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Folle journée à Mozac pour le deuxième jour des Rencontres Marc Robine 2018

14 Juil

C’est Jean-Yves Lenoir qui ouvre cette deuxième journée, tourangeau et auvergnat d’adoption, acteur, metteur en scène, il dirige la compagnie du Valet de Cœur à Clermont-Ferrand, écrivain, poète, passionné par la langue française et son évolution dans l’histoire.  

Et Pardi ! il nous a régalés par l’ interprétation de ses textes :

Pardi ! Ce froid sec de l’automne qui rabote le crépi des façades. Et qui frotte, polit le caniveau, le goudron.

Propre, monsieur : grande toilette de haut en bas !
– Propre comme un sou neuf. 

Textes que l’on peut retrouver dans son recueil Pardi ! Prose ou poèmes ? «  Ces petits papillons qu’on appelle éphémères,

Que nous dit-tu, poète ?
Qu’un bénitier de pierre,
Dans le froid, dans la glace, a retenu leurs ailes.

Jean-Yves Lenoir nous a aussi gratifié d’une recette pour réussir nos soirées poétiques, en quatre méthodes,  beaucoup d’humour et une pointe d’ironie. La soirée conviviale, hommage aux poètes de préférence vivants… Le Cercle, apologie pour poètes morts ou vivants, avec pianiste qui joue un concerto de Lizt… Soirée interprétation pour poète mort… Soirée évocation pour public éclairé, fauteuils empire, riches bibliothèques aux livres reliés, etc…

Jacques Viallebesset qui lui succède, en compagnie de Fabrice Péronnaud rectifiera le tir en précisant que les poètes font leur gamme et des exercices de style, la muse ne fait pas tout !

Gaspard_Montagnes

Et c’est Dans le vent des montagnes, en cheminant avec Gaspard , que ces deux conteurs-poètes nous entraînent, poèmes puisés dans la malle aux trésors de Gaspard des montagnes et réunis dans ce recueil

Rappelez-vous le franc Gaspard des montagnes
Qui surgissait en bondissant
Et comme un diable dans les cabarets
A l’orée des bois noirs

Dans ces pays marqués par le bruit de la cognée
Au bord de cette forêt qui bleuit sous le vent
La couche de fougères du bûcheron
C’est ici que je vous donne rendez-vous
Dans ce grand matin d’herbes et d’oiseaux… »

Après la poésie,  question existentielle : Des lumières à l’intelligence artificielle, que sont nos valeurs  devenues ? Avec Thierry Lambre mathématicien, Bernard Dumoulin, philosophe, Jean-Yves Lenoir, écrivain et comédien.

Le monde est une immense symbiose, est-on en train de rompre un lien sacré ? Pour Bernard Dumoulin, le problème est le contrôle de l’homme, est-ce que l’homme est capable de contrôler les machines, les robots, rester le centre de ce qu’il a produit lui-même ?

Il fut question du principe de précaution, de la grande puissance de l’intelligence artificielle pour un pays comme la Chine par exemple, des pays où l’état contrôle tout le système, et de surmonter ce problème avec l’ONU .

Le mathématicien Thierry Lambre est plus optimiste, en affirmant que l’intelligence artificielle a permis de grands progrès, en médecine notamment, un ordinateur bien informé est capable de détecter un mélanome, en le différenciant d’un grain de beauté à 95%, alors qu’un simple dermato le détecte seulement à 87%. Et que rien ne sera alarmant tant que la décision restera humaine.

Jean-Yves Lenoir, est-ce que la décision finale appartiendra toujours à l’homme ?

Il fut aussi question de Copernic, qu’est ce que sa perception de l’univers a apporté à l’homme ?
Une auditrice a posé la question de l’éthique. D’où viennent les matières premières qui servent à fabriquer les machines productrices d’intelligence artificielle, et dans quelles conditions sont -elles exploitées ?
Nous avons aussi parlé de l’importance de ne pas confondre la science et la technologie. De l’importance d’adapter les robots aux besoins des hommes.

En conclusion, l’intelligence artificielle est-elle capable de prendre le dessus, où n’est-ce qu’un écran de fumée derrière lequel il y a le pire et le meilleur ?

Ouf !

Il est temps de revenir à la chanson, avec tout d’abord Guilam et sa fille Camille que son père a convaincue de monter sur scène, et il a bien fait ! Le duo, c’est 2 Folks,  un duo père fille tout en harmonie, deux voix qui se répondent où s’unissent, en parfaite harmonie, pour un voyage intérieur tout en douceur et poésie. Leur album en commun, Variations, 12 titres, auto-produit, est Un écrin de quiétude pour le cœur et pour les oreilles. Je ne saurais dire mieux..2 folk

Et quand Camille chante seule Emmenez moi, on reçoit en plein cœur sa voix limpide, aérienne , vibrante d’émotion.  Des chansons de Variations, des reprises de Félix Leclerc, de Brassens, de Dimey, Cabrel… ou encore de Pierre Lapointe, Tel un seul homme :

Et si je vous disais que même au milieu d’une foule 
Chacun, par sa solitude, a le coeœur qui s’écroule 
Que même inondé par les regards de ceux qui nous aiment 
On ne récolte pas toujours les rêves que l’on sème 

Déjà quand la vie vient pour habiter 
Ces corps aussi petits qu’inanimés .

Et surprise, ils sont revenus inopinément un peu plus tard pour une chanson de Jacques Bertin, en hommage , Le rêveur :  

J’étais l’enfant qui courait moins vite 
J’étais l’enfant qui se croyait moins beau 
Je vivais déjà dans les pages vides
où je cherchais des sources d’eaux 

J’étais celui à l’épaule d’une ombre
qui s’appuyait, qu’on retrouvait dormant
Je connaissais les voix qui, dans les Dombes,
nidifient sous les mille étangs…

Un très beau moment, suivi d’Emile Sanchis, un auvergnat, conseiller municipal de Vic-le-Comte, qui écrit depuis les années 80, et compose depuis plus longtemps.

Sanchis peronnaud 2

 

Il nous interprète une chanson de Leprest : Aux funérailles, au funambule, et dit Paroisse de Jacques Bertin, avec Fabrice Péronnaud. Paroisse, une chanson de toutes les époques.

Emile Sanchis qui nous confie que c’est à la médiathèque de Croix Neyrat, dans les quartier nord de Clermont-Ferrand en 97, que La blessure sous la mer de Jacques Bertin lui a ouvert un horizon.

Laurent Berger et P Bertin 1728x1862Et on enchaîne avec Laurent Berger dont certains pensent que c’est le digne successeur de Jacques Bertin, on le dit aussi héritier d’Allain Leprest et Barbara.  Brassens et Barbara, c’est la même fibre dit-il : Quand ils te parlent de solitude, d’homme, de femme, d’amour, d’amitié, c’est tout de suite sensible, tout de suite le choc.  Et sa rencontre avec Brel : on se rend compte qu’à partir de son enfance et de son milieu, il s’est créé une véritable poésie… un peu comme Gilles Vigneault le fait avec le Québec les grands espaces, avec Mon Pays c’est l’hiver…  Il y a aussi Bernard Dimey, découvert à La librairie des pas pressés, où l’on fait de belles rencontres. On connaît la chanson ne s’y est pas trompé en lui décernant le prix Marc Robine, en 2015, Laurent Berger qui poursuit ses chemins de liberté depuis 26 ans, guidé par la beauté intérieure et les sentiments  de chacun de nous, moments de vie maraudés çà et là, voix métallique, et un charme qui fait mouche, n’est-ce-pas Martine qui l’a mitraillé de ton œil admiratif  et de ton objectif ? : Tous les amours s’en vont en mer

Pour la traversée du sublime
Ils laissent les vivants derrière
Au quotidien qui les opprime
Pas de carte, pas de boussole
Ils se confient à l’incertain
C’est du prévu dont ils rigolent
Leur plan de vol est fait d’instinct. ..

Et Jacques Bertin, qui est là depuis un moment, arrivé deux heures en avance, entre sur scène. Il chante ses propres chansons, pure poésie, beau jeu de guitare, et voix claire et sonore.

J’étais l’enfant qui courait moins vite
J’étais l’enfant qui se croyait moins beau
Je vivais déjà dans les pages vides
Où je cherchais des sources d’eaux

J’étais celui à l’épaule d’une ombre
Qui s’appuyait, qu’on retrouvait dormant
Je connaissais les voix qui, dans les Dombes,
Nidifient sous les mille étangs

Il nous chante l’enfance, la vie des gros bourgs, la compassion pour les humbles, les rendez-vous manqués, et le temps assassin qui, dans son cortège de déroutes emporte en un même souffle les amours en charpie et l’écharpe nouée des amitiés qui s’enroulent. Marc Robine.

Il chante aussi les amis, Luc Bérimont, Jean Vasca :

Amis soyez toujours ces veilleuses qui tremblent 
Cette fièvre dans l’air comme une onde passant 
Laissez fumer longtemps la cendre des paroles 
Ne verrouillez jamais la vie à double tour

Très applaudi Jacques Bertin, plusieurs rappels qu’il accepte avec plaisir. Doit-il son humour et son sourire ce jour à un chien, présent dans l’assemblée, et qui aboyait à chaque chanson ? C’est la première fois que j’arrive à intégrer un chien à mon public nous dira-t-il.

Enfin, le soir, nous arrive la compagnie Beline avec son spectacle La feuille à l’envers, Evelyne Girardon, Sandrine Fillon, Patrick Raffin et Jean Blanchard, quatre joyeux et talentueux lurons qui nous la joue trad-érotico-coquine, chansons hardies du répertoire traditionnel français, mais jamais vulgaires, et si bien interprétées, accompagnés d’instruments de musique traditionnels comme  vielle à roue, accordéon diatonique, soufflet, etc…

Et étant des chansons répétitives, nous avons tous repris en choeur Les réveillées du placard, La meunière, La marmotte, et appris les bases du vocabulaire érotique, se faire mener en bateau, le baquet, converger, le trou: orifice, espace anatomique vide dans quelque chose,  bonjour Léonie, mouiller son mouchoir à l’eau de Cologne, arroser les puces qui sont de redoutables sauteuses, l’anguille: poisson carnassier qui n’aime pas la lumière, c’est d’ailleurs pour ça que l’on dit : Il y a anguille sous roche. Etc… Soirée très édifiante et joyeuse.

Et à suivre, avec un jour de décalage, je vous prie de bien vouloir m’en excuser, pour la journée d’hier, très riche aussi.

Danièle Sala

 

Photos Martine Fargeix ( sauf JY Lenoir DR)

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La chanson : un tabou national (par Jacques Bertin)

3 Fév
Ce texte est paru en oct. 2016 dans le n° 40 (et le dernier) de la revue Cultures et Sociétés..  Il  y a du grain à moudre, comme on dit…

Puisque le nom de cette revue est Cultures et sociétés, j’ai choisi de m’interroger sur un phénomène étrange : l’inexistence de cet art, la chanson, dans l’univers français de la Culture, dans la politique culturelle, dans l’Institution culturelle, à l’Université, dans le monde intellectuel et caetera. Une absence, un tabou. Après cinquante ans de métier de chantauteur, je crois que j’ai quelques raisons de le penser.

(Avant tout, une précision : je ne fais pas de la « musique » ni de la « chanson française », je fais de la chanson. Un art multiséculaire… Il est d’ailleurs significatif qu’on ne dise plus jamais, désormais : « la chanson », mais « la musique » ou la « chanson française »…  C’est justement mon sujet.)

En commençant, remémorons-nous un événement récent. Le président Obama chante (et très bien) devant des centaines de personnes une chanson traditionnelle. La foule reprend en chœur… Formidable ! Eh bien, imaginez François Hollande, dans une réunion publique, osant entonner Le Temps des cerises : l’assistance rit poliment, personne ne chante avec lui ; et le lendemain Libération et les comiques le ridiculisent ; il est mort.

J’exagère ? Eh bien, demandez-vous quand vous avez entendu, la dernière fois, une personnalité du haut chanter une chanson…

La chanson… Voyons l’action de l’Etat français. Permanentes et coûteuses politiques du théâtre, des arts plastiques, de la musique… La chanson ? Rien. Jamais. Chez nous, la chanson n’a  jamais existé. Je dis bien, et j’insiste, et j’assume : jamais. Rien. Le Ministère ? La chanson a, depuis le début de la politique culturelle, et sans aucun débat, été confiée totalement au chaubise. Absence totale dans les salles subventionnées. Scènes nationales (environ 70) : un spectacle d’une vedette chaubise par an et c’est tout… Les SMAC (Scènes de Musiques actuelles – environ 150), leur nom l’indique, sont spécialisées dans tout ce qui n’est pas la chanson. Je ne crois pas y avoir chanté une seule fois depuis qu’elles ont été inventées. Cela contraste avec l’époque des MJC, plusieurs milliers dans les années 70, qui furent alors un extraordinaire véhicule de la chanson.

Aides publiques? Savez-vous qu’on peut faire toute une carrière de chanteur, produire (à ses frais)  des dizaines de disques, monter sur scène des milliers de fois sans jamais avoir eu un centime d’aide publique ? Si je crée une compagnie théâtrale, j’ai de bonnes chances d’être subventionné, c’est bien normal, par la mairie, la Région, le Ministère… Si je crée une compagnie de chanson ? Vous voulez rire ?


Chanteurs, il nous faut vivre ainsi, totalement à nos frais. Et j’ajoute même ici une situation que j’ai vécue : la rupture avec le chaubise vous prive aussitôt, bien sûr, de tout moyen de financement pour réaliser des disques.

Et, plus grave, tout cela ne choque ni n’a jamais choqué personne.

Parlons de l’intelligentsia. Le désossage, le dévoilement, l’analyse des phénomènes de manipulation de masse par la mode (le « matraquage » etc.), la consommation massive en temps ultra-bref, tout cela aurait dû être une tâche majeure de l’intelligentsia, à partir des années 70. Or il n’est rien venu. Rien. Indifférence totale.

L’université ? Rien, pendant des décennies pour décrypter ces phénomènes. Ici, je dois dire que depuis quelques années, le nombre des universitaires intéressés augmente, c’est vrai. Mais il est encore dérisoire. Naguère, quatre ou cinq ; aujourd’hui, dix ou vingt.

Avez-vous lu un livre paru chez un grand éditeur et décrivant le système économique de production et diffusion, ou la sémiologie de la « variété » (hier), des « musiques » (aujourd’hui) ? Où sont les Bourdieu et les Barthes ? Occupés ailleurs ! Dans des sujets sérieux. Une phrase d’Edgar Morin résume tout : l’étude des sujets discriminés est discriminée. Etudier un sujet pas réputé sérieux, c’est ne pas être sérieux. J’ai rencontré jadis, exemple triste mais qui en dit long, un peintre talentueux qui ne voulait surtout pas qu’on dise dans son CV qu’il avait été chanteur ! Ca aurait été un suicide, n’est-ce pas !

La militance politique ? Rien. L’absence de lutte, d’information, de mobilisation par l’extrême-gauche, si prompte à hurler, d’habitude, au sujet de « l’aliénation », est quelque chose d’ahurissant. La chanson est le lieu du libéralisme économique absolu ; et sans aucune opposition des milieux oppositionnels.

La presse ? Rien. Du people, de la mode, de la fausse rébellion… Aucune enquête sérieuse, jamais. Trafics de droits d’édition et abus de position dominante ? Jamais rien vu.  Rien.

Ici, il faut ajouter une nuance. Tandis que jamais les manipulations (les tubes, le matraquage etc.) dans la chanson n’ont été attaquées par les intellos, on a vu brusquement, dans les années 2000, apparaître les premières (les premières !) alertes, contre le chaubise de la littérature, par André Schiffrin, et par Jean Clair pour le arts plastiques ! Le thème : c’est affreux, voilà « les moeurs du show-business » dans la culture, la culture est menacée ! .. . Cinquante ans de retard, les amis !

La chanson est un territoire oublié dans le désert. Hors du débat culturel. Avez-vous jamais entendu parler d’un programmateur de radio emmerdé par des journalistes sur ses critères de choix, sur les chiffres ? Jamais, n’est-ce pas. Les noms de ces programmateurs, d’ailleurs, ne sont pas publics ; et la façon dont ils sont choisis est totalement secrète. La programmation entêtée de chansons en anglais sur les antennes publiques est comme une insulte permanente, mais on ne sait qui en a décidé ni pourquoi.

Les milieux artistiques ? Les problèmes esthétiques ? Prenez la question de la scène : la présence, la distanciation… Voyez les gars qui entrent sur le plateau comme s’ils étaient possédés : hurlements du public ! Or il me semble que le brechtisme avait, en théâtre, donné une analyse sur ce sujet. Eh bien, tout le monde s’en fout ! On n’en parle jamais, on n’en parlera pas : la chanson (ou la « musique ») n’est pas un sujet de culture – donc : pas de débat esthétique.

La chanson est hors de la culture. Voici donc ma thèse. C’est celle de la distinction, au sens de Bourdieu, si l’on veut. La chanson est trop commun des mortels pour permettre d’avoir l’air distingué. Donc, passons notre chemin. Car pour figurer dans le groupe supérieur de la culture, il faut se distinguer de.

Et je vois là la lassitude des classes supérieures à l’égard de la France. La fin de la France voulue par nos élites actuelles. Quoi de plus français, en effet, que la chanson ? La fin de la France est la marotte actuelle de nos élites – d’où l’indulgence à l’égard de la musique anglo-yankee…

Là, Marcel Gauchet, dans un excellent livre récent (1), parle « en dernier ressort, de la haine de soi ». Il parle à propos de la politique, du décalage entre les élites et nous autres, le peuple ; mais je crois pouvoir appliquer cette citation au sujet qui nous occupe :

« … la haine de soi en tant que Français. (…) Les élites françaises ne sont pas seulement coupées des populations, elles ont aussi et surtout un discours de mépris à l’égard des Français, et même, derrière eux, de ce qui a fait la France. C’est une des fortes singularités françaises du moment, entretenue par la fraction du milieu journalistique et intellectuel qui donne le ton. A en croire cette vulgate dénonciatrice, nous aurions le malheur de vivre dans un pays rétrograde, fasciste, raciste, peuplé de beaufs infréquentables ».

Il date l’apparition de ce phénomène de 1990. L’émergence du « postnational »… Je le date, moi, de bien plus tôt : l’invention du « beauf » par Cabu et le film Dupont Lajoie, le milieu des années 70 ; mais c’est surtout le post 68tardisme : le peuple a refusé la révolution, donc il est nul ! Et tandis que les élites passent de la révolution au libéralisme, le dégoût de la France, devient une spécialité française. Puis le poids de l’industrie « musicale » anglo-yankee, contre laquelle la mobilisation est nulle, fera le reste.

La chanson est un art qui réunit toutes les classes, toutes les couches de la population ; elle ne peut être un moyen de « distinction » – au contraire. Cette nature spéciale ne peut jouer que contre elle. Et elle a beau être un art multiséculaire, et l’ancêtre de la poésie, on s’en fout !

Il faut donc chercher dans la stupeur toujours née de cet acte simple : chanter. Chanter, c’est émettre une vibration et se sentir bouger, à l’intérieur, au profond, bouleversé. Tout le monde peut chanter. Et chanter bien. J’insiste. La chanson est le bien de tous, l’art de tous… D’où l’agacement des bourgeois et des universitaires, et le désir de prendre ses distances.

J’en suis arrivé à penser que c’est justement parce que la chanson est au-delà, au dessus, partout, trop simple, comme l’air qu’on respire, qu’elle est un tabou de la culture française. Bon. Mais il faut aller plus loin. Qu’est-ce qui est intolérable, dans cet exercice, cet acte, ou cette forme de parole ? Le problème de classe, la querelle de la distinction, cela ne suffit pas.

Alors ? Quoi ? Pas assez violente ? Pas assez virile (écoutez la violence du rap, du rock, du slam…) ? Trop nunuche, hein ? Oui, certes. Le cri, le râclement de gorge, l’orchestre couvrant le chanteur… Jamais de note longue et modulée, que du râle (chez les hommes) ou du hurlement aigu, chez les filles. Pourquoi ? Jamais de vibration calme. Jamais de vibration. Eh bien, voici mon intuition : émettre cette vibration, se laisser porter par elle et son charme, c’est exprimer son assentiment, à soi-même, premièrement. Et ensuite au partage. Et enfin, à notre culture. Il faut donc psychanalyser le refus français contemporain du chant. C’est-à-dire le refus de l’accord profond entre l’esprit et le corps et le monde. Le refus de la vibration ne serait ainsi qu’un puritanisme, une pudibonderie.

(Notez, au passage, qu’on ne chante plus en société – que cette expression même, « chanter en société » va surprendre plusieurs de mes lecteurs (elle n’est plus employée)… Chanter en société, comme on chantait dans les cafés ou les fêtes de famille, c’est accepter d’être bien ensemble, c’est accepter cette momentanée perte de conscience en commun… Le refus de notre culture, donc. Et avez-vous remarqué la disparition des onomatopées traditionnelles, le tralala de notre enfance…

Cette vibration, on va la supprimer ! La renvoyer au néant !

Histoire de cette vibration. Jadis, le chanteur de rue chantait clair et fort – s’il voulait se faire entendre et gagner sa vie. Plus tard, le chanteur de « variétés » dut se faire entendre du fond de la salle – ne pas être couvert par l’orchestre. Puis on inventa le micro et le chanteur put chanter doux et voluptueux (Jean Sablon etc.)…

A partir de là, on ne reprend plus en chœur au refrain – la chanson devient un art solitaire… Pas à chanter par tout le monde : quelqu’un s’exprime, comme dans les autres arts. Apparaissent les ACI (auteurs-compositeurs-interprètes). Le premier de tous (1932) est Félix Leclerc, et il s’accompagne à la guitare : il n’a pas besoin de pianiste, il n’a pas besoin d’orchestre. Le « métier », le succès, c’est secondaire. Pour lui, l’essentiel est le moment de la création. L’expression du « je ». A la fin de la guerre, des centaines d’ACI font de cette manière un art. La « rive gauche » est leur terrain de rendez-vous et devient un style. Arrive une génération de public instruit (mais pas que des bourgeois) qui s’en empare. Moins importe la beauté de la voix ! Je chante mal mais peu importe, puisque l’essentiel est dans le message poétique que j’apporte. Les chanteurs de charme s’en vont vers l’industrie radio/disque. Conséquence bizarre : chanter mal va devenir le signe de ce qu’on a quelque chose à dire ! Chanter bien semblera efféminé ou maniéré. De là découle la manière obligatoire du rock…

Plus tard encore, avec la formation professionnelle de nombreux musiciens dans les années 70, l’arrivée massive de la musique fait passer le chanteur au second plan. Il n’est plus qu’un membre d’un groupe. Oui, mais pourquoi le charme, la vibration longue, sont-ils remplacés par des cris, des éructations, des mots incompréhensibles ? Eh bien ! La révolte serait virile, vous savez bien… Une révolte sans risque, bien sûr : on accepte docilement toutes les règles du métier, jusqu’aux plus tordues – faute de quoi on a aucune chance, d’ailleurs, dans la profession ; mais on est un rebelle.

Voilà où nous en sommes.

Quant à moi, effaré par le nombre immense de chefs-d’œuvre d’hier et d’aujourd’hui que les radios publiques nationales n’ont jamais diffusé, et donc par l’immense stupidité que cela montre, je suis obligé d’appeler au secours sociologues, économistes, sémiologues et anthropologues. L’absence aussi de mauvaise conscience de chacun en dit long. C’est comme si vous étiez voisin d’un mouroir et ne le remarquiez pas… Et il faudra qu’on nous explique ce que c’est que ce tabou, en France. Voyez : au bistrot du coin, j’ai entendu un jeune chanteur français chanter bien, avec une jolie voix, une jolie chanson… anglaise – les gens se taisaient avec attention, charmés. Etrange. Interrogez-vous sur ce phénomène mystérieux…

Finissons. La chanson est devenue un art marginal, secret, ignoré par les médias. Quelques centaines de chantauteurs vivent dans la marge – aucun accès aux salles publiques, excepté dans les lieux (salles polyvalentes, salles paroissiales etc.) loués par des associations d’amateurs ; des granges et des garages sont transformés en théâtre de poche. Des (petits) festivals se multiplient ; avec public fervent (mais constitué surtout de sexa-septuagénaires).

… Lorsque soudain, le président des Etats-Unis se met à chanter… Comme si c’était normal !

Qu’est-ce qui se passe dans notre culture française ? Dans l’idée, venue d’en haut, qu’on a de nous, qu’on doit avoir de nous ? Pourquoi ce tabou français ? Jacques Bertin

(1) Comprendre le malheur français, Stock, p. 301

Jacques Bertin

Cultures et Sociétés, N° 40 Octobre 2016

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