avait ça à partager, et Francesca nous est naturellement venue à l’esprit. C’est un sacré bout de femme ! En plus la chanson qu’elle a choisie touche à son histoire personnelle avec Allain Leprest ; c’est d’ailleurs une chanson que très souvent Melissmell vient interpréter avec nous quand elle nous rejoint sur scène, pour les mêmes raisons. C’était, je pense, une des grandes puissances de l’œuvre de Mano d’arriver à parler de choses très personnelles, individuelles, et très souvent universelles, soit par la poésie qu’elles engendrent, soit par les thématiques auxquelles elles renvoient. C’est-à-dire qu’on peut sur une image ou un ressenti très personnel arriver à toucher du doigt quelque chose que beaucoup de gens ont vécu. C’est une chose que Mano savait faire, un peu comme Brel. Ce n’est pas quelqu’un qui ratissait large ; c’est quelqu’un qui parlait sincèrement et qui touchait beaucoup de gens. C’est un talent assez admirable.

 

les Hurlements d'Leo chantent Mano Solo-Vous êtes à l’instar d’autres artistes ici, des familiers de Musicalarue. Etes-vous toujours heureux de revenir et pourquoi ?

– Ça va faire douze fois qu’on vient… Au bout d’un moment, si ça ne te plait pas, tu ne reviens pas. Bien sur qu’on reviendra encore. Je ne sais pas si c’est le fait qu’on soit des habitués du festival, le fait qu’on soit du coin ou qu’on devienne vieux, mais à chaque fois qu’on est là, on connait et reconnait de plus en plus de gens, et on est heureux de les croiser ici. Par exemple ce soir Les Sheriffs jouent en ce moment ; on ne pourra pas les voir, mais ça nous fait plaisir de savoir qu’ils sont là.

 

– A ce propos, et c’est peut-être une faille dans l’organisation, beaucoup de gens ont trouvé dommage que les concerts de certains artistes qui partagent grosso modo le même public se chevauchent, comme par exemple le votre avec celui de Fredo et celui des Sheriffs justement. Cela vous a-t-il en quelque façon porté préjudice ?

– C’est dommage, oui, mais c’est comme ça. Et ce n’est pas grave. Tu sais, il y a eu 16 000 personnes par soir. Nous, on vient de jouer et c’était blindé. Je pense que c’était blindé pour tout le monde. On serait sur un festival en manque de fréquentation, je te dirais effectivement que c’est idiot. Mais ce n’est pas le cas. Et puis, vu qu’on revient tous les deux ans, ceux qui nous ont ratés ce soir auront l’occasion de revenir nous voir.  Musicalarue est un superbe festival, avec une bonne mentalité, de chouettes valeurs ; c’est quelque chose d’assez simple, sans sponsor notoire. Les gens font du camping sauvage ; les artistes logent chez les habitants : ça nous ramène à des valeurs assez fondamentales, qui perdurent et perdureront. Comme ce festival, parce que quand les choses se passent aussi bien, elles ont tendance à se reproduire.

 

les Hurlements d'Leo chantent Mano Solo– Parlons du groupe : où en sont vos projets ?

– On travaille sur le prochain album des Hurlements, travail de création qu’on a mené de front avec la tournée. Et puis à force de faire des dates avec Fred des Ogres de Barback, on a fini par avoir l’idée de remettre « Un air de famille » en route. On va repartir sur les routes et ça va être génial ; on va se régaler. Le temps passe pour tout le monde, mais on arrive à garder la même fraicheur et la même envie de faire ce métier, avec le bagage, l’expérience, et la vie telle qu’elle a marqué chacun de nous. Indépendamment des contingences de planning et des besoins de repos qui ne sont plus les mêmes qu’avant, on va repartir là-dessus en janvier, et puis au printemps.

 

 

 

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Liens : http://www.hurlements.com/

 

Miren Funke, Emma Pham Van Cang

Photos : Carolyn C (1), Benjamin Pavone (2, 6) et Christelle Lesparre 3, 4, 5), merci à eux.

Nous remercions Jojo et Renaud des Hurlements d’Léo pour leur accueil et leur disponibilité.

Musicalarue, édition 2016 : rencontre avec The Inspector Cluzo

9 Sep

Musicalarue

 

Samedi 13 aout au soir, nous quittions les abords du Théâtre de Verdure pour déambuler dans les rues du village de Luxey, qui nous amenèrent jusqu’à la scène St Roch, autour de laquelle régnait une ambiance survoltée. Sur les planches, c’était The Inspector Cluzo qui envoyait son blues-rock habité et explosif. Familier du festival et venu quasiment en voisin, le duo Montois, qui après avoir, de longue, conquis une reconnaissance internationale certaine et su se faire entendre dans les festivals de nombreux pays, attire enfin, depuis la sortie de son 5ème album « Rockfarmers », l’intérêt des médias français, déchainait le public. Ici, on apprécie particulièrement ce groupe rock atypique, ancré dans la culture locale et la conscience internationale à la fois, formé par deux éleveurs d’oies, amoureux de Bas-Armagnac et de rugby, qui revendique l’importance des racines, le sens de l’indépendance et le désir d’ouverture au monde en même temps. Quand ils ne travaillent pas à leur ferme, Laurent et Mathieu, créent, jouent, enregistrent ou embrasent les scènes avec leurs morceaux taillés dans la roche américaine. The Inspector Cluzo sait le bonheur de cultiver ses traditions, mais aussi la chance de la rencontre et de l’échange avec d’autres cultures, qui lui permettent d’écrire depuis 8 ans l’histoire d’une musique évidente et riche à la fois, instinctive et transcendante, énergique et sincère, mais aussi celle d’une démarche artistiquement libre et économiquement autonome.

C’est à la suite de son concert que le groupe acceptait de nous recevoir, pour un entretien qui allait conduire une réflexion sur la musique et la gastronomie de qualité à aboutir à des considérations philosophiques, politiques et socio-culturelles fort intéressantes.

 

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– Bonjour et merci de nous recevoir. Le concert a été très énergique. Comment avez-vous ressenti l’accueil du public ?

– Mathieu : On a senti que le public avait bien réagi à l’énergie qu’on avait voulu y mettre ; il a dansé, chanté. On a bien communiqué avec. Le public était là, présent, donc on est contents.

 

luxey_2016_ben_51– Musicalarue est un festival atypique au sens où il draine des valeurs alternatives au mercantilisme de la production musicale et ne ressemble en rien aux gros festivals industriels où les têtes d’affiche se produisent. Et de votre côté, vous avez une démarche en cohérence avec ces valeurs. Quels sont vos liens ?

– Laurent : Il y a un lien de démarche. On se soutient. C’est à dire que notre démarche est celle d’un groupe indépendant au sens autonome financièrement ; et Musicalarue est un festival complètement indépendant. C’est la quatrième fois que nous venons jouer ici. Dans le monde d’aujourd’hui, c’est compliqué : c’est quelque chose qui est extrêmement jalousé par les gros qui n’acceptent plus d’avoir des gens qui veulent être petits et être indépendants. Il faut de tout, et c’est dommage qu’il y ait une espèce de lutte. Nous en sommes victimes, vis-à-vis des grosses productions, parce que comme on est indépendants, on est barrés dans certains festivals, parce qu’on n’appartient pas à tel tourneur ou tel label. Et l’organisation de Musicalarue a des problèmes pour avoir certains groupes parce qu’elle ne travaille pas avec tel tourneur ou telle production. Nous avons les mêmes problèmes avec des agents qui nous excluent d’autres scènes juste parce qu’ils ont des poulains à placer. C’est le revers de la médaille ; mais à côté de ça on est libres et on a le retour du cœur. Je vais citer quelqu’un de ma famille qui fait du vin et a des phrases énormes, notamment celle là : « ça ne sert à rien de vouloir être le meilleur, parce que ça ne dure jamais très longtemps, par contre il faut vouloir être le préféré, parce que pour les gens quand tu es le préféré, tu es le meilleur ; et avec un peu de chance, ça dure toute la vie ».

 

– Vous tournez beaucoup à l’étranger, où vous avez été reconnus plus tôt qu’en France. Depuis combien de temps jouez-vous ?

– Laurent : Cela fait 8 ans, avec 800 dates de concert dans 40 pays.

-Mathieu : C’est vrai que cette année le public français commence à s’intéresser à nous, grâce à certaines personnes, certains journalistes qui ont eu le courage et la curiosité de venir nous rencontrer, et qui ont une certaine influence dans la presse. Eux ont déclenché l’intérêt d’autres médias autour de nous.

– Laurent : Citons-les ! C’est Jean-Daniel Beauvallet des Inrockuptibles qui a écrit les plus beaux mots sur le groupe ; il a fait quatre pages dans les Inrocks, avec amour. Et puis Didier Varrod, qui nous a dit qu’il avait mis du temps à avoir l’info, aussi. Je pense que c’est le problème de la France : tout tourne autour des grandes villes. J’ai dit en rigolant à un média l’autre jour que s’il y avait un prix Nobel de physique qui habitait à Campet-lamolere –c’est à côté d’ici- il irait chercher son prix en Suède et personne ne serait au courant en France. C’est un peu notre histoire. Mais c’est super aussi, car ça attire des gens de valeur. Jean-Daniel Beauvallet est un type ultra cultivé, ultra instruit, et les gens comme lui et Didier Varrod ont des façons de parler et de choisir les bons mots qui ouvrent des portes.

 

the-inspector-cluzo-rockfarmers– Votre dernier album a été mixé à Nashville et porte une esthétique sonore particulière, typiquement rock américaine. Pouvez-vous nous raconté comment vous avez été menés à cette aventure ?

– Mathieu : On fait du Rock’n’Roll. Le Rock’n’Roll, ça vient quand même des Etats Unis. Donc on s’est dit que ça serait intéressant pour nous d’avoir le recul de quelqu’un qui vient de cette culture et du son américain. Vance Powel était une personne appropriée pour cela, parce qu’il a fait des albums qu’on adore. On l’a contacté. Pourtant c’est quelqu’un d’important ; il a reçu plusieurs Grammy Awards. Mais notre histoire l’a intéressé ; il a écouté la musique et il a aimé. Et il a dit « ok, je veux bien le faire pour vous ». C’est une histoire de rencontre. On a été là bas le rencontrer, et tout de suite, le courant est passé entre nous. Il en résulte ce double album « Rockfarmers » dont on est très contents.

 

– Votre blues-rock se colore de teinte funk, de metal, parfois de stoner. Si vous deviez évoquer un artiste ou un titre qui vous a donné l’envie de faire de la musique professionnellement, lequel serait-il ?

– Laurent : Moi, je suis fan d’Hendrix. Le voir m’a donné envie de faire ce que je fais à la guitare. Mais citer un seul artiste serait un peu réducteur. Il y en a plein.

luxey_2016_ben_53– Mathieu : Pour ma part, j’ai écouté plein de musiques, mais ce n’est pas le fait d’écouter de la musique qui m’a donné envie de jouer, mais plutôt la découverte de l’instrument. Avec Laurent, on ne pensait pas devenir musiciens professionnels particulièrement. Ça n’a pas été notre démarche. On a chacun appris un instrument, on a monté un groupe et fait de la musique et à un moment donné, parce qu’on a eu un petit succès, on s’est dit effectivement « pourquoi ne pas essayer d’en vivre ? ».   

 

– Le « minimalisme » d’une structure à deux musiciens, comme la vôtre, pourrait paraitre être un frein à la richesse instrumentale. Or il n’en est rien. N’avez-vous jamais été tentés d’intégrer dans le groupe d’autres musiciens, ou pensez-vous au contraire qu’une formule réduite à l’essentiel oblige à développer votre créativité ?

luxey_2016_ben_52– Laurent : Intégrer d’autres musiciens, on l’a déjà fait. Sur notre troisième album, on a tourné avec deux cuivres, parce que c’est une musique qui se marie bien avec les cuivres. C’était super. Mais ça fait 21 ans qu’on joue ensemble tous les deux, et en fait il n’y a plus de place possible entre nous. Bien sûr qu’on peut rajouter des instruments et des tessitures, mais il n’y a plus de place.

 

– Humainement ou artistiquement ?

– Laurent : Musicalement. Il n’y a plus de place, parce qu’on remplit tout. Et on aime cette liberté que nous procure notre formule. On reste à deux. Par contre à deux, on a quatre mains. Et l’interdiction d’avoir des ordinateurs ou des machines. On a l’interdiction de mentir au public, c’est-à-dire de faire semblant de jouer quelque chose qu’on n’est pas capable de jouer. C’est l’essence du blues et du rock. Donc on repousse les limites de plus en plus ; on cherche énormément de choses. C’est pour ça que je varie énormément mes voix. C’est un troisième instrument. Lui varie énormément son jeu. A la guitare, j’utilise des accordages bizarres qui me permettent de faire de la basse. En fait ce n’est pas de la guitare : c’est de la guitare et de la basse. Je joue les deux en même temps. Et pour le prochain album, on est en train de réfléchir justement à aller encore plus loin. C’est-à-dire qu’on va intégrer d’autres instruments, mais joués par nous et instantanément. Ça va faire un peu bric à brac, mais c’est l’idée. Le blues n’est pas une musique sophistiquée ; le rock n’est pas une musique sophistiquée. L’élégance est dans l’épuration. Et en plus pour nous qui sommes issus d’une culture de terroir, il y a une définition très différente de l’élégance dans les cultures de terroir et dans les cultures de salon : les écrivains de terre cherchent la substantifique moelle, comme Rabelais ; ils cherchent le mot juste. Et la langue gasconne est une langue qui ciselle ; en quatre mots, elle dit tout : elle se fout de ta gueule déjà, elle cristallise la situation et elle met une distance. Ce n’est pas une pensée française qui fait thèse/antithèse/synthèse pour qu’on n’en sache pas plus à la fin et qu’on ne soit pas plus avancés. On essaye d’amener de cette pensée dans notre musique. Les Américains ont un mot pour ça dans le blues : « less is more ». C’est-à-dire qu’avec moins, tu as plus, tu as tout. Nous, on cherche la note ultime, qui fait qu’avec un seul riff, tu es plein. C’est une façon de jouer, un niveau de jeu et aussi une implication physique, parce qu’il faut s’engager très fortement. On ne peut pas juste envoyer des riffs comme ça ; il faut s’engager. Tu peux voir des vieux bluesmen sur le perron qui envoient des sons énormes avec deux cordes. Parce que c’est leur vie qu’ils chantent. Nous sommes très imprégnés de corrida. Je ne rentre pas dans l’histoire des taureaux bien sûr ; je parle uniquement de l’art qu’il y a derrière la corrida.  On adore la façon qu’on les matadors de construire leur faena ; ceux sont des gens qui ont une définition innée du « less is more » : ils cherchent en permanence, à vie, le geste pur, le plus épuré possible. Ils appellent ça le « temple ». Il n’y a pas d’esbroufe ; on ne se met pas à genoux ; on ne fait pas le guignol. Et le Blues, c’est la même chose. Ce sont des arts qui sont liés à des traditions, donc à de très vieilles histoires, de très vieilles cultures. Donc il y a toujours cette volonté d’épurer. Dans toutes les cultures du monde qu’on a vu, au Japon aussi, il y a toujours cette recherche du geste pur. Même en cuisine : dans la cuisine japonaise, il n’y a toujours que deux aliments, mais l’association est parfaite. C’est très dur de faire simple, quand on en sait beaucoup. Et c’est ce qu’on recherche.

 

Inspector Cluzo– La culture du terroir, parlons en. Vous êtes fermiers et producteurs de foie gras de métier, en même temps que musiciens, et vous avez affirmé ne pas vouloir renoncer à aucune de ces deux vies. Est-ce à dire que les deux vous sont nécessaires et surtout sont nécessaires l’une à l’autre pour se nourrir mutuellement ?

– Mathieu : Tout à fait. C’est complémentaire. On se nourrit de l’un et de l’autre. La ferme nous apporte la sérénité, et, déjà, à manger. C’est quelque chose d’indescriptible et de sain ; c’est aussi la liberté. Traditionnellement nous sommes éleveurs et producteurs d’oies gasconnes, parce qu’on perpétue un goût qui a tendance à se perdre. Et la musique nous apporte de la fraicheur, et aussi des rencontres et des idées à rapporter à la ferme. Par exemple, nos rencontres avec des Japonais  nous ont fait découvrir une technique pour produire du riz sans inonder, et ça nous donne des idées à expérimenter en agriculture. Les voisins se moquent de nous quand on en parle ; mais on le fera. La musique et l’agriculture vont bien ensemble. Et le blues, comme l’a dit Laurent, vient de la terre. Donc on est en plein dans notre élément. Notre musique vient de la terre aussi.

 

– Laurent : C’est rare que les bluesmen soient DJ… En général ils habitent dans des bleds et sont mécanicien, travailleurs agricoles, ou font toujours quelque chose de tellurique lié à la terre.

 

– N’aviez-vous pas aussi en projet de créer une école pour transmettre un savoir faire ?

musicalarueimg_0301_1-2– Laurent : C’est embryonnaire pour l’instant. Mais une fois que la ferme sera bien installée, on voudrait essayer de transmettre, dans une école de type Montessori, les connaissances de la ferme. C’est la prochaine étape : une sorte d’école gasconne 2.0. Attention ! Pas du tout une Calandreta… On est anti-occitanismes total. C’est un envahissement culturel insupportable. Ici, on est en Gascogne, pas en Occitanie. On est d’ici ; on aurait pu être chinois, mais on est d’ici. C’est comme ça. On voudrait utiliser cette culture qu’on a pour avoir un passeport universel vers la mondialisation culturelle et les hommes. C’est-à-dire transmettre la langue et savoir se faire à manger : on sait très bien comment faire pousser du maïs, donc on le fait, et on fait du canard gras, parce que c’est pour l’hiver et qu’on ne sait faire que ça. Mais ça permet d’être autonome sur son territoire. Et la langue gasconne, ça n’est pas une fin en soi. Il faut parler anglais, parce que c’est la langue du monde, espagnol, puisque c’est la langue de notre culture sœur, et ne pas être dans des trips de repli. L’idée est de donner des outils pour que les enfants puissent plus facilement être des citoyens du monde tout en gardant leur propre culture. Nous avons la chance d’avoir beaucoup voyagé, donc on sait tout ça. musicalarueimg_0312-2Mais il faut expliquer qu’avoir une culture est une chance, mais que ce n’est pas de la politique. C’est juste une façon de pouvoir partager et expliquer aux autres. Comme ici : Luxey, c’est une vraie fête landaise, et une fête landaise c’est fait pour respirer et discuter. Tous les conflits de l’année se règlent aux fêtes landaises. Les villages respirent beaucoup dans le Sud-ouest à cause de ça. C’est très important, et pour en revenir à la question, c’est très important aussi de faire passer le savoir aux enfants.  On a vu de par le monde des endroits où tout est mort : les gamins sont déracinés ; il n’y a aucun lien avec les anciens. Du coup ils ne savent même plus faire pousser des tomates et n’ont pas d’autre option que faire une grande carrière pour avoir des sous pour se payer des tomates. Alors qu’en fait tout le monde a le droit de manger de bonnes tomates ou un bon foie d’oie, et l’une des façons pour l’avoir est de se le faire. Donc notre projet est une école qui serait basée sur cette transmission, et qui pourrait par la suite avoir des déclinaisons bretonnes, ou autres.

 

– A ce propos, quel est votre sentiment à l’égard des politiques agro-économiques actuelles qui donnent l’impression de viser à tout faire pour empêcher les gens d’être autonome alimentairement?

– Laurent : La liberté absolue, c’est de se faire à manger. A partir du moment où on sait se faire à manger, on n’a pas besoin de pays, ni d’administration. On a besoin de rien, sinon des autres. Et à partir du moment où ils ont besoin des autres, les gens s’organisent. Ici, nous sommes sur un territoire qui connait la question, puisqu’il y a un petit village reconstitué juste à côté, à Sabre, qui est un village landais du XIX ème. Il y avait un boulanger, un meunier, etc…et les gens parlaient gascon jusqu’à ce que Napoléon III impose une administration française et la plantation des pins. Et ça a amené plus de malheur qu’il n’y en avait avant. Maintenant on a l’instruction, donc on sait analyser que dans les modèles des anciens, il y avait quand même des choses excellentes. Les états et les grandes multinationales savent très bien qu’aujourd’hui nos générations peuvent s’organiser sans eux. Donc ils imposent des normes pour interdire cela. Pour notre part, on le vit à la ferme, parce que nous avons une petite structure de 200 oies, et on nous contrôle tout le temps comme si nous étions Delpeyrat, et on exige de nous de faire les mêmes dépenses. Pourtant s’il y a eu la grippe aviaire, ce n’est pas à cause de nous. On est en résistance ; et il faut le faire : le fait même de le faire est une résistance. On n’empêchera jamais les gens au fin fond des Landes de se faire un potager. Il y a des limites à ne pas franchir.

Inspector Cluzo

 

Liens : http://www.theinspectorcluzo.com/index.php

https://www.facebook.com/The-Inspector-Cluzo-262041845186/

 

Miren Funke

 

Photos : Carolyn C (1, 6, 7) et Benjamin Pavone et Christelle Lesparre (2, 3, 4, 5, 8) que nous remercions de nous autoriser à utiliser les photos.

Musicalarue, édition 2016 : entretien avec Salvatore Adamo

5 Sep

Musicalarue

 

C’est une tradition du festival Musicalarue de programmer aussi des concerts d’artistes fédérateurs, dont les classiques appartiennent au patrimoine de la chanson francophone et sont connus de tous. Manière de proposer des spectacles à destination d’un public multi générationnel, auxquels on puisse assister en famille. L’an dernier, c’est Hugues Aufray qui avait enchanté enfants, parents et grands-parents, heureux de fredonner ensemble les mêmes chansons.

Dimanche 14 aout, c’est à 19h et en plein soleil que Salvatore Adamo débutait son récital sur la scène du Théâtre de Verdure, devant un public composé d’admirateurs et admiratrices fidèles, mais également de curieux se croyant de passage pour écouter quelques morceaux, et qui allaient rester en fait jusqu’à la fin, séduits par la chaleur et la classe du monsieur. Si un seul mot devait qualifier ce concert, « générosité » serait celui qui viendrait à l’esprit en premier. Le chanteur aurait pu se contenter d’enfiler ses succès discographiques passés comme des perles à un joli collier pour s’assurer l’adhésion facile du public. Il n’en fut rien. Preuve qu’à tout âge, un artiste sait se mettre en danger. Même s’il n’oublia pas de faire danser les spectateurs au son de ses standards, Salvatore Adamo était là aussi pour chanter et défendre les chansons de son dernier album « L’amour n’a jamais tort ». Et si on nous avait dit que nous verrions des punks pas même trentenaires en réciter les paroles par cœur, l’aurions-nous cru avant d’en être témoins ? Rien n’est moins sûr. Et pourtant…

Salvatore Adamo fait donc partie de ces artistes qui brisent les sectarismes et nous rappellent à chaque spectacle que la musique donne du plaisir et qu’il n’y a pas d’âge pour comprendre ce message quand il est offert avec tant de générosité et de sincérité. Après plus de deux heures de concert et ovationné par un public entièrement debout, le chanteur nous recevait dans ses loges pour un entretien.

Radio mdmCet entretien fut réalisé en collaboration avec une équipe de Radio Mdm [ http://www.radio-mdm.fr/ ] que nous remercions d’avoir bien voulu partager ce moment chaleureux.

 

– Bonsoir et merci de nous recevoir. Ce soir, beaucoup de gens présents au concert confiaient être très heureux d’avoir profité du festival pour vous écouter, car ils ne font pas parti de votre public habituel IMGP4779et, disaient-ils, ne seraient sans doute jamais allés voir un spectacle de Salvatore Amado de leur propre initiative, mais ont pourtant été ravis. Avez-vous eu le sentiment de vous adressez peut-être aussi à un public qui n’était pas traditionnellement le votre ?

– Cela me rassure, parce que c’est vrai que dans un festival, il y a quand même une remise en question. Comme vous dites, c’est confortable de chanter devant son propre public. Là, on se demande si les gens veulent écouter des chansons habituelles ou s’ils veulent qu’on les surprenne un peu. J’ai essayé de trouver le juste équilibre ; j’ai chanté des chansons qui ne sont pas vraiment connues, en essayant de m’appuyer toujours sur les connues. Je protège mes nouvelles chansons par des standards, si je puis dire. Enfin, je ne sais pas si mes chansons méritent ce mot. D’entrée je vois qu’il y a une partie de mon public, mais je vois qu’il y a aussi d’autres personnes. Mais ça se sent tout de suite, si le public adhère ou pas. Et on est rassuré, ou pas. Mais ce soir, cela ne s’est pas trop mal passé. Je suis là en connaissance de causes bien sûr, mais je ne peux pas analyser la réaction à ce point là, parce que la réaction était bonne et donc je ne peux pas savoir si elle vient de mon public ou pas. Dans la durée, je n’ai pas senti de désapprobation sur une chanson ou l’autre.

– Il est 23h15 ; il y a eu 2h15 de concert, plus des rappels. Vous comptez 50 ans de carrière ; il faisait 38°C ce soir, en plein soleil. Et des médias se succèdent pour recueillir vos sentiments. Comment faites-vous pour être encore aussi disponible ?

– La disponibilité a toujours fait partie de l’idée que je me faisais du métier. Je suis timide, mais j’aime bien le contact. C’est flatteur de savoir qu’on s’intéresse à mon travail. A mes débuts, c’était un miracle. Et puis, je suis content que les médias soient encore là dans la durée et me posent des questions. Le jour où on ne me reconnaitra plus dans la rue, je pense que je serai un peu triste. « Un peu » est un euphémisme ! Cela fait partie de l’échange que le fait d’être chanteur nécessite. Je ne dirais pas que c’est de la patience de ma part : c’est une gratification que vous me faites. Ca peut paraitre bizarre, mais je le prends comme ça. Par exemple en mai, j’ai été au Chili faire 7 concerts ; les médias étaient là, et j’étais content. Vous nous faites exister d’une certaine façon.

– Pour souvenir d’un de vos concerts à Mont-de-Marsan il y a quelques années, on voit toujours à la sortie du concert ces dames qui vous attendent. Les fans sont toujours là, même lors de vos descentes d’avion à l’aéroport. Qu’est-ce que cela vous fait ?

– Ça me touche à un point que vous imaginez. Ce qui m’embarrasse parfois, c’est qu’en plein hiver, même par -5 degrés, une heure après le concert, elles sont là. Aucun chanteur ne mérite que vous attrapiez une pneumonie. Ça me bouleverse d’une certaine façon ; et je leur ai dit plusieurs fois. Quand c’est possible, je les fais rentrer. C’est le moindre respect que je leur dois. Avant quand je chantais une heure, c’est vrai qu’il y avait pratiquement tous les soirs une séance de dédicaces. J’avoue qu’après avoir chanté deux heures et quart, c’est plus difficile. Mais je passe parmi eux ; je fais la bise à qui la veut. Je ne signe pas systématiquement, parce que debout c’est un peu moins confortable, mais ils comprennent.

IMGP4759– Musicalement, vous pourriez jouer la sécurité et n’interpréter que des chansons que les gens attendent. Mais vous êtes revenu avec un nouvel album, qui aborde des thèmes graves comme Charlie Hebdo et Bruxelles. Avez-vous toujours cette volonté de continuer et de faire passer des messages ?

– Oui. Cette volonté de faire comprendre aux gens que je vis avec eux et que je sais ce qui se passe sur la terre ; je ne suis pas sur un nuage. J’ai même des problèmes parfois avec mon empathie. On est tous bouleversés par ce qui se passe. Mais chez moi, il faut absolument que ça passe par une chanson. Et il faut qu’elle existe. Après je peux ne pas la sentir ; c’est possible. Mais il faut que je l’écrive. Parce que cette émotion et ce choc doivent passer par une chanson. Je pratique un peu l’art éphémère. Mais ça peut me prendre 15 ans après d’aller ressortir une chanson ; ça m’est arrivé des fois.

– Nous croyons savoir que vous étiez à Nice le 14 juillet.

– Oui. J’étais à Nice, et je l’ai fait savoir par mon facebook. Après un journal a un peu forcé le trait et prétendu que j’étais au cœur du massacre, ce que je ne me serais  jamais permis d’affirmer. Jamais je ne voudrais profiter d’un drame pareil. Ils l’ont fait ; ils ne m’ont pas demandé. En fait ils relataient ce qu’il y avait dans mon message sur facebook, mais le fait d’avoir été en première page avec ça et avec ce titre m’a fort embarrassé.

IMGP4765– Des choses plus gaies… Vous avez terminé ce soir par cette chanson qui a eu une deuxième vie et qui a été découverte par les rockeurs, celle qu’Arno vous a chipée. Ou que vous lui avez donnée ?

– Je ne le dirai jamais assez : je dois beaucoup à Arno dans la nouvelle écoute qu’il y a eue de mes chansons. C’est lui, grâce à sa reprise des « Filles du bord de mer » qui l’a faite écouter à un public jeune. Et petit à petit j’ai vu des jeunes se présenter à mes concerts ; j’étais ravi bien sûr. Je me suis demandé s’ils venaient au second degré. Peut-être certains au départ venaient au second degré. Mais après j’ai compris qu’ils adhéraient aux messages, y compris de mes nouvelles chansons. Et depuis il y a pas mal de jeunes qui viennent me voir. Au tout début, il y avait cette vague de revival des années 60, où ils écoutaient sans doute des chansons que les parents ont transmises, et je pense que les jeunes venaient pour s’amuser. Et après, je suppose, mais c’est peut-être prétentieux de ma part, qu’ils ont été surpris par le contenu de certaines chansons qui n’était pas aussi innocent et léger qu’ils l’attendaient.

 

IMGP4766– Dans les chansons des années 60 justement, nous avons découvert « Stand by me » chanté par Adamo pour Dominique Blanc-Francard. Pouvez-vous nous parler de cette curiosité ?

– Oui, j’ai fait ça ! C’est ma culture. C’est un dilemme pour moi terrible : d’un côté j’aimais Brassens, j’aimais la chanson italienne, et d’un autre j’écoutais Gene Vincent, les Everly Brothers, tout la Tamla Motown. Et c’est resté en moi. Quand je chante en anglais pour m’amuser, j’ai l’accent des chanteurs de ces années là. Dominique Blanc-Francard m’a demandé si je voulais participer à l’aventure et j’ai dit « avec grand plaisir ». On a beaucoup fait des disques concepts ; on est sortis du répertoire. Moi, j’ai fait un hommage à Bécaud. Je l’ai fait vraiment sincèrement, car c’est quelqu’un qui m’a marqué beaucoup. Mais j’aimerais bien reprendre des chansons des années 60 en Anglais ; j’adorerais le faire, dans quelques années. Que ça ne devienne pas un fond de commerce.

– Un des messages de votre dernier album est l’importance de transmettre la poésie aux jeunes générations, une certaine façon de voir le monde et le réel. Pensez-vous que le monde risque d’en manquer ?

– Je fréquente pas mal de jeunes, parce que j’ai des enfants. Il est possible que la tendresse, la poésie ait changé d’expression et de forme. Elle s’est peut-être un peu enrobée d’humour. Mais elle est toujours là. C’est fou à quel point, justement contrairement à ce qu’on croit, les jeunes ont besoin de tendresse. Mais elle s’exprime avec prudence, avec pudeur. On essaye de se défendre aussi. J’ai joué au football pendant longtemps, et la maxime était « la meilleure défense, c’est l’attaque » ; il y a un peu de ça. Mais j’écoute pas mal de jeunes ; mine de rien, Frero Delavega, c’est poétique. C’est d’une fraicheur, et en même temps il y a un petit côté chanson des années 50 dans la couleur. Elle est là, la poésie.

musicalarueIMG_0320-2– Peut-être un duo à venir ? N’avez-vous pas déjà chanté avec Olivia Ruiz et Oxmo Puccino ?

– Oui. Je suis content d’avoir des chanteurs qui appartiennent à la famille dont je me demandais si elle m’acceptait en son sein. Et ils sont là. Vraiment, ça m’a redonné la pêche !

– Votre nouvel album intègre des influences musicales et des sonorités plus modernes. D’où vous est venu ce choix artistique ?

– C’est un producteur flamand qui s’appelle Jo Francken, qui a produit notamment Milow, qui l’a fait. A la vérité, c’est mon directeur artistique qui a eu l’idée de nous faire collaborer. Et puis tout de suite Jo Francken m’a un peu rassuré, parce que tout en étant d’une jeune génération, il m’a raconté que ses parents écoutaient mes chansons et qu’il en connaissait certaines. Et quand il m’a parlé de collaborer avec Andrew Powell qui est un des arrangeurs de Kate Bush, et de « The year of the cat » d’Al Stewart, c’était une collaboration qui me plaisait. Donc je me suis laissé porter. Et je suis content, parce que c’est vrai qu’il y a une énergie que j’ai essayé d’avoir dans d’autres albums et que je n’avais pas encore eue. Sur scène, l’énergie, je l’ai depuis quelques années, même si ça c’est moins senti dans les albums.  

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Miren Funke

Photos : Carolyn C (5) et Miren Funke (1,2,3,4,6)

Lien : site : http://www.adamosalvatore.com/

 

Festival Musicalarue, édition 2016 : rencontre avec Radio Elvis

1 Sep

Musicalarue

 

Sur scène quelques instants après la fin du concert d’Yves Jamait, il incombait à Radio Elvis de retenir le public et ne pas voir les lieux se vider. Curieux restés écouter quelques morceaux, et dont l’oreille fut accrochée dès les premières notes par le rock onirique et littéraire du groupe, et initiés venus spécialement assister au concert de la formation se rejoignaient dans l’atmosphère planante et parfois mystique des chansons d’un premier album « Les Conquêtes », sorti cette année même. Une fédération inattendue et souvent improbable de publics : telle est la magie qui s’opère dans les festivals aux programmations éclectiques. Radio Elvis a su capter l’attention de tous, et, à en juger par la confession des regards, certainement conquis de nouveaux adeptes qui ne manqueront pas de s’intéresser plus intensément à sa musique. En sortie de scène, après un concert initiatique envoûtant, Pierre Guénard, chanteur du trio rock nous recevait.

 

musicalarueIMG_9954-2– Bonsoir et merci de nous accorder cet entretien. Vous venez de jouer, pour la première fois à Luxey,  devant un public très attentif. Comment avez-vous perçu l’accueil qui vous a été fait ?

– En effet, c’est la première fois que nous venons ici. Colin était venu l’an dernier, mais avec un autre groupe. L’accueil du public a été super ; des gens étaient là pour nous, donc on est très contents. D’autant que c’est notre dernière date avant des vacances. On a l’habitude de jouer plusieurs dates par semaine, mais depuis 20 jours, on a joué à peu près une seule date par semaine. Et quand on est habitué à jouer beaucoup, et qu’on passe ensuite 6 ou 7 jours entre chaque concert, il faut se remettre dans le bain chaque fois. Là, c’est la fin de la tournée d’été pour nous. D’une façon plus générale, on est très contents. Déjà l’album avait été bien accueilli par la presse ; on a eu de beaux papiers qui ont participé à la promotion. Tout ça a beaucoup contribué à élargir notre public. Depuis deux ans de tournée, on a été chercher les gens un à un -ce qui est toujours le cas, car on ne bénéficie pas vraiment d’un buzz comme le groupe Fauve ou d’autres par exemple-, mais le soutien médiatique nous a donné un coup de pouce. Notre conquête du public est plus progressive, mais du coup plus stable aussi. Ce qui est bien, c’est que les gens qui viennent nous voir, reviennent ensuite ; petit à petit on passe de 100 à 200 personnes, puis 300 et ainsi de suite. On a eu l’occasion de faire des premières dates complètes en province ; c’était impressionnant et bizarre pour nous.

 

©Carolyn.C

– Se produire sur une scène de festival oblige en général à un concert plus court. Avez-vous pu exprimer ce que vous vouliez ?

– Ce soir, on a joué un peu plus longtemps. Mais il est vrai qu’en festival, on nous demande souvent de jouer une cinquantaine de minutes sur un plateau. Ici on a pu jouer une heure et quart, ce qui nous a permis de jouer quasiment tous nos titres, sauf deux, mais qu’on ne joue pas non plus ailleurs, parce qu’il faut qu’on les adapte pour la scène.

 

– Vos compositions ont la particularité de prendre le temps d’installer une atmosphère, souvent introspective ou mystique. Est-ce un souci qui guide votre créativité artistique ?

– Elles sont comme cela sur le disque. Et puis on est là pour faire de la musique. Donc on prend le temps d’installer des silences, des plages musicales et des ambiances. Cela nous permet de passer d’un titre à l’autre, en trouvant des chemins qui mènent aux paroles et les mettent en avant.

 

©Carolyn.C

– Au sujet des paroles, vos thématiques utilisent souvent des images géographiques relatives au voyage : fleuves, routes, continents, océans. Que souhaitez-vous exprimer à travers cela ?

– Ce sont des éléments très symboliques. Ce ne sont pas tant les éléments en eux-mêmes qui sont intéressants ; notre propos est plus la symbolique de l’eau, du départ, du voyage, du retour, et à travers tout cela le thème du temps qui passe.

 

– En parlant de temps qui passe, depuis combien de temps jouez vous ensemble ?

– Depuis 3 ans. On s’est formés en avril 2013, et nous avons sorti notre premier album en avril 2016.

 

– Quels artistes vous influencent ?

– Nous sommes des inconditionnels de Nick Cave, qui est un dieu, un dieu inca peut-être, et également d’Arcade Fire. Voilà pour les références communes. Ensuite, nous avons chacun notre panthéon personnel. On écoute vraiment plein de choses différentes : de la pop, du rock, de la chanson. Je pourrais citer Dominque A, mais on m’en parle tellement souvent ! C’est une grosse influence pour moi, surtout au début, pour Manu aussi. Moins pour Colin. Et puis j’ai beaucoup écouté Bashung, Noir Désir, les Doors. En ce moment, c’est un jeune artiste, Alex Cameron, qui m’inspire beaucoup, ainsi que la scène folk psyché américaine (Kevin Morby, Chris Cohen). Colin adore Future Islands et LCD Soundsystem. Quant à Manu, il a une influence plutôt rock années 90. C’est un fan de Sonic Youth : il a même une guitare en signature de Sonic Youth !

 

– Était-ce un pari pour vous de lancer du texte francophone sur du rock ?

– Non, pas vraiment un pari, parce que plein d’autres l’ont déjà fait. Même Arcade Fire arrive à chanter des paroles en français dans ses chansons. Talking Heads aussi l’a fait. Donc les gens qui prétendent que le français ne s’adapte pas au rock, sont sans doute des gens qui n’ont pas cherché plus loin que leurs propres références, parce que ça ne les intéresse pas. Je pense que tout est possible : on peut faire du rock en allemand ou dans la langue qu’on veut. Quand on regarde du côté du rock des années 70 un peu partout dans le monde, on trouve surtout des reprises de standards américains dans la langue du pays. Nous avons récemment participé à une émission sur France Inter avec un spécialiste de musique pop des années 70 au Cambodge. Tout existe ! Affirmer le contraire est peut-être une manière de se réfugier derrière une excuse pour chanter en anglais. Mais après tout, pourquoi ne faudrait-il pas chanter en anglais parce qu’on est français ? Chanter en français n’est pas un pari ; pour moi, le vrai pari est de se lancer dans la musique et de dédier sa vie à ça. Au fond, que ce soit pour faire de la chanson, du rock, du funk, de la pop, ou peu importe quelle forme de musique, on s’en fout. Le vrai contenu est de savoir pourquoi on fait ça.

 

– Et alors, pourquoi ?

– Excellente question ! Je pense qu’il y a une dimension mystique ; c’est une façon de se révéler. D’être autodidacte dans la musique ou dans la vie de tous les jours : on apprend beaucoup de choses à travers une vie de groupe. Le pari, c’est aussi avoir un groupe. Je me suis beaucoup posé la question au début, de savoir si je voulais chanter seul. Mais être un groupe implique d’autres choses ; ça implique déjà plus de partage et d’égalité. On ne rentre peut-être pas dans une dimension démocratique, comme Noir Désir a pu le faire, avec un côté politique dans la manière faire de la musique à plusieurs. Nous sommes plus dans une philosophie un peu à l’ancienne, comme on trouve chez des groupes comme Les Négresses Vertes ou la Mano Negra, c’est-à-dire dans une histoire de camaraderie, où on boit des bières avec des potes et on monte sur scène ensemble.

 

©Carolyn.C

– Question partage justement, comment composez-vous avec les influences et les envies propres de chacun?

– Cet aspect-là est en train de changer justement. En fait avant le premier album, j’avais déjà joué 3-4 ans en solo, en attendant de pouvoir monter un groupe, et donc j’avais pris pas mal d’avance dans la création musicale tout seul. Colin m’a rejoint et a travaillé la matière que j’avais déjà en duo guitare-voix ; puis Manu est arrivé à son tour et a fait de même. Maintenant nous commençons à composer tous en semble, et ça va être le pari du second album d’arriver à créer en commun. On l’a déjà expérimenté sur la chanson « Solarium » : j’avais le texte et une ligne harmonique pour la voix, et on l’a travaillée jusqu’à tout reconstruire en studio ensemble ; j’ai même réadapté le texte à la structure qu’on avait créée. Ce qui a moins été le cas pour les autres morceaux de l’album. Mais désormais on va composer ensemble. En revanche, je m’occupe des textes, puisque la voix est mon instrument.

 

Radio Elvis– Quelles formations musicales avez-vous ?

– Colin a commencé la batterie à 4 ans. Il est issu d’une famille de musiciens et joue donc depuis très longtemps : à 8 ans il faisait déjà des concerts avec ses parents. On peut donc dire qu’à 30 ans, il a déjà 22 ans d’expérience scénique ! Il a fait quelques écoles de musique actuelle ; mais ce n’est vraiment pas ça qui l’a influencé. Il a appris beaucoup en autodidacte et a participé à bien des projets. Quant à Manu, il est violoniste de formation et vient également d’une famille de mélomanes, mais joue de tous les instruments. Pour ma part, je n’ai pas de formation ; et pour tout dire, je commence tout juste à me sentir musicien. J’ai appris tout seul à la guitare et je pense avoir développé un jeu qui reste assez personnel.

 

– Envisagez-vous d’introduire du violon dans vos compositions, ou d’autres instruments ?

– On l’a déjà fait sur une composition, mais joué en pizzicato. Et en dehors de ça, on l’a également fait pour un projet d’album de reprises qui va sortir à la rentrée, mais joué par un violoncelliste extérieur. Ceci dit, c’est instrument qui a un son très particulier, et autant on aime ça quand c’est joué par Warren Ellis avec Nick Cave, autant dans notre musique, ça fait beaucoup moins d’effet. Donc on ne l’envisage pas trop encore, mais pourquoi pas, si un jour on en a besoin.

 

– Y a-t-il une chanson en particulier ou un artiste qui a fait naitre le désir de faire de la musique en toi ?

– Y en a pas mal. Cela dépend des jours ; la réponse change en fonction des jours. Aujourd’hui, je dirais Alizée… J’ai eu le malheur de dire un jour dans une interview « pourquoi pas un duo avec Louane ? », pour expliquer le fait qu’on se laissait libre de chanter dans la langue qu’on veut ou avec qui on veut, et c’est la phrase qui a été mise en exergue dans l’article et prise au premier degré. Revenons au sujet sérieusement. Une chanson qui m’a beaucoup marqué quand j’étais petit, c’était « A girl like you » d’Edwin Collins. A la même période, où je découvrais la musique, il y a eu « Cargo de nuit » d’Axel Bauer et « Take a walk on the wild side » de Lou Reed. Ces trois titres là dégagent vraiment quelque chose qui m’a marqué. Après c’est Noir Désir qui m’a vraiment donné envie de faire de la musique ; je n’ai d’ailleurs écouté que ça pendant des années.  

 

Radio Elvis– On a souvent tendance à vouloir comparer des artistes issus d’une même génération, ou à les rattacher à une filiation ou une « famille ». Vous cite-t-on souvent Feu ! Chatterton ?

– A peu près 4 fois par jour ! Mais toutes les comparaisons auxquelles on a droit se font avec des artistes qu’on adore, donc ça ne nous pose aucun problème. Feu ! Chatterton a commencé deux ou trois ans avant nous, mais nous avons émergé au même moment et nous sommes arrivés sur les mêmes tremplins un peu en même temps. On s’est beaucoup côtoyés ; on a fait des dates ensemble. Nos disques sont sortis à la même période, donc la comparaison s’est fatalement faite. On n’est pas 36000 groupes à se situer entre rock, chanson et textes français. Il y a eu aussi Grand Blanc et Bagarre, même si les gens parlent beaucoup moins de ces groupes là, simplement parce que Feu ! Chatterton et nous sommes ceux qui bénéficions le plus d’un soutien radiophonique. Bagarre et Grand Blanc sont des groupes vraiment indé, et qui connaissent un développement différent, puisqu’ils trouvent un public moins facilement, mais en même temps un public plus serré et impliqué. Car pour le public de la scène indé, écouter un groupe est quasiment un acte politique ; c’est un mode de vie. Mais nous appartenons à une scène rock, électro-rock, punk assez large qui existe réellement ; on se sent très proches de ces groupes. Reste que nous avons notre public propre, qu’il faut construire date après date. C’est assez long, mais assez cool, puisqu’on joue beaucoup, et on progresse beaucoup aussi. Et surtout on sait pourquoi les gens sont là, et que si on garde le cap, ils seront là dans 20 ans aussi.

 

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Miren Funke

photos : Carolyn C

 

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