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Entretien avec La Maison Tellier, en tournée de l’album « Atlas » lors du concert à Cenon (33)

27 Mai

LMT6

Samedi 09 avril, La Maison Tellier venait au Rocher de Palmer de Cenon (33) présenter les chansons de son nouvel album « Atlas », et, naturellement réveiller aussi des souvenirs avec des titres passés qui nous restent tous au cœur (« Amazone », « Sur un volcan », « Badouin »), parmi lesquels le groupe avait glissé une reprise de la chanson « L’amour et la violence » de Sébastien Telllier. La formation qui se présente avec un nouveau batteur, Jeff Tellier, retrouvait un public chaleureusement enjoué, et très attentif, avec les chansons de ce nouvel album qui signe, après l’escapade Rock tinté de synthétiseurs « Primitifs Modernes », un retour aux inspirations et à l’esprit musical originels qui ont fait la singularité de l’identité de La Maison Tellier, au croisement d’une chanson folk francophone moderne et des musiques américaines insufflés des grands vents farwestiens qui balayent les routes et les étendues sauvages et font respirer les harmonies venues d’un ailleurs pour poursuivre vers un autre ailleurs. Les grands espaces s’entendent d’ailleurs surgir et remplir le monde sur cet album, à travers la prise et le traitement du son, et rutiler dans le souffle des cuivres de Léopold Tellier. Des paysages y défilent, des moments de vie s’y écrivent, des souvenirs s’y relisent, et des cieux y remuent d’orages et de pensées contemplatives et introspectives au dessus des montagnes où s’éparpillent les étincelles d’un crépuscule. La traversée d’« Atlas » se déroule comme un voyage imaginaire où les questionnements philosophiques et les références littéraires desquelles Helmut Tellier nourrit son écriture viennent par alternance conscientiser ou évader l’auditeur. Mais c’est encore Helmut lui-même et son faux frère, le guitariste Raoul Tellier, qui parlent le mieux de ce qui a mûrit, enfanté et rempli ce douze titres qui s’achève par la chanson autobiographique « Les douze travaux d’Heltmut », en répondant aux douze questions, et plus, parce qu’affinités, du Doigt dans l’œil…

LMT2– Bonjour tous les deux et merci de nous accorder cet entretien. Après quelques dates en public à présenter les chansons d’« Atlas », comment sentez-vous l’accueil que le public fait à l’album?

– Raoul : C’est notre troisième date. Donc on l’a joué, mais pas beaucoup. Après le titre « Atlas » avait été joué l’an dernier pendant la tournée « 1881 ». Il semblait un peu saisir les gens. Les deux dates qu’on vient de faire se sont très bien passées. Je ne saurais pas te dire si c’est un effet post-crise sanitaire qui fait que les gens sont contents d’aller à des concerts, quels qu’ils soient, ou si ce sont les titres d’  « Atlas » qui les attirent. Ce n’est pas facile à déterminer.

– En quoi consistait cette tournée à deux « 1881 »?

– Raoul : Quand on a commencé La Maison Tellier, on était que tous les deux. Et très vite, après plusieurs concerts, on état déjà cinq. Avant la crise sanitaire, notre rythme normal était de sortir un album, puis faire une tournée, prendre le temps d’avoir une vie et pendant ce temps de pause, réfléchir à l’album suivant, qui sort peut-être trois ans plus tard. Et donc durant ce laps de temps y a un gros trou où on ne tourne pas, on n’enregistre pas. Donc on s’est dit que plutôt que de faire comme d’habitude, pourquoi ne pas remplir ce trou temporel par une tournée, qui est en réalité une tournée de La Maison Tellier, mais différente. Le principe de cette tournée était donc de revenir à nos sources, mais aussi notre rencontre, la création. C’est la thématique du spectacle, autour du répertoire de La Maison Tellier joué en duo. Ca nous permettait d’aller dans des endroits où on ne pouvait pas venir avec le groupe entier, soit parce que c’est trop petit, soit parce que ce n’est pas la ligne éditoriale de l’endroit, comme certains petits théâtres ou centres culturels qui programment de la musique, mais pas du Rock, ou des lieux atypiques. Par exemple on a joué dans une église avec cette tournée. Au départ c’était notre envie, et puis la crise sanitaire est arrivée, et ça tombait très bien, parce que du coup même si on ne l’avait pas prévu, notre format passait très bien là où les autres spectacles ont été annulés à cause des questions de jauges. Nous avons quasiment pu faire tout ce qui était prévu en termes de dates, malgré la crise sanitaire, les restrictions de jauges, le pass sanitaire, le port du masque obligatoire, et compagnie, dans des petits lieux devant un public assis qui ne vient pas voir un concert, mais un spectacle. Nous avons donc beaucoup moins souffert de la crise que nos collègues, et pu faire toutes les dates, saufs celles que nous faisons maintenant qui étaient prévues il y a deux ans et ont été reportées. Au-delà de ça, c’est une tournée qui a largement nourri l’écriture d’« Atlas », car on l’a écrit en parallèle de l’album, et même si ce n’était pas du tout une démarche consciente, on s’est rendus compte que l’un et l’autre se nourrissaient mutuellement. Nous voulions que la chanson « Atlas » soit la seule nouvelle chanson jouée dans la tournée « 1881 », et que ce soit une espèce de fil rouge dans tout le spectacle, comme si on nous voyait en train de l’écrire. Dans ce spectacle où nous sommes tous les deux, il y a une voix off qui, de temps en temps, intervient pour lire des textes ou nous interpeller sur la question sous-jacente de tout le spectacle, qui est :qu’est-ce que la création d’une chanson? Donc en symétrique, on parle de notre rencontre, notre relation, ce qu’est pour nous la Maison Tellier, et le sens de l’écriture d’une chanson. C’est ce qui nous a donné envie de revenir à ce qu’on aimait faire, l’essence du projet, un délire de grands espaces, d’Americana, de musiques qui respirent. Alors que « Primitifs Modernes » respirait moins.

– Ceci explique-t-il un retour au son, aux couleurs et aux ambiances qui esquissaient l’identité de La Maison Tellier dès le début, après l’album plus rock qu’était « Primitifs Modernes » ?

– Helmut : Le précédent était rock, accès sur les guitares électriques et les synthétiseurs. Avec « Atlas » on est revenus à ce qu’on a toujours su faire, mais avec un nouveau batteur. Je pense qu’il amène une dynamique différente, et c’est peut-être ce qui donne cette impression d’être plus rock dans l’esprit.

– Raoul : Le couple basse-batterie est plus vivant.

-Helmut : Pour autant on est revenus à nos premières amours, voix-guitare acoustique. L’idée était de retourner vers le grand Ouest.

LMT8– Comment avez-vous travaillé le son pour rendre ces impressions de grands espaces qui respirent sur le disque?

– Raoul : Ça, ça vient aussi du fait que déjà, on avait envie de ça, et ensuite de la façon dont on a enregistré, sur la scène de la Sirène de La Rochelle. De fait quand tu es dans un grand espace, si le gars qui t’enregistre fait bien son travail, ça s’entend. On n’a pas besoin de simuler le spacieux. Nous n’avons pas accès à des studios avec de grands volumes habituellement. Pour le coup le covid a permis cela, puisque beaucoup de salles de concert comme La Sirène se retrouvant vides et sans activité, on a pu profiter de la situation pour s’y poser durant trois semaines et faire de ce grand volume notre pièce de musique. Sans la crise sanitaire il est certain que nous n’aurions pas pu avoir accès, pour des raisons budgétaires, à des studios qui offrent les mêmes volumes, et enregistrer le disque ainsi. Cette sensation de grands espaces n’est pas qu’une sensation : nous étions vraiment dans un grand espace.

– Pour vous faire une confidence, exerçant le métier alimentaire de conductrice routière, les longues heures de conduite dans une solitude paradoxalement  peuplée de paysages qui défilent étant un moment privilégié pour s’imprégner de tout ce que la musique et les chansons peuvent exprimer et faire ressentir, cet album m’a véritablement envahie, tant il est lui-même peuplé de chansons « pour faire la route ».

– Helmut : C’est super, ça fait plaisir !

– Raoul : Ah, cool! Pendant un moment, c’est comme ça qu’on testait nos différents mix, en faisant des trajets en voiture : je mettais les différentes versions, et je voyais ce qui se passait durant le trajet, ce qu’on ressentait.

 

LMT9– Ceci dit, la vision cinématographique de concevoir les chansons comme des routes qui se déroulent avec des paysages qui défilent, en action, est une dimension récurrente à travers votre discographie. La vivez-vous comme intentionnellement constitutive de l’univers proposé ?

Raoul : Oui, j’aime bien cette idée là, un truc un peu impressionniste. Quand tu voyages, alors en voiture c’est peut-être plus prégnant qu’en train, car en train, ça va plus vite, tu chopes des petites touches d’endroits. J’ai des souvenirs de trajets lorsque j’étais gamin et qu’on partait en vacances, de Normandie à la Côte d’Azur ou à la montagne dans les Alpes, on traversait la France de par en par. Il y a plein d’endroits que j’ai l’impression de connaitre depuis tout gamin, alors qu’en fait je n’y ai pas passé plus de cinq minutes en temps cumulé. Sur l’A6, quand on descend la Bourgogne, je connais tous les paysages qui sont à cent mètres de l’autoroute, mais je n’ai aucune idée de ce que qu’est vraiment de passer une heure dans ces endroits. Ce sont des impressions. Et j’aime cette idée là. J’ai un peu ce rapport là avec certaines pièces de musique classique que je vais écouter, mais sans avoir une écoute poussée, comme je peux avoir avec le Rock ou la Folk, parce que là je suis dans mon élément avec plein de codes qui me parlent. En revanche de certaines symphonies ou certains opéras, je ne vais capter que des bribes, et j’ai beau les écouter plusieurs fois de suite, je vais rester sur ma première impression.  Quand tu traverses la France, il y a des coins où tu te dis que tu aimerais habiter et d’autres pas, mais ça n’est lié à aucune vérité tangible ; c’est juste lié à une impression, parce qu’une colline te fait de l’œil, ou que tu ne vois des usines, alors que si tu fais cinq kilomètres à droite, t’es en pleine nature. Voilà pour moi. Helmut ?

– Helmut : J’avais même oublié la question… La musique pour rouler, oui. C’est un bon endroit pour écouter de la musique ; il y a une espèce de transe, un truc un peu lancinant dans les routes qui défilent, qui met dans un état semi-méditatif, et qui est propice aux idées créatives en plus. Et l’aspect cinématographique me va très bien.

– Pour cet album, avez-vous eu la volonté de donner plus de place aux autres musiciens ?

– Helmut : Ce n’est pas tant comme ça qu’on bosse. Chacun propose et prend sa place. Et au septième album, j’ai l’impression que les choses se font plus naturellement. Léopold voit l’esprit du groupe ; on ne lui a jamais dit de faire ci ou ça ; on sait qu’on peut lui laisser carte blanche, avec quelques indications si besoin. Là en l’occurrence, s’il y a eu quelques indications, c’était plutôt du côté d la Soul et de groupes de Soul moderne comme Black Pumas, éventuellement Calexico sur certaines envolées de trompette, et si on remonte ce fil, on arrive à Ennio Morricone. C’est plutôt comme ça qu’on bosse : plutôt que de donner en amont des directives, on écoute si on est contents de ce que chacun propose.

– La chanson « Atlas » aborde une écriture introspective et à la fois qu’on pourrait entendre comme métaphorique par la personnification d’un élément de la nature, une montagne, qui parle. Comment t’a-t-elle été inspirée ?

– Helmut : C’est un trip, qui se fait un peu par hasard. Peut-être que les dessins animés de Myazaki Totora, les arbres, les pierres ont une vie m’ont influencé. Ce sont des personnages qui vont se réveiller. Ca a peut-être infusé.

– Raoul : C’est marrant que tu en parles, car m’évoquait le petit bout dans Fantasia, qui est la nuit sur un mont, et y a une montagne terrifiante qui prend forme. Certains passages me font penser à cette montagne qui prend vie.

– Helmut : De toute façon quand tu écris des chansons, tu te mets dans la peau d’autres gens. Donc c’est rigolo aussi de se mettre dans la peau d’une montagne. Mais vraiment je ne me suis pas dit que j’allais faire ça et le faire comme ça ; ça vient comme ça vient. C’est le point de vue d’un élément qui a une durée de vie bien plus longue que 80 ou 90 ans, comme tout être humain, et voit ce torrent d’humains qui se déverse depuis la nuit des temps et continue. C’est toujours vertigineux quand tu commences à penser à ça.

– Y a-t-il peut-être des références aussi au paganisme des cultures amérindiennes ?

– Helmut : Pas conscientes, infusées sans doute. Mais ça me va très bien ; entre les cowboys et les indiens, j’ai toujours préféré les indiens. Je n’ai pas creusé ces choses, mais bien sur que je suis sensible aux animismes. Je trouve plutôt cool que les Indiens aient eu comme divinité une montagne plutôt qu’un dieu avec une barbiche perché sur un nuage. Ca me semble plus cohérent. Si tu as besoin de croire et de craindre une force supérieure, autant que ce soit la nature, plutôt qu’une invention du cerveau humain. Et elle se rappelle bien à nous quand même.

– Raoul : Il y a un truc plus tangible.

LMT5– En quelle langue est écrite la chanson « Nili Pona » ?

– Helmut : C’est un instrumental de Raoul, dont on avait envie de faire quelque chose et qui ne se mariait pas forcément bien avec du Français. Cette musique m’évoquait des chants polynésiens, des choses qu’on chante quand on dit « au revoir » à un équipage qui part pêcher. Donc on a choisit d’écrire dans une langue imaginaire qui s’appelle le Toki Pona, qui est une langue inventée par la linguiste Sonja Lang. Elle a créé une langue simplissime composée de concepts concrets et ne comportant pas de négation. Il n’y a pas de négativité ; le concept même de négation n’existe pas dans cette langue. Le pari de cette linguiste était de se dire que si on parle dans une langue dans laquelle la négativité n’existe pas, les mauvais sentiments ou les choses négatives qui peuvent t’habiter dans l’échange avec l’autre disparaissent. Il se trouve que les sonorités de cette langue étaient proches des sonorités polynésiennes. On a donc écrit ce texte très simple, très contemplatif. Tu peux trouver des dictionnaires de Toki Pona pour traduire la chanson ; ça demande un petit exercice du cerveau. Cet album est une manière de créer un folklore qui nous appartient, et d’inviter les gens sur notre continent à nous. Donc tu vois sur la pochette, on a des masques de guerre, un territoire limité et des langues qu’on s’est appropriées. On a voulu que l’album soit ludique, que tu ne puisses pas l’épuiser en une fois et que tu aies envie d’y revenir, et d’y redécouvrir des choses.

– C’est l’effet qu’il provoque. Il est de ces albums qui parviennent à présenter une certaine homogénéité dans l’âme, mais sans être linéaires et en se composant de titres qui ont chacun leur singularité, mais s’assemblent et s’imbriquent pour créer un petit monde. Est-ce ainsi que le vous le ressentez ?

– Helmut : Linéaire, on n’a jamais su faire ça de toute façon. Pourquoi ne pas créer un son qui appartienne à un album et soit très définissable ? Mais il faut qu’il y ait de bonnes chansons derrière aussi.

– Raoul : Nos albums les plus linéaires seraient peut-être « Avalanche » et « Primitifs Modernes », et encore, je ne suis même pas sûr qu’ils le soient. De fait les albums que j’aime bien ne sont pas des albums très linéaires, à quelques rares exceptions, où il y a une qualité de composition indéniable.

– Le titre « Facile a dire » peut faire écho à des banalités un peu poreuses et dénuées de profondeur qu’on entend beaucoup se répéter avec la mode des spiritualités du développement personnel et de la réinterprétation -ou modification de la perception- de la réalité. Qu’est-ce qui vous l’a inspiré ?

– Helmut : C’est parti d’un libre de Clément Rosset qui s’appelle Le Réel : Traité de l’idiotie. C’est un philosophe du réel. C’est-à-dire qu’il s’est battu toute sa vie pour dire aux gens d’arrêter de croire qu’il y avait quelque chose derrière la réalité. C’est quelque chose que j’entends souvent, ce truc de quelqu’un que tu vas trouver complètement con et dont on te dit « non, mais en fait il est sympa à l’intérieur ». Est-ce qu’on est ce qu’on fait ? Est-ce qu’on est ce que des gens pensent de nous ? C’est parti de ça. Mais ça reste une chanson légère. Ce n’est pas non plus un essai de philosophie. Je n’ai rien contre les spiritualités ; il n’y a jamais de mal à ce que des gens essayent de s’améliorer, peu importe le chemin choisit. C’est toujours bon à prendre pour les autres, même s’il y a des dérives et des gourous.

– Raoul : Le problème n’est pas que des gens cherchent à s’améliorer, mais que d’autres cherchent à faire du profit sur les gens qui cherchent à s’améliorer. Et il y a quand même une dimension prosélyte aussi. Ce n’est pas le contenu, le problème, c’est l’humain.

– Helmut : Après, le souci de l’utilisation de ces spiritualités aussi pour imposer des règles aux autres est humain ; c’est humain de vouloir expliquer aux autres comment ils doivent penser. Dans « développement personnel », il y a « personnel ». Donc si chacun fait ça dans son coin, y a pas de soucis.

– De qui parle la chanson « Un beau salaud » ?

– Helmut : Ben, c’est sur un coach de développement personnel… [fous rires]. Non. Il y a plein de choses. Il y a le réplique, une de mes répliques préférées du cinéma, de Jean-Pierre Bacri à Philippe Khorsand dans le film Mes meilleurs copains, où le second est un espèce de metteur en scène qui se prend la tête et n’a aucune idée de ce que les autres traversent et se montre méprisant avec ses potes, et Bacri finit par lui demander si ses « ailes de géant » ne l’empêchent pas de marcher, en référence au poème de Baudelaire. Il y avait Donald Trump. Il y avait cette petite voix intérieure qui parfois te dit « mais quand même, tu n’aurais pas du faire ça ». Tu mets tout ça dans un mixer, et ça fait cette chanson.

– La chanson « Copie carbone » utilise-t-elle un clin d’œil à la parole de la Genèse « Dieu créa l’homme à son image » pour dénoncer l’uniformisation et le calque des vies humaines se ressemblant comme de pâles copies d’un même rêve peut-être ?

– Raoul : Ah ! Intéressant !

– Helmut : Oui, c’était un peu ça. La standardisation. Mais c’est parti de s « cc » et « cci » qu’on a dans les envois et réceptions de mails. « Cc », à l’origine signifiait « copie carbone », mais lorsque ça avait du sens de parler de copie carbone, c’est à dire faites à la machine. Maintenant ça n’a plus de sens, puisque c’est numérique. Cette notion de reproduction, réplique, identité me fascinait. Et après, tu cherches des rimes en « one » qui ne soient pas des gros mots, ni des redits, parce qu’on a déjà fait ça dans « Amazone ». C’est un peu notre chanson « Souchon méchant », on va dire. Elle n’était pas dans les candidates les plus légitimes pour être sur l’album. Mais en fait c’est la chanson qui nous a permis de travailler avec Jeff à la batterie ; c’est la première sur laquelle il a proposé des drums, et une chose en a amené une autre.

– Depuis combien de temps joue-t-il avec vous en remplacement de votre batteur d’origine ?

– Raoul : Deux concerts !

– Helmut : Non. On joue tous les deux avec lui dans notre autre projet, Animal Triste ; il est musicien rouennais depuis toujours. On se connait depuis longtemps.

– Qui entend-t-on dans l’extrait utilisé pour la chanson « Trois degrés de séparation » ?

– Helmut : C’est G. Bush père en campagne électorale en 1998, avec la phrase « read my lips » devenue le symbole du mec qui ment les yeux dans les yeux, en disant « regardez-moi bien ». On a les mêmes en France, mais c’est toujours moins flamboyant. Et ça ne rime pas avec « apocalypse ».

Miren Funke

Photos : Carolyn C

LMT7

Liens : https://lamaisontellierofficiel.fr/

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Marina, Helmut, Raoul, Léopold, Hyacinthe, Alphonse et les autres..

10 Sep

Par Carolyn C. et Norbert Gabriel

 

Photos Carolyn C. 2017

Ou le concert littéraire de La Maison Tellier et Marina Hands, avec les chansons de « Beauté pour tous », les pages de leur bibliothèque idéale -des passages de Barjavel, Camus, Jorn Riel, Houellebecq , Octave Mirbeau- incarnées par Marina Hands, c’est la rencontre proposée par La Maison de la Poésie dans une jolie salle, aux dimensions parfaites pour que le public soit en intimité avec les artistes.

Rencontre entre Lady Chatterley explorant les bas fonds, les sombres replis de l’âme humaine, les merveilles aussi, parfois, et les enfants de Maupassant, leurs voix ferventes et intenses, et leurs guitares, cors, trompette, une couleur rock et folk.

On entend chanter parfois que l’époque est belle/laide, l’un dit « laide », mais elle, en voix superposée dit « belle »…

Mais pour ce spectacle unique, pas besoin de blabla superflu, puisqu’on peut écouter grâce à Radio Nova la présentation musicale de ce concert, entretien avec les protagonistes, et extraits musicaux… 58 mn, c’est une offre qu’on ne peut refuser Surtout pour toutes celles et ceux n’étaient pas à La Maison de la Poésie, l’émission est d’une exceptionnelle qualité.

 

Clic sur la radio —->

 

et aussi sur France Inter, clic ——>

 

 

Pour ceux qui auraient à découvrir La Maison Tellier, voici ce qui s’est passé au Divan du Monde, en 2013, pour le concert de sortie  de « Beauté pour tous » extrait d’une chronique disparue dans une sorte de tsunami informatique sur un site chanson.

(…) La Maison Tellier, cinq musiciens plus ou moins poly-instrumentistes, des textes écrits à l’encre de la passion de la vie, malgré tout. Malgré tous ces désordres qui font boiter la marche du monde.

Ils savent les décorer, ces textes, de musiques somptueuses, avec « La maison de nos pères » voici une fresque de la comédie humaine, sur des envols symphoniques à convertir les plus blasés des mécréants au mysticisme le plus lumineux. Tous les arrangements marient avec bonheur des métissages raffinés, sur une ambiance orientale, un banjo apporte des éclats d’étincelles, avec discrétion, juste ce qu’il faut pour relever les ombres d’un trait de lumière. Banjo ou cuivre d’une trompette ou d’un cor, et des éclairages parfaits.

On verra sur la scène, une danseuse passer le temps de 2 ou 3 chansons, autre moment de grâce dans ce concert extrêmement généreux, et d’une qualité rare. Pas un temps mort, pas un temps faible, le spectacle a été réussi, comme l’album « Beauté pour tous » qui sera probablement un des tops de l’année dans les discothèques de ceux qui aiment les artistes, embarqués dans le cirque de la vie, témoins, acteurs non résignés à la passivité stérile. Héritiers du chant des hommes, des hommes debout.   (NGabriel)

 

Photo NGabriel2013

Et pour quelques images de plus, de Carolyn C. à La Maison de la Poésie,

Photos Carolyn C 2017

 

 

Festival Musicalarue 2017 : rencontre avec La Maison Tellier

18 Août

Cette année encore le festival Musicalarue accueillait à Luxey une multitude d’artistes à plus ou moins large public, et une foule immense de festivaliers. Durant trois jours, comme de coutume depuis plus de 20 ans, alors que le petit village landais ouvrait ses rues et ses espaces publics aux gens, ses habitants leur ouvraient leur cœur et leur maison. Car, outre le fait de transformer un village entier en scène gigantesque, Musicalarue présente cette particularité d’impliquer dans la vie du festival, résidents et bénévoles venus parfois de plus de 100 kilomètres aux alentours : artistes et festivaliers se logent chez l‘habitant ou campent dans les jardins, et chacun s’investit avec une bienveillance attentionnée et un esprit d’altruisme devenus rares -« l’esprit de Luxey » dit-on-, si bien qu’on ne saurait déterminer qui de Musicalarue ou de Luxey a fait la renommée et le caractère exceptionnel de l’autre. Si l’événement fréquenté à l’origine plutôt par un public et des artistes alternatifs est devenu populaire au point d’être considéré comme une date incontournable par des célébrités qui ne laissent pourtant pas l’impression d’adhérer aux valeurs véhiculées par le festival, il continue d’attirer majoritairement des « artisans » de la chanson, des artistes de rue et des spectacles indépendants, et également des interprètes faisant partie du patrimoine de la Chanson Française, ravis de voir les auditeurs partager un moment familial et reprendre en chœurs des succès populaires connus par trois, voire quatre générations. C’est la politique de l’association, qui chaque année gère au mieux l’équilibre pour ravir tous les publics, toutes les générations, en évitant cependant à Musicalarue de devenir un événement industriel comme les autres.

 

Cette année hélas, un incident météorologique d’envergure est venu écourter et annuler la troisième soirée musicale en plein concert du groupe Matmatah qui terminait l’interprétation de sa chanson « Au Conditionnel » sous un déluge de pluie et des rafales de vent, devant un ciel déchiré d’éclairs, mais un public décidé à rester sans peur ni lassitude sous l’orage. Par chance la tempête n’a pas blessé de personne ; néanmoins Musicalarue comptabilise de nombreux dégâts matériels, dont nous espérons qu’ils ne mettront cependant pas en péril l’existence des futures éditions. Profitons ici de l’occasion pour remercier les membres de l’association organisatrice, qui, chaque année, nous accueillent  et s’occupent de nous avec professionnalisme, dévouement et gentillesse.

 

Parmi les artistes présents, quelques uns ont accepté de nous accorder un entretien, le premier d’entre eux étant le groupe La Maison Tellier, que nous avions rencontrés l’an passé à Bordeaux [https://leblogdudoigtdansloeil.wordpress.com/2016/05/23/entretien-avec-la-maison-tellier-en-tournee/]. Achevant ici la tournée nationale consécutive à la sortie de son dernier album « Avalanche », le groupe normand livrait samedi un concert généreux, vibrant et possédé, constellé de nombreux moments de transe collective partagée avec le public. Les musiciens semblaient heureux pour cette première participation du groupe à Musicalarue de jouer sur la même scène que Miossec, dont ils reprirent le titre « La Fidélité », et de profiter de cette occasion de croiser sa route. Quelques heures plutôt, des « cinq faux frères », Helmut et Raoul Tellier, respectivement chanteur et guitariste nous accordaient un peu de temps.

 

– Bonjour et merci de nous recevoir. Lors de l’entretien que vous nous aviez accordé l’an dernier, vous évoquiez le travail d’épurement du son amorcé avec l’album « Beauté Pour Tous » et qui devient très flagrant avec « Avalanche ». Votre volonté va-t-elle dans le sens de poursuivre ce travail ?

– Raoul : On parlait tout à l’heure des nouvelles chansons qu’on écrit ; on essaye de pousser la chose encore plus loin, car on voudrait faire un enregistrement le plus live possible, juste à nous 5, avec éventuellement un ou deux musicien. Du coup, ça conditionne un cadre supplémentaire dans l’écriture des chansons et des arrangements. Par exemple je vais essayer de faire des parties de guitare qui se tiennent toutes seules, à une seule guitare. C’est une contrainte supplémentaire. Une fois qu’on aura fait ça, je pense qu’on ne pourra pas faire tellement plus épuré. A moins de chanter sans chanter…

– Helmut : Ou de virer un  musicien par disque.    

– Raoul : A la mode Koh-Lanta !

 

– Du coup, 5 ne sera plus le numéro parfait…

– Raoul : Non. Mais du coup, ça permettra d’écrire « A 4, c’est mieux »

– Helmut : Ou « On est bien tout seul ».

 

– Yann Arnaud est intervenu pour réaliser « Avalanche », alors que vous aviez réalisé les albums précédents seuls. Que tirez-vous de cette expérience, du fait de bénéficier d’un regard extérieur ? Quels en sont les inconvénients et les avantages ?

– Helmut : Le regard extérieur nous permet de trancher quand nous arrivons dans une impasse en termes de composition. On lui remet ce rôle là, qui est chiant. Du coup on a juste à se concentrer sur notre rôle de musicien. On a toujours été dans des réseaux, mais on n’a jamais eu un succès tel que tout un tas de parasite viennent nous expliquer quoi faire, comme des directeurs artistiques ou je ne sais quoi. Nous, on est plutôt demandeurs de ça, sans en être obsédés. De mon point de vue, l’album de Noir Désir qui est le moins intéressant en termes de son est celui qu’ils ont réalisé eux-mêmes, parce qu’il n’y avait pas de personne extérieure. Dans ces cas là, tout le monde veut faire plaisir à tout le monde. On passe nos vies ensemble, donc on ne veut pas se fâcher. Du coup on est 5 à donner notre avis. Un intervenant extérieur, quand il est légitime et que ce qu’il dit est intelligent et bien amené polarise la chose et nous permet d’être bien. Il y a une chanson sur le dernier album qui cristallise ça, c’est « Garçon Manqué », que je trouve peut-être la meilleure chanson de l’album : on est arrivé chacun avec des bribes d’idées, Yann a mis tout ensemble et désigné une direction.

 

– Est-ce pour vous une expérience à réitérer ?

– Raoul : Ça me parait nécessaire. Mais on est en perpétuelle réflexion là-dessus, parce que certains d’entre nous préfèrent avoir l’opportunité de faire notre tambouille entre nous, sans forcément que quelqu’un vienne arbitrer ; ça peut prendre du temps.

– Helmut : Et puis on a aussi le fantasme de travailler avec des réalisateurs anglo-saxons parce que c’est la musique qu’on écoute le plus en ce moment. On se rend compte qu’en France, ça tourne sur un  certain nombre de réalisateurs, mais qu’on compte sur les doigts d’une main ; donc tous les disques ont des sons relativement homogènes et c’est pas facile de se démarquer. Et nous, on est obligés de se démarquer, parce qu’on sait qu’il n’y aura pas la grosse cavalerie derrière qui va balancer notre morceaux sur la pub après le journal. Donc faut essayer d’être originaux. Et puis il y a le fantasme de travailler avec quelqu’un dont on admire le boulot ; ça pourrait être John Parrish ou un autre. Mais ça pourrait aussi être naze. Faut essayer. Le problème, c’est que nous, on a une économie limité. On ne peut pas se dire qu’on va mettre 20 000 euros pour se payer un réalisateur particulier et s’apercevoir que finalement ça ne va pas.   

 

– N’est-ce pas aussi une motivation d’avoir l’oreille d’une personne non francophone pour votre chanson qui pose des textes français sur des musiques inspirées largement du monde américain?

– Helmut : C’est déjà le cas. Quand Seb (Raoul) écoute les chansons en maquettes, ce n’est pas forcément sur les paroles qu’il va se retourner. Moi, c’est ce que j’écoute en premier : des paroles nases peuvent me gâcher une chanson, même si j’écoute ce qui se passe dans la musique. Mais on pense peut-être à l’inverse.

– Raoul : Non, pas forcément. En Français, si les paroles sont nases, j’ai du mal. C’est plutôt que souvent, si les paroles ne le sont pas, je ne fais pas forcément de différence entre un très bon texte et un texte moyennement bien. Du moment que rien ne me perturbe l’écoute, comme quand j’écoute des chansons en anglais, je fais attention au texte après. C’est d’abord une mélodie, une ambiance, des arrangements qui me plaisent.

– Helmut : Mais il y a des mots qui accrochent l’oreille et des mots interdits dans les chansons. Et il y a des mecs qui les mettent quand même !

 

– Quels sont les mots interdits ?

– Helmut : Mitochondrie, tête de gondole. Tu vois le syndrome poussé à l’extrême : pour déconner, nous, on inventait des chansons de Thiéfaine. Mais Thiéfaine le fait très bien ; c’est juste qu’il emploie des mots, qui font que tu reconnais directement son écriture. Et c’est cool. Mais tout le monde ne peut pas le faire.

– Raoul : C’est un talent de pouvoir mettre n’importe quel mot dans une chanson.

 

– Parlons de votre écriture : elle prend souvent une forme narrative, comme des petits scenarii, des histoires racontées, même lorsqu’elle aborde des sujets polémiques ou un engagement comme la chanson « Un Bon Français ». Est-ce la qualité littéraire que vous voulez défendre ?

– Helmut : Ce n’est pas pour la qualité. C’est pour avoir une distance. J’aime bien faire des portraits ; c’est plus facile. La chanson vieillit mieux. Les chansons engagées, c’est compliqué. Pour le coup, je ne la verrais pas comme une chanson engagée, mais comme une chanson politique.  Mendelson, qui vient de sortir un album que je recommande chaudement d’ailleurs, parle de ça : il dit qu’il fait de la chanson politique et non de la chanson engagée. La chanson engagée, en caricaturant, tu mets ton petit bonnet en pilou pour aller gueuler à la télé, et après tu vas sur ton i-phone en disant que t’es anar. « Un bon Français » est un portrait de salaud ordinaire. C’est comme ça que je la vois, même si la narration est un peu ambigüe et qu’après coup je me suis rendu compte qu’elle pouvait prêter à confusion. Mais si t’as deux sous de jugeote, tu ne te dis pas que c’est une chanson pro-front national. J’aimais bien l’idée de faire un portrait avec des trucs que tu entends au bistro parfois et qui piquent vraiment quand même.

– Raoul : Et je pense que tous dans le groupe, en tous cas moi je le suis, nous sommes sensibles à la petite histoire dans la grande Histoire. Les œuvres qui me touchent le plus, que ce soient des livres, des films ou des chansons, c’est quand au travers d’un portrait ou d’un événement, on est plongé au cœur d’une chose plus grande. Les chansons qui prennent par la main et qui disent ce qui est bien et ce qui ne l’est pas ne me parlent pas.

– Helmut : Et puis nous sommes un groupe : je ne vais pas engager les 4 autres gars dans mes opinions personnelles. C’est un peu compliqué ; je ne suis pas sur qu’on pense la même chose sur tout.

– Raoul : Ne serait-ce que politiquement, on n’est pas tous encartés dans le même syndicat.

– Helmut : Du coup, pour le prochain album, j’ai envie de revenir à des petits scénarii comme ça. Le dernier était plus une espèce de dissection autocentrée. J’ai envie de reprendre de la distance et de faire comme sur nos vieux albums où je racontais des petites histoires. Une chanson, ça s’épuise vite. Il faut laisser un peu de floue, un côté un peu impressionniste. On a connu une phase de chanson un peu drolatique avec des gens comme Renan Luce, Alexis HK, et c’était souvent bien trouvé. Mais je trouve qu’une chanson comme « La Lettre », une fois que l’histoire est comprise, on n’a plus envie d’y aller, même si l’effet de surprise est cool. Il faut choisir. J’aime bien que chacun se fasse sa propre histoire à partir de ce que je propose comme paroles.

 

– Une dernière question sur la participation au festival : est-ce une bonne occasion pour vous de croiser et rencontrer d’autres artistes ?

– Helmut : Oui ! On va voir si on arrive à convaincre Miossec de venir chanter cette reprise là avec nous. On va essayer !

 

 

Site :clic sur la maison,

Miren Funke

Photos : Carolyn C (5 ; 6 ; 7 ; 8 ; 9 ; 10), Miren (1 ; 2 ; 3 ; 4 ; 11)

Entretien avec La Maison Tellier en tournée

23 Mai

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Sillonnant actuellement les routes de France pour défendre son cinquième album « Avalanche », La Maison Tellier se produit un peu partout en concert. Pour son escale bordelaise, c’est la salle de spectacle Le Krakatoa de Mérignac qui accueillait, mercredi 18 mai, le groupe rouennais, en première partie duquel était programmé Milos, qui nous avait accordé un entretien en septembre dernier (Voir ICI.). Joli et cohérent couplage pour une soirée savoureuse, dans ce lieu qui demeure la seule parmi les grandes salles de la communauté urbaine à s’investir pour soutenir la scène locale et permettre à des artistes alternatifs, émergents ou encore peu connus de s’exprimer, en même temps qu’elle reçoit des artistes plus renommés à large public. C’est devenu suffisamment rare pour être apprécié.

La formation, qui tire son nom d’une nouvelle de Maupassant, dont les cinq membres ont repris le patronyme pour créer chacun leur nom de scène, comme un clin d’œil à la fraternité musicale qui les relie, venait donc faire prendre l’air et la scène aux chansons de son dernier album. Ni chansons à textes revendicatifs ou réalistes, ni chansons sans textes, voilà dix ans que La Maison Tellier nous raconte des histoires et embarque la chanson francophone ailleurs, vers des paysages de nouveau monde, à la chevauchée d’une musique nourrie d’influences folk, country et blues. Un peu inclassable, la chanson de La Maison Tellier est une classe (dans tous les sens du terme) à elle seule, une singularité dont l’identité, épurée et ramenée à son essence dans ce dernier enregistrement, respire avec plus d’évidence encore. Quelques heures avant leur concert, deux des « frères » Tellier, Helmut (chant et guitare) et Raoul (guitares, claviers, banjo), acceptaient de nous recevoir.

 

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– Bonjour et merci de nous accorder un peu de temps. La tournée de ce cinquième album comporte beaucoup de dates. Après plus de dix ans d’existence, comment vivez-vous cette vie d’artiste ?

– Helmut : C’est notre 27ème date ; on a commencé la tournée début février, donc on n’a pas chômé. L’album était sorti fin janvier.

– Raoul : Effectivement, nous nous sommes formés en 2004 ; ça fait donc un peu plus de dix ans que nous jouons ensemble. Et tant que nous pouvons continuer, nous le faisons, car c’est très agréable.

– Helmut : C’est une vie avec des phases différentes. En ce moment, nous sommes en phase de tournée. C’est quelque chose qui prend beaucoup de temps et d’énergie, donc nous nous y consacrons. Il y aura plus tard des phases avec bien moins de concerts à assurer, pendant lesquelles nous pourrons prendre le temps de nous remettre à composer. Ce sont les deux extrêmes du balancier ! En ce moment, on bouge beaucoup, et partout. Mais c’est bon signe, et qui plus est, c’est une phase très excitante. Une espèce de rythme qu’on vit autour de chaque album. Mais l’impression qu’on peut avoir, c’est que ce rythme devient de plus en plus effréné : les albums sont de mieux en mieux reçus, les salles de plus en plus pleines ; le public s’élargit. En même temps c’est l’idée qui guide la sortie d’un nouveau disque aussi : garder les gens qui nous écoutaient avant et en accueillir de nouveaux.  

 

– Ce dernier disque, épuré par rapport aux précédents d’un point de vue sonore, donne l’impression très nette de recentrer l’identité musicale du groupe. Est-ce une démarche que vous souhaitiez ou l’idée de Yann Arnaud qui a réalisé l’album ?

– Raoul : Le dépouillement sonore est une démarche qu’on avait commencé d’entreprendre sur « Beauté pour tous », mais il y avait encore des morceaux avec une orchestration assez riche. On a un peu peur du vide ; c’est un travail qui prend pas mal de temps. Du coup, pour cet album, nous avons collaboré avec Yann Arnaud, qui a réalisé l’album et qui nous a un peu poussés dans cette voie-là. Il s’agit d’épurer les choses, de retirer un maximum d’interventions instrumentales. C’est vrai qu’au début, quand nous avons entendu les premières mises à plat de certaines chansons, on était dubitatifs. On s’est dit « ok. Il ne se passe rien ». Faire épuré n’est pas naturel chez nous ; ça s’apprend et ça prend du temps. Maintenant, quand j’écoute l’album, je n’ai pas cette impression de dépouillement sonore ; mais les gens remarquent le travail fait dans ce sens. Disons que l’idée de départ était de se mettre en rond tous les cinq, chacun avec son instrument, et d’enregistrer comme ça. Dans les faits, ce n’est s’est pas exactement passé ainsi bien sûr, mais il reste quelque chose de cette idée-là. C’est très vrai sur certaines chansons comme « Garçon manqué » ou « En toutes choses » où il n’y a pas plus d’instruments qui jouent que de membres dans le groupe.

– Helmut : Ceci dit, l’identité sonore d’un groupe est quelque chose de très délicat à définir et qui se définit en le faisant. C’est bien qu’une certains cohérence s’entende. Ce disque est une proposition de son, de façon d’arranger les choses. Et peut-être que la proposition sera différente dans le prochain album et que les gens en l’écoutant se diront que ce n’est pas ça, le son de La Maison Tellier. Mais le son de La Maison Tellier, c’est nous qui le définissons au fur et à mesure ; on n’a pas de plan global préétabli. C’est aussi ça qui est intéressant.

Raoul : On a des envies. Et sur ce disque, nous avions envie de travailler avec Yann Arnaud, parce qu’on est fan de Syd Matters et de son travail de manière générale.

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– Est-ce vous qui êtes allés le chercher ?

– Helmut : Oui, via le label. Notre label nous a mis en contact. 

– Raoul : C’était une chouette rencontre ; le type est super, autant humainement que professionnellement. Il est arrivé avec sa vision des choses, sans nous en parler, et sans écouter nos maquettes. On lui a joué nos chansons, et il a vu dans quel sens il allait orienter son travail. Parfois sa vision coïncidait avec la notre ; parfois pas du tout. Du coup certaines chansons ont été bouleversées par son intervention, car elles n’étaient pas a priori parties dans la direction qu’il leur a donnée. Il a fait le ménage et rangé les choses aux endroits où il les voyait. Et comme se laisser guider était l’envie qu’on avait au départ, nous nous sommes tous prêtés au jeu.

 

– Aviez-vous envie d’un regard extérieur ?

– Helmut : Besoin, même.

– Raoul : Nous avions réalisé nous-mêmes le précédent album « Beauté Pour Tous », bien sûr, avec des ingénieurs du son qui savaient utiliser le studio, mais qui n’avaient pas cette position de réalisateur. La réalisation du disque était donc notre œuvre, et nous avions besoin de nous décharger de ce poids-là pour écrire les chansons d’« Avalanche ». On était peut-être devenus un peu claustrophobes entre nous cinq.  

– Helmut : La réalisation ramène une chose supplémentaire à devoir gérer, pour un résultat qui au bout du compte ne satisfait pas forcément tout le monde. Il était donc important pour nous d’avoir un sixième homme, en termes de gestion de ressources humaines aussi.

– Raoul : C’est pratique d’avoir quelqu’un d’extérieur qui fait l’arbitre et tranche. En quelque sorte, on lui a confié les clés de la maison et demandé de prendre les décisions. Et il a pleinement rempli ce rôle, et participé activement à l’identité sonore du disque.

 

– Est-ce une collaboration que vous souhaitez garder pour la suite ?

– Helmut : Honnêtement, je n’ai pas encore commencé à y réfléchir, encore moins à en discuter avec le groupe.

 

– L’écriture des textes est l’exclusivité d’Helmut. Mais comment construisez-vous les compositions entre vous ?

– Helmut : On ne compose pas vraiment ensemble. Même pas du tout.

– Raoul : Nous deux seuls composons, parfois moi tout seul, parfois lui tout seul, parfois ensemble ; puis on arrange ensuite tous les cinq. En revanche, les textes sont tous d’Helmut. Pour cet album, nous avons essayé de travailler de la manière la moins dispersée possible. On s’est vus pendant une semaine, autour d’une table, avec les guitares, les papiers et les crayons, et avec que ça à faire.

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– Les idées viennent-elles comme ça ?

– Helmut : Non ! Mais de fait, c’est le meilleur contexte pour qu’elles viennent. Quand on n’a rien d’autre à faire que de la musique, avec une échéance potentielle, ça oblige à travailler. Ce n’est pas un boulot où on pointe.

Raoul : Certains font comme ça. Mais nous, on a du mal à s’astreindre à une discipline, selon laquelle on serait par exemple tous les matins de 8h à midi, derrière un bureau avec l’instrument. Je suis incapable de faire ça. Je peux le faire durant deux-trois jours au maximum. Mais la vie a d’autres priorités parfois ; on est chez nous ; on a des choses à faire… Là, nous tournons sans arrêt depuis deux ans. Donc il est vrai que durant les périodes où on ne tourne plus, on a envie de souffler un peu, de se reposer, de vivre simplement. Et puis l’inspiration vient quand on l’appelle, mais pas forcément. Elle vient aussi parfois toute seule, par phases : en ce moment, dès que je prends une guitare, au bout de 5 minutes, un truc me vient. Bon ou mauvais, peu importe. Mais quelque chose me vient. En ce moment, c’est la saison de la pêche ! Donc j’ai hâte d’être posé chez moi, pour le début juin, où nous avons 15 jours sans concerts, pour pouvoir aller à la pêche aux pépites d’or. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais je sens que c’est maintenant.

– Helmut : Ce sont des cycles. Quand on fait un album, on en sort essorés ; donc il faut se donner le temps de faire remonter le niveau du liquide d’inspiration. Ça dépend de pas mal de choses ; mais quand on sent que l’inspiration revient, il faut trouver un moment pour l’écouter. Sinon le risque est de laisser filer la chose.

– Raoul : Et puis c’est une période terriblement excitante, quand on commence à bosser sur du nouveau matériel.

– Helmut : Et c’est tout aussi incompatible que la tournée avec un quotidien de vie de famille. Parce que c’est très frustrant de devoir s’arrêter au milieu d’une idée, quand tu es en train de tirer sur un fil pour dérouler la pelote, et qu’il faut s’interrompre pour aller chercher les mômes à l’école, car c’est l’heure.

– Raoul : Ceci dit, ça permet d’éviter de tomber dans le piège du perfectionnisme à tout crin.

 

– Vos textes se situent assez loin de la chanson réaliste, et de la chanson engagée aussi. On peut plutôt y entendre des récits, des portraits ou des petits scénarios. Même lorsqu’on pourrait y voir un message, comme avec la chanson « Un bon Français », cela prend un aspect narratif. Pouvez-vous en parler ?

– Helmut : En effet, c’est un peu plus cotonneux et impressionniste. Pour moi les chansons à thématique, où on décide à l’avance quel message on veut faire passer, ne sont généralement pas évidentes à écrire. Je préfère me laisser emporter dans des chemins, des déviations, au fil du texte. C’est sans doute ce qui donne ce côté narratif. Pour parler de la chanson « Un bon Français », je trouve ça plus intéressant de dessiner des portraits ; et puis ça engage moins, au sens où tu n’as pas à justifier et expliquer pourquoi tu as abordé ce sujet. Raconter des histoires, faire des mini-nouvelles, avec infiniment de zones d’ombre par définition, puisqu’on ne peut pas rentrer dans le détail  en un texte de chanson, c’est plus rigolo. Nos chansons sont un peu à mi chemin entre le poème et la nouvelle, parce que je ne sais pas écrire de poèmes, et je n’ai pas le courage d’écrire des nouvelles. Donc je fais un truc entre les deux, et en plus ça peut se chanter !

– Alphonse : On préfère lire « 1793 » qu’un bouquin sur la révolte des Chouans.

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– Tu parles du fait que ça peut se chanter. Et en plus on entend une véritable cohérence entre la composition musicale et le texte. Te laisses-tu guider par la musicalité des mots ou est-ce dû à autre chose?

– Helmut : C’est un peu dû au hasard, ou peut-être au fait d’avoir poli la chose, à force. Quant au fait de faire partie ou non d’une famille musicale, ça a ses avantages et ses inconvénients. Notre singularité peut aussi jouer contre nous ; les gens aiment bien pouvoir rapprocher la musique d’un artiste avec quelque chose qu’ils connaissent déjà, ou la classer dans une catégorie. C’est un réflexe naturel, quand on entend un nouveau morceau de le comparer à ce qu’on connait déjà. Et ça aide à rendre un projet plus lisible, et à se l’approprier. C’est à nous de resserrer le propos. On a plein de champs possibles, mais on ne peut pas les explorer tous. Il faut trouver quelque chose à égale distance de nos influences diverses.

 

– Vos Influences justement, quelles sont-elles ?

– Helmut : Au départ, il y a eu beaucoup de musiques américaines ; mais maintenant c’est plus difficile à déceler. On ne cherche pas à faire des nouveaux morceaux à la manière d’un tel ou un tel. On ramène inconsciemment des arrangements ou des suites d’accords qu’on a pu entendre ailleurs. La part d’inconscient est tellement grande que nous ne sommes pas les mieux placés pour pouvoir y entendre les références ou influences.

– Raoul : Il arrive aussi parfois que certaines chansons partent d’une tentative d’écrire à la manière de, mais ça n’est qu’un point de départ, et il se passe tellement de choses ensuite durant le travail de composition, que la chanson évolue tout autrement. Je me souviens très bien du moment où j’ai écris la chanson « Quelqu’un d’autre » : je venais d’écouter Elliott Smith et j’avais envie de créer une chanson comme sur certains de ses albums avec une partie en picking, une basse mélodique et des petits bouts d’accords ; et pourtant, quand tu écoutes le résultat final, le rapport avec la musique d’Elliott Smith est plus que lointain, voire il existe uniquement dans ma tête. D’ailleurs en le faisant, je me disais « tiens, j’essaye de faire du Elliott Smith et on dirait du Bertrand Belin ». On ne prévoit pas les compositions ; c’est un fil qu’on tire sans savoir comment va se dérouler la pelote. Au final le résultat ressemble un peu à ce que j’avais en tête, mais en ayant pris un chemin détourné, et en n’ayant rien à voir avec mes références. Parfois les idées te tombent dessus, sans que tu saches d’où elles sortent, et ce n’est qu’a posteriori que tu analyses parfois d’où tu as pu tirer l’idée. En plus nous sommes cinq, certes avec un tronc commun d’influences, mais aussi chacun avec son panier d’influences particulières. Le résultat est donc une cuisine collective, et si on goûte à l’aveugle, ce n’est pas forcément évident de reconnaître les ingrédients du plat. On sait juste si c’est bon ou mauvais.

 

– Du coup, l’album ressemble-t-il à l’idée que vous vous en étiez faite ?

– Raoul : Personnellement, au départ je n’avais aucune idée. On a laissé venir les chansons. Puis on a dégagé un tronc commun des maquettes qu’on avait, ce qui a donné la direction motrice et permis de trier les chansons à garder, celles à transformer et celles à évincer.

– Helmut : Il y a un certain nombre de contraintes sur lesquelles on a la main, comme celle de savoir comment on va composer l’album et avec qui on va l’enregistrer pour resserrer le faisceau d’influences, pour avoir un son homogène sur le disque, celle de décider de la longueur de l’album et du nombre de chansons, du fait que le titre du disque soit aussi le titre d’une des chansons. Et puis il y a des choses qu’on ne maîtrise pas, comme les thématiques que l’écriture va aborder et qui viennent en écrivant. Tu parlais de la dimension narrative de mes textes ; justement cet album est celui sur lequel elle est beaucoup moins évidente. Je suis allé assez loin dans une écriture bien plus autocentrée qu’avant ; du coup pour le prochain, j’ai envie de recommencer à raconter des histoires, remettre les choses à distance ou les raconter, mais d’un point de vue différent. Parce que de toute façon, ce que je vais raconter tourne autour de 4 ou 5 obsessions qui vont revenir tout le temps. A moins de trouver de nouvelles obsessions, la seule chose qui change est la manière d’emballer les choses, avec le risque de se répéter.

– Raoul : Ou de faire cela maladroitement.

– Helmut : Il faut l’accepter. La perfection n’existe pas dans ce métier- là, et c’est aussi ce qui est bien. Et après tout, qui peut dire si c’est parfait ou pas ? Bien sûr, il y a des choses dont on entend qu’elles sont nazes, des chansons dont on comprend tout de suite qu’on n’arrivera jamais à en faire quelque chose de satisfaisant pour nous et qui méritent de se retrouver sur un album.

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– Vous souvenez-vous quelle fut la première chanson qui vous a marqués et peut-être a fait naître en vous l’idée de devenir musiciens ?

– Helmut : Peut-être une chanson de Renaud, quand j’étais petit. Je n’ai jamais creusé la question, mais je pense que ça se situerait autour de mes 10 ans.

– Raoul : Pour ma part, c’est « Santiano » d’Hugues Aufray. Et sinon la musique qu’écoutait mon père, des disques de Country/ Bluegrass, et Crosby, Stills, Nash and Young, et peut-être même Simon and Garfunkel avant ça. J’ai des souvenirs de leurs chansons lorsque j’étais vraiment petit, à l’école primaire ; on échangeait nos cassettes avec un ami. Oui, en fait Simon and Garfunkel, c’est sans doute mon premier kiff musical. Et puis je me rappelle un gros flash sur Brel, avec une cassette que j’avais prise à mon père.

– Helmut : Dans ces âges-là, il se passe quelque chose avec Brel, quelque chose de très impressionnant, de terrible, au sens d’une colère divine.

– Raoul : En revanche ce qui m’a donné envie de jouer de la guitare, ce sont les disques de John Renbourn et Bert Jansch, et les compilations de guitare acoustique qu’il y avait chez mon père, les vinyles de Marcel Dadi. Ce fut le déclic : c’est là que j’ai su que je voulais jouer de la guitare et que j’ai commencé à écouter Dire Straits aussi… à ma grande honte ! (Dit-il avec un grand rire…)* Mon premier Guitar Hero était Mark Knopfler.

 

– Dernière question : vous êtes cinq musiciens, c’est votre cinquième album et il débute par le titre « 5 est le numéro parfait » : y a- t-il quelque chose de magique avec le chiffre 5 ?

– Helmut : Non ! C’est un truc de circonstance. Bien sûr, 5 est un chiffre important symboliquement en occident, et chargé de sens, mais il n’y a pas de superstition.

– Raoul : D’ailleurs la prochaine chanson s’appellera « 6 est le numéro d’après ».

 

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Liens : Site : http://www.lamaisontellier.fr/

Facebook : https://www.facebook.com/lamaisontellier

 

Nous remercions Alice Duboé d’avoir permis à cet entretien d’avoir lieu et pour sa disponibilité et sa gentillesse, et Aline Schick-Rodriguez pour son aide.

Miren Funke

*NDLR: je vous rassure, cher Raoul Tellier, tout guitariste se prenant pour le nouveau Segovia avec Jeux Interdits, a eu cette « honte » quand il a rencontré la musique de Django, ou celle de Mark Knopfler.

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