Tag Archives: Melissmell

Entretien avec Melissmell lors du concert au Haillan Chanté (33)

3 Juil

Les 5 et 6 juin dernier l’association Bordeaux Chanson, dont l’engagement assidu en faveur de la chanson d’auteur francophone permet régulièrement et depuis de nombreuses années aux artistes de rencontrer le public girondin dans des cadres dédiés à l’écoute et favorisant la proximité et la convivialité, invitait, en partenariat avec l’Entrepôt, pour la neuvième édition du Haillan Chanté à l’Entrepôt du Haillan (33), plusieurs artistes, parmi lesquels Loïc Lantoine, Barbara Carlotti, Michel Jonazs, et Melissmell, que nous avions rencontrée pour un premier entretien lors du festival Musicalarue à Luxey, (CLIC  ICIaprès son concert, qui fut et reste de mémoire un des moments de l’édition 2017 les plus intenses, éblouissants et contrastant. Contrastant, non pas du point de vue de la vigueur et de la générosité dans l’interprétation, mais de celui du bouleversement effervescent et brutal d’émotions violentes et persistantes qui semblaient s’arracher de sa voix, de son âme, pour basculer et graviter dans l’espace, percuter et ricocher dans les moindres recoins du coeur. Émotions violentes, âme insurgée, sentiments obscurs et lumineux, magie du contraste : c’est précisément de quoi il est question à travers les chansons de son dernier album « L’Ankou » dont Melissmell venait interpréter, parmi celles d’albums précédents, des versions acoustiques en duo piano-voix avec son complice François Matuszenski (dit Matu). La mélancolie, la noirceur, l’ombre du macabre même, y dansent dans des compositions musicales énergiques, parfois étrangement égayées aux faux-airs naïfs de comptine, charnellement comme instinctivement. L’instinct de vie sans doute qui surgit et s’affirme, s’exclame, face à la mort ; l’instinct de lumière qui inspire et respire dans l’obscurité, et évite à l’artiste d’enliser ses pas dans les sables mouvants du pathos morbide. A l’inverse, en même temps qu’à l’instar, d’artistes masculins sur qui l’influence, l’ascendance même, d’interprètes féminines s’impose comme une évidence -revendiquée ou pas-, Melissmell évoque irrésistiblement les noms de trois chanteurs du sexe opposé : Bertrand Cantat, Mano Solo, Damien Saez. Curieux paradoxe pas si paradoxal que ça d’une artiste qui est de celles et ceux qui nous font vivre la dimension androgyne et asexuée de la musique : celle d’un langage véhiculé par les âmes pour les âmes.

– Melissmell bonjour et merci de nous accorder ce second entretien.  Nous nous étions rencontrés lors du festival Musicalarue en aout dernier à Luxey. Lors tu nous confiais rencontrer des difficultés pour  être programmée en concert. Te voilà enfin dans la région de Bordeaux. Que s’est-il passé depuis et où en est ton actualité musicale ?

– On a été en tournée durant tout le printemps, et notre prochaine date sera le 6 juillet à Mons, au Festival au Carré. On a fait beaucoup de dates, une vingtaine, entre avril et juin ; et désormais c’est une tournée plus clairsemée, jusqu’à l’automne où on recommencera. Effectivement il n’est pas évident de trouver des dates, tant qu’on n’a pas fait un tube. C’est ce qu’on me dit : il faut que je fasse mon tube, comme Thiéfaine a réussi à le faire, comme Saez a réussi à le faire, comme Noir Désir, enfin comme tout le monde. Et un tube plus populaire que « Aux armes ! », parce que ce n’est pas suffisant. Ce soir nous allons jouer un concert en piano-voix, avec Matu, où on va reprendre les trois albums, durant une heure de show, avant de laisser la place à Loïc Lantoine pour son concert. Côté enregistrement, je fais appel à des auteurs pour les chansons du prochain album. Je suis en train de l’écrire. Et je pense l’enregistrer l’année prochaine. A l’heure actuelle, j’ai des compositions dans le placard, mais ça ne me suffit pas, donc je cherche encore des choses et j’ai sollicité des auteurs pour compléter ce que j’ai. Personnellement j’ai beaucoup de mal à écrire des textes, et j’ai tout fait jusqu’à présent pour convaincre des auteurs de m’en écrire, dont certains m’ont répondu positivement.

– Et pourtant tu as, d’une part une plume puisque tu as tout de même écrit les chansons du dernier album et certaines précédentes, et d’autre part surtout une personnalité artistique très singulière avec un univers intime propre. Confier l’écriture à d’autres n’implique-t-il pas le risque de dépersonnaliser un peu Melissmell ?

– Mais on me reconnaitra, parce que je choisis les textes déjà, et parce qu’on travaille ensemble avec les auteurs : je cherche des sujets que je leur propose. Pour l’album « Droit dans la gueule du loup » dont les textes ont été écrits par Guillaume Favray, on avait beaucoup discuté au préalable, et il avait écrit certaines chansons après nos discussions et tout ce qu’on s’était dit. Ça a donné des chansons comme « Madame », « Les Souvenirs » ou « Les Enfants de la Crise » qui ont été construites à partir de notre travail commun. Parfois, lorsque quelque chose ne me va pas, il m’arrive de modifier des textes après lecture.

– Pour ta part, quand as-tu commencé à écrire ?

– Je me suis mise à écrire pour le premier album, en 2003-2004. Mais la musique me venait bien plus tôt que ça. Toute petite déjà j’inventais des mélodies, alors que je n’ai jamais bien su écrire des textes. Je me suis toujours basée sur des livres ou des poèmes que j’avais lus. Par exemple je piquais une phrase et la détournais ; je trouvais des exercices à faire par rapport à ce qui avait déjà été écrit par d’autres. Ça, je sais le faire. Bien sûr on transforme toujours, parce que tout a plus ou moins été dit ; ensuite c’est à toi de mettre ta patte et ta façon de transformer. Mais inventer un nouveau texte à partir de rien m’est très difficile. Il y a des auteurs qui savent écrire, les doigts dans le nez.

– Tu as déclaré que la motivation principale qui te pousse à interpréter une chanson réside dans le fait que la chanson soit «nécessaire ». Qu’entends-tu par là ?

– C’est mon avis. Certains écrivent des chansons qui ne sont pas nécessaires, pour moi, des chansons dont on peut se passer. Mais personnellement j’ai besoin que les chansons soient nécessaires pour la société, qu’elles fassent avancer la pensée de la société, les mœurs de la société ou les conflits dans la société.    

– A propos de l’engagement de l’expression artistique, qui est un fil conducteur de ton œuvre, serait-il indélicat de revenir sur les derniers vers de la chanson « La crapule » de l’album « Droit dans la gueule du loup », dont l’une des interprétations possibles -mais peut-être n’est-ce pas le sens que tu lui donnais-pourrait paradoxalement être d’être entendu comme une critique de la chanson militante ?

 

« Et lui vient me dire il faut monter au front

La musique est une arme, les mots ses munitions

Laisse moi mon refuge, laisse la qu’elle respire

La musique était vierge, ne va pas la salir… »

– Ce n’est pas dans ce sens là que je la vois ; c’est dans le pornographique. Les chansons porno qui ne veulent rien dire et sont juste là pour choquer ou faire du fric, pour moi, sont salies. C’était le discours d’une personne, dont avec Guillaume Favray, on avait entendu que la musique ne doit pas dire les choses, n’est pas faite pour dire les choses. Donc je commence mes concerts par cette chanson, parce qu’elle porte la question principale de la musique, à savoir : qu’est-ce qu’on en fait et qu’est-ce qu’on en fait pas ? « La musique était vierge, ne vas pas la salir » est une vérité absolue, je trouve. La musique est propre en elle-même, mais l’humain la salie, suivant les textes qu’il pose dessus. Parler de politique, de révolution, d’anarchie ou de liberté dans mes textes n’est pas la salir, mais l’élever. Pour moi on salit la musique avec des textes qui parlent de cul, de sexe pornographique, de violence verbale ou physique envers les femmes, de choses qui n’ont aucune espèce d’importance dans la pensée. Je préfère que la musque soit vierge plutôt que de porter des textes de merde. Donc le sujet de la chanson est de savoir ce qui salie la musique ; et pour moi ce sont les chansons sexuelles, voire certaines chansons d’amour qui n’ont pas lieu d’être, des chansons antiféministes ou misogynes.  

– Le féminisme justement est une des thématiques qui ressurgit souvent dans tes albums. Tu nous avais dit à Luxey, tenir ton pseudonyme de la chanson de Nirvana « Smells like teen spirit », mais également de la mélisse, plante qui soigne les femmes, car tu voulais chanter pour soigner les femmes. Y a-t-il une raison particulière ?

– La chanson « Khmar » porte un discours de misandrie, c’est-à-dire de misogynie inversée, tournée contre les hommes. Je l’ai faite exprès pour montrer comme un misogyne nous blesse, en démontrant qu’il est possible d’entendre le pire dans la bouche d’une femme aussi. Le texte est violent. Mais j’ai entendu ces choses là de la bouche de ma mère, et même de ma grand-mère, qui était misanthrope ; je ne les invente pas. Les femmes de ma famille étaient très féministes, car elles ont connu et vu beaucoup d’hommes se décharger de leurs responsabilités envers leurs propres enfants.  

– L’autre thématique importante qui s’exprime dans l’album, par ailleurs marqué d’un esprit endeuillé par les attentats de 2015, est l’athéisme. Est-ce pour toi une conception nécessaire ?

– Surtout depuis les attentats contre Charlie. Je me suis dit qu’il était important de rappeler qu’on a tué le roi et séparé l’église de l’état, et que ce n’est pas pour recommencer à mettre une église au dessus de tout. Le titre « Le pendu » s’inspire à la fois de « La ballade des pendus » de François Villon et du « Bal des pendus » d’Arthur Rimbaud ; j’ai étudié ces textes et voulu faire un acrostiche : « Dieu nait du diable et il faudra bien le pendre ». L’homme prétend que la femme est née du diable ; mais il n’empêche que c’est la femme qui met les hommes au monde, et donc Dieu. De ce fait, Dieu nait du diable, car sans le diable, Dieu n’existe pas.

– Ton univers, par certaines de ses thématiques et le choix du vocabulaire, parfois résonnent comme en communauté avec celui de Damien Saez, impression renforcée par l’esthétique sonore de « L’Ankou », notamment au niveau du traitement de ta voix.  Cela relève-t-il du hasard, d’une proximité spirituelle inconsciente ou d’un parti-pris délibéré ? Et plus généralement interviens-tu dans les décisions concernant les esthétiques sonores au cours du traitement et du mix ?

– En fait j’interviens, mais on travaille trop rapidement pour moi. C’est-à-dire qu’on fait dix sept jours d’enregistrement et après une semaine de mix. Et c’est trop rapide pour avoir le recul suffisant pour moi. Mais on n’a pas les moyens, quand on est un petit artiste pas reconnu qui n’a pas fait de tube radio ayant ramené de l’argent dans les caisses. On n’a pas vraiment le temps pour faire les choses bien en dix sept jours. Mais on fait au mieux pour que ça sonne. Après si ça ressemble à un Damien Saez, c’est peut-être parce qu’on a écouté les mêmes choses, qu’on a aimé les mêmes choses, qu’on a lu les mêmes livres. Avec Damien, on s’est rencontrés et on s’est dit les choses : j’avais l’impression que c’était mon jumeau masculin. Pourtant en 2008, je ne connaissais pas encore Saez, et j’avais déjà écrit tous mes textes. Je l’ai rencontré avant de le connaitre, alors que j’enregistrais « Ecoute s’il pleut » au même studio où il enregistrait « J’accuse », et du coup après je me suis mise à l’écouter pour savoir ce qu’il faisait. La ressemblance n’est pas volontaire. Reste qu’on est de la même génération, qu’on est sensibles aux mêmes choses,  et qu’on a en commun des influences et des gouts, que ce soit en musique anglo-saxonne avec The Clash, Radiohead, Nirvana, ou en Chanson Française avec Jacques Brel, Léo Ferré, Georges Brassens. 

– L’effet de paradoxe rendu sur par le choix de compositions musicales énergiques pour porter des textes plutôt sombres sur cet album était-il un équilibre nécessaire ?

– Matu a aidé à composer sur « Les rivières », et a participé aux arrangements ; donc on entend sa patte, qu’on peut retrouver chez Indochine. Mais je voulais faire cet album ainsi. J’ai appelé Bruno Green du groupe Detroit, dont j’aimais le son, et je lui ai demandé de me réaliser ça. Ce que j’aime est sombre, mélancolique ; c’est la réflexion dans la noirceur des choses.

– Éprouves-tu le besoin de faire vivre tes chansons scéniquement avant de les enregistrer ?

– Oui bien sur ; il y en a plein que j’ai testé sur scène, et qui ne sont d’ailleurs jamais parues sur un disque. Parce que sur scène, je me suis rendu compte que ça ne fonctionnait qu’à moitié ; j’ai donc préféré les laisser au placard. Par exemple « Ma petite étoile noire » a été jouée sur scène depuis 2012, avant d’être enregistrée et de sortir en 2016. Je l’ai faite tourner avant ; elle fonctionnait sur scène, et ça a été la première chanson écrite de « L’Ankou ». Quand j’ai un doute, je teste les chansons, et je vois si je peux les porter de manière efficace ou s’il faut les modifier ou les abandonner. Mais quand je sais que les chansons vont fonctionner, je ne les joue pas nécessairement sur scène. J’ai assez le sens de la mélodie pour ne pas me tromper quand je sens que ça marche. Ma mère, de  même que ma grand-mère, m’a dit que je répétais les comptines qu’elle me chantait à deux mois, avant de savoir parler. Je n’en revenais pas quand elle m’a dit que je chantais juste à trois mois ! A cinq ans je m’exprimais en chantant aussi ; je ne savais faire que ça. Et j’inventais des mélodies ; je ne copiais pas.

– Ce qui explique que tu peines moins à composer qu’à écrire. La musique est-elle ton langage ?

– Le texte ne vient jamais ; il faut que je le cherche ! Il ne vient jamais tout seul. En revanche j’ai cinq musiques qui me traversent la tête par jour. Au minimum ! J’ai juste à noter les mélodies ; j’ai même l’impression que je ne les choisies pas, mais que je les entends. J’ai l’impression d’être folle parfois : quand j’entends le vent souffler, j’entends une mélodie. Donc je ne cherche pas les mélodies ; elles viennent toutes seules. En revanche je cherche les textes, je fouine, et parfois je ne trouve pas. Quand je demande à des auteurs d’écrire pour moi, je ne leur envoie pas de musique. J’ai essayé mille fois de faire la mélodie d’abord et de l’envoyer à un auteur, mais je n’aime pas ça. Il ne trouvait pas les mots ; ça ne sonnait pas, ça ne fonctionnait pas. Donc je demande des textes, parfois je corrige, parce qu’en lisant les textes j’entends une mélodie, et donc je vais corriger le texte en fonction de la mélodie que j’entends ou du nombre de pieds. Je préfère faire ainsi : je couds la mélodie sur le texte déjà écrit. Le contraire est très compliqué avec la langue française, moins avec l’Anglais. Personnellement je fais du yaourt phonétique anglophone, mais j’appelle une copine qui maitrise l’anglais, et lui demande de m’aider à écrire le texte à partir de ce que je voudrais dire. Ce fut le cas pour la chanson « Les restes », écrite avec Joy Pryor : j’avais l’amorce « Ici, c’est les restes » », mais je n’arrivais pas à écrire la suite en français, car ça ne sonnait pas, et je lui ai donc donné la description de ce que je voulais dire pour qu’elle écrive le texte en anglais puis nous avons corrigé pour exprimer dans le refrain ce que je voulais, à savoir « je casse mes chaines comme je devrais le faire ». Pour cette chanson effectivement, j’ai pris la mélodie d’abord et le texte est arrivé ensuite dessus et ça a fonctionné. Mais ça ne fonctionne pas en français ; c’est phonétique : en français, c’est la consonne qui est importante, alors qu’en anglais c’est la voyelle. Donc je retravaillerais certainement avec Joy.

Miren Funke

Photos : Carolyn C (toutes sauf 5), Miren Funke (5)

Liens :

Melissmell : https://www.melissmellmusic.com/

https://www.facebook.com/melissmell/

Bordeaux chanson : https://www.facebook.com/melissmell/

Publicités

Musicalarue : rencontre avec Melissmell

28 Août

 

Quelques premières nappes de clavier sobres moutonnant sur un jeu de batterie acéré et de guitare discrète, c’est face aux applaudissements du public que malgré l’absence imprévue d’un des deux guitaristes, l’artiste Melissmell et ses trois musiciens abordaient la scène du Théâtre de Verdure samedi 12 aout, pour y faire monter une crue d’émotions contraires, plus turbulentes les unes que les autres, propres à commotionner le cœur. Certes, Melissmell n’est pas de celles et ceux que l’on vient écouter par hasard, tant l’artiste a esquissé tôt les couleurs de son monde et profilé le sens de son chemin. Pourtant un festival comme Musicalarue reste un lieu privilégié offrant l’occasion de découvrir des artistes auxquels on ne prend pas toujours le temps de s’intéresser autrement. Au public des déjà conquis récitant les paroles de ses chansons par cœur s’agglomérait donc ce soir là une masse conséquente de gens accrochés par cette voix naturellement éraillée et enragée, jaillissant d’un cœur, avec trouble, colère et sincérité, pour en harponner d’autres. Si la gravité du ton et l’obscurité -mais pas l’obscurantisme- des propos restent réels et intenses, à l’image de ces chansons issues du dernier album « L’Ankou », baptisé du nom d’un personnage macabre des légendes bretonnes, c’est pourtant l’idée de l’espoir et une force lumineuse émanant de la chanteuse qui allait imprégner l’atmosphère et contaminer les esprits, brinquebalés d’un sentiment à l’autre, comme par une tempête océane où se seraient entrechoquées vagues à l’âme déferlantes et lames de fond, mais sous un ciel orageux transpercé de faisceau solaires. Sans doute les sourires radieux de l’artiste et ces étincelles poétiques scintillant de mille feux aux reflets merveilleux…

Quelques heures après le concert, Melissmell, apaisée, mais semblant toujours couver un bouillonnement intérieur perpétuel acceptait de répondre à quelques questions.

 

– Melissmell, bonjour et merci de nous accorder du temps. Pourquoi avoir choisi un personnage légendaire breton, l’Ankou, pour donner son nom à ton dernier album ?

Parce que j’étais entourée de Bretons. J’avais Bruno Green de Detroit, qui est de Rennes ; j’avais deux de mes membres musiciens, Matu [François Matuszenski] et Yann Ferry qui sont bretons de naissance. J’ai choisi l’Ankou comme représentant du passage entre la vie et la mort, pour Charlie Hebdo : l’écriture de ce disque a été faite avant l’attentat contre Charlie, jusqu’à la chanson « Le Pendu », qui est née pendant, entre le 07 et le 11 janvier. J’ai choisi l’Ankou pour les victimes, surtout pour le père de Mano Solo, Cabu. Je voulais donner une sorte de personnage : quand on parle de l’Ankou, on voit tout de suite le personnage squelettique avec sa charrette.

 

– La thématique ou du moins l’ombre de la mort est assez présente sur cet album. On sent aussi beaucoup de gravité chez toi quand tu chantes, comme ce soir, et en même temps une lumière indéniable émane de toi. Que voudrais-tu dire à ceux qui ne retiendraient de ton disque que le pessimisme et le qualifient de sombre, voire « morbide » ?

A ceux qui le trouveraient pessimiste, que moi j’ai toujours la lumière. J’ai toujours de la lumière dans ma grotte. J’ai ma lumière à moi et je sais allumer une grotte avec rien. C’est une façon figurée de le dire. C’est peut-être dans la dépression, dans le dépressif, dans le pessimisme, mais pas pour moi : c’est dans le réalisme ouvert à la question de savoir s’il y a un après tout ce bordel. C’est le ton grave de la société qui nous pèse. Mais il y a la lumière de l’espérance, de l’espoir.

 

– Tu as confié chanter depuis toujours, mais qu’apprendre que tu étais atteinte d’une maladie t’a fait prendre conscience de beaucoup de choses. L’idée de faire de la chanson ton métier a-t-elle germé progressivement comme une évidence ou s’est-elle imposée comme une nécessité à un moment particulier ?

J’ai chanté bien avant d’être malade. Je crois que c’est venu de Brel, de Piaf, de Ferré : premières envies de monter sur scène, premières envies de « faire comme ». Et puis j’ai vu Noir Désir en concert quand j’avais 9 ans, et puis Mano Solo. Puis j’ai eu cette maladie. Et la maladie m’a fait encore plus écouter Mano Solo dans le sens du combat. C’est là où le déclic s’est produit, où je me suis dit « j’y vais, je vais le faire ». C’est aussi le moment où Bertrand Cantat est tombé dans un nuage de… je n’ai pas de mot tellement l’acte est terrible. C’est à ce moment là que j’ai décidé de m’appeler Melissmell et de monter sur scène. Quelque chose me disait « mais qui va monter sur scène et remplacer ça ? ». Je ne prétends pas que c’est moi qui vais le remplacer, mais j’y suis allée en me disant « s’il n’y a personne, j’y vais quand même », parce que je n’avais plus rien à quoi me raccrocher musicalement, qui me parlait poétiquement de la vérité de ce monde. Je me demandais qui allait écrire la suite en somme, continuer ce combat, et n’aurait pas d’aile brisée. Et j’ai pris cet envol.

 

– Dans les thématiques de tes chansons, il est souvent question de la place de la femme dans la société, dans l’histoire et l’inconscient collectif ou l’imaginaire symbolique. Et dans le rock ?

Il n’y en a pas beaucoup ! Elles ne sont pas beaucoup présentes ; il n’y a pas beaucoup d’exemples. Il y a Brigitte Fontaine : elle est rock dans son ensemble, même si sa musique n’est pas toujours forcément rock. Ceci dit, j’ai été peintre en bâtiment et j’ai vu plus de machisme et de misogynie chez les peintres en bâtiment que sur les scènes musicales. C’est beaucoup plus mixte. Il y a de plus en plus de femmes ingénieur du son, ingénieur lumières ou régisseur. Quand j’étais peintre en bâtiment, on était deux femmes sur mille peut-être. Ici, tu vois quand même quelques artistes féminines.

 

– Ton écriture engage souvent des clins d’œil au patrimoine poétique français, que ce soit à la littérature ou à la Chanson Française, comme François Villon, Arthur Rimbaud ou Léo Ferré. Cette culture a-t-elle beaucoup compté dans ta formation et est-ce vital pour toi de t’y référer?

Oui. C’est un devoir, même. Je ne suis pas une personne qui aime lire. Je ne prends pas plaisir à lire, mais il faut que je lise pour évoluer, pour connaitre des choses et avoir envie d’évoluer. Je me force à lire. Ma voisine, la chanteuse Eskelina, me dit que je me mets des punitions, parce que je lis Marx, des philosophes, de la littérature un peu poussée, pointue, entre poésie, philosophie et politique ou scientifique. Donc ça nourrit mon écriture ; elle avance et évolue toujours.

 

– Sur le plan musical, on note l’introduction de sons électroniques sur ce dernier album. D’où cela vient-il ?

De Matu. On a travaillé sur le premier album juste des versions au piano acoustique ; sur le second, on a poussé l’acoustique à son summum, c’est-à-dire qu’on a poussé le dépouillement avec des chansons interprétées juste avec une guitare et un piano. Et pour ce troisième album, j’avais envie de faire du rock français ; ça me démangeait. Donc je l’ai laissé se servir de ses sons. Matu a travaillé dix ans avec Indochine, donc comme il avait du matériel dont il ne s’était pas encore servi avec moi, je lui ai proposé d’essayer de s’en servir, pour pouvoir créer des sons et avancer dans l’électro et marier le rock à ça.

 

– Melissmell n’est donc pas qu’une chanteuse, mais aussi un groupe. Comment se passe la création collective entre toi et tes musiciens ?

En général, j’arrive avec des chansons toute prêtes en 3 ou 4 accords, suivant mes envies. Je ne vais pas plus loin que 6 accords, parce que faire de la chanson compliquée n’est pas mon but. J’aime quand c’est simple. J’aime la simplicité de Nirvana.

 

– D’ailleurs le « Smell » de ton nom d’artiste ne vient-il pas de la chanson « Smells like Teen Spirit » de Nirvana ?

Aussi, oui. Donc, j’aime travailler ça toute seule, et ensuite j’apporte ma chanson aux musiciens, enregistrée soit avec mon téléphone ou dictaphone, soit avec un logiciel qui me permet d’avancer un petit peu plus dans les arrangements ; elle est globalement terminée et je laisse la structure se refaire avec eux, éventuellement en ajoutant un pont là où il manque. Après je ne touche plus à l’instrument ; je reste à ma voix.

 

– Comment travailles-tu ta voix ?

Je t’avoue que je ne la travaille plus depuis 5 ans. J’ai tellement chanté, que je ne travaille plus : les concerts me la font travailler. Pour être honnête, je l’ai travaillée depuis l’âge de 5 ans. J’ai toujours chanté. Ma mère et ma grand-mère me disaient « tu ne savais pas parler, tu chantais déjà ! ». Je faisais des mélodies en « mmm » ou « lalala » à 3 mois déjà, d’après ma famille. Il y en a qui s’expriment comme ça. J’étais un peu autiste : j’enregistrais les mélodies dans ma tête et je les cherchais au piano. Ma mère disait que j’étais « prédestinée ». Même un jour une voyante a dit que je ferais l’Olympia, et je vais le faire en Octobre ! Mais je ne le fais pas toute seule… On le fait en associatif avec l‘association Quart Monde, contre la pauvreté.   

 

– Tu aurais dit en entretien journalistique un jour que ce n’est pas le morceau qui fait l’artiste. Mais est-ce l’artiste qui fait le morceau ou les autres au moment où sa chanson lui échappe et part vivre sa vie auprès des gens, un peu comme un enfant qui quitte son parent pour vivre par lui même?

Les journalistes transforment généralement ce que je dis, parce que l’humain transforme toujours un peu. Ce que je voulais probablement dire c’est que ce n’est pas le tube qui fait un artiste, mais il  le fait financièrement. Personnellement je laisse vivre ma chanson; je l’ai même apportée sur un plateau à Mélenchon et son mouvement politique ! Je lui ai dit que s’il la voulait, je lui donnais, enfin symboliquement, que je viendrais la chanter pour eux, parce qu’ils portent un élan intéressant : ils cherchent les failles dans le système, ils ont beaucoup de questions et se cherchent encore eux-mêmes et défendent le peuple comme ils peuvent. Donc c’est touchant que ma chanson parte vivre avec d’autres. Elle est partie voir Jérôme Kerviel par exemple. Il a parcouru tous ces kilomètres avec « Aux Armes ! » dans les oreilles. Il m’a invitée, avant son emprisonnement, à chanter la chanson devant toutes les caméras d’Europe. Donc j’ai chanté en direct sur BFM deux fois, puisque j’ai chanté pour son soutien et sa libération, parce que c’est un vrai scandale ; c’est incroyable de se faire duper pareillement. Cette chanson, je l’avais faite, parce j’étais énervée le jour où on a fait lire la lettre de Guy Môquet sous Sarkozy. Ça a tué mon positivisme ; j’étais écœurée. Voler Jaurès pour faire une politique de droite, c’est quand même fou : il faut être malade pour oser un truc pareil. C’est une des premières chansons que j’ai écrite, vers mes 25 ans. Je la date de 2008, parce que ça me semblait être le cadeau d’anniversaire de Mai 68 ; c’est important pour la libération de la femme. Je me suis dit « tiens, et si on allait embêter la Marseillaise sur son terrain ? »: je prends les symboles, je les vise, et je les arrache, les détruit ou les transforme. De même je suis allée chercher Villon et La Ballade des Pendus pour en faire quelque chose pour Charlie Hebdo avec « Le Pendu ».

 

– Une dernière question sur Musicalarue : comment s’est décidée cette première participation au festival pour toi ?

Je suis venue l’an dernier, en tant que bénévole pendant trois jours. J’ai déposé ma maquette et je leur ai dit « l’année prochaine, c’est mon programme ! ». C’est comme ça qu’on a eu la date. Quand ça ne veut pas, il faut mettre les mains dans le cambouis. Je ne comprenais pas pourquoi on ne me programmait pas ici. Bourges, Belfort, je comprends qu’ils ne veulent pas de Melissmell pour X raison, et c’est vrai qu’ils ont cassé du sucre sur le bout de carrière que j’ai pu faire. Ce n’est pas de la paranoïa ; au début je croyais que personne ne voulait de moi dans les tremplins musicaux. J’avais fait deux fois le Printemps de Bourges, enfin en Alsace, je suis passée, mais ils ne m’ont jamais programmé à Paris ni Bourges. Ils préfèrent être tendance avec Olivia Ruiz. Ils font la pluie et le beau temps pour les autres. Musicalarue, j’en entendais parler comme d’un « putain de festival » de chanson française et de rock français, alternatif, et je ne comprenais pas pourquoi ils ne me programmaient pas : n’étais-je pas dans la mouvance ? J’ai du mal à me produire en Gironde et dans l’Ouest plus généralement ; je n’y suis pas encore reconnue. Donc je suis venue faire la bénévole l’an dernier ; j’avais tout un tas de copains qui jouaient, comme HK et les Saltimbanks, Fredo des Ogres de Barback, Les Hurlements d’Léo, qui m’avaient invitée à chanter avec eux sur scène l’an passé. D’ailleurs je chanterais probablement un morceau demain avec les copains, lors du concert du groupe Telegram.

 

 

Pour en savoir plus,  clic sur ————————>  

 

Et aussi, facebook : https://www.facebook.com/melissmell/

 

 

Miren Funke et Emma Pham Van Cang

Photos : Carolyn C (1 ; 2 ; 4), Miren (3 ; 5 ; 6 ; 7 ; 8)

%d blogueurs aiment cette page :