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Entretien avec Julie Lagarrigue et Cécile Delacherie pour la sortie du livre-disque « Chansons à 2 accords », une aventure musicale et humaine exceptionnelle

21 Déc

 

 

C’est à peine il y a quelques mois qu’est sorti le livre-disque « Chansons à 2 accords », aboutissement d’un travail méticuleux et colossal, non pas pour signer la fin d’une aventure extraordinaire, mais pour en graver le souvenir sur un support matériel, support ayant vocation à faire connaitre et partager le sens d’une expérience musicale et humaine, et permettre à d’autres de s’en approprier les chansons, l’objet comportant en plus de l’enregistrement de trente morceaux interprétés par des chorales diverses, les partitions et les paroles de ceux-ci écrites lors d’ateliers en milieux hospitaliers, ainsi que des textes émouvants rédigés par des participants au projet.

Vingt-trois chorales, quatorze chefs de chœur et quinze musiciens, parmi lesquels Agnès Doherty [Lire ici], Anthony Martin et Emmanuel Commenges [Lire ici], et surtout quatre cent vingt chanteurs, enfants et seniors, personnes en situation de handicap ou luttant contre une maladie physique ou psychiatrique, détenus et travailleurs sociaux, patients et soignants, amateurs et professionnels se sont fédérés autour de Julie Lagarrigue [Lire ici] et Cécile Delacherie [Lire ici], pour chacun porter sa pierre à l’édifice collectif, enfanté du travail mené depuis de longues années par les deux artistes lors d’atelier de création de chansons en milieux hospitaliers, et dont l’investissement a par ailleurs permis l’ouverture cette année de la Maison des Arts et Art-thérapeutes d’Aquitaine [MAATA] au sein du plus grand Ehpad de France, à Terre Nègre au centre ville de Bordeaux, née de cette même dynamique, tout comme l’association que ces mêmes artistes ont fondée avec d’autres, Le Dire Autrement, qui produit le livre-disque. Sous des aspects de travail de fourmis, c’est bien pourtant une œuvre à l’ampleur tentaculaire qui témoigne et exprime comme est profonde la foi en la dimension thérapeutique de l’art qui anime ces artistes, qu’on retrouve à l’élaboration et la réalisation de ce projet hors norme, et à propos duquel il faut saluer aussi le travail accompli pour l’enregistrement par des personnes fragilisées pour qui il a quand même constitué une pression éprouvante. L’objet final est là, disponible dans plusieurs librairies locales et directement auprès de l’association, ici : https://www.helloasso.com/associations/le-dire-autrement/paiements/livre-disque-augmente-30-petites-choses-chansons-a-2-accords

Julie Lagarrigue et Cécile Delacherie acceptaient il y a peu de nous accorder un entretien pour parler de cette œuvre collective, retraçant une aventure enrichissante émotionnellement et humainement sans nul doute, et peut-être aussi transcendante, voire thaumaturge, pour de nombreuses personnes, mais offrant également aux autres des chansons accessibles à partager et interpréter. Une œuvre amenée à vivre désormais sur scène et être portée devant le public, dès que la reprise de la vie évènementielle le permettra en France.

 

– Bonjour et merci de nous accorder un peu de temps. Remontons à l’origine de cette aventure : pouvez-vous nous en raconter l’histoire qui a abouti à la réalisation du disque ?

– Cécile : En 2014 Julie m’a demandé de venir avec elle à un atelier d’écriture de chanson à Perrens [hôpital psychiatrique de Bordeaux]. Il y avait beaucoup de monde ; et venait qui voulait, patients et soignants, à qui on avait juste demandé de ne pas mettre de blouse, afin de ne pas distinguer les uns des autres. Anthony Martin nous accompagnait à la guitare. Et on a continué d’année en année, en proposant aux différentes unités d’aller y faire chanter les gens. Le principe en est simple : on écrit les paroles avec les gens, dans un cadre temporel fixé à une heure, et au bout de l’heure, on chante la chanson en l’état avec la musique que Julie a posée dessus, et on l’enregistre.

– Julie : Les unités dans lesquelles nous intervenons sont des unités fermées ou ouvertes, réservées aux mères avec enfant, ou aux adolescents. On voit vraiment tous les publics différents qui se trouvent là. Et pendant une heure, on se met à l’écriture d’une chanson avec les gens. Le fait qu’on s’impose la contrainte de réaliser la chanson en une heure permet d’avoir un résultat intéressant. Car pour écrire rapidement une chanson à plusieurs, il faut réussir à trouver un consensus dans lequel tout le monde se retrouve. On lance donc l’atelier d’écriture et dès qu’on dispose de deux ou trois phrases, assez vite je me mets de côté avec la guitare pour trouver un air facile à retenir qu’on peut directement poser dessus. C’est pour ça que c’est « chanson à deux accords ». Certaines ont été réadaptées bien sur, mais à la base, elles sont toutes composées avec des accords ouverts à la guitare. On a un classeur où sont compilées ces chansons, et lorsqu’on arrive dans une unité, on les distribue pour chanter ensemble ces chansons.

 

– L’idée de l’enregistrement d’un disque vous travaillait-elle dès l’origine des projets d’ateliers ou a-t-elle émergé et mûri au fil du temps ?

– Cécile : On s’est très vite retrouvés avec une quarantaine de chansons, dont certaines vraiment très belles. Et on trouvait dommage l’idée qu’elles ne laissent pas de trace. Il fallait en faire quelque chose. Dans le même temps Frédéric Serrano, qui s’occupe entre autre de la chorale de la maison d’arrêt de Gradignan  a voulu chanter une de nos chansons. C’est à partir de là qu’a muri l’idée de réaliser un objet avec les enregistrements, les textes et les partitions, afin que les chansons puissent être chantées par d’autres. Tout le monde a trouvé l’idée de ce livre augmenté superbe. Le travail de collecte des textes et de réécriture de partition a été un boulot très laborieux, et on a contacté des chorales amateures, semi-pro, et professionnelles pour interpréter les chansons. Le concert de restitution a été un superbe moment de partage avec les participants des différentes chorales. Et puis le confinement est arrivé là-dessus et nous a mis un gros coup de booster pour travailler, peaufiner, et finaliser l’objet. Nous avons reçu le bouquin fin aout, mais pas pu faire vivre les chansons sur scène malheureusement pour le moment. Mais ce livre-disque existe et nous en sommes très contents. Il est évident qu’il existe pour que les gens puissent en chanter les chansons ; donc dès que le confinement sera fini, on reprendra notre bâton de pèlerin pour porter les chansons vers le public.

 

– Il ne s’agit pas uniquement d’un simple enregistrement d’un concentré du travail accompli. Le livre-disque constitue un objet élaboré, avec une esthétique photographique soignée, les textes et les partitions des chansons, un « lexicabulaire » humoristique, des textes. Réaliser un objet original ayant pour vocation de faire connaitre et partager l’expérience humaine, artistique et sociale que vous avez vécue, mais aussi de servir de support de travail à ceux désireux d’en interpréter les chansons était-il un impératif pour vous?

– Julie : Je voulais que le disque soit un bel objet, et non pas une compilation de restitutions qu’on écoute une fois, parce qu’on l’a achetée, puis qu’on range. Mon idée était que ce soit un objet qui puisse servir de méthode musicale, dont des professeurs, des animateurs, puissent se servir pour faire chanter. Je voulais faire quelque chose qui ressemble au Diapason un peu. Comme ce sont des chansons faciles à retenir et aussi à jouer, l’idée d’un manuel accessible à tous s’est imposée avec celle d’un bel objet. Ces chansons ont été écrites confinées, et l’idée est de les faire vivre en dehors de l’hôpital. Il y a de très belles photographies, un beau travail de graphiste.   

-Cécile : On n’a pas écrit des chansons pour enfants. Mais il est vrai que comme elles sont simples, même si certaines ont des arrangements quand même un peu plus sophistiqués que d’autres, des enfants comme des adultes peuvent se les approprier. Anthony a en plus arrangé des compositions de manière très variée. C’est très accessible, même quand on n’a pas un haut niveau de guitare.

 

– Pourquoi avoir fait appel à des chorales extérieures à l’aventure originelle pour enregistrer les titres? Était-ce irréalisable avec les gens ayant participé aux ateliers?

– Julie : A Perrens il n’y a pas de chorale, et donc on trouvait dommage que ces chansons, ne se chantent pas, car elles sont très belles. Il est très compliqué malheureusement de monter une chorale dans l’hôpital, dans la mesure où les gens y rentrent et en sortent parfois très rapidement. On ne sait jamais d’une session à l’autre qui on va revoir ou pas. C’est une espèce d’essence prise sur le vif de ces paroles, et aussi de ces publics là, les publics particuliers du milieu psychiatrique, mais qui sont aussi des gens comme toi et moi. Il y a un sacré tabou dans ce pays, où on véhicule le cliché que les gens en milieu psychiatrique sont des fous. Alors qu’en fait en psychiatrie, on croise des gens en dépression, en burn out, qui ont perdu un proche, enfin des gens comme toi et moi, et qui souvent ne restent pas longtemps, ce qui fait que souvent on les voit lors d’un atelier, et la semaine suivante, ils ne sont plus là. Donc au résultat, ça fait des archives de chansons, écrite par des tonnes de gens différents. On a décidé de porter ce projet avec l’association Le Dire Autrement. C’est vite devenu un projet énorme, et comme les finances manquaient, on a proposé à chaque chef de chœur qu’on connait dans la région, et qu’on sait être un peu sensible au côté social, de chanter une chanson avec sa propre chorale, et d’enregistrer avec nous ensuite. Anthony Martin a arrangé les chansons, certaines pour orchestre, d’autres en musiques actuelles, d’autres complètement a capella. On s’est retrouvé avec une quinzaine de chefs de chœurs, et des chorales de tous styles : j’avais des ateliers en maison de retraite, des instituteurs avec les enfants de leur école primaire, des professeurs avec leurs collégiens, des chorales de prison, de malades en post-cure psychiatrique, des chorales d’amateurs comme Yakafaucon [Lire ici], des chorales professionnelles, toutes à des niveaux complètement différents. Anthony a fait beaucoup de guitares lui-même ; mais il y a aussi d’autres musiciens qui ont participé, comme Agnès Doherty ou Emmanuel Commenges.

 

– Comment avez-vous décidé la sélection des chansons pour l’enregistrement?

-Julie : On  a sélectionné trente chansons. On a fait une représentation à mi-parcours pour le festival Hors Jeu/En Jeu d’Ambarès (33), et des écoles de Dordogne sont venues, ce qui fait que le projet a débordé des frontières de la Gironde. D’autres restitutions étaient prévues pour que les chorales se rencontrent, mais avec le confinement tout a été mis en suspens. Anthony a aussi passé des heures à s’occuper des enregistrements, des prises, des mix. On lui avait donné pour consigne que ce soit beau, et c’est un travail compliqué avec des chorales d’amateurs et des gens fragilisés. Alors on n’a pas pu tout garder. C’est un peu un entre-deux entre une participation d’amateurs et un travail professionnel quand même. Il y a aussi là des textes d’auteur, Hubert Chaperon par exemple, Fred Serrano qui travaille avec les gens incarcérés à la prison de Gradignan, qui possède la seule chorale mixte de France. Le fait que l’association Le Dire Autrement soit producteur de l’œuvre nous a permis d’avoir les mains assez libres quand même. Sept cent exemplaires ont été édités pour le moment et ça part assez vite.

 

– Tu parles de l’association le Dire Autrement, que vous avez fondée et animez. Son histoire est intimement liée à un engagement qui vous tient à cœur et s’est concrétisé cette année avec l’inauguration de la MAATA. Pouvez-vous en parler ?

– Julie : La MAATA a ouvert ses portes juste avant le confinement. Même si les choses tournent un peu au ralenti, en vertu des circonstances actuelles, on y propose régulièrement à tous des ateliers et des stages avec des artistes et des art-thérapeutes, des séances d’art-thérapie individuelles ou en groupe, des ateliers d’art adapté, de différentes disciplines, où des personnes en difficulté peuvent côtoyer n’importe qui a envie de s’y inscrire. L’idée était d’avoir  un endroit où les publics se rejoignent. Durant le confinement, comme beaucoup d’art-thérapeutes restaient sans activité, on a lancé l’initiative d’écrire chacun un courrier et d’entretenir par écrit un lien positif avec les gens dans les Ehpads. Nous avons reçu énormément de réponses et l’initiative a été reprise un peu partout en France.

 

– Quel sentiment gardez-vous de cette représentation scénique externe qui a eu lieu à Ambarès?

– Julie : On a quand même des participants qui sont bien touchés. Quand on a chanté à Ambarès, les gens avaient la chair de poule. On avait deux leads avec la chorale derrière, qui tremblaient de chanter devant les gens. Mais c’était magnifique. On entend chaque voix, avec sa vie derrière. Il y a quelque chose de très touchant chez les amateurs, parce que justement ils ne sont pas professionnels et sont donc hyper émus en chantant. Ne pas être dans la maitrise libère autre chose. Chaque personne a choisi sa chanson. Par exemple Emmanuel Commenges a choisi en fonction de la chorale d’enfants qu’il faisait travailler. Lors de la restitution à Ambarès, comme chacun avait chanté deux chansons, la soirée a été vécue comme quelque chose d’extraordinaire. Pour certains ça faisait très longtemps qu’ils n’avaient pas vécu une soirée pareille, avec une sortie tard, un catering. Une des personnes de la chorale des seniors que j’ai croisée deux semaines après avait gardé son bracelet de la soirée en souvenir. J’ai aussi croisé des gens d’une autre chorale dans le tramway qui sont venus me dire combien cette soirée-là a été un moment génial pour eux, car ils se sont tous retrouvés et mélangés pour chanter. Avec Cécile on a dû pas mal improviser, car on savait que tel groupe chantait telle chanson, et il fallait organiser un spectacle qui ne dure pas trop longtemps, avec des changements de plateau sur quasiment toutes les chansons. Mais il n’y avait quasiment pas eu de répétition pour les gens. Agnès Doherty a joué de la contrebasse sur tous les morceaux ; Emmanuel Commenges du saxophone ou de la clarinette. Et on s’est donc retrouvés à six ou sept musiciens à faire un orchestre pour des gens avec qui on n’avait jamais joué.  

 

– Avez-vous reçu de la part des personnes malades participants aux chorales des retours quant aux bienfaits émotionnels et psychologiques, peut-être à une certaine transcendance, que cette expérience leur a permis d’avoir, dans une optique de guérison?  

– Cécile : Pas directement. Mais ce qui est sûr, c’est que lors du concert à Ambarès, les participants sont restés jusqu’au bout et ont gardé les bracelets durant des jours. Pour eux ça a été vécu comme un moment très privilégié, de rencontres avec d’autres et en tant que chanteurs, et non plus en tant qu’handicapés ou malades. Certaines chansons ont une patte particulière, car elles ont été écrites dans ce cadre spécifique. Les chansons écrites avec des gens non atteints par des pathologies ou handicaps n’ont pas la même couleur. Elles sont plus réfléchies, pensées, construites. Au début les patients avaient peut-être du mal à prendre la parole, et puis comme nous déconnions beaucoup et qu’on ne censurait rien et acceptait tout, au bout d’un moment, des choses se sont libérées. Et puis certains patients qui avaient, de leur vie professionnelle d’avant, des compétences, des qualités, un savoir-faire, ont vu revenir ces choses, par exemple un rapport à l’écriture, des mots savants, des expressions magnifiques.

– Julie : Les prises d’enregistrement dépendaient de chaque chœur. Il fallait s’adapter à l’épreuve des prises de son ; lorsqu’on a enregistré la chorale avec  des patientes de l’hôpital Bergonié soignées pour des cancers du sein, j’ai dû stopper à un moment, car évidemment le professionnel n’était pas satisfait, car on n’a pas vraiment ce qu’il faut, mais les gens n’en pouvaient plus de fatigue. Alors on n’a pas vraiment eu de retour sur les bienfaits que leur a apporté la participation au disque. On n’a pas assez de recul pour cela, et je pense que certains n’ont pas encore réalisé. Ceux qui ont reçu l’album le trouvent très beau. Mais l’essentiel des retours a eu lieu chorale par chorale. C’est difficile de s’emparer de l’ensemble d’un projet quand on a chanté qu’une chanson sur trente. Il reste que ça a créé du lien entre les chorales et entre les gens forcément. Certains ont gagné dans leur estime, car ils disent être très fiers d’avoir réussi à participer à un tel projet, alors qu’ils en étaient angoissés parfois et ont mené un combat douloureux et épuisant.

 

– Cécile, tu mentionnes l’exemple de certains patients qui ont vu ressurgir des compétences de leur vie d’avant hospitalisation. Est-ce que cette aventure a pu être aussi pour d’autres l’occasion d’envisager une vie d’après, au sens où elle a pu éveiller une passion, ouvrir une perspective, faire prendre conscience d’un talent ou d’une sensibilité artistique avec lesquels se projeter dans l’avenir et qui les a valorisés?

– Cécile : Exactement. J’ai vu arriver un jour dans un atelier une institutrice avec qui j’avais travaillé deux ou trois ans auparavant. Elle avait fait un burn out. Et ça peut arriver à n’importe qui, à n’importe quel moment. Pour les adolescents l’expérience a été chouette aussi, car souvent ils s’ennuient dans l’unité ; les soignants n’ont pas forcément le temps de les occuper avec des choses passionnantes. Ils avaient une grande force de proposition pour l’écriture. On peut parler aussi des gens originaires de pays et de cultures étrangères, qui ont pu mettre des mots étrangers dans les chansons, et nous raconter un peu de leur culture. Dans l’unité mère-enfant, une soignante a souhaité écrire une petite comptine qui servirait au début d’atelier, et ils la rechantaient à chaque début d’atelier, un peu comme un rituel. Dans certaines unités où on a travaillé, c’était un des objectifs de permettre à leurs patients de trouver une ouverture pour des projets futurs. C’était des unités qui préparent les gens à la sortie et la reprise d’une vie normale active. On a eu des ateliers avec des musiciens, et pour le coup certains patients envisageaient d’apprendre ou reprendre un instrument de musique. Il y a eu aussi un atelier de danses africaines qui travaille depuis longtemps à Perrens ; on a donc pu échanger avec ses animateurs là-dessus ; un atelier de photographie aussi. Pour anecdote, un autre atelier avait proposé pour une boum aux patients de se choisir chacun une chanson qui passerait lors de l’évènement, et nous avons été scotchés par une dame qui d’ordinaire ne bougeait pas et nous a fait une chorégraphie de dingue, très précise, qu’elle avait du apprendre par cœur, sur une chanson de Mylène Farmer, qu’elle avait choisie : la chanson l’a subitement ramenée dans un temps d’avant, une vie d’avant où elle dansait. Et une fois la chanson finie, terminé : elle s’est rassise et il n’y avait plus personne. Faire chanter et danser les gens, c’est plus que du plaisir : ça relève du soin. Mais il faut que les soignants réinvestissent cela, déjà qu’ils aient le temps de venir, car souvent ils y sont favorables, mais manquent de temps et de disponibilité. Maintenant ce qui va faire vivre le disque, c’est qu’on puisse faire des restitutions et inviter les gens à se rendre compte de ce que ça peut être de faire chanter ensemble un même répertoire des gens qui ne se connaissent pas.        

 

– Un mot sur le « lexicabulaire » explicatif qui clôture le livre-disque de manière originale, humoristique et aussi en permettant de transmettre un peu de ce que vous avez vécu et la manière dont vous l’avez perçu?

– Cécile : Comme on a un regard sur la psychiatrie, on a toujours discuté de ce qu’on faisait ensemble, car parfois c’est assez dur et riche émotionnellement à vivre. Donc on débriefe un peu ensuite et on se dit beaucoup de choses sur la relation entre la chanson et le soin. On voulait aussi raconter à travers ce livre-disque ce que nous avions vécu humainement, ce que ça nous a fait. Et on a proposé à des gens intervenus en milieu hospitalier ou en marge d’écrire des choses. Donc il y a des textes aussi de comédiens qui racontent leur expérience. Et comme on voulait aussi que des sigles et des réalités de l’hôpital psychiatrique soient expliqués, on a fait ce « lexicabulaire » avec plein de petits articles dans lesquels on raconte et on explique des choses, parfois en disant des conneries. C’était une partie de création plus rigolote.

– Julie : On a mis un « lexicabulaire » rempli de conneries à la fin, pour la touche d’humour, auquel les gens ont participé. Ajoutons que beaucoup de partenaires ont aidé ce projet à voir le jour, et nous les en remercions. Monter des dossiers de subvention a été très difficile, dans la mesure où chaque organisme dédié ne peut subventionner que des projets entièrement consacrés à son propos. Et comme notre projet s’adresse à tous les publics, ça compliquait les choses ; mais l’IDAAC, ainsi que d’autres nous ont bien soutenus. Malheureusement maintenant les appels à projets impliquent de rentrer dans les clous, ce qui n’est pas du tout le cas de celui-ci. Ce ne serait que moi, je donnerais le livre-disque à tout le monde. Mais ce n’est pas mon disque ; beaucoup de gens y ont œuvré et ça a nécessité du travail et de l’investissement.

 

 

Miren Funke

crédits photos: M.Legrand Rolbac Funke
Pôle culture CH Charles Perrens/ DRAC/ IDDAC/ Fondation John Bost/ CNV/Bordeaux Métropole/Nouvelle Aquitaine

Liens :

Pour commander le livre –> Association Le Dire Autrement : https://ledireautrement.fr/

https://www.facebook.com/Association-Le-Dire-Autrement-MAATA-779811905707706/

Julie Lagarrigue : https://leveloquipleure.fr/

Cécile Delacherie : https://www.facebook.com/cecile.delacherie

 

 

Sortie de « Louves » de Doclaine : entretien avec l’artiste

1 Juil

 

Après un parcours s’aventurant durant plus de deux décennies sous différents horizons, au gré d’expériences éclectiques, qui, dans le Rock ou la Chanson, l’amenèrent à exercer ses talents de musicien accompagnant d’autres artistes tel le chanteur iranien Aissi Manzari, ou d’auteur, compositeur, arrangeur et même interprète anglophone et francophone au sein de formations comme le duo folk qu’il créa avec Julie Biereye, le groupe White Crocodile, ou le projet La Bête Lumineuse, initié il y a quelques années sans vraiment aboutir à un enregistrement d’album, mais qui laisse quelques chansons délicieusement drôles, émouvantes et efficaces, Nicolas Deguilhem, alias Doclaine, sort un premier Ep qui le voit assumer son univers à titre plus personnel : « Louves ».

Pratiquant également la musique ancienne et les musiques improvisées au chant, enseignant l’exercice de l’écriture de texte aux plus jeunes, en parallèle de ses activités -ou de son activisme?- de musicien multi-instrumentiste, compositeur et arrangeur, cet explorateur insatiable, généreusement partageur, et débordant d’idées qui semblent se bousculer dans son esprit bondissant d’un azimut à l’autre, et galopant avec un instinct d’éclaireur, devait fatalement finir par se sentir entravé dans son expression et sa quête personnelles par la création et le jeu collectifs, qui même s’ils enrichissent à la faveur des échanges, obligent toujours à des concessions bridant l’individualité. Il n’aura fallu pour le persuader de sauter le pas que la conviction et l’enthousiasme de son ami Joseph Doherty [Lire ici] qui, s’impliquant auprès de lui dans la prise de son et la direction artistique, l’engagea à la réalisation de ce sept titres, sur lequel il joue d’ailleurs des violons, et dont l’enregistrement fut complété avec le concours de Milos Asian Terran à son Kitchen Studio [Lire ici]. Un travail d’équipe qui fait de l’Ep une histoire de musique, de recherche et de passion, mais aussi de liens amicaux forts. Et s’il naquit aussi sous le signe de l’éclectisme, en termes de lieux, de moments et de moyens d’enregistrement, le disque impose néanmoins avec  un naturel éloquent une cohérence philosophique et poétique, où s’ébauche et se dépeint une chanson folk qui, sans se surcharger opulemment des multiples références et influences dont se nourrit Doclaine, laisse deviner la richesse d’un paysage, que l’artiste qualifie volontiers de « folklore imaginaire », d’une poésie vagabonde et subtile où la douceur de sa voix nous attire et nous entraine. Il y a peu Doclaine nous accordait un entretien pour nous raconter la naissance de cette nouvelle aventure.

 

– Nicolas bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Tu as une longue expérience de musicien au service des autres, et également d’acteur et initiateur de projets artistiques collectifs. Peux-tu nous raconter la naissance de cet EP, qui te voit enfin t’affirmer individuellement?

– Pour la petite histoire, les balbutiements du projet La Bête Lumineuse datent de 2010. J’avais joué en duo avec une amie, Julie Biereye, et j’avais fait beaucoup de sessions studio pour plein de gens. J’avais alors enregistré trois-quatre chansons dans un studio, mais même pas dans le but de faire un disque. Et puis j’ai travaillé jusqu’en 2013 pour le groupe White Crocodile, donc c’était resté en suspens. J’ai tenté de lancer ce groupe qui s’appelait La Bête Lumineuse, comme le titre de la chanson, car je venais de cette dynamique de groupe que j’avais connu pendant quinze ans. Mais le disque n’est pas sorti. Il a fallu que Joe Doherty me convainque que je pouvais travailler seul. Même si je préfère mille fois jouer avec des musiciens, en studio j’ai pu trouver mes repères de production tout seul, ou à deux en tous cas. J’ai trouvé ma zone d’artisanat de pré production et de production. Après la musique se fait avec des gens. L’histoire de l’EP part donc d’une impulsion avec Joe. Il m’a enregistré dans les Pyrénées pour les batteries et les deux premiers titres de l’EP. Ce sont d’ailleurs les titres qui sonnent le mieux. J’ai fini le reste chez moi, et avec Milos []. C’est un peu ma méthode « bordélique » : du work in progress « à la one again ».

 

– Le résultat arbore pourtant une cohérence et une unité philosophique assez inattendue pour une réalisation aussi disparate en termes de lieux et de méthodes d’enregistrements. En es-tu toi-même surpris?

– Quand on écoute avec des oreilles de technicien, on peut trouver des lacunes. Mais quand on écoute avec des oreilles de littéraire ou juste de mélomane, pour moi, il y a une unité de thème et de tout. Une chanson comme « Louise » a été prise chez moi, en prise de voix et d’harmonium sur le tapis dans mon salon. Donc l’ensemble est vraiment un mélange de cuisine artisanale avec de forts liens amicaux, entre le travail de Joe dans les Pyrénées, un travail dans le Kitchen Studio de Milos, et un travail à la maison. C’est une réalisation d’intimité.

 

– Sens-tu l’identité de ton propos musical se précisez plus et se définir mieux que lors de tes précédents projets où la composition collective pouvait agir comme une entrave à l’expression de ton individualité?

– Exactement ! Tu soulèves le point qui pour moi est le passage de quinze ans de musique en groupe à la composition individuelle. La dynamique de groupe doit être au service de ta chanson, qui n’est pas non plus de la musique progressive, même si j’essaye de faire de la Chanson musicalement assez riche. Ma tentative de faire ce disque en groupe il y a cinq ans n’a pas aboutie, parce que ça revenait à de l’interaction de musiques, alors que la musique devait être au service du texte. Aujourd’hui j’arrive à élaguer et cloisonner les projets. J’ai un autre projet de banjo un peu délirant où je vais au bout de délires improvisateurs et travaille beaucoup sur la production. Pour l’instant je bosse avec Pierre-Yves Marani, professeur au CIAM et travaillant à Ubik Mastering, qui fait du très bon boulot et est très à l’écoute. A Bordeaux il n’y a que lui et Alexis Bardinet de Globe Audio pour le mastering. J’enregistre et je mixe, mais le travail de mastering ensuite, c’est de l’orfèvrerie. Comme j’ai plein d’idées compositionnelles qui vont loin et que je réalise pas trop mal, après il faut quelqu’un qui aide de manière plus spécialiste. Quand on a un morceau avec plus de dynamiques au niveau sonore, c’est beaucoup plus complexe à mettre dans la boite qu’une prise guitare-voix. J’avais découvert cette science, mais sans être derrière les manettes, en jouant et regardant les ingénieurs faire ; ça n’a rien à voir quand on met vraiment les mains dedans. Par contre dans ce projet de  chanson, et je l’ai vu quand je me suis retrouvé seul en studio, ou juste à poil avec le banjo ou le ukulélé, il faut que la chanson tienne toute seule. Cet EP, je l’ai joué lors d’une date en janvier en première partie d’un groupe qui s’appelle Facteur Chevaux [Lire ici], un duo de guitares avec une prise de voix comme Moriarty, à l’ancienne, qui fait de la Folk avec beaucoup d’harmonies. Et j’aime ça : être seul dans des salles de cinquante ou cent places, et aller au cœur de l’artisanat des chansons.

 

– Aller au coeur et épurer est-il un souci primordial qui guide ton travail actuel, un peu à la manière de la philosophie Blues du « less is more » ?

– Il y a tout un travail d’élagage des idées musicales et des influences pour servir un texte. J’aime la liberté vocale d’improvisation, mais si c’est gratuit, qu’est-ce que ça vient faire dans la chanson? Ce n’est pas que la chanson doit être pauvre vocalement ; mais il faut laisser des choses de côté parfois, ou les garder pour la scène. Ce n’est pas parce que tu es bon musicien ou que tu as plein d’idées que tu peux faire une bonne chanson. Parfois il y a un diktat du texte dans la chanson qui nous tyrannise un peu. Si j’ai fait cet EP avec Joe, ce n’est pas par hasard : pour moi, Joe est vraiment le type qui a un parcours classique, qui connait le jazz, les musiques improvisées, mais qui n’a accompagné que de la chanson depuis quinze ans. Il est vraiment à l’articulation de tout. Traditionnellement en chanson française, on subit la prédominance du texte. Chez Bertrand Belin par exemple, il y a une voix, une approche du texte très intéressante, mais aussi beaucoup de musique, et une façon de faire de la musique en format chanson qui est différente. J’essaye de ne pas ratiboiser complètement mes idées musicales lorsque je fais une chanson, mais je pense que ce sont quand même toujours le texte et la voix qui doivent être l’idée directrice. Je suis très content d’avoir joué « Louise » seul au banjo, car ça m’a permis d’aller dans les moindres consonnes du texte, la moindre inflexion. Un ami m’a dit qu’on entend par moment un sourire intimiste dans la voix ou d’autres subtilités qu’on ne peut entendre que lorsque l’orchestration n’est pas étouffante. A ce propos, des choses me bouleversent chez Anne Sylvestre par exemple. Un truc qu’on oublie souvent, c’est que si on a de la musicalité et un truc dans la voix, on peut chanter le bottin. Les anglo-saxons ont avec leur culture de la production, que nous avons moins en France, transformé de simples chansons en « Frankenstein » de production. C’est intéressant, mais ça a des limites.  J’ai besoin pour faire une chanson que quelque chose m’accroche, un riff, un pont, un refrain. Les musiciens aiment bien ma chanson « Lisbonne », parce qu’elle a un rythme compliqué. Mais en fait le rythme m’a donné une accroche qui passe très bien, même en étant originale. J’aime que mes chansons tiennent toute seule, juste avec un banjo ou une guitare, mais qu’ensuite je puisse leur donner aussi une étoffe plus épaisse, parfois même juste avec un kick et un boucleur. Dominique A a su faire ça et tenir des gens. J’essaye de ne pas perdre de vue que « ma » chanson, c’est du guitare-voix, comme Atahualpa Yupanqui, même si je joue du xylophone, de la batterie, de l’harmonium. Mais je me perds depuis dix ans là dedans. Quand j’ai accompagné le chanteur iranien Aissi Manzari dans sa langue, c’était du format chanson ; quand j’ai accompagné Julie en Anglais, c’était aussi de la chanson. Et parfois on peut se permettre plus de choses dans d’autres langues. Le guitare-piano-voix est le cœur de tout, même si j’ai écouté bien d’autres choses, mais je ne pense pas qu’il faille toujours mettre toutes ses influences.

 

– Et qui sont les artistes qui t’’influencent justement ?

– J’ai été biberonné à Pete Seeger et à la Folk américaine, Tom Waits, Benat Achiary et à Dick Annegarn dans la Chanson Française surtout. Mes artistes de chevet sont Atahulpa Yupanqui autant que Pete Seeger ou Edith Piaf, Leonard Cohen ou Georges Brassens, André Minvielle et Dick Annergarn. Et aussi la nouvelle scène et surtout les femmes : j’écoute énormément de femmes dans la chanson, comme Camille, Emily Loizeau.

 

– Comment définirais-tu ton propre univers musical ?

– De nos jours les musiques ne sont plus trop cross-over. Sur scène quand je joue la chanson québécoise de La Bête Lumineuse, les gens adorent, car ça met une respiration. Sans dire que je fais le bouffon de service avec ça, mon set n’est pas encore très homogène, car c’est encore un peu le « folklore imaginaire » ; il y a aussi une chanson sur le Japon, une sur un berger pyrénéen. Tout ça donne un côté chanson « voyageuse », et il ne faut pas que je perde les gens avec ça, entre le côté expérimental esthétisant et le côté chanson intimiste. On a beau parfois faire l’artiste beaux-arteux, on se rend compte qu’il y a un énorme écart entre nos recherches de laborantin et l’aspiration et la réponse du public. Parfois une chanson toute simple sans prétention va fonctionner de manière très efficace en concert, car c’est une chanson « à partager » et le public ne s’y trompe pas et y réagit. Donc les disques c’est bien ; on peut aller au bout d’idées comme un chercheur. Mais ce qui compte c’est ce qui se passe avec le public. Le tout est de trouver quelque chose qui te donne envie d’aller au bout de ta chanson, pour toi-même, et pour les gens qui l’écoutent. La mélodie, le timbre de voix et la structure du morceau doivent suffire. Après on habille autour ou pas. C’est pour ça que je me permets de petites incartades ou délires à côté. Je veux pouvoir mettre mon côté improvisateur quelque part pour qu’il ne vienne pas envahir mes chansons en Français.

 

– Est-ce à dire que tu ressens le besoin de cloisonner tes différents projets pour ne pas que l’éclectisme de tes gouts, envies et idées dénature le particularisme de chacun d’eux ?

– En quelque sorte. Là je me suis amusé un peu avec ma fille à faire une reprise détournée de « The rythm of the night » de Corona, mais en réécrivant les paroles pour les soignants et en l’intitulant « Rythm of the kgnights », « knights » étant les « chevaliers » en Anglais, et en l’accompagnant d’un délire vidéo réalisé avec un pote à partir d’un blason de chevalier avec un masque symbolisant les soignants [Lire ici]. C’est plus sympa et rigolo qu’une énième vidéo live, et c’est une pause avant de me remettre à mes chansons. Mais il faut que j’aille au bout de ce délire aussi ; de toute façon être artiste, c’est aller jusqu’au bout du délire. J’ai commencé à écrire un ouvrage qui ne voit pas le jour, mais m’a permis de poser toute ma logorrhée inventive lacanienne, et donc d’en épurée les textes de mes chansons. C’est ce processus de compartimentage que j’ai mis en œuvre, parce que j’ai trop de bordel d’idées, ce qui peut être un handicap. Donc pour élaguer, je compartimente ce que je veux exprimer dans différentes disciplines. Le bordel peut être une richesse, mais s’il est maitrisé. Il faut savoir cloisonner les pratiques et les projets pour ne pas tout vouloir mettre dans un seul, ce qui est souvent la tentation quand on arrive d’un parcours de musicien dans la chanson : on à tendance à vouloir mettre tout ce qu’on a fait et sait faire dedans. Il ne s’agit pas de ramener la chanson à une pauvreté, mais à une forme d’humilité. J’ai commencé comme ça, avec trois accords en écoutant Pete Seeger et Leonard Cohen. Mais quand tu es boulimique protéiforme et un peu branque qui va dans tous les sens comme moi, c’est dur de se refréner. Sans oser me comparer à lui, Jacques Higelin y allait. De nos jours les genres sont tellement cloisonnés qu’on ne se permet plus ça. Il y a un côté immédiat et direct que je rencontre quand je travaille avec des gamins ; parfois je peux écrire avec eux une chanson par semaine pour les faire travailler au Conservatoire. C’est tellement immédiat et ludique que je m’éclate, et parfois leurs chansons sont mieux que les miennes. Julie Lagarrigue [ici, et ici] a aussi cette pratique très humaine et pédagogique, à travers son travail d’art-thérapeute, qui nourrit son écriture. Pour l’anecdote l’an dernier Anne Sylvestre est venue dans une école, située sous le pont d’Aquitaine, et l’instituteur avait écrit un texte que j’ai juste un peu raboté pour qu’il rentre dans une métrique musicale, et j’ai composé un arrangement pour quatuor à cordes. Alors bien sûr j’ai plusieurs secteurs de compétence, mais j’adore faire ça, sans rien m’interdire, car il faut que je me surprenne moi-même : garder une certaine adresse dans la simplicité et l’humilité. Bertrand Belin arrive à faire des choses très impressionnistes qui touchent, comme avec la chanson « Le beau geste ». Je suis un peu à la lisière entre une recherche esthétique de musicien et une expressivité simple, immédiate. Ce que je fais au Conservatoire est un compromis, car ça m’assure une moitié de mon salaire ; mais je n’y cultive pas des choux non plus : il y a un lien entre ce travail et ce que je fais en tant qu’artiste, une cohésion, comme Julie qui a trouvé son équilibre, et qui en plus est une artiste beaucoup plus structurée qui assume tout le travail de communication et d’organisation depuis pas mal de temps.

 

– Tu sembles sur scène naturellement guidé par un instinct du spectacle et du partage qui accroche le public. Le vis-tu ainsi ?

– Il me manque encore quelques concerts au compteur pour arriver à bien diluer tout ça dans un répertoire. A force le mélange entre le musicien, le chanteur et le conteur, un peu cabotin, se fait naturellement. Je pense qu’il faut déjà avoir de bonnes chansons pour faire un spectacle de chansons. La mise en scène et le cabotinage ne servent à rien si on n’a pas de chansons qui restent en tête. Dans le répertoire de Julie Lagarrigue [ici] par exemple, il y a des chansons à chanter, des chansons à raconter, des chansons à partager, et elle fait ça très bien ; j’ai trouvé ça génial. Maintenant j’ai trouvé ma façon de faire et d’assumer, et il faut que je me départisse du souci de musicien technicien pour laisser parler mon côté jovial et généreux et un côté plus direct et populaire qui fasse la fusion avec le troubadour en recherche musicale. Mais il faut faire plus de dates pour cela, et là où le bas blesse pour moi, c’est sur le démarchage et la communication qui permettrait de trouver des dates. C’est vraiment un boulot pour lequel il faut que je me fasse aider. Maintenant on nous demande de tout faire et mine de rien, c’était quand même pas mal quand on avait un petit label qui aidait pour les questions logistiques. Je rêve un petit peu, mais j’aimerais bien contacter des gens comme Dany Lapointe, la petite-fille de Bobby Lapointe, qui travaille avec des gens plus installés et fait un travail très intéressant.

 

– As-tu des projets prochains de dates ?

– Pour l’immédiat la mairie m’a appelé pour jouer dans la rue pendant le confinement, puis sur un balcon à Bordeaux Maritime. C’est une démarche de la municipalité qui appelle des artistes pour jouer publiquement, à condition que le temps le permette et que les gens ne descendent pas s’entasser dans la rue, sinon le régisseur arrête tout de suite, à cause des closes de sécurité. J’étais content en janvier, car j’ai eu le repérage pour le Prix Moustaki. Mais je n’ai encore rien mis en place au niveau de la communication et promotion, car il est vrai que je n’avais pas anticipé vraiment les frais que ça implique, ni la période de confinement qui verrait la fermeture des disquaires comme Total Heaven qui voulait distribuer l’EP.

 

– Dernière question pour satisfaire à notre curiosité : d’où vient ton nom d’artiste Doclaine ?

– Tout simplement, mon père était médecin et j’ai grandi dans les Pyrénées, donc il y a un clin d’œil au métier de mon père et à la laine de mouton : « doc » et « laine ». Et ensuite c’est simplement l’anagramme de mon nom, Nicolas Deguilhem : Guilhem Doclaine. Après avoir fondé La Bête Lumineuse, qui fait un peu nom québécois, ou titre de film porno québécois, je me suis dit que c’était con de ne pas assumer mon nom, mais qui sonne un peu troubadour du XVème siècle. Je me suis alors amusé à réaliser plusieurs anagrammes de mon nom, et suis tombé sur celui là, qui présente en plus l’avantage de sonner un peu anglo-saxon, mais pas trop. Il peut aussi sonner irlandais, et c’est ça qui est bien, car ça reflète les univers qui composent le mien, entre la Folk anglophone et la chanson française. Sans faire du maniérisme de communication, il faut aussi que ton nom, ton image, ton accoutrement soient en cohérence avec ta musique et ton identité personnelle. Et je suis enfin en cohérence. Ou en co-errance, mais avec qui ?

 

Miren Funke

 

Photos : source Doclaine (Doclaine), Carolyn C (Bertrand Belin, Joseph Doherty 6), Miren (Joseph Doherty 1, Julie Lagarrigue).

 

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Sortie (et souscription-précommande) de l’album « Des larmes de couleur » d’Emmanuel Commenges : entretien avec l’artiste

23 Avr

C’est sous son nom propre que le chanteur du groupe Impala, Emmanuel Commenges, annonce la sortie imminente d’un nouvel album «Des larmes de couleur», que le public peut précommander, et à la production duquel il peut contribuer sur la plateforme de financement participatif Ulule en ligne ici . Si d’un premier abord, aucune réorientation musicale brutale n’est vraiment perceptible dans l’horizon de l’artiste, qui déjà avec Impala avait amorcé la création d’un univers assez atypique né d’une fusion personnelle qu’il fait des musiques du Monde et musiques expérimentales et du jazz qu’il a pratiqués, on entend s’y immiscer de plus en plus la chanson et le texte francophone pour façonner une Chanson française, sinon inédite, du moins originale, exotique, parfois même improbable, imprégnée d’un esprit improvisateur et innovateur. Esprit qui se retrouve à animer aussi l’écriture, plus attachée au sujet et à la quête d’une expressivité différente qu’au sens esthétique littéraire d’un classicisme poétique fidèle aux convenances. Peut-être est-ce en quoi le projet Impala aboutit à l’émergence de l’identité individuelle d’Emmanuel Commenges, et au désir d’assumer une créativité guidée par des choix plus personnels. Le sept titres à sortir, surprenant d’étrangeté, révèle, s’il en était besoin, un artiste alternatif œuvrant de toute son imagination à l’enrichissement de l’éclectisme musical de la Chanson Française et la découverte d’espaces encore peu ou pas explorés de sa galaxie. Il y a quelques jours Emmanuel Commenges acceptait de nous accorder un entretien.

 

– Emmanuel bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Comment se dessine la sortie de l’album prévue sous peu avec les impératifs de l’actualité?

– La date de sortie était initialement prévue le 15 mai, mais je vais sans doute la repousser. Il y avait un concert prévu au Théâtre l’Inox de l’association Bordeaux Chanson avec Matheo Langlois. Mais nous sommes dans le doute quant au maintien des dates. J’ai lancé un appel à souscription pour aider à financer le projet, et que les gens puissent acheter l’album en avance. Des concerts étaient prévus courant mai et juin, et même si le confinement aura cessé, il risque d’avoir des limitations quand même ; les gens n’auront peut-être pas envie de se mêler les uns aux autres tout de suite.

 

– Par rapport au groupe Impala sous le nom duquel tu te produisais jusque là, le fait que cet album sorte sous ton nom indique-t-il un changement d’entité ou de démarche ?

– C’est un peu la continuité. Au début j’avais monté ce groupe Impala avec des musiciens qui m’accompagnaient. Puis le groupe s’est arrêté et j’ai continué en solo, en m’accompagnant a piano et avec les boucles. Et j’ai pris le parti de continuer ce projet en le renommant avec mon nom civil, puisque le nom d’Impala était lié à l’idée que c’était un groupe au départ, avant que j’assume de porter moi-même ce projet. Assumer son nom et son visage est aussi un cheminement. Au début de mon parcours artistique j’ai beaucoup été dans des projets de création collective ; c’était pour moi une valeur importante, cette idée que ce n’était pas un ego qui s’affirmait, mais un partage, une mise en commun qui a été mon crédo pendant des années. Et puis j’ai peu à peu changé de perspective et ça m’a demandé une maturité différente, une capacité à assumer mon propos tout seul aussi que j’ai fini par acquérir avec le temps, jusqu’à ce que je me sente prêt au fil du temps à prendre mon propre nom et à affirmer plus l’univers que je proposais. Du coup dans cet album j’ai invité des musiciens, mais il était clair que c’était mon projet et mes chansons. Je leur donnais des directions, et bien sûr ils ont amené leur patte, mais pour m’accompagner.

 

– Qui sont-ils ?

– Xavier Duprat, le pianiste est plutôt un spécialiste de jazz, de funk, musiques groove. Et puis Luc Girardeau évolue plus dans les musiques orientales et Musiques du Monde. Chacun a amené son univers et sa façon d’appréhender ces chansons et ce qu’il y entendait. Mais malgré tout j’ai ardé la direction et j’ai donné l’esprit, l’atmosphère et l’intention des chansons. Je vais sans doute faire quelques concerts avec eux, mais aussi peut-être certains en solo. Les deux formules risquent d’exister, à voir comment ça va évoluer avec les concerts et la situation actuelle.

 

– Comment présenterais-tu le contenu de cet album ?

– Il y a sept titres. C’est un peu une formule intermédiaire entre l’EP et l’album. Ca correspond pour moi une phase où j’étais arrivé à terme de mûrir ce répertoire. Je suis entrain d’écrire de nouvelles chansons, mais ce sera pour un autre objet plus tard. L’enregistrement s’est déroulé autour de l’automne-hier 2019-2020, de ce répertoire que j’ai joué en solo et puis ensuite étoffé avec ces deux musiciens qui ont amené une autre dimension, et qui m’a nourri, puisque maintenant quand je le joue en solo, je le joue différemment, du fait d’avoir creusé cette matière avec eux. Cet album parle pas mal de la vie intérieure, des pensées qui nous traversent et se mélangent et amènent de la confusion, voire même une forme de folie, comme dans le titre « Radio intérieure », ou « Lounge bar » qui parle d’un personnage qui vit une espèce de solitude et de recherche de se connecter à ce qui l’entoure, de façon un peu trouble et confuse. Ça évoque les tableaux de Hopper, avec le mec tout seul accoudé au bar. Il y a aussi d’autres chansons qui évoquent des émotions plus intimistes comme « Des larmes de couleur », qui est aussi le titre de l’album, qui parle des photos, de la nostalgie qu’on ressent en voyant défiler les photos du passé. Et puis il y a toujours des chansons qui évoquent l’absurde, comme celle qui ouvre l’album et invite l’auditeur à patienter. Pour moi elle parle de tout ce qu’on ressent dans notre société où on est pris avec des langages pré-formatés face à des machines ou des répondeurs qui nous parlent et où on est toujours en train d’attendre qu’une vraie personne nous réponde, et elle parle en même temps de ce qu’on est en train d’attendre, dont on rêve, auquel on aspire plus profondément et qui vient plus difficilement. On est toujours en phase entre la superficialité des choses et la profondeur d’une aspiration intérieure qui est plus longue et difficile à se concrétiser. Ça créé un parallèle entre les répondeurs et la façon dont une aspiration existentielle est mise en attente par la vie. Et puis ouvrir l’album avec cette première chanson met l’auditeur dans la même situation, où il est invité à patienter avant d’avoir des choses un peu plus consistantes qui répondent à son aspiration quand il met un disque sur une platine. Je trouvais ça amusant de lui dire : « patiente un peu avant d’avoir ça ». Ensuite il y a la chanson « Chef indien » qui rentre un peu plus dans le vif du sujet au niveau de la musique avec un rythme ternaire et plus tribal qui évoque à la fois l’enfance et l’union avec la terre et la nature, la spiritualité aussi. Quant au thème de la chanson « Choisir » écrite par Julie Lagarrigue, c’est un thème qui revient souvent chez moi de l’angoisse de la difficulté à choisir à la fois un plat face au serveur qui attend la commande et aussi des tas de choses dans la vie. J’ai beaucoup aimé mettre en musique et chanter ce texte. La dernière chanson « Partir en voyage » ouvre vers d’autres horizons et renoue avec le sentiment amoureux et la façon dont dans le temps suspendu on est au présent et se projette aussi dans les rêves qu’on fait à deux, sur une musique un peu plus inspirée de Groove et de Soul et donc une note un peu moins atypique.

 

– Julie Lagarrigue, parlons-en, puisque c’est une artiste dont tu es proche et avec qui tu partages en tous cas une façon de faire ce métier. Qui est-elle pour toi ?

– On a des projets en commun. J’ai participé aux chœurs sur son album « Amours sorcières », et puis nous avons fait des co-plateaux ; j’ai fait sa première partie l’an dernier. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup et avec qui je partage des expériences, puisque nous sommes tous les deux porteurs de notre propre projet, à écrire nos chansons, et gérer la barque avec tout ce qu’il y a à gérer quand on veut développer un projet artistique. Ce n’est pas qu’un boulot artistique, et donc on se soutient mutuellement et on échange nos expériences, comme on occupe un peu la même place. Elle m’a beaucoup soutenu depuis que je me suis lancé, puisqu’elle avait un peu plus de bouteille dans ce créneau de chanson française.

 

– On retrouve aussi chez toi un sens, sinon une quête de l’atypique, en tous cas un gout d’exprimer différemment, avec d’autres sons, d’autres atmosphères, la chanson. Par quel cheminement y parviens-tu ?

– Ce sont les musiques que j’aime et que j’ai envie de jouer et de composer. Je ne me dis pas que je vais chercher à faire quelque chose de différent et d’original. De fait le mélange d’influences créé une combinaison un peu atypique ; mais le désir à la base est d’aller dans les musiques que j’aime et qui me nourrissent. Le fait d’avoir une percussion orientale plutôt qu’une batterie apporte quelque chose de plus intime, plus subtil, qui recherche plus une expressivité que l’énergie.

 

– Julie nous racontait aussi comment, en sa qualité d’art-thérapeute, discipline qu’elle promeut d’autant plus avec l’ouverture récente de la MAATA (Maison des Arts et Art-Thérapeutes d’Aquitaine ici) à Bordeaux, elle rencontre des publics parfois plus sensibles et réceptifs à des musicalités différentes qui expriment un propos peut-être plus intuitivement qu’intellectuellement. Participes-tu aussi à ce genre d’expériences ?

– J’ai bossé avec eux pour faire chanter les séniors liés au centre ressource des Ehpad. Je mène aussi un projet dans un Ehpad de La Réole (33) : je réalise des portraits poétiques de personnes de l’Ehpad et les enregistre. Et je vais réaliser une exposition à l’ancienne prison de La Réole avec des montages sonores des entretiens que j’ai eus avec eux où je les amène à me parler de qui ils sont ; il y aura dans chaque cellule une installation avec la voix de la personne et une installation classique. Cette approche avec le travail social me nourrit aussi, puisque on s’adresse à des personnes qui n’ont pas forcément la chance de fréquenter des pratiques culturelles et artistiques très souvent. Et puis il y a une façon  d’être et d’échanger, avec des personnes attentes d’Alzheimer par exemple, qui parfois passe à travers les filtres habituels de la vie sociale, et qui rapproche de l’intention artistique où on cherche à dire des choses en dehors de ce qui est convenu dans les formes. Il y a eu un moment en Ehpad où je jouais de la clarinette basse dans les couloirs et j’ai fait un duo avec un patient qui s’est exprimé complètement avec sa voix et son corps, alors qu’il ne parlait pas. J’ai fait aussi un projet de montrer des performances et des court-métrages avec des traumatisés crâniens. J’adore trouver cette connexion avec des personnes qui passent à un autre niveau que la communication sociale habituelle. Quand quelque chose s’exprime en musique de plus improvisé, comme le rapport à la transe dans les musiques orientales ou africaines, qui va dans le sens du lâché-prise et d’une envolée autant physique que musicale, on communique autrement. Ca ne reste pas que dans le sens des mots. L’émotion vient bien sûr du sens des mots, mais aussi de quelque chose de physique contenu dans la musique.

 

– Tu as gouté à plusieurs genres musicaux, dont les influences s’entendent sur le disque, et vécu des vies artistiques « antérieures » avant d’arriver dans la chanson française. Quel a été ton parcours ?

– De mon côté j’ai un parcours un peu atypique, puisque j’ai été musicien de jazz au saxophone et à la clarinette basse, de Musiques du Monde, de musiques improvisées, donc des créneaux un peu plus expérimentaux, et pas forcément avec du texte au début. J’ai été attiré par les musiques répétitives, la musique classique indienne que j’ai étudiée au chant, mais pas du tout avec des textes en Français. J’avais participé à un groupe il y a cinq-six ans qui a eu sa petite heure de gloire à l’époque, Nostoc. Nous avions reçu des prix dans les musiques de Jazz improvisé. Et puis j’ai fondé le collectif d’artistes Monts et Merveilles, qui travaillaient plutôt la performance ; j’avais le volet musique et spectacle vivant, avec des plasticiens. Et donc l’envie de mettre des textes et de composer avec cet univers de la Chanson française est venu un peu sur le tard, mais sans vouloir m’inscrire dans le côté conventionnel de la chose, parce que j’aime bien jouer avec les codes et aussi les formes de langage. On peut dire que l’univers d’où je viens avant de m’être lancé dans la Chanson continue à l’imprégner aujourd’hui.

 

– Et comment donc se déroule le processus créatif d’incorporer du texte français à ton univers musical ?

– C’est une gymnastique. Je n’écris pas les textes en même temps que la musique. J’ai plus de facilité souvent à écrire des musiques. Donc je compose pas mal de musiques avec le piano, la boucleuse, la voix, le saxophone aussi, et j’ai par conséquent plein de banques ou de brouillons de musiques. Et j’écris des textes, quasiment en parallèle, et ensuite je les combine : j’écoute mes musiques et je regarde les textes que j’ai, et ça se refond un peu ensemble. Chaque chose influe sur l’autre ; les deux se déforment un peu pour se combiner. Pour moi le processus créatif est dans ce sens : il y a deux éléments qui se font séparément et se combinent après. Je crois que les artistes qui sont dans la Chanson depuis toujours ont souvent plutôt une façon d’écrire les deux ensembles directement. Dans cet album il y a aussi une chanson, d’une musique qui m’a été proposée par Ignatus, qui a composé la mélodie, d’après laquelle j’ai écrit des paroles. Je me suis donc pour le coup vraiment laissé imprégner par la musique d’un autre pour essayer de décrire l’atmosphère qui y était. Et puis il y a une autre chanson, à l’inverse, dont le texte a été écrit par Julie Lagarrigue sur le thème du choix, que j’ai mis en musique. Ça peut donc marcher dans les deux sens, et dans les deux cas c’est intéressant, car ça amène de l’eau au moulin, de la matière sur laquelle on rebondit. Ce genre de collaboration est très intéressant pour moi, et finalement donne des chansons peut-être un peu plus classiques, ce qui fait que celles que je réalise tout seul sont encore plus atypiques.

 

– Y a-t-il des artistes dans la Chanson qui te parlent particulièrement ?

– J’aime beaucoup Barbara, dont j’ai souvent repris la chanson « Le mal de vivre » en concert. Ce je trouve très beau chez elle est cette façon dont elle arrive à nous mettre en intimité avec une émotion, au-delà de l’écriture et de sa présence dans l’interprétation, son regard, son visage qui nous captent et nous amènent dans un ressenti. J’ai beaucoup aussi aimé Camille dans ce côté un peu plus expérimental que je pratique aussi, ce jeu avec des voix qui se superposent, qui créent des accords et des contre-chants, et puis aussi Bertrand Belin par rapport à cette façon de s’autoriser d’aller dans l’absurde qui m’a inspiré. On n’est pas obligés qu’une chanson soit poétique de facture classique ou explicite ; on peut décrire de façon simple et en même temps comme chercher à saisir entre des mots, une sorte de répétition qui peut avoir l’air absurde un sens qui traverse ça. Le mouvement des gens d’Uzeste, de gens comme Bernard Lubat, André Minvielle qui intègrent du phrasé un peu jazz, du jeu sur les mots et les sonorités et des influences de musique improvisées m’inspire et me nourrit aussi depuis longtemps. C’est vrai que ça fait un bon mélange éclectique entre des choses classiques et d’autres expérimentales, avec une recherche de sens, d’être sincère et authentique dans la façon de traduire cette recherche.

 

– Toi qui te soucies depuis longtemps des questions environnementales et de la nécessaire remise en cause de notre mode de vie consumériste au quotidien, comment envisages-tu, et particulièrement dans les circonstances liées à l’actualité, l’impact que peut avoir le rôle d’artiste, soit par la parole et le message qu’on peut porter, soit par l’engagement auprès de causes particulières, et la cohérence qu’il peut exister entre une façon de faire ton métier et une philosophie de vie ?

 – Alors c’est un peu d’actualité hélas, mais je suis très concerné par l’écologie et la façon dont les humains peuvent peupler cette planète différemment. J’ai la sensation que ce qu’on vit actuellement peut être une opportunité pour réfléchir différemment. Après la seconde guerre mondiale, on a inventé la sécurité sociale, l’Europe, l’Unesco. Après ça, que va-t-on inventer? Je vois que les gamins sont plus tranquilles de ne pas aller à l’école, que dans le ciel, il n’y a plus d’avion ; plein de choses nous amènent à découvrir d’autres avantages et une autre qualité de vie. Ça fait partie de cette quête de sens qui pour moi s’exprime dans un chemin artistique, mais aussi dans un mode de vie. Je vis à la campagne, dans un éco-hameau autour de la méditation, et pour moi tout ça est un peu connecté. C’est-à-dire comment dans nos métiers, dans nos vies, et particulièrement quand on traverse des périodes de crise, on peut s’inscrire dans une transformation sociale pour que le projet humain devienne plus épanouissant pour nous et l’humanité entière. Du coup je me demande de ma place, en tant qu’artiste ce que je peux faire aussi. J’ai commencé à écrire aux anciens de l’Ehpad où je mène se projet, parce qu’ils sont encore plus isolés que tout un chacun, et puis je me pose des questions sur ce que je peux amener. Je n’ai pas encore de réponse très claire. Bien sur j’ai mes choix de vie individuels de sobriété dans la consommation, l’alimentation, les matériaux et l’énergie que j’utilise, les déchets que je produis ; je recherche à être cohérent. Mais je suis aussi en réflexion sur ce que je pourrais faire de plus en tant qu’artiste. On peut exprimer ses engagements dans des textes. J’ai une nouvelle chanson qui s’appelle « Firmament apocalypse » qui parle de cette société de consommation. Et puis après on peut avoir un engagement dans la façon de vivre et d’envisager son métier, et j’ai l’impression qu’il y a encore des choses à inventer, peut-être avec d’autres artistes qui veulent y réfléchir.

 

Miren Funke

photo : site d’Emmanuel Commenges

Site https://www.emmanuelcommenges.fr/

page facebook https://www.facebook.com/people/Emmanuel-Commenges/100011412990128

souscription : https://fr.ulule.com/album-des-larmes-de-couleur/?fbclid=IwAR33jVB-_VFinjqoox9nJXReC-ydM74IgjGanMgxN80Sl3q9rW1CTc_96Yw

Sortie du nouvel album de Julie Lagarrigue, « Amours Sorcières » : une planète de poésie

16 Fév

 

Le 21 février prochain, c’est le Rocher de Palmer à Cenon (33) qui accueillera le concert annonçant la sortie du nouvel album de Julie Lagarrigue (Julie et le Vélo qui Pleure), « Amours Sorcières ».

Le contenu n’en est plus vraiment secret, les chansons le composant ayant déjà depuis plusieurs mois promené leur âme au gré des scènes, dans l’étoffe d’arrangements sonores variant d’un concert à l’autre, et invité le public à laisser danser les émotions dans son cœur [lire ici]. On ne peut néanmoins qu’apprécier la qualité de l’enregistrement sonore, attendu impatiemment, qui fut réalisé par Patrick Lafrance et mastérisé par Alexis Bardinet au studio Globe Audio, et l’attention portée au sens du détail parsemé, qui, loin de disperser l’oreille pour la détourner de l’essentiel, verdoie avec délicatesse l’esthétique du champ musical d’où on écoute éclore les fleurs que l’imagination de Julie Lagarrigue a cultivées pour nous. Car, si, sous prétexte de thématiques variées, les chansons de l’artiste parlent avant tout de sentiments humains très intimes et d’amour (« Le vent du sud », « Doucement », « Le jardin manque d’eau »), d’introspection émotive (« Le beau de la forêt ») et de doutes psychiques entretenus par les rôles négatifs de nos propres consciences (« Qu’est-ce qui m’arrive ? »), la nature y est omniprésente et s’y exprime par des sons de la végétation et l’évocation des arbres (« Le jardin de la sorcière »). A en croire que l’amitié qui lie Julie Lagarrigue aux artistes Agnès et Joseph Doherty, et surtout leur immense passion pour le sujet, qui a enfanté leur spectacle « Au cœur de l’arbre », en tournée dans la France entière [ici], a débordé de leur œuvre pour s’immiscer dans l’univers de ce disque. Comment un spectacle qui change le regard d’inconnus ne pourrait-il pas atteindre celui des proches?

Avec le titre « Le vent du sud » qui ouvre l’album sur une couleur dépaysante aux accents cajuns, l’orientalité amenée par le jeu du oudiste Ziad ben Youssef, d’abord parcimonieusement dès le second morceau, pour revenir avec plus d’intensité sur d’autres titres (« Le jardin manque d’eau »), les références à la musique Charleston sautillant de notes en notes sur les cordes du banjo d’Anthony Martin  et s’écriant dans les chœurs aux engouements gospeliens et chamaniques (« Les bottes »), la déstabilisante percée de l’étrange angoissant, propre à terroriser s’il n’était pas empreint d’humour (« Qu’est-ce qui m’arrive ? ») et la légèreté chaloupée aux faux-airs de « Poil dans la main » de Jacques Higelin (« La vie les bonbons »), la Chanson Française de Julie Lagarrigue  s’amplifie d’horizons d’inspirations très éloignés, se décontracte, s’approfondit, puis se ravive tour à tour. Et il suffit de n’attendre que la quatrième plage pour entendre, comme ce fut souvent le cas lors des concerts de l’artiste, le spectre vocal de Barbara venir roder dans la douceur et l’élégance de son timbre et veiller d’une lumière familière sur l’interprétation de la chanson « Dis le moi ». Si des émotions profondes, parfois tristes, mais toujours belles, envahissent l’espace d’une composition, l’humour espiègle sait surgir de la chanson qu’on imagine autobiographique « Mon mec est un scientifique », et on y mesure combien un regard littéraire et artistique doit être créateur pour voir la poésie du scientifique. Et comme un rappel du gout que l’artiste nourri pour la différence, qui lui fit au cours des derniers mois habiller ses compositions sur scène avec des arrangements et des instrumentalisations changeants, on retrouve sur l’album deux versions de la chanson « Le beau de la forêt » qui lui dessinent un feuillage et en esquissent un visage différent. Mais plutôt que de penser que Julie Lagarrigue n’a pu choisir entre les deux versions, l’ouïe attentive comprendra les raisons évidentes pour lesquelles elle a choisi les deux.

Seul bémol, on regrettera cependant… Non, je plaisante! On ne regrettera rien, rien de rien, et surtout pas d’avoir glissé nos pas dans l’univers de cette artiste qui sait planter du cœur en quelques notes, avec des mots et de la grâce, pour offrir un nouvel album qui sera une petite planète de poésie.

 

Miren Funke

photos : Miren

 

Le vélo qui pleure  –> c’est   ici

 

Tournée de présentation d’Amours Sorcières, quatrième album de Julie Lagarrigue (Julie et le Vélo qui pleure) : entretien avec l’artiste

26 Oct

C’est par une tournée de concerts, au cours desquels ses nouvelles chansons viendront à la rencontre du public dès la fin octobre, que Julie Lagarrigue (Julie et le Vélo qui Pleure, voir ICI et  ICI) annonce d’ores et déjà la création d’un nouveau répertoire, dont l’enregistrement s’exécutera dans quelques mois. Quatrième album de l’artiste, « Amours Sorcières », qui sera disponible début 2019, a donc décidé de se dévoiler au préalable sur scène, d’y promener sa poésie, d’y confier son intimité, d’y faire danser ses lueurs, et d’y esquisser les sens rêveurs qui fourmillent toujours dans l’âme de l’auteure-interprète, dont le goût pour la recherche du différent et le talent pour exprimer autrement nous inclinent à osciller d’émotions familières en sentiments étrangers, au jour d’un regard original, tendre et clair-sentient, parfois inattendu et insolite. A l’orée de ce nouveau voyage auquel Julie Lagarrigue nous invite, et pour lequel un appel aux contributions du public -avec possibilité de pré-commande de l’album- a été lancé (lien en bas d’article), Julie Lagarrigue acceptait de nous accorder un moment.

– Julie bonjour et merci de nous accorder quelques instants pour parler de ce nouvel album « Amours Sorcières » en création et pour lequel un appel au financement public a été lancé. Des dates de concerts sont déjà fixées pour les 4 prochains mois, préalablement à l’enregistrement du disque. Cette tournée va-t-elle consister à permettre aux chansons d’exister et d’évoluer peut-être ou de se métamorphoser ?

– Effectivement au préalable, on part en tournée avec « Les P’tites scènes » de l’IDDAC, et quelques autres dates, une vingtaine en tout. J’ai choisi de garder la même équipe de musiciens que ceux qui ont joué sur l’album « Fragiles, Debout » : Ziad Ben Youssef au oud et Anthony Martin à la guitare. En revanche je ne jouerai pas d’accordéon sur ce nouveau répertoire. J’ai acquis un très beau tambour de la Réunion, et puis en cherchant les arrangements des nouvelles chansons, nous avons travaillé avec. Il fallait un tambour avec lequel tout le monde puisse jouer, donc un instrument de taille raisonnable, et dont on puisse jouer à la main, à la baguette, sans cerclage. Quand à l’évolution des titres, on a une belle marge d’évolution devant nous. Il y a déjà une chanson « Le beau de la forêt », pour laquelle Anthony a créé un arrangement très beau avec une guitare portugaise à cordes doublées -moi jouant du tambour et Ziad du oud-. Peut-être la jouerais-je au piano en rappel ? Honnêtement ce qui me passionne le plus, c’est la période de recherche et de création, plus que le résultat. La résultat sera forcément différent chaque soir de toutes façons. On ne sait pas vraiment où cela va mener les chansons. Mais comme dans ce milieu, on nous demande toujours de tout prévoir trois ans à l’avance, j’ai décidé de faire de la résistance, et d’y vivre au jour le jour. De même j’ai préféré un appel aux dons, via la site « helloasso » plutôt qu’une souscription classique. Bien sur il y a des contre-parties et c’est une forme de précommande de l’album.

– Souhaites-tu que tes musiciens expriment leur polyvalence sur ce nouveau répertoire ?

– Ziad et Anthony jouent des percussions. Mais Anthony joue plein de guitares quand même; on n’a pas le cavaquinho pour l’instant sur ce répertoire. Mais tout va peut-être changer, puisqu’on rentre une semaine en résidence et on ne sait pas trop ce qui va en sortir. Pour ma part je vais jouer essentiellement du piano et du tambour.

– Tu évoquais récemment des thématiques plus intimes que sur les précédents albums au sujet de ces nouvelles chansons. Qu’en est-il ?

– Est-ce que j’ai tenu ma promesse ? Je ne sais pas si c’est intime. « Le jardin manque d’eau » est à mon sens une des plus belles chansons qui parle de la terre, mais aussi, comme les autres chansons, des relations hommes-femmes. Je souhaitais mettre les femmes à l’honneur : la femme-amante, la femme-aimante, la femme-mère etc. 

– Et ces femmes, sont-elles toi ou des femmes que tu as croisées et qui ont pu t’inspirer ?

– Il y a des chansons où je parle de moi, mais du moi qui ressemble aux autres; et d’autres où je parle de femmes, d’une femme en particulier, que j’ai rencontrée. La chanson « Si tu la voyais » raconte une femme qui, à la cinquantaine, change de vie et reconstruit. Mais de toutes façons, lorsque j’écris, qu’il s’agisse de moi ou d’autres personnages, je m’exprime toujours à la première personne. « Mon mec est un scientifique » relate l’histoire d’un couple moderne. « Doucement je me décristallise » est une chanson que j’aime beaucoup, et dont cependant je ne sais pas trop ce qu’elle va donner. Je souhaitais y parler du moment où on revit, où après avoir passé une période, qui peut être n’importe quoi, de maladie, de parenthèse, de repli ou de transformation -dans mon cas je me sentais invisible-, on revient à la vie. La chanson « Le beau de la foret » décrit l’aventure d’un homme, toujours à la première personne -j’aime bien me mettre dans la peau d’un mec- qui quand il était jeune avait reçu pendant très longtemps des lettres d’une fille auxquelles il n’a jamais pu répondre, par timidité, et se rend compte vingt ans plus tard qu’en fait il l’aimait. Cette chanson aborde le thème de l’inhibition, de l’introversion qui parfois tétanise. « Amour Sorcières » est un titre court qui a donné son nom au spectacle et probablement à l’album, et qui parle d’aller faire un tour sur la terre

 Voir si les hommes
encore s’étonnent
de voir des coquelicots pousser
au bord des chemins goudronnés .

Il faudrait qu’on arrive quand même à profiter et s’enjouer de ce qui est beau et positif. C’est un spectacle plutôt lumineux en fait.

– En quoi d’autre va-t-il différer des précédents ?

– Normalement je devrais moins parler que sur les précédents spectacles. C’est Cécile Delacherie qui vient jouer le rôle de regard extérieur [voir ICI]  : elle m’aide à ce que ce soit globalement construit, que l’ordre des chansons ait du sens; elle me/ nous fait travailler et nous aide à garder une certaine rigueur dans le travail. Patrick Lafrance s’occupera du son et de la lumière. Le vélo n’est plus là. Mais il y aura de belles surprises. Pour le moment les principales dates annoncées sont en Gironde et dans des départements limitrophes (Landes, Tarn, Dordogne, Creuse), mais nous espérons voyager un peu plus loin avec cette tournée, et pouvoir participer aux festivals de Chanson.

– L’affiche de la tournée te présente en robe rouge au milieu d’un champ de fougères. Lagarrigue dans les fougères, un joli clin d’œil ?

– J’adore le symbole des fougères ; on dit qu’elles ont l’ADN le plus vieux existant sur la terre. Ce sont des espèces de vie pionnières. Et il y a un lien avec les sorcières. Pour moi les sorcières sont des femmes soignantes, qui sont en fait juste des femmes qui suivent leur intuition, qui connaissent les plantes, qui accompagnent l’autre. Je ne pourrais jamais retirer ça de moi : il y a cette part de moi qui est dans le soin, de par mon activité d’art-thérapeute.

Miren Funke

photos : Mathieu Ferguson

  • Dates de concerts : clic sur le vélo  —–>

 

  • Lien de souscription, clic sur la bourse

 

Sortie d’album « Fragiles, debout »

5 Fév

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D’après l’esquisse qu’en avait fait Julie Lagarrigue, auteure-compositrice et interprète du groupe Julie et le Vélo qui Pleure, lors de l’entretien qu’elle nous avait accordé en août ( voir ici ), on imaginait son troisième album à venir beau, très beau. A l’approche de sa sortie officielle, qui sera solennisée le 24 février, à l’occasion d’un concert à Lormont (33), c’est peu dire que « Fragiles, debout », dont l’artiste nous a réservé le privilège de l’écoute, tient et transcende même ses promesses.
Toujours accompagnée des musiciens du Vélo qui Pleure (Anthony Martin, Ziad Ben Youssef, et Frederic Dongey) Julie Lagarrigue, qui, cette fois, sort l’album sous son nom propre, explore plus originalement et consciencieusement encore l’univers d’une chanson française, dont sa voix sobre à l’élégance sans artifice et les instruments traditionnels exilés d’autres cultures des musiciens (oud, bendhir, guitare 7 cordes, cavaquinho et percussions) inventent, au gré des créations, la singularité hétérochrome et lunaire, en se jouant des conformismes.
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Issu de prises live réalisées par Luc Uyttersprot au studio La Tour au château de Montenton (47), traitées et mixées avec subtilité par le guitariste Anthony Martin, et masterisées par Alexis Bardinet à Globe Audio, l’enregistrement recentre palpablement la musique sur un son acoustique, élagué de surcharge instrumentale, sans toutefois s’être appauvri de trop de dépouillement, pour laisser plus d’audibilité à la voix de la chanteuse que ne le faisaient les deux précédents albums ; la compréhension des textes n’en est que mieux mise en valeur. En parlant de voix, si l’on trouvera probablement toujours comme un faux-air de Barbara au timbre de l’interprète, y entendre une tentative d’imitation calculée relèverait de l’erreur grossière : sincérité et naturel s’expriment par ses cordes. Et les cordes d’ailleurs, vocales ou instrumentales, nous embarquent à la traversée d’autres cultures, du Brésil au Moyen Orient, en passant par l’Afrique, auxquelles se frotte et s’enrichit la chanson française. Ce sont autant de parfums exotiques que respire, par exemple, l’air de la chanson « Léon qui gronde», hymne poétique et charnel spécialement composée en hommage à la cuvée « Léon qui gronde » du vigneron Norbert Depaire (Château Courtey), ami de l’artiste qui viendra proposer une dégustation de sa dernière cuvée  lors du concert de sortie de l’album.
En douze chansons sincères et bouleversantes, « Fragiles, debout » visite et renverse, avec poésie, mixité et harmonie, des thèmes universels (« Sombre » sur le destin des réfugiés, la fuite et l’exil, « Transparence » sur l’amour, « Raccrochez-moi » sur la essai-com-de-presse-copienormalité et la difficulté de comprendre l’autre, « Dans mon tambour » sur l’isolement mental), approchés d’un regard sensible, onirique, et toujours original. C’est d’une même cohérence que les musiques aux accents mêlés et les textes de Julie Lagarrigue expriment l’autre, le sens de la différence (domaine familier à l’artiste qui est également art-thérapeute en milieu hospitalier), l’étranger et l’étrange, l’exil et l’accueil, l’échange et le lien, le drame et l’espoir, la gravité, la force et la beauté de la vie. Ils nous redisent, de manière indispensable et généreuse, l’impérieux besoin de rencontres, d’amours, de révoltes, de résistance et d’ouverture d’esprit.

Nous souhaitons bien des dates à la tournée de cet album qui s’amorce, et rappelons, pour ceux qui ne peuvent se rendre à Bordeaux, qu’il est encore possible de pré-commander l’album jusqu’au 17 février, via la page

http://www.leetchi.com/c/projets-de-julie-lagarrigue

 

Miren Funke

Dates de tournée : http://leveloquipleure.fr/agenda/

Liens : site : http://leveloquipleure.fr/

Facebook : https://www.facebook.com/leveloquipleure/?fref=ts

 

Julie et le Vélo qui Pleure : rencontre avec une artiste aux multiples identités

28 Jan

Julie et velo qui pleure

 

Auteur de deux premiers albums, « Que nos yeux soient lavés » (2008) et « La reine désastres » (2011) auréolés d’une reconnaissance croissante au grès des scènes et des tremplins, Julie Et Le Vélo Qui Pleure s’était accordé quelques temps de pause, le temps à consacrer aux vies privées des uns et des autres, le temps d’investir d’autres engagements professionnels, le temps de s’engouffrer dans d’autres projets artistiques. Temps durant lequel Julie Lagarrigue, art-thérapeute de métier et chanteuse de la formation, a continué d’exercer son travail tout en collaborant à des pièces de théâtre avec l’Atelier de Mécanique Générale Contemporaine pour finir par en écrire une elle-même en 2014, « J’ai rencontré des étrangers ». Mais le groupe n’est pas descendu de selle pour autant : c’est entourée de trois nouveaux musiciens que Julie, dont la voix et l’interprétation convoquent à nos oreilles le fantôme chaleureux de Barbara, reprend la route et s’attèle à de nouvelles compositions. Cette artiste singulière, dont les différentes identités professionnelles fournissent la matière du travail artistique acceptait de nous recevoir il y a quelques jours.

 

– Julie, bonjour et merci de nous recevoir. Tu t’accompagnes souvent au piano, mais on a pu te voir jouer bien d’autres instruments. Comment as-tu rencontré la musique ?

Mon père jouait du piano, et j’ai appris le piano classique dans ma jeunesse, car c’était pour moi un bon moyen de passer du temps avec lui. La révélation m’est venue d’un de mes profs de piano, Rémi Brel , qui s’agaçait parfois de mon manque d’application. Un jour il s’est énervé, car je ne jouais pas une basse comme il le fallait dans « Dr Gradus ad parnassum » de Debussy. Il m’a dit « putain, mais cette basse, c’est les ténèbres ! ». Il arrivait à parler de la musique comme d’un tableau. Et je dois dire que ce jour là a été une révélation !

Après mes 20 ans et mon parcours aux Beaux Arts, j’ai découvert qu’on pouvait jouer en groupe. J’ai alors commencé à jouer avec un groupe de copines qu’on a appelé « Lépicerie ». Nous étions 4 filles, et nous jouions notre spectacle dans la rue, avec un esprit décalé et un peu déjanté. Ça a été un apprentissage très formateur. Je suis alors passée à la guitare, que j’utilise toujours beaucoup, car c’est un instrument plus simple scéniquement et qui facilite la communication avec le public : on la tient dans ses bras ; on peut chanter et s’exprimer en regardant le public de face, alors que le piano créé un mur. Il m’est arrivé de jouer sur un piano droit ouvert, qui m’empêchait de voir les musiciens avec qui je jouais et aussi le public, comme récemment à Cébazat (63). Je me suis également essayée à la clarinette, à l’accordéon : j’ai toujours aimé jouer de tout, plus que du piano, et surtout toucher les instruments. Comme je ne sais pas jouer précisément des autres instruments, je n’ai pas les complexes des professionnels qui se doivent de ne pas commettre de faute. Quant à l’accordéon, j’y suis venue pour une pièce de théâtre. En tant que musicienne pour l’Atelier de Mécanique Générale Contemporaine [http://www.atelier-de-mecanique-generale-contemporaine.com/newsite/index.php], j’ai participé à pas mal de spectacles depuis des années, dont une pièce qui s’appelait « Les cafés du désordre ». J’y tenais le rôle d’une fille, qui sympathise avec des Roms et décide de quitter sa vie guindée pour partir avec eux jouer de l’accordéon. On m’a commandé des chansons pour la pièce, dont « L’exil » (voir clip) pour laquelle j’ai appris à jouer de cet instrument, au départ sur un accordéon chromatique pour enfant, avant de m’acheter un accordéon à clavier. Je n’avais que trois semaines pour travailler la commande et apprendre à jouer ; c’est dire si ça s’est fait à une cadence infernale. Évidemment je n’en joue pas très professionnellement, mais je m’en sers pour m’accompagner et donner une couleur à la musique de mon répertoire.

julie et le velo

– Tes compositions sont pourtant élaborées. Les crées-tu seule ou t’arrive-t-il de faire appel à des compositeurs ?

En fait je compose souvent des chansons qui sont largement au dessus de mon niveau musical ; mais j’ai la chance d’être accompagnée par des musiciens de talent et qui me connaissent bien. D’après la mélodie et l’accompagnement souvent basique que j’imagine, les lignes directrices dont je leur fais part quant à ce que je veux exprimer, et l’ambiance que je souhaite apporter, ils améliorent et arrangent la composition. En un sens, heureusement que j’ai mes idées bien avancées quant à la direction dans laquelle je souhaite conduire mes compositions, car c’est toujours un peu compliqué de se réunir pour répéter sur du long terme ; Ziad joue un peu partout en Belgique, en Tunisie, au Koweit en ce moment, et Ceïba est également très prise par son projet. Donc si je ne savais pas exactement où je vais, on perdrait un temps fou. Ce sont des musiciens avec qui j’ai des affinités musicales bien sûr, mais humaines aussi, et qui comprennent mes envies.

ziad et julie– Comment les as-tu rencontrés?

J’ai rencontré le guitariste Anthony Martin, lors de l’écriture de la pièce « J’ai rencontré des étrangers », alors que je cherchais un sonorisateur. C’est une personne très discrète, qui n’aime pas se mettre en avant. Et pour ma pièce, j’avais besoin d’un sonorisateur calme, et non d’un technicien qui voudrait imposer ses idées, car la pièce devait être jouée dans des milieux médicalisés. Il me fallait quelqu’un disposé à aller dans ces endroits. Il à découvert mon univers théâtral d’abord puis musical ; j’ai tout fait pour le convaincre de monter un duo ensemble pour revisiter le répertoire du Vélo. Pendant ce temps, le groupe avait été un peu mis de côté. Puis Ziad Benyoussef, joueur de oud nous a rejoints ; c’était pour lui une nouvelle expérience que de jouer de la chanson française, car il est formé aux musiques orientales. Enfin Ceïba, percussionniste, est arrivée dans le groupe, pour partir complètement à la découverte d’un nouvel instrument, avec ce vélo que nous avons conçu et modifié pour qu’il devienne un set de batterie/percussions. J’ai très envie d’apprendre et d’échanger avec ces musiciens, qui ont tous une pratique particulière et un univers propre : la percussionniste a une formation des rythmes africains ; le joueur de oud pratique les musiques orientales avec les quarts de ton ; et le guitariste est formé à la musique brésilienne, au Chorro et au Forro. C’est quelqu’un de très précis. Il y a aussi deux techniciens talentueux qui nous accompagnent : Yvan Labasse à la lumière et Luc Uyttersprot au son.

ceiba et anthony

– C’est une formation instrumentale originale, peu commune dans la chanson. D’où vient l’idée de ce groupe et quel sens donnes-tu à sa singularité ?

J’ai enregistré une maquette en 2005. J’avais perdu mon frère en 2004, et je m’étais enfermée pour enregistrer des chansons. On a monté un groupe avec des musiciens pour enregistrer cette maquette qui s’appelait « Le vélo qui pleure ou le nez dans le guidon », et sur laquelle il y avait une chanson, « Ni oui ni non » qui parle d’une balade à vélo. Je partais souvent en vélo la nuit à Bordeaux pour me balader, et je chantais à tue tête sur mon vélo. Pour moi, le vélo, c’est la liberté. Le titre de la maquette est devenu le nom du groupe. Mais à l’époque, il n’y avait pas encore de vélo dans la formation. Ce n’est qu’en discutant plus tard avec une amie percussionniste -Ceïba donc- à qui j’ai soumis l’idée qui me trottait en tête de demander à un batteur de jouer sur un vélo qui lui servirait de support et d’instrument que le concept a pris forme : elle m’a recontactée, car elle avait envie d’essayer cette expérience.

Je suis animée par l’envie de rechercher d’autres sonorités, plus originales. Nous abordons des sujets assez graves, comme l’autisme et d’autres pathologies, et je voulais des sons différents, qui soient en accord avec le texte et parlent à d’autres sensibilités. Le travail du son représente des tonnes de détails dont les gens ne se rendent pas forcément compte, mais qui créent toute la richesse du résultat. Malheureusement on peut passer des heures de travail sur la prise et le traitement du son, et au final le résultat sera écouté en MP3. C’est un équilibre dur à trouver, et un réel parti pris, dans la vie actuelle, de vouloir continuer à faire du beau travail et de la qualité.

  photo3– Les sujets traités, justement, ont, pour bonne part, rapport avec la maladie, souvent mentale, qui est un univers que tu connais bien, d’un point de vue professionnel. En quoi est-ce important pour toi de les aborder par ailleurs d’un point de vue artistique ?

En effet, de par ma profession d’art-thérapeute, j’ai été amenée à travailler avec des malades de toutes sortes : polyhandicapés, autistes, trisomiques, personnes dans le coma, etc… Ma thématique privilégiée a longtemps été ce que je vivais dans mon quotidien, donc mon travail, donc la maladie, la mort, et les sujets liés au milieu médical.

J’ai beaucoup appris auprès des autistes, car ils entendent des choses que l’oreille commune n’entend pas, ou auxquelles elle ne prête aucune attention. Par exemple, certains entendent des sons très lointains, aussi petits soient-ils, et ne peuvent pas travailler, car cela interfère dans leur concentration. Au fil de mon travail, j’ai compris qu’ils étaient dérangés, parce qu’ils entendent des sons que nous ignorons (ou auxquels nous ne faisons pas attention). Avec eux, j’ai exercé mon ouïe et commencé à entendre moi aussi certain de ces sons ; j’ai aiguisé mon oreille. Cette formation m’a permis de comprendre que la plupart des malades (en psychiatrie) souffrent de troubles sensoriels, (le traitement des informations par le cerveau est super complexe ! L’organisation, le tri, le classement…).

C’est pourquoi j’ai très envie de travailler sur le concept d’ordre. C’est bien par notre système sensoriel que nous appréhendons le monde environnant. (Et par notre super usine « cerveau » qui traite ces informations!)
La musique est une organisation de sons, de bruits, qui pourraient nous parvenir de façon désordonnée, mais s’organisent pour créer quelque chose, une harmonie. Et le spectacle qu’on va monter, dans sa forme idéale, cherchera à exprimer cela à travers l’œil de l’éclairagiste et l’oreille du sonorisateur, de manière à ce que les spectateurs puissent entendre et voir la musique à travers les lunettes des techniciens. Par exemple au lieu de nous éclairer tous ensemble, je voudrais qu’il fasse des gros plans et des focus sur de tout petits détails, un bout de doigt sur une corde par exemple, pour ensuite élargir l’angle de vue, afin qu’on se rende compte combien le point de vue est important, ou plutôt à quel point on pourrait jouer avec. Pour exemple, je suis partie de l’idée d’un personnage évoquant un clochard qui ouvre une bouteille de vin, en me disant qu’on pourrait d’abord entendre juste le bruit du bouchon qui tombe par terre, voir un geste, puis ouïr la respiration et le rythme du corps, comme la naissance de l’organisation d’une musique.

Cependant pour ce qui est de mes prestations en milieux hospitalier, on fait surtout appel à moi en tant qu’intervenante artistique. Et c’est pour moi beaucoup d’émotion, quand on arrive à faire monter sur scène des gens qui n’auraient jamais pu penser s’y retrouver un jour. Mais il y a une grande différence entre l’art-thérapeute et l’artiste : le premier fait partie de l’équipe paramédicale, il travaille sur indication et a des objectifs thérapeutiques, alors que le second a des interventions plus éphémères et ponctuelles et ne travaille pas forcément avec les malades. Les expériences artistiques ont bien sur et souvent des conséquences thérapeutiques ; mais l’idée à la base n’est pas de faire de la thérapie. Il s’agit plus d’initier les malades à une approche de l’art, à des expériences aussi, via des ateliers d’écriture ou des essais musicaux. En outre les artistes sont subventionnés par un budget consacré à la culture dans l’hôpital, alors que les art-thérapeutes sont financés par le domaine de la santé. L’artiste n’est pas un animateur d’atelier d’expression. Il pourrait juste venir exprimer quelque chose, livrer une vision, mais sans être astreint à travailler avec les malades.

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« J’ai rencontré des étrangers » n’est pas un spectacle événementiel ou divertissant ; il pose des questions autant aux soignants qu’aux soignés. Dans mes chansons sur ce thème, je veux donner une vision large, en ne parlant ni uniquement du point de vue des médecins, ni de celui des malades. Il faut gommer ce mur et cette hiérarchie, car après tout, cela peut arriver à n’importe qui de faire une dépression et se retrouver de l’autre côté.

 

– On te compare souvent à Barbara ou Juliette. L’ambiance de certaines de tes chansons m’évoque aussi l’écriture et l’interprétation de Belle du Berry (Paris Combo). Quels artistes t’influencent vraiment ?

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Bercée à la musique classique que j’ai toujours entendue à la maison, je n’ai découvert la chanson et la variété que plus tard. On m’a souvent cité Barbara en comparaison, et au début je pensais que les gens me parlaient d’elle à cause des vêtements noirs et du piano, et parce qu’elle a un système respiratoire très « en urgence » surtout à ses débuts. J’ai peut-être pris pas mal d’influence d’elle inconsciemment. Il y a aussi chez elle une grande mélancolie et de l’espoir. Quant à Juliette, je l’ai rencontrée à l’occasion d’un master class. Même si je ne connais pas bien son travail, le jour où je l’ai entendue chanter une chanson d’Edith Piaf, j’ai compris ce qu’il y a d’extraordinaire chez elle: c’est une interprète hors pair. J’adore Brel, Barbara, Moustaki aussi, donc les comparaisons me font plutôt plaisir. J’adore également la musique du monde, du Cap Vert, le Maloya de la Réunion, Souad Massi. Ce sont des musiques mélancoliques et en même temps très rythmées. C’est sans doute pour cela qu’il y a pas mal de rythmes et de mélanges d’influences dans ma musique. D’un autre côté j’apprécie la chanson à texte, qui signifie vraiment quelque chose. C’est toujours décevant d’écouter une musique superbe et de découvrir un texte médiocre posé dessus. J’aime beaucoup Bertrand Belin, Emily Loizeau, Nicolas Jules, et leur manière d’incarner ce qu’ils sont en train de dire. Nicolas Jules a bouleversé ma vie ; chaque fois que je sors d’un de ses concerts, je mets un temps fou à m’en remettre. Pour moi, c’est un grand artiste, car il est hyper cohérent dans tout ce qu’il fait, et j’adore ce qu’il prône de ce qu’est être un artiste aujourd’hui. Il repousse sans cesse les frontières et les limites de là où il ne faudrait pas aller, mais sans jamais les enfreindre. En plus il est très drôle. C’est Joe Doherty qui m’a l’a fait découvrir, ainsi que Bertrand Belin. Agnès Doherty a été la contrebassiste de mon groupe pendant un moment ; elle figure d’ailleurs sur un enregistrement démo de 6 titres. Et Joe est venu jouer sur notre dernier album « La reine des désastres ».

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– Tes textes sont souvent à la première personne ; pourtant ils ne parlent pas que de toi, loin de là. Pourquoi ?

Exact. J’écris souvent à la première personne, même si ce n’est pas pour parler de moi. Par exemple, j’ai une chanson sur les travaux qui ont lieux dans le quartier St Michel à Bordeaux, qui est exprimée à la première personne, mais ce narrateur est un arbre qui voit les hommes s’agiter autour de lui, refaire les rues et les pavés.

Quand on écrit une chanson et qu’on la chante aux autres, on a envie d’être entendu et compris, de faire passer une idée, une émotion, même si au final, on sait que la part d’interprétation et de fantasme de l’auditeur est grande, et tant mieux. A ce propos, Le Larron est intervenu lors de rencontres à Astaffort et d’ateliers sur l’écriture des chansons, et ses écrits me servent beaucoup. Il faut avouer que le cynisme de son univers n’est pas vraiment mon royaume ; mais qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, on ne sort jamais indemne de ses concerts. C’est un des rares artistes que j’ai rencontrés pour qui le thème et l’objectif d’une chanson sont très clairs. Il est très fort pour trouver les phrases d’accroche, dérouler l’évolution des textes sans perdre de vue l’objectif de ses chansons. Il est très appliqué et exigeant là-dessus.

– As-tu, comme certains artistes, l’obsession d’exprimer par la musique le même propos que par le texte ?

– Non, pas du tout. Le titre « Intuition » sur mon premier album parle de l’enterrement d’un enfant, alors que c’est un titre très dansant, qu’on joue souvent en rappel, accompagné par le public qui frappe des mains. J’ai souvent mis des musiques dansantes sur des thèmes plutôt tristes, parce que je pense qu’il y a toujours de l’espoir. On vit dans une culture de l’empathie triste, et j’ai très envie d’en sortir. J’ai beaucoup souffert du fait qu’après le décès de mon frère, dont parle la chanson « La lune », les gens qui me croisaient prenaient un air triste et mal à l’aise. Quand on vit un drame pareil, on n’a pas envie de ça. On a envie de se dire que la vie continue, même si c’est dur, et que la mort fait partie de la vie. Je pense que les parents de personnes handicapées subissent le même regard compatissant, voire apitoyant parfois. C’est pour cela que je parle de l’autisme aussi avec une composition enjouée. Ce que la chanson signifie est : on est chacun dans notre monde, on ne se comprend pas, mais de quel droit puis-je prétendre montrer à l’autre le bon chemin ? C’est un peu ce que font les méthodes comportementales actuelles, tentant d’inculquer aux malades comment se tenir en société, comment traverser une rue, et d’autres règles basiques de bienséance. C’est un peu du dressage ; bien sûr grâce à cela les malades parviennent à s’intégrer un peu, mais il y a quelque chose là qui relève du principe que nous sommes bien éduqués parce qu’on mange avec une fourchette, et donc qu’on doit apprendre cela à tout le monde.

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Tu donnes l’impression de fonctionner de manière assez autonome, en gérant aussi la dimension logistique et matérielle du métier. Cela est-il dû à une volonté de tout maitriser ou est-ce une nécessité de survie ?

Non, le fait de maitriser toutes ces choses n’a pas été la conséquence d’une volonté personnelle au départ. C’est une sacrée galère que d’être signé sur un label, et trouver une maison de disque. J’ai connu une première boite de production au début, mais qui faisait plutôt de la variété, et ne me trouvait pas de dates de spectacle, car je ne suis pas exactement sur cette scène là, puis ai été distribuée sur V-Music. Mais au final, je me suis toujours retrouvée en autoproduction. J’ai finalement embauché une personne via mon association en tant que chargée de production. Et puis comme on apprend à se débrouiller en faisant soi même, je me suis familiarisée avec ces fonctionnements. Mais si je pouvais, je me déchargerais de ces tâches pour me consacrer à la musique. Donc c’est par la force des choses qu’on a été conduits à l’autoproduction ; d’un autre côté ça nous permet d’éviter tous les circuits intermédiaires. Intégrer l’industrie du disque présente le danger qu’on peut devenir un autre produit assez vite.

Il nous arrive de jouer sur de grosses scènes ou aussi faire des concerts à domicile, chez des particuliers. J’ai un ami producteur de vins bio, qui écoule son produit par son réseau personnel et non par les voies de distribution classique du commerce. C’est une démarche alternative qui correspond à la mienne, et nous avons donc entrepris ensemble des concerts chez l’habitant avec dégustation de vins, parce qu’après tout nous avons le même public, c’est-à-dire des gens qui aiment l’art, la qualité et les bonnes choses. Nous avons organisé ce genre de soirée jusqu’à Rennes.

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– Sur scène, tu sembles avoir une forte personnalité avec beaucoup d’assurance. D’où cela vient-il ?

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– Je peux paraitre avoir beaucoup d’aplomb en effet. Mais en réalité, j’ai un trac énorme. Ce qui donne l’impression que j’ai de l’aplomb, c’est que d’une part je subis un trac particulier qui me fait somnoler et me donne un air nonchalant et détendu, et d’autre part dès que le trac m’envahie, je le confie au public, et je joue avec les galères. Les gens aiment bien cela, car ça créé une complicité avec eux. Pour l’anecdote, au Mans Cité Chanson en 2009, je chantais seule la première chanson avant l’arrivée des musiciens en salle, qui devaient monter sur le plateau pour la seconde chanson. Outre le jury, il y avait dans la salle près de 900 personnes. J’étais habillée très BCBG, avec une petite jupe et des collant. Mes collants ont grillé, et d’un coup ça donnait un aspect grunge qui ne collait plus avec mon personnage. J’ai expliqué la mésaventure au public et suis retournée au piano, dont la pédale glissait pendant le morceau, de sorte que j’ai du m’arrêter en plein milieu de ma chanson pour aller chercher ma pédale à quatre pattes sous le piano. A ce moment là, j’ai pensé que c’était tellement lamentable, que c’était foutu pour nous. Et à ma grande surprise, on est passés en finale ! Je crois que quelque part, les gens ont pensé que tout cela était prévu pour faire du comique et que ça leur a plu. C’est pour cette raison que je semble avoir de l’aplomb, et un côté clown. Le travail du clown, c’est d’être présent et de confier ce qui se passe, en en jouant. Et pour ce faire il faut être à l’aise avec ses musiciens et son équipe. Mais mon trac existe bel et bien ! Ceci dit j’essaye de me raisonner en me disant que je ne fais que ce que je peux faire à ce jour.

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– Peux-tu nous parler de tes projets immédiats ?

– L’exil sera probablement le fil conducteur de mes prochaines compositions. Pour le prochain album, j’ai créé des chansons et repris aussi quelques unes des chansons que j’avais composées pour la pièce, que j’ai remises en situation. Comme j’ai un public assez fidèle, il peut comprendre le sens des mêmes chansons autrement ; ça m’a permis de me rendre compte de l’écart entre ce que je chante et j’ai voulu dire et ce qu’en comprennent les gens sans explication préalable. C’est aussi pour cela que j’ai envie d’être bien plus claire dans l’écriture. Pour l’instant on a juste enregistré des répétitions en live, mais ça sonne déjà bien. C’est très différent de l’enregistrement multipiste, que j’adore par ailleurs, parce qu’on peut travailler les chœurs et faire des traitements de son. Mais dans le live, il y a une part d’improvisation et une énergie très excitantes. Je suis assez fière de ce que nous avons enregistré en maquette les dernier temps, car ça me ressemble vraiment.

Jusqu’à maintenant, on a travaillé de manière assez classique, en faisant deux albums enregistrés avant de partir en tournée, parfois en connaissant à peine l’équipe pour se rendre compte qu’au grès des dates, on se connait de mieux en mieux et que les morceaux évoluent et prennent plus de corps. Je voudrais désormais essayer un autre fonctionnement, en travaillant les morceaux, les faisant vivre en tournée, pour les enregistrer après.

Puisse mon travail artistique contribuer … à la communication, à la solidarité, au réconfort, à un petit pas vers une avancée positive. Que l’auditeur se serve, c’est gratuit.
Lui redonner du sens.
La musique n’est pas qu’un moyen de divertissement, elle a une valeur et un sens bien plus grand ! A entendre les compressions et les radios « à la mode », on l’oublie, on l’écrase, on lui marche dessus !
Depuis que l’homme existe, elle est variable, différente, utile, voir indispensable dans chaque culture et société.Et puis le musicien, il a un rôle non ? Ouahou, là on ouvre sur autre chose… C’était le mot de la fin. Merci pour tout !

Prochaines dates de concert : le 19 février au Baryton à Lanton (33), le 08 avril au Splendid àLangoiran (33), plus de dates à retrouver sur le site.

 

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Miren Funke

Liens : Site : http://leveloquipleure.fr/

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Soundcloud : https://soundcloud.com/leveloquipleure/sets/voyage-en-chanson-2016-r-p

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