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Histoire d’une chanson, dans les plaines du Far West.

24 Sep
ou comment Montand était aussi en partie « auteur » dans la construction de son répertoire chanson.

Version initiale (Trouvée by internet, je ne garantis pas la totale authenticité..)

Tout le long du jour sur leurs beaux chevaux Ya oh !
Bingue bongue ! bingue bongue ! ils lancent des lassos
Ils font le tour dans le soleil chaud Ya oh !
Ils s’en vont toujours sans trêve ni repos
mais quand sont parqués les grands boeufs noirs
Ah comme il est bon de se revoir

Refrain :
Dans les plaines du Far-West quand viendra la nuit
Les cow-boys dans le bivouac sont réunis
Près du feu, sous le ciel de l’Arizona
C’est la fête aux accords d’un harmonica
Et leur chant, plein d’amour et de désir
Dans le vent porte au loin des souvenirs
Dans les plaines du Far-West quand vient la nuit
Les cow-boy dans le bivouac sont réunis
Ils sont de New-York ou de Chicago Ya oh !

Bingue bongue ! bingue bongue ! ou du Colorado
Ils faut les voir le jour du rodéo Ya oh !
Par les cornes saisir le plus fort taureau
Mais quand le jour tombe à l’horizon
Loin de la douceur d’une maison

Dans les plaines du Far-West quand vient la nuit
Les cow-boys dans le bivouac sont réunis
Près du feu, sous le ciel de l’Arizona
C’est la fête aux accords d’un harmonica
Et leur chant, plein d’amour et de désir
Dans le vent porte au loin des souvenirs
Dans les plaines du Far-West quand vient la nuit
Les cow-boys dans le bivouac sont réunis

Dans les plaines du Far-West quand vient la nuit
Les cow-boys dans le bivouac sont réunis
Près du feu, sous le ciel de l’Arizona
C’est la fête aux accords d’un harmonica
Mais bientôt sous la lune aux rayons blancs
Dos à dos et fermant les yeux d’enfants

Dans les plaines du Far-West quand vient la nuit
Les cow-boys dans le bivouac sont endormis

Et maintenant voici comment Montand l’a chantée, dans ses derniers shows essayez de suivre avec la version première..

 

et la version sobre 1959,

Et voici le premier enregistrement vers les années 46-47, très sensiblement différent de la version initiale c’est le moins qu’on puisse  dire..

Dans une petite discussion récente sur FaceBook, le sujet des interprètes dans la chanson a amené Montand au centre du débat, indirectement avec une vidéo dans laquelle une intro parlée intriguait les participants. Montand avait gardé cette chanson emblématique dans ses spectacles, en faisant une sorte de sketch en presqu’autodérision dans les années 80.

Mais il est peut-être bon de revenir sur la genèse de cette chanson qui montre le formidable instinct de Montand dans son approche et ses choix.

1940-41. Il est un débutant marseillais qui se cherche entre Trenet Chevalier et Fernandel, son premier nom de scène Trechenel est un condensé de son premier répertoire puisé dans celui de ces trois vedettes. Ça démarre très vite , mais il comprend immédiatement qu’il lui faut des chansons à lui. Dans ces années 40, et depuis son adolescence il est fasciné par le cinéma américain et les westerns, et il veut une chanson western. Son premier manager l’envoie rencontrer un auteur et un compositeur marseillais, qui n’ont pas grand chose à lui offrir, mais Montand sait leur raconter son univers western, l’un des deux Charles Humel est aveugle, et n’a jamais vu de western, et pourtant ils lui font cette chanson cartoon qui sera son premier succès. (Prix du disque 47)

YVES_Montand 1.jpgC’est aussi dans ce contexte que Montand casse tous les codes vestimentaires en vigueur, il avait au début une sorte de tenue très fantaisie, en rapport avec son répertoire, mais à cause d’une interpellation moqueuse d’un titi marseillais il change tout, plus de veste à carreaux,  ni cravate, il garde la chemise et le pantalon sombre, marron, en quelque sorte l’équivalent de la petite robe noire de Piaf, qu’il ne connait pas encore. En quelques mois, le débutant a compris comment il va se faire un répertoire, et trouvé la tenue de scène qu’il gardera pour les grandes années music-hall 45-60. Décisions personnelles sans aucun conseiller.

Edith Piaf lui fera passer quelques étapes avec la suggestion d’oublier le répertoire américain, et en facilitant le contact avec d’autres auteurs. Dont Prévert. Et la rencontre avec Prévert est aussi symptomatique de la vista de Montand en matière de chanson. Prévert va lui présenter une chanson qu’il pense faite pour lui « la chanson des cireurs de souliers » il avait demandé à Henri Crolla de faire une musique sur ce texte assez acrobatique, et Crolla a composé une musique jazzy tout aussi acrobatique, Montand découvre cette chanson avec enthousiasme, et bien que très impressionné par Prévert, il n’hésite pas à suggérer une modification de la fin de la chanson*, que Prévert accepte volontiers. Montand fera souvent des propositions, que les auteurs acceptent, car il a un sens inné de la chanson, et de son impact. Comme avec « Du soleil plein la tête » en modifiant l’ordre des strophes. Ou « Les feuilles mortes » .. Et parfois en suggérant quelque chose de totalement inattendu, Barbara dit sans musique, ou en demandant de faire une chanson du texte de Gébé  (Casse-tête…) Parfois, il a eu besoin de s’appuyer sur les conseils de Simone, de Bobby  Castella, ou de Crolla (qui a insisté avec succès pour « Mon pote le gitan ») mais globalement ses choix étaient justes.

 

Montand jongle.jpgMontand a poussé très loin le soin de mettre en scène ses chansons, certaines demandaient un travail de mise au point d’une exigence extrême, des heures de travail pour le coup de cymbale dans « Battling Joe » des heures de travail pour les mouvements de danse, ou une jonglerie….

Le débat avait été initié par une observation sur Johnny Hallyday, interprète, pour arriver à Montand, et en conclusion, une réflexion récente de Johnny qui resitue très bien ce qu’ils ont été l’un et l’autre, comprend qui peut,

 Une chanson est une bonne chanson quand on ne se force pas à la chanter. Je me suis beaucoup forcé. 

 

Norbert Gabriel

 

 * La chanson des cireurs des souliers  devient « Les cireurs de souliers de Broadway » et  la fin suggérée par Montand est très différente de l’originale. Cette chanson ayant été déposée dans la version Montand, on ne connait donc pas la fin avec la musique qui l’accompagnait, les archives de Crolla ayant disparu… C’est aussi une suggestion de Montand à Pierre Barouh qui a donné la version connue de « à bicyclette » ,  enregistrée sous le titre « La bicyclette »  en raison de l’antériorité de la chanson de Bourvil. Mais ceci est une autre histoire..

 

 

Si la photo est bonne …

2 Avr

Autoportrait de l’artiste, qui donne un assez bon aperçu de ce qui peut se passer en spectacle… mais pas que …

Suite à l’initiative de Nathalie Miravette – sur les photos  pas que lisses  – je me suis souvenu d’un brouillon ébauché il y a quelques mois… Une plongée dans les archives, quelques notes esquissées…

Si la photo est bonne …

Photo DR

Si la photo est bonne, elle reflète ce que j’ai perçu d’un artiste à travers ses chansons et ses spectacles. Et cette photo d’Herbert Pagani représente bien ce que j’ai entendu dans ses chansons, et ce que j’ai vu en spectacle, et après spectacle. Un regard tendre et lucide sur le monde qui l’entoure, mais un regard aigu et sans concession. Celui d’un artiste embarqué en son temps, et qui ne peut pas regarder ailleurs vers des paysages de rêve, quand le cauchemar est juste derrière la porte.

Autres images représentatives,

Mèche/Clémence Chevreau ©NGabriel

Francesca Solleville au Forum Léo Ferré ©NGabriel

Et aussi,

Rémo Gary au Forum Léo Ferré ©NGabriel

Photo DR

Le regard est essentiel,  il doit « parler » à tout le monde, pas seulement aux familiers de l’artiste. Et si possible, j’aime aussi que ce regard me regarde, moi, le spectateur, ou qu’il me donne l’impression de regarder quelque chose ou quelqu’un, pas de se perdre dans un horizon flou, vide , comme ce regard qui fuit, qui refuse de me regarder, ça me désoblige …

L’autre point important est la subjectivité du photographe, ce qu’il veut montrer… Et là on peut avoir des centaines de nuances. Une des premières questions à se poser: « Est-on amoureux des photos qu’on fait ou des sujets et modèles choisis ? » On peut aussi s’interroger sur les choix que font parfois les artistes pour leur communication… Ou les choix que font leurs conseillers. Mais ceci est une autre histoire …

Emile Savitry, peintre photographe et musicien connaissait bien Henri Crolla, l’homme et le musicien, et il a su le montrer, c’est assez rare .

©Emile Savitry

Avec  quelques mots de plus de deux de mes maîtres à montrer et penser :

« Suggérer, c’est créer, décrire, c’est détruire. »
Robert Doisneau

 « Je me dis que ce n’est pas la peine d’assombrir un monde qui est déjà très noir.
Les artistes doivent venir en scène pour dire qu’il fait beau
 »
Jacques Higelin

Et pour terminer voici l’inspiratrice de ce bla-bla, normale…

Nath Miravette la belle vie de pianiste AAA 10-01-2015 22-20-22 10-01-2015 22-20-22 10-01-2015 22-20-023

Last but not least comme disait William à Léonard, voyons voir :

Ce que je veux montrer
Ce que je montre
Ce qui est perçu.

C’est la dernière ligne qui est essentielle.

Norbert Gabriel

Henri Crolla et le cinéma

26 Mar
PH 009 Court métrage de Paul Gimault Enrico cuisinier

Crolla et Edith Zedline

En intro Les deux plumes, et Improvisation en bande son de ce qui suit ,

Jusqu’à 11 ou 12 ans Enrico est un gamin de la zone – Porte de Choisy- il joue souvent à esquiver l’école et les devoirs pour aller a spasso … dehors … se promener … et jouer de la mandoline ou du banjo aux terrasses des cafés chics de Montparnasse … Ce qui lui vaut les applaudissements et les pièces sonnantes du public et les coups de règles sur les doigts de la part de l’instit’ peu porté sans doute sur les ritournelles à la mode.

C’est un môme qui n’a pas dû aller au ciné souvent, dans la zone on a des priorités différentes. Pourtant ses sorties musicales sont assez lucratives, c’est pas la fortune, mais une bonne contribution à l’économie familiale. Il joue aussi au chat et la souris quand les pandores l’alpaguent, et le relâchent après l’avoir soulagé de sa recette du jour, mais c’est pas grave, il reviendra demain. Et puis, en 1932/33, il joue devant la Rhumerie Martiniquaise, deux consommateurs à la terrasse sont épatés par ce gamin avec son banjo, insouciant comme un moineau de Paris, ils lui donnent « une grosse pièce » tellement disproportionnée que le gamin répond,: « mais m’sieur j’ai pas de monnaie… » et c’est ainsi qu’Enrico entre dans la « contrebande de Prévert », par Lou Bonin et Sylvain Itkine, hommes de théâtre, qui l’emmènent chez Grimault et Prévert hommes de cinéma à cette époque. Enrico-Riton fait ses humanités avec la grande famille du Groupe Octobre, comédiens, écrivains, sculpteurs, peintres photographes, cinéastes poètes, musiciens, c’est une école des arts, école pluri-disciplinaire totale, une école de combattants, de l’agit prop’ qui porte la culture dans les usines et dans la rue…

Paul Grimault l’accueille chez lui, près de la Porte d’Italie, à quelques encâblures de la porte de Choisy, il y a sa chambre, découvre le jazz et la guitare, et surtout le cinéma.

Cette période dans la galaxie Prévert va nourrir sa vie et son art.

Lorsqu’il commence à faire des musiques pour le cinéma, des courts métrages, des documentaires, c’était le temps des séances de ciné de 2h30, une première partie avec les « Actualités » un documentaire, un dessin animé, et souvent un numéro visuel juste avant l’entracte, bonbons esquimaux chocolats, et ensuite, le grand film.

avec André Hodeir

Pour les musiques de films, Crolla est associé à André Hodeir, le super intello de la musique, 3 prix de conservatoire et violoniste dans la lignée de Grappelli/Warlop. Ce que dit André Hodeir : «  On assistait à la projection, en sortant Crolla prenait sa guitare, et on avait la musique. » A partir du thème, Hodeir arrangeait, orchestrait, et c’est 50 musiques de films qu’ils ont co-signées, entre 1948 et 1960, en toute harmonie complice.

En 1952, il est aux côtés d’Yves Montand dans un film à sketches Souvenirs perdus où il joue son rôle de guitariste accompagnateur…  Première apparition sur un écran dans une fiction.

En 1954, Gilles Grangier les sollicite pour Gas Oil avec Gabin,  Jeanne Moreau et Roger Hanin. Ensuite, il y a aura plusieurs longs métrages, avec Brigitte Bardot en vedette, et des cours de guitare entre deux prises , puis un film  avec Marcel Camus, Os bandeirantes,  puis St Tropez Blues… et Le bonheur est pour demain, qu’il ne verra pas.
( Dans Orfeu Negro, Crolla joue le premier thème à la guitare.)

Voulez-vous danser avec moi ?

 

 

Parmi ces courts métrages, Léon la lune est sans doute le plus intéressant dans sa construction particulière : film sans dialogue, scénarisé par Robert Giraud, avec une jolie musique d’Henri Crolla, on suit ce personnage, le vrai Léon la lune, dans son quotidien, manger, trouver un endroit pour dormir… Il s’agit d’une ballade poético-réaliste avec la guitare sensible de Crolla pour l’accompagner.

Ce film a été primé plusieurs fois (Prix Jean Vigo) et beaucoup diffusé. Il a permis à Alain Jessua de préparer ses longs métrages avec une certaine sérénité. Léon la lune, ou La Journée ordinaire d’un clochard à Paris est sorti en 1956.

Il y aura une autre expérience du même genre, en 1958, film sans parole mais avec musique, La Faim du monde, un court métrage de Paul Grimault en commande de l’UNESCO pour l’exposition universelle . Scénario de Prévert, l’histoire de l’Humanité et la mauvaise répartition des richesses, rebaptisé « Le monde au raccourci. »

On retrouve l’esprit du cinéma des origines comme langage universel par l’image et la musique.

Dans son parcours de vie et d’artiste, Henri Crolla s’est de plus en plus rapproché du cinéma .

Avec Henry Fabiani, sur le tournage à St Nazaire

Enrico cuisinier est un moyen métrage de 1955/56, scénario de Paul Grimault et Pierre Prévert. – Montage par Pierre Prévert dans lequel il a le premier rôle, celui d’un personnage tendre et burlesque, poétique et iconoclaste qui pouvait préfigurer une série à la façon des Charlot ou Harold Lloyd, et c’est en comédien qu’il postule pour « Au bout la soupe » devenu « Le bonheur est pour demain », film tourné en 1960, dont il ne verra pas le montage final, il meurt juste après la fin du tournage. C’est le seul film où il n’a pas voulu faire la musique, uniquement comédien, dans le rôle de José, républicain espagnol et guitariste occasionnel à 4 mains avec le jeune Higelin.

Henry Fabiani, en 2003, témoignera de l’importance de sa présence sur ce tournage, avec cette magie Crolla qui créait des liens spontanés entre tous, quels qu’ils soient, artistes, techniciens, figurants…

Le film de Marcel Camus  » Os Bandeirantes »  est en partie illustré par  « Paris a le coeur tendre »  …

Quelques musiques dans des genres assez différents pour illustrer cette page cinéma,

Une parisienne

 

par Christiane Legrand 

 

 

Valse du balcon

 

Cette sacrée gamine: Jardin dans la nuit

 

St Tropez Blues

Et le thème principal du premier long métrage

 

  • En plus de   quelques apparitions dans des films dont il a fait la musique, Nino Bizzarri, cinéaste italien, lui a consacré un film en 2002, pour la Raï Uno Vie et mort d’un petit soleil tourné à Naples et Paris, avec les témoignages de Moustaki, Higelin, Colette Crolla, Patrick Saussois, Francis Lemarque, Martine Castella, Roger Boumandil… long métrage d’une heure et demie, présenté au Festival de Locarno, et récompensé par un Premio Asolo Miglior Biografia d’Artista a Piccolo Sole – Vita e morte di Henri Crolla en 2006.
  • Henri Crolla apparaît aussi dans le court métrage de Paul Paviot, tourné en 1958, en hommage à Django Reinhardt. ( Film dont Paul Paviot dit qu’il a pu être tourné grâce à l’entregent de Crolla.)

 

 

Norbert Gabriel

Filmographie musicale.

Les précédents chapitres

Henri Crolla 26 Février 1920
L’enfance de l’art de Crolla
Henri Crolla, et l’air du temps
Henri Crolla, l’enfant de Caruso et de Django

Henri Crolla et la chanson…

6 Mar

 

Dans les années d’après guerre Henri Crolla est un des jeunes musiciens qui apportent  un souffle neuf ( voir ICI ) dans le jazz français. Et pourtant, une rencontre l’embarque dans une épopée chanson qui durera plus de 10 ans. Jacques Prévert a dans ses carnets « La chanson des cireurs de souliers » et il a envie de la proposer à Yves Montand…  Montand qui se reconstruit après sa séparation d’avec Edith Piaf. C’est à la fois un entourage et un répertoire qu’il doit revoir. Bob Castella, une pointure du piano jazz est son premier compagnon de route, il le sera toute sa vie, d’une fidélité sans faille. Mais à ce moment, il est simplement le chef d’orchestre pressenti. Prévert demande à Crolla de faire la musique pour «  La chanson des cireurs de souliers » un de ses textes particulièrement difficile, c’est un petit film, avec plusieurs scènes et Crolla mettra 8 mois à finaliser la musique. Les voici chez Montand, Castella au piano, Montand essaie et est enthousiasmé par le résultat, la chanson est adoptée. Mais … mais quand il demande leur avis à Prévert et Crolla, Crolla dit: « c’est bien, mais vous n’êtes pas toujours en mesure, et parfois pas très juste… » Quand on découvre cette chanson la première fois, la plupart des chanteurs risquent bien d’avoir les mêmes problèmes, c’est acrobatique ! La réflexion jette un froid, on se quitte là-dessus, mais Montand est intrigué par ce petit italien qui n’a pas la langue courtisane et il le rappelle le lendemain. C’est le début d’une amitié presqu’amoureuse entre ces deux ritals nés dans des familles pauvres, qui ne sont pas allés à l’école très longtemps, et Montand avec son complexe de prolo sans grande culture, trouve en Crolla le passeur qui l’emmène chez les « intellos » comme Prévert et sa bande, car pour Rico/Riton, ces gens sont une autre famille, il n’a pas de complexe particulier, il sait d’où il vient, il sait qui ils sont, mais ils se sont adoptés. Et ils s’aiment. Sans réserve et pour la vie.

 

Montand venait de passer ses deux premières années de jeune vedette avec  des orchestres  importants.  Changement de style, on peut noter la sobriété et la délicatesse du duo piano guitare dans plus de la moitié de la chanson, ce qui marque un total changement avec les précédents accompagnements des big-bands , là c’est de la dentelle finement travaillée, et c’est avec ce groupe resserré de 5 musiciens que Montand réinvente le music-hall, la formule quintette piano-guitare-accordéon-batterie-contrebasse va devenir un standard dans les tournées. Il faut noter aussi que Montand a proposé à Prévert de modifier la fin, en éludant les 8 derniers vers* qui terminaient sur une note triste. C’est la version Montand qui est devenue la chanson déposée à la Sacem, et de ce fait, on ne sait pas comment Crolla avait terminé la musique … Comme dans « Les feuilles mortes » Montand a souvent proposé aux auteurs des modifications, pas du texte, mais l’ordre des strophes, ou mettre en intro des vers situés plus loin dans le texte. Et il avait le plus souvent raison.

Photo DR.

Henri Crolla a composé 15 chansons du répertoire Montand, en 10 ans de compagnonnage musical, dont Sanguine, autre exercice de style délicat, que Montand a toujours gardé dans ses tours de chant.

Ensuite, au gré des rencontres avec d’autres auteurs une vingtaine de chansons, pour Mouloudji, Marcel Amont, Isabelle Aubret, et Edith Piaf, avec Cri du cœur, enregistré dans des conditions difficiles. En 1960, Piaf est malade, à l’hôpital, quelques jours avant Simone Signoret l’a appelée et elle lui signale Cri du cœur dont Crolla a fait la musique. Piaf ne voulait plus chanter Prévert, car « ses chansons sont plus fortes que la chanteuse. » Néanmoins, Simone est de bon conseil, Crolla est un copain, un vrai copain, elle a souvent passé des soirées au restaurant ou chez elle, avec Colette et Henri, uniquement eux, et on convient d’une date pour enregistrer. Chacun sait que la vie est courte et dans leur cas, l’échéance est proche, 6 mois pour Crolla. Le 20 Mai 1960 Edith arrive au studio place de Clichy en ambulance, elle commence avec ses musiciens, ça ne va pas, et c’est en voix-guitare, celle de Crolla qu’elle enregistre, un cas unique dans son histoire musicale ..

 

Dans son rapport à la chanson, Henri Crolla avait tenté  un essai avec Mouloudji pendant la guerre,  dans les cabarets en duo, mais le temps ne se prêtait pas à la délicatesse de « Papillon de Norvège »,  il y a eu aussi le duo improvisé avec Yves Robert, la première interprétation radio des « Enfants qui s’aiment »; le film vient de sortir, et pour une émission de radio en direct on attend Fabien Loris (qui chante dans le film) mais il est introuvable, et Yves Robert embarque Crolla et  sa guitare, pour cette interprétation en direct… C’était en 1946.

1954, Montand fait une pause cinéma, Crolla retourne au jazz, enregistre, et dans le couloir du studio voisin, il entend une jeune chanteuse qui grave son premier album, il s’arrête, écoute, et propose de faire la deuxième guitare… Nicole Louvier aura donc sur ses premières chansons la guitare du « prince des accompagnateurs » (selon Philippe Meyer).  Comme un ange qui passe dira-t-elle …

Il y a d’autres histoires, terminons sur une note tendre, en 1958, Crolla a mis en musique un texte de Simonin Monsieur P’tit Louis, pour Edith Piaf, et comme chaque fois qu’il compose, il fait écouter à tout son entourage pour vérifier que ce n’est une sorte de plagiat involontaire… Et Colette Chevrot** lui fait remarquer: « votre musique ressemble à celle de Georges Moustaki » lequel n’est pas très connu à l’époque, il vit dans un modeste hôtel et en rentrant d’une petite tournée, l’hôtelier qui fait office de secrétaire téléphonique lui signale qu’un certain Crolla a appelé plusieurs fois, et justement, le téléphone sonne, c’est Crolla, « je viens vous voir c’est important » Il arrive, explique, on compare les musiques, il y a bien quelques notes mais pas de quoi crier au plagiat, dit Moustaki. Crolla insiste pour partager les droits. Moustaki était un admirateur de Crolla et sa guitare depuis les années 51/52, depuis Actualités, l’après midi tire à sa fin, ils sont bien, et pour prolonger, Crolla invite Moustaki à le suivre chez une amie chanteuse, Edith Piaf, pour remettre la fameuse chanson… La suite, vous devez savoir.

Dernier détail assez drôle, Moustaki m’avait demandé d’où venait ma passion Crolla, c’était par Actualités et le son de cette guitare, qui pendant des années m’a fasciné, au point d’effacer mentalement la voix de Montand pour n’écouter que la guitare.. Et là, Jo me dit: « Je faisais la même chose à Alexandrie.. » Un petit truc qui crée un lien particulier, presque secret ..

 

En 1959, il croise un jeune comédien, l’incite à s’orienter vers la chanson, et lui donne quelques cours de guitare. Grâce auxquels quelques années plus tard, Moustaki l’entend et  » mais tu joues comme Crolla »  et Higelin devint le guitariste de Moustaki en 62/63.

Henri Crolla a toujours été un passeur, un homme de rencontres, de partages, et 60 ans après sa mort la magie Crolla agit encore.

 

* La fin de la chanson des cireurs de souliers,
Mais la chanson du Noir

L’homme blanc n’y entend rien
Et tout ce qu’il entend
C’est le bruit dans sa main
La misérable bruit d’une pièce de monnaie
Qui saute sans rien dire
Qui saute sans briller
Tristement sur un pied

 

** Colette Chevrot, une chanteuse de caractère de la famille Canetti, le caractère , c’est pour les chansons, et aussi pour la guitare qu’elle a fracassée sur la tête d’un lourdaud qui avait dépassé les limites de l’acceptable dans ses réflexions dipsomanes…

 

 

 

Norbert Gabriel

 

Les précédents chapitres :

Henri Crolla 26 Février 1920
L’enfance de l’art de Crolla
Henri Crolla, et l’air du temps
Henri Crolla, l’enfant de Caruso et de Django

Henri Crolla, et l’air du temps…

3 Mar

 

C’était un temps peu raisonnable, années folles d’après guerre qui ne savaient pas que le pire pouvait arriver…

C’était un temps de musiques neuves, l’enfant jazz avait grandi, l’adolescent avait explosé en rag-time, en Dixieland, et son prophète s’appelait Louis de la Nouvelle Orléans.

Louis Armstrong, archange nègre dont la trompette bouleversa le monde.

Cette musique inventée par les esclaves pour ne pas mourir de désespoir charriait dix mille ans de la vie des humains .

Au commencement du tempo était le work-song, chant de travail dans les champs de coton ou de canne à sucre, puis vint le cantique religieux.

Du cantique biblique revu et arrangé par les polyphonies et les rythmes africains, naquit le negro spiritual au 19 ème siècle, puis les Evangiles du Nouveau Testament générèrent le Gospel au début du 20 ème.

Du mélange de la gamme pentatonique africaine et de la gamme heptatonique européenne, naquit le blues.

Puis vinrent le rag-time, et le swing, puis le be-bop, enfin le rock, énergumène turbulent à la musique sommaire mais remuante, rejeton ingrat ignorant parfois ses grands parents spirituels.

Cet enfant métis, le jazz, a marqué le siècle de son big bang harmonique, formidable bouillonnement créatif, musique faite par le peuple pour le peuple et flamboiement populaire face aux musiques savantes et écrites.

Il y eut un soir, il y eut un matin, il y eut de la musique et Satchmo vit que celà était bon.

Il chanta « What a wonderfull wordl » ce mirage américain qui a fasciné les générations de 1920 à 1960. Chaque adolescent se voyait pionnier dans ce Nouveau Monde où Mac Disney, John Wayne,  Johnny Walker , Coca Cola et Hollywood nous montraient l’Eden USA technicolor, but White only for Uncle Tom in American Way of life.

  • – Oncle Sam, c’est loin l’Amérique ?
    – Tais-toi et rame et chante, It’s a long way to Kansas City, it’s a long way to go

 

Il y eut Mamie Smith, la première voix enregistrée du blues en 1920, il y eut Ella scat* et swing, et sa voix comme un instrument naturel fait pour le jazz, et Mahalia Jackson, la mystique qui chantait « The Good Book » uniquement dans les verts pâturages du Seigneur.

Il y eut Billie Holiday, Bessie Smith, sublimes et pathétiques déesses brunes de la rue et des ghettos de Harlem . Et il y eut de « Strange fruit » dans les arbres du Vieux Sud.

A l’Ouest d’Eden, les bons indiens étaient des indiens morts. Notre Far West d’Hollywood avait les couleurs de larmes et de sang, sous les images en noir et blanc.

Il y eut d’autres jours et d’autres lunes et le roi Django voyagea sur les nuages d’un manoir de rêve en forme de verdine manouche.

Et un petit italien Enrico Crolla vit le soleil de Naples.

C’était un temps pas raisonnable… Années folles de rage de vivre encore et encore … On dansait de dépression 29 en embellie 36, les pieds dans la boue et les yeux pleins d’étoiles, la tête dans un ciel où chaque clou d’or ponctue un cri, comme une cicatrice, un espoir, un chemin..

C’était un temps à peine croyable, Guernica et la java, comme naguère le Rwanda et la Lambada, on dansait sous le volcan… Comme aujourd’hui, on dansait …

Honte à celui qui chante quand Rome brûle ?
Elle brûle tout le temps …**

* Scat: au cours d’un enregistrement, Louis Armstrong oublie les paroles et improvise en scat, qu’il vient d’inventer impromptu. Pour mémoire quand on grave une cire dans ces années 78 t, tout le monde est autour du seul « micro », c’est une seule prise de 3 mn, temps imposé par la galette , d’où le standard de 3 mn pour la chanson par exemple.

** Georges Brassens

Mais quand même…

 

Norbert Gabriel
Les ballades de Crolla

Henri Crolla, l’enfant de Caruso et de Django …

2 Mar

Mandoline napolitaine

Hasard ou presque, Enrico Crolla nait à Naples, le 26 Février, quelques années avant naissait Enrico Caruso*, le 25 Février… Naples,  patrie de la ritournelle emblématique O sole mio **, dans une famille de musiciens qui faisaient les belles soirées des grandes brasseries de Bavière et d’Allemagne. Et dès sa petite enfance, avec la mandoline ou le banjo-mandoline, ce sont ces airs populaires qui le nourrissent et le poussent à ensoleiller les rues de Paris. Dès 8 ans il fait l’école buissonnière pour faire la manche, et ça lui plait. Un air guilleret, trois passants qui s’attardent, et le spectacle est là. Et les pièces tombent dans la casquette ou le béret.

Bien qu’ayant été un proche de la famille Reinhardt, par la proximité dans la zone de la porte de Choisy, et par amitié – la mère de Django le considère comme un de ses enfants – c’est en 1936 qu’il découvre la musique de Django … Quelques années avant Rico a été adopté par la contre-bande de Prévert, et il a une chambre chez Paul Grimault, près de la Porte d’Italie. Là, il devient Riton, il devient aussi guitariste, car on lui a fauché son banjo, et Paul Grimault lui donne une guitare. Chez Grimault, grâce à Emile Savitry, on écoute souvent le QHCF, ce quintette qui invente un nouveau jazz typiquement européen, cette musique riche et tonique qui fait swinguer les âmes …

 

En deux ans le jeune Riton va devenir Henri Crolla, guitariste très en vue dans les clubs de jazz,  rue Delambre, au Schubert, où passent les grands jazzmen, Coleman Hawkins, Benny Carter, Bill Coleman, et Gus Viseur avec qui il fait une tournée. Et en 1939, il rencontre SA guitare, la Maccaferri Selmer N° 453, la Ferrari des guitares dans le jazz français.***

Jeune vedette , il  a 18 ans, le studio Harcourt  lui tire le portrait.

Crolla était admiratif de Django jusqu’à la dévotion devant un dieu qui le paralysait (quand il « devinait » que Django descendait l’escalier de la salle où il jouait, il posait la guitare, et c’est en 1947 que Django l’entend  sur le 78T Grand Prix de l’Académie du Jazz) mais il n’a jamais copié le style Django. Selon André Hodeir sa musique est une fusion entre le classique et le jazz. Avec cette touche particulière « la sixte napolitaine » **** José Artur a trouvé les mots justes qui définissent bien Crolla «  une désespérance élégante » ajoutée à un humour entre autodérision et narquoiserie à la Prévert. La sixte napolitaine étant la bande son ..

La guerre interrompt en partie son parcours de jazzman, mais en 1947, le Trio Chauliac, Crolla, Soudieux est récompensé par le Grand Prix évoqué précédemment. Et Django entend enfin comment joue le petit frère guitariste.  En 1946 pour les jam-sessions in Paris, Crolla est dans l’orchestre réuni autour d’Alex Renard, avec Hubert Rostaing, Léo Chauliac, Roger « Toto » Grasset, Lucien Philip, Harry Perret,  Arthur Motta, dans la jam sessions n° 4. Cette session fait partie d’une série de 25 réalisée par Charles Delaunay, à destination des USA pour y promouvoir le jeune jazz français d’après guerre.  « …  la séance permet en outre d’écouter la belle guitare d’Henri Crolla dont la discrétion n’a d’égale que la musicalité.. » dit Pierre Carlu, très grand amateur de jazz, connaisseur incomparable de la musique « swing » et consultant émérite chez Frémeaux.

La période suivante, de 1947 à 56/57, ce sont les années music-hall, on y reviendra, mais le jazz est toujours là, pour la réouverture du Club St Germain, en 1954, c’est Crolla qui constitue le quartet idéal selon Soudieux, violon-guitare-contrebasse-drums. Avec Grappelli et Jacques David, et puis les « jeunes » René Urtreger, Roger Paraboschi, Maurice Meunier, Michel Hausser, Georges Arvanitas, Maurice Vander, la jeune garde du jazz français d’après guerre, quand certains considéraient Django et Grappelli comme des has been. Néanmoins, dans ce contexte Crolla sera un des maîtres d’oeuvre de la série d’enregistrements « Notre ami Django » avec la fine fleur des musiciens du moment . Et Stéphane Grappelli revient à la une.

 

Dans ces mêmes années 52/53 on trouve aux côtés de Crolla Martial Solal (Lalos Bing) dans des enregistrements d’airs populaires jazzy (Mon homme …) et aussi Lalos Schiffrin qui dans ses années parisiennes fréquentait les clubs de jazz, la Fontaine des 4 saisons, où Crolla avait ses habitudes et ses amis. Il n’y a pas de trace enregistrée avec Schiffrin, juste des témoignages.

 

 

Les musiques populaires, la sixte napolitaine, le jazz (et une curiosité permanente)  sont trois des composantes de l’art du musicien, qui décide dans les années 58/59 de quitter son métier de musicien professionnel, le métier, pour ne faire que de la musique par pur plaisir …  et retrouver le goût de l’école buissonnière, le long des rues …

 

* Enrico Caruso est un ténor italien né à Naples le 25 février 1873 et mort le 2 août 1921

** O sole mio (en français « Mon Soleil ») est une célèbre chanson napolitaine, publiée en 1898 et mondialement connue. Les paroles sont du poète napolitain Giovanni Capurro et la musique de Eduardo Di Capua

*** Sur  les guitares dans le jazz français, clic sur la guitare de Crolla,

Maccaferri-Selmer 453   Photo NGabriel 1999

****  la sixte napolitaine: accord de sixte napolitaine qui semble avoir été popularisé par les compositeurs d’opéra napolitain au temps d’Alessandro Scarlatti. Le dessin ci-dessous explique assez bien, j’ajoute après tu te mets à pleurer :  mais t’es pas triste..

Sinon on peut dire aussi,  c’est un accord parfait majeur construit sur le 2e degré abaissé d’un demi-ton chromatique, apparaissant le plus souvent dans une tonalité mineure, mais on l’observe, à l’occasion, dans une tonalité majeure.
C’est quand même plus clair …

 

Norbert Gabriel

Henri Crolla 26 Février 1920

26 Fév
crolla savitry

Photo Emile Savitry

Le personnage le plus extraordinaire … selon Moustaki, témoignage dans une revue dont il fut le rédacteur en chef exceptionnel pour le 3 ème numéro.

Né le 26 Février 1920, à Naples,  Rico, Mille pattes, Enrico, Henri Crolla, puis Crolla, au fil des années et des rencontres et de la notoriété.

Le prince des accompagnateurs selon Philippe Meyer…

Un gitan de Naples sorti d’un dessin animé de Prévert et Grimault selon Montand..

Notre petit copain du Flore en 1943-44 selon Simone Signoret

Mon père spirituel selon Higelin,

Frère de rue et de rêves de Mouloudji,

Fils adoptif virtuel de Prévert et Grimault

Un des enfants de la tribu par la mère de Django,  la belle Laurence…

Musicien subtil et unique, démonstration en 1’55 (avec Martial Solal au piano, alias Lalos Bing)

Et quelques airs pour finir cette première page.. à suivre ..

 

 

Pour infos, au cas où, sa notice wiki c’est là

PhotoNGabriel1999

sur la guitare de Crolla–>

 

 

 

Norbert Gabriel

Montand et les auteurs…

29 Nov

Une discussion animée a occupé les réseaux sociaux récemment, sur l’interprétation d’une chanson dont le texte a été plus ou moins modifié et amputé . Sans l’aval de l’auteur(e).

Le fait est assez fréquent, parfois au mépris du droit moral de l’auteur, et en déformant le sens de la chanson. Par erreur ou incompréhension… Remplacer «Ma mie » par « Maman » dans « La non demande en mariage » relève peut-être d’un lapsus freudien.

 

Photos Crolla par Emile Savitry, Montand Harcourt, Prévert DR

Un des interprètes les plus connus dans le monde, Yves Montand, a souvent apporté des modifications dans les chansons qu’on lui proposait. Mais chaque fois, il en parlait avec l’auteur, et c’est uniquement avec l’aval de celui-ci qu’il enregistrait la version modifiée selon ses suggestions.

Le premier exemple c’est « La chanson des cireurs de souliers ». Prévert avait demandé à Henri Crolla de mettre une musique sur ce poème. Quelques mois après, nous sommes en 1947, Prévert et Crolla vont chez Montand, lui montrent la chanson, Montand est emballé, et adopte les cireurs. Toutefois, malgré sa timidité envers les intellos comme Prévert, il suggère une fin différente. Prévert accepte, et c’est la version Montand qui est déposée à la Sacem: «  Les cireurs de souliers de Broadway ».

On peut souligner que Montand n’a jamais revendiqué le moindre centime sur ses participations, au contraire d’une célèbre canadienne Céline D. qui demande 20% uniquement pour chanter ce qu’un autre a écrit. De même, Montand a repéré un texte de Gébé et a demandé à en faire une chanson, ce que l’auteur n’avait jamais envisagé. (Casse-Têtes, mis en musique par Philippe-Gérard, sur la demande d’Yves Montand qui avait repéré ce texte dans Charlie Hebdo )

On peut rapprocher l’attitude des auteurs avec Montand à celle de Boris Vian, quand Mouloudji lui a demandé des modifications pour « Le déserteur » réponse de Vian: « mais Moulou, tu fais ce que tu veux, c’est toi qui chantes.. »

Et non reprocher à Mouloudji d’avoir changé quelques vers… Que Vian a repris dans un de ses enregistrements de la chanson.

Pour conclure avec Montand, il a eu des intuitions fulgurantes, mais aussi raté des occasions… Toutefois, il était à l’écoute de sa garde rapprochée, Bob Castella, Henri Crolla, Simone, par ordre d’apparition dans sa vie. Quand Jacques Verrières lui a présenté « Mon pote le gitan » il était dubitatif et c’est Crolla qui l’a convaincu. Et si on peut reprocher à Montand un côté grande gueule italo-méridionale, il a toujours été d’une honnêteté scrupuleuse avec ses auteurs. Paraboschi, autre impulsif tonitruant a toujours été constant, « Montand pouvait pousser une gueulante de mauvaise foi dans le feu de l’action, mais après il venait s’excuser et reconnaître ses torts, quand il avait tort . Ce qui arrivait parfois.

Une de ses dernières interventions concerne « La bicyclette » dont le titre initial est à « à bicyclette »… Quand Pierre Barouh lui a montré la première version, une sorte de récit en deux temps, si on peut dire, il a suggéré à Barouh d’en faire un court métrage, plutôt qu’un documentaire, et en effet, l’auditeur entre d’emblée dans le film, alors que dans le documentaire, il est témoin extérieur ..

De l’ébauche d’une chanson à sa version définitive, gravée dans le marbre de la Sacem, la vie de l’artiste peut l’amener à faire des variantes, changer un mot, modifier une phrase, mais c’est toujours avec une raison précise. L’interprète qui modifie devrait avoir le scrupule d’en discuter avec l’auteur. En justifiant son point de vue.

Un des exemples les plus étonnants est l’histoire des « (..) Plaines du Far West ».   Montand a un peu plus de 20 ans, il a débuté avec un répertoire « Trechenel »  (Trenet-Chevalier-Fernandel) et il veut une chanson à lui. Il est fou de cinéma américain.  Son imprésario du moment l’envoie chez un musicien aveugle qui n’a jamais vu un western, Montand raconte, et la chanson nait ..  Co-écrite avec Maurice Vandair. Cette chanson n’a jamais quitté son répertoire, la voici dans une version très cartoon …  Les ragazzi qui l’accompagnent c’est le gang des ritals, Castella,  Balta, Paraboshi, avec Soudieux,  le trombone de Claude Gousset et Hubert Rostaing clarinette.  Crolla, qui était un des piliers du gang des ritals, était absent sur la scène, mais présent sur l’album, en scène c’est Didi Duprat qui l’a remplacé ..  and the show must go on …

Last but not least, dans « Les feuilles mortes » il y aussi une trace de Montand…

Voir ici–>

Norbert Gabriel

Mouloudji Coeur libre

13 Déc

coffret-cd

Un des artistes les plus intéressants de sa génération, pluridisciplinaire en dilettante doué, activiste sans esbrouffe, militant sans jamais se renier, ni renoncer, écrivain, chanteur, comédien, éditeur, producteur en artisan créatif et inventif, tout lui est arrivé presque contre son gré, c’était un modeste comme disait Brassens, mais il a su avancer dans la lumière, sans être ébloui, sans se prendre au sérieux, et pourtant… Dans l’émission produite et réalisée par Leïla Djitli pour France Culture, il y a tout ce qu’il faut pour comprendre, entre autres, pourquoi nous sommes un certain nombre à aimer cette chanson qui raconte, grâce à ces images cinématographiques qu’on voit entre les mots, grâce à un sens de l’écriture exceptionnel, une vision de  poète qui voit plus loin que l’horizon, par exemple, avec « Un jour tu verras.. » une idée comme on en voit peu… Raconter au futur une histoire qui va finir…

micro-fcPour écouter, clic sur le micro ————>

On peut ajouter à ce documentaire, que ses premiers pas sur scène en chanson c’était au début de années 40, avec son ami de rue et d’adolescence , Henri Crolla, Enrico, dont il emprunte le prénom pour son premier roman. Sur une invitation de Cocteau pour Le Boeuf sur le toit ils proposent « Papillon de Norvège » une chanson de Lou Bonin*, en duo voix guitare, qui aura bien du mal à se faire entendre… C’était pourtant joli… Mais dans les ambiances très swing et colorées façon, Jacques Hélian ou Ray Ventura, le public attendait autre chose.

Papillon de la Norvège

Papillon aux blanches couleurs

Quelle que soit ton ambition

Tu ne seras jamais qu’un papillon

D’exportation…

coffret-moulouLe coffret édité par Mercury fin 2014 est une intégrale de 13 CD, 300 chansons de 1951 à 1987, avec 5 inédits et 10 versions alternatives.. Et 147 de ces chansons n’avaient jamais été éditées en CD. Avec un livret qui contient toutes les pochettes des albums… Des heures d’écoute, et de belles surprises. Si on connait assez bien ses albums Prévert, Boris Vian, Dimey et ses grands tubes, on découvre qu’il a chanté aussi Trenet, Barbara, Brassens.. C’est un panorama de la chanson dans tous ses états entre 1951 et 1980, Il y a des héritiers, mais on ne peut pas dire qu’ils soient très exposés dans les médias. Comme si la chanson de paroles était représentée uniquement par le Rap, qui tchatche beaucoup, au détriment de « parole&musique » qui savaient faire chanter les passants dans la rue… mais ceci est une autre histoire, néanmoins, quelqu’un a dit que  la musique est le lien le plus court entre une émotion émise et celui qui la reçoit… La musique…

Et sur un plan plus général,  Ceux qui se battent peuvent perdre, ceux qui ne se battent pas ont déjà perdu. (Brecht) Et Mouloudji a toujours été un battant, dilettante, mais persévérant.

Norbert Gabriel

*Lou Bonin « Tchimoukov »  homme de théâtre, metteur en scène du Groupe Octobre. 

Les temps sont lourds, soyons léger…

30 Juil

En ce temps -là…   Les allemands étaient chez moi, on m’a dit résigne-toi, mais je n’ai pas pu… et j’ai repris mon arme...

etoile zazouD’autres se sont armés de chansons pour mener un autre combat, avec leurs moyens, leurs convictions, leur art, majeur ou mineur, avec leurs musiques et leurs chansonnettes. Il y avait des étoiles pour tous les goûts, zazou en première ligne.

Même les poules ont donné de la voix dans le concert.

1941 La poule zazoue..

Dans les clubs de jazz, uniformes allemands, complets-veston et robes de cocktail écoutaient les airs à la mode de chez nous, avec des titres bien parisiens,  Les bigoudis  ou  La tristesse de St Louis  ou encore  L’infirmerie de St Jacques  sans oublier  La rage du tigre  quand un  début de béguin  avec la  douce Georgette brune  contrarie l’ homme amoureux qui a raté  un rendez vous à Lausanne  à cause de  l’attaque du train A … Et Django envoyait quelques  poussières d’étoiles  par delà les nuages, pour charmer une  drôle de Valentine .

Jouant corps et âme  pour cette  dame sophistiquée  joueuse comme une princesse Micomiconne with his little green scarf… C’est peut-être cela qu’on appelle l’amour… de la vie, et des princesses. Mais ceci est une autre histoire… (Cherchez la princesse, elle vous attend…)

Donc, on a beaucoup chanté, beaucoup joué sous l’Occupation, parce que la vie continue envers et contre tout… On peut se poser les mêmes questions aujourd’hui. Etre un peu léger dans des temps terriblement lourds.

Chacun son point de vue, et chacun ses refrains et ses couplets…

Pourquoi j’voudrais savoir pourquoi pourquoi
elle vient trop tôt la fin du bal
c’est les oiseaux jamais les balles
qu’on arrête en plein vol

La guerre va chanter ses hymnes de colère
Moi je ne chanterai, ni tout haut, ni tout bas
Les mots d’amour, ici, sont de haine là-bas
« J’attendrai ton retour » et même « Il pleut bergère »
Repris par mille voix sont des chants de combat
La guerre va jeter ses éclairs à la ronde
Vers qui vais-je tirer ?
J’ai perdu le chemin
Où est-il l’ennemi ?
À qui est cette main ?
Le tonnerre a couvert nos voix qui se répondent
Ce soir, je vais tuer mon ami de demain

Ça se passe au siècle vingt au pays des hommes
rue de la vertu y’à comme une odeur
des relents de fric et de conseilleurs
de têtes coupées, de larmes et de peur
et des colonels qui attendent l’heure
ça se passe au siècle vingt au pays des hommes
des sexes parias aux amours proscrites
des peuples niés – des langues maudites
des murs renégats où elles sont écrites-
graffitis bretons – patois sodomites
quò se passa au segle vint au pais daus omes
pour cent mille gueux un ventre repu
des prisons bourrées de gosses perdus
délits d’opinion délits de refus
pour tant d’assassins qui ont leur statue

ça se passe au siècle vingt au pays des hommes…

Tu commences à comprendre pourquoi je m’inquiète,
Quand je vois le mépris qu’ont parfois tes enfants,
Pour les Noirs, les Arabes, les Juifs, les Gitans
Qui n’ont pas le talent de passer pour poètes.

C’est au nom de tes ciels aux mouvantes peintures,
C’est au nom des concerts que dirigent tes vents,
C’est au nom de ma chance et de tant de tourments
Que je pose à présent ma question, ma blessure :
Est-ce vrai qu’on t’encombre avec notre nature,
A moins qu’on ne l’exprime d’une scène en chantant.

S’il faut absolument qu’on soit
Contre quelqu’un ou quelque chose,
Je suis pour le soleil couchant
En haut des collines désertes.
Je suis pour les forêts profondes,
Car un enfant qui pleure,
Qu’il soit de n’importe où,
Est un enfant qui pleure,
Car un enfant qui meurt
Au bout de vos fusils
Est un enfant qui meurt.
Que c’est abominable d’avoir à choisir
Entre deux innocences !
Que c’est abominable d’avoir pour ennemis
Les rires de l’enfance !

http://www.chrd.lyon.fr/static/chrd/contenu/pdf/expositions/dossier%20chantons.pdfOn ne peut que constater, comme l’ont fait les historiens contemporains, l’extrême vitalité de la vie culturelle et artistique sous l’Occupation, à Paris comme en province. Malgré la défaite et l’Occupation, Paris garde son renom de capitale intellectuelle et artistique : « premières » et «événements littéraires » se succèdent comme avant-guerre.Le public, lui, suit, saisi d’un véritable engouement. Non seulement les music-halls, les spectacles de chansonnier, les cabarets font le plein, mais bon nombre de pièces de théâtre se jouent à guichets fermés, les cinémas font salles combles et les bibliothèques n’ont jamais connu autant de lecteurs.
Certes, les Français confrontés à des temps difficiles souhaitent oublier leurs préoccupations quotidiennes en se divertissant dans les cabarets, les music-halls, les cinémas, ou en s’évadant à travers la lecture et la musique. Ce n’est pas la seule explication à cette soudaine demande de divertissements. D’une part, celle-ci s’inscrit dans un contexte de massification des pratiques culturelles en marche depuis les années trente. D’autre part, ce renouveau culturel procède d’une volonté affichée de l’occupant de cantonner la France à un rôle essentiellement récréatif relève plus largement du projet culturel de Vichy, qui souhaite rendre accessible au peuple une culture jusque-là réservée aux Français les plus privilégiés Malgré ou à cause de la défaite, de l’Occupation, de la peur et des privations, les Français ont continué de chanter, d’assister à des concerts, d’acheter des disques, d’aller au théâtre ou au cinéma, en somme de s’amuser. Certes, cette attitude a suscité l’indignation de certains pourtant aujourd’hui elle peut être interprétée comme une volonté de vivre en dépit de la situation pesante et difficile.
La vitalité de la vie culturelle n’efface, pour les Français, ni les drames vécus par certaines catégories de la population ni les difficultés de la vie quotidienne.(http://www.chrd.lyon.fr/static/chrd/contenu/pdf/expositions/dossier%20chantons.pdf)

Après « Les bigoudis » que d’aucuns connaissaient comme « Lady be good » vous aurez reconnu quelques standards de jazz célèbres, si c’est pas le cas, ça peut faire un jeu culturel et musical en famille.

Dans les extraits chansons, et dans l’ordre, Vladimir Vissotski, Guy Béart, Joan-Pau Verdier, Herbert Pagani et Barbara… Vous pouvez ajouter à votre guise…

Et pour l’air du temps, un air de Paris et de ces temps où il y avait aussi de la légèreté dans l’air. (au piano, Lalos Bing alias Martial Solal, à la contrebasse Emmanuel Soudieux, Jacques David drums )

Norbert Gabriel

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