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Alain Borer « De quel amour blessée … » Réflexions sur la langue française.

9 Juin

                                        

  Ariane ma sœur de quel amour blesséE

     Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laisséE…

                                                 Racine, Phèdre, 1677

 

Ces deux vers contiennent tout l’esprit de ce livre, c’est la langue française qui est blessée, et qui est en train de mourir, une langue voyageuse qui s’est étoffée au cours des temps, qui s’est colorée selon les pays, «  50 millions de devisants et qui inventent, dont 85% en Afrique », nous avons échangé les mots comme dans une partie de tennis, mais la balle n’est plus renvoyée : «  Un pays se remet éventuellement d’une défaite militaire, il ne survit pas à l’extermination de sa culture. »

Alors, que faire face à l’ère virtuelle qui domine toutes les autres, à l’alignement collaborationniste de la société, «  le dépérissement de l’état français, alors même que la Communauté européenne, qui permet à une ville flamande d’interdire la langue française engage autoritairement un vaste programme de développement de l’anglobal, sans que personne n’y trouve à redire d’aucune manière. »

Pourtant l’anglais procède du français, comme le français procède du latin, mais les anglo-saxons préfèrent oublier ce qu’ils ont partagé, «  marché de dupes que ce marché devenu market dans lequel on disparaît tout en perdant, comme disait Roger Nimier, «  l’art de vivre qui est lié à cette langue française . »

L’anglobal,  c’est une autocolonisation douce qui se répand dans tous les domaines, jusqu’à l’oubli de soi, de ses racines. Le «  speak white « est dans l’air du temps ! « L’anglobal s’impose, urbi et orbi par tous les moyens. »

Dans les aéroports «  Control passeport », comme dans tous les espaces publics, le cinéma français quand il n’y a pas de langue française, palme d’or à The artist, film muet !

Le black-out, le casting, le dealer, dispatcher, ou play-back… On fête plus le mardi gras, mais Halloween.

Le naming du stade de Lille, le selfie,  le drive, le phishing, pure player, une moyenne de quatre cents mots anglais sur trente pages de Rock and folk, ou Mac World pour la presse informatique. Tout est en anglais sur nos ordinateurs, facebook, twitter, opening your mail-box, My space, skype, etc… les sciences, l’université livrée à l’anglobal,  les discours politiques, jusqu’aux noms des voitures et les prénoms, combien de Kezvin, Alison, Brayan, Cameron, Erwan, etc… Et la grosse, l’infernale machine des médias qui marche en plein dedans, Wonder woman, MacGyver, Grey’s anatomy, toutes les séries policières venues de l’Ouest, les podscasts et les replays, les lives, de plus en plus d’interviews en anglais, et les playlists qui contiennent plus de chansons anglo-saxonnes que de françaises.  Claude Allègre, alors ministre de l’éducation a déclaré officiellement en en 1998, à Toulouse : « l’anglais ne devrait plus être considéré en France comme une langue étrangère ».

Et l’abandon du latin dans les écoles : Abandonner l’enseignement obligatoire du latin et du grec, ce fut débrancher la mémoire de la langue. Or tout le monde sait ce qu’il advient d’une fleur quand on arrache ses racines : elle se fane.

Au siècle précédent, un magazine s’appelait Lire, un autre aujourd’hui ne peut que s’intituler Books, avec sa Newsletter, évidemment !

Nous assistons à un réchauffement linguistique : «  La langue française étant analytique et donc relativement froide, et l’anglais une langue plus chaude, elle tend à se réchauffer, c’est-à-dire à ressembler à l’anglobal, s’adaptant ainsi au nouvel espace européen, anglophone et libéral ; comme le réchauffement climatique, le réchauffement linguistique concerne tout le monde, il est à la fois insensible et douloureux, d’une douleur irrepérable et irréparable. »

Si nous ne réagissons pas, dans quelques dizaines d’années, tout le monde parlera l’anglobish, qui n’est pas la langue de Shakespeare, mais un anglais déformé, et on parlera le français dans quelques clubs privés de résistants, passant pour des ringards.

Mais il n’y a pas que ce problème, il y a la langue de Coluche, et la langue de Molière.

Bien sûr, on adore tous Coluche, une sorte de  saint français  moderne,  sa générosité et sa salopette d’Emmaüs. Mais sa langue française abîmée fera date : C’est l’histoir’ d’un mec-euh …  débarrasse systématiquement la langue de toute référence à l’écrit, pour hucher l’auditeur… Il rabaisse la claire diction en mal-diction. Il impose une oralité que n’a jamais vraiment connue la langue française détachée de la vérification à l’écrit. Coluche ou la fin du parlécrit.  On parlécrit la langue française, celle de Molière, Coluche détruit au contraire le parlécrit en débarrassant l’oral de l’écrit. Est-il besoin de mutiler ainsi la langue pour faire rire ?

Que peut faire le résistant en langue française devant ce carnage, la fin d’une langue, c’est la fin d’un pays. Quand on pense que le français rayonnait dans le monde entier il y a quelques siècles ! Aujourd’hui, c’est la soumission généralisée, devant le diktat anglophone européen, la débâcle : la ligne de résistance de la langue française se réduit sur l’échiquier des possibles. Quand les pièces maîtresses ont été prises et qu’il ne reste plus qu’une ultime rangée de pions, cela s’appelle une débâcle .

L’histoire de la France commence avec la langue française, (quoique renversée, mais dans sa logique même) : l’histoire de la France s’achève avec la langue française. Michelet ( introduction à l’histoire universelle 1834).

Comment ne pas être en colère, quand on pense que la langue française est celle de l’art de la conversation : Inséparable de la bonne chère, la conversation fait repas de langue, fonde la complicité des mets et des mots, et tout autant soutient, renouvelle, conditionne les autres arts.

Langue choisie pour sa beauté par Tchekhov dans les cinq cent vingt-huit récits qu’il écrivit, langue d’une finesse sans égale que, seule au monde à inventer cette troisième possibilité, la grammaire française, en distinguant intelligemment le sexe et le genre, la biologie et le culturel, conçoit entre l’homme et la femme une proximité dont la nuance fragile est de l’ordre du parfum, un ultrason esthétisé : qui ne tient que dans le « e » muet.

Langue de la galanterie : qui reste seule au monde à avoir inventé la galanterie, le libertinage, et le marivaudage… Jusqu’à cette suite des Fleurs du mal que Baudelaire intitule Galanterie.

Langue instrument idéal de la littérature : Clarté et froideur, ce sont deux raisons pour lesquelles l’austère Calvin avait rendu le français obligatoire dans les écoles de Genève.

Langue choisie pour ces mêmes raisons par Beckett, par Mukasonga pour dire l’indicible du génocide rwandais, c’est en français que s’expriment Haïlé Sélassié ou Norodom Sihanouk, c’est en français que Roosevelt déclare l’entrée des Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale, l’Europe parle français à la conférence de Berlin, en 1885.

Langue si mélodique que Nietzsche l’a désignée comme une «  musique de chambre ». Cette langue comme une mélopée particulière, cette petite musique ou mélopée, on la perçoit chez une infinité d’anonymes locuteurs ou «  devisants » ( comme on disait dès le XVIe siècle), aussi bien que chez les meilleurs auteurs.

Langue universaliste qui siégeait à l’ONU à l’époque du général De Gaulle.

Et alors que s’avancent les cendres de Jean Moulin devant le Panthéon, le 19 décembre 1964, quand Malraux les appelle à reposer avec «  leur long cortège d’ombres défigurées ( éee) », qui n’entend que ce cortège est infini ?…

Je n’entrerai pas dans toutes les subtilités de la langue française qui sont détaillées dans ce livre, Le je est tu, les fredaines ( fautes d’orthographe ou de langue qui ne portent que sur la conversation), et, plus grave, les métaplasmes, qui sont des altérations morphologiques : Les fredaines sont des fautes d’évolution, les métaplasmes, d’involution. Les métaplasmes prolifèrent comme des tumeurs, où s’entend tu meurs.

Un livre d’une éblouissante érudition, plus que la description d’un désastre à venir, un chant d’amour à notre langue, qui se pose aussi en œuvre de salut public.

Il est une région du monde où le français, résistant, est préservé, défendu, avec ses fioritures locales, Yves Duteil a chanté cette langue :

C’est une langue belle avec des mots superbes
Qui porte son histoire à travers ses accents
Où l’on sent la musique et le parfum des herbes
Le fromage de chèvre et le pain de froment. .. 

 

Laissons, pour finir,  la parole à une auteure québécoise, parmi les innombrables auteurs dans cette langue. Cliquez sur l’image et vous aurez tout tout tout…

C’est Denise Bombardier qui prophétisait à la télévision en 1972 : Quand vous verrez disparaître votre mot amour, vous comprendrez peut-être qu’il sera trop tard.

Et pour conclure,  enfin et surtout, mais pas « last but not least », encore Denise Bombardier :

La langue française ne s’offre pas spontanément au désir du locuteur. Elle oblige à un apprivoisement qui exige effort, patience et volonté. « C’est une langue belle à qui sait la défendre », comme le chante Yves Duteil.
Et les Québécois sont parmi ses plus ardents défenseurs.

Danièle Sala

 

 

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