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Entretien avec Animal Triste lors du festival Jalles House Rock (St Médard en Jalles, Gironde) pour la tournée du second album « Night of the Loving Dead »

7 Août

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Le mois dernier, Animal Triste, venait expulser sur la scène du festival Jalles House Rock de St Médard en Jalles, près de Bordeaux, son Rock fiévreux, ténébreux et envoutant, surgit des entrailles d’immenses espaces nocturnes américains, balayés de vents violents, que le groupe irrigue aux quelques sources de références communes liant les sept rouennais. Sources qui enflent et font déferler des compositions originales, comme un torrent sauvage secouant les tripes de l’auditeur envahi par l’esprit de fantômes qui aimantent autant qu’ils inquiètent, comme peuvent inquiéter, en même temps qu’elle nous intriguent et nous fascinent, ces part d’ombre et de sauvagerie de nous-mêmes qu’on ignore, parfois devine ou sent, mais ne contrôle jamais. Animal Triste s’est fondé avant tout sur une histoire d’amitié entre musiciens évoluant dans diverses formations : au chant et à la guitare, Yannick et Sébastien (alias Helmut et Raoul Tellier, respectivement chanteur et guitaristes de La Maison Tellier), à la batterie et à la guitare Mathieu et Fabien (de Radio Sofa), à la troisième guitare David (Darko) et à la basse Cédric (du groupe Dallas). Mais, ce sont aussi des inspirations et influences communes (Nick Cave and The Bad Seeds, Black Rebel Motorcycle Club, dont le leader Peter Hayes interprète en duo avec le groupe le titre « Tell me how bad I am » sur le dernier album, The Doors, Sixteen Horsepower), et surtout le désir de revenir ensemble déterrer les racines d’une passion musicale, dont les premiers cris bestiaux et magnétiques les firent vibrer, les caresser, et y nouer d’autres, pour créer et jouer le Rock qu’ils aimaient écouter, qui ont fédéré ces amis autour de ce projet, dont un premier album éponyme, terriblement habité, enjôla fin 2020 l’oreille d’un public et aspira son âme, et le second, « Night of the Loving Dead » est sorti cette année. Mathieu et Cédric, batteur et bassiste du groupe, acceptaient de répondre à quelques questions pour nous parler de cette passion commune originelle qui leur fait forger à leur tour un Rock original et brûlant qui, du caverneux à l’horizon universel croit, s’intensifie et s’amplifie.

Capture d’écran 2022-08-05 164109– Bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Vous êtes cet été sur les routes pour présenter votre nouvel album ?

– Mathieu : Oui, complètement. On fait une petite tournée dès que les dates le permettent ; on sera à Angers le 2 juillet et à Rock en Seine le 26 aout, à Rouen le 04 septembre, et puis d’autres dates suivront.

– Cédric : On n’avait pas prévu qu’il y aurait un confinement, mais on avait prévu d’enregistrer l’album, et puisqu’en raison de l’actualité de la pandémie, tout le monde était disponible, on en a profité pour prendre deux semaines en studio non stop. Ça a été un moment suspendu, et c’était un album joyeux à faire.

 

– On entend dans votre jeu et sur les enregistrements, outre une belle cohésion entre toutes vos individualités, quelque chose de très vivifiant et authentique, comme un sens de l’urgence. S’agit-il de prises « live » ?

– Mathieu : On a un fonctionnement très instinctif en fait. On fait des ossatures de morceaux dès le début, qu’on avance, mais pas trop. L’idée, c’est d’arriver en studio avec une possibilité libre, que tout puisse se passer. On a ce sentiment, de quand on est en répétition et qu’on crée un morceau, qu’il est ensuite fantastique de pouvoir rejouer. Je pense que la première intention est souvent la bonne. L’urgence, oui, complètement. On s’appelle « Animal Triste », faut que ce soit un peu instinctif quand même. Le Rock, c’est quand même ça. Bien sûr je comprends les choses un peu cérébrales, mais nous, on avait besoin de retrouver de l’instinct.

Capture d’écran 2022-08-05 164409– Est-ce de ce besoin qu’est né Animal Triste, de vivre en groupe, ce que peut-être vous ne viviez pas dans vos formations respectives, les uns et les autres ?

– Mathieu : C’est né d’un besoin d’écouter la musique qu’on n’entendait plus. Et surtout de ne pas tomber dans le « c’était mieux avant ». On ne voulait pas tomber là dedans, parce que ce n’est pas vrai ; plein de trucs se passent. Mais on ne le voit plus de la même manière. Notre démarche était de nous demander ce qu’on a envie d’écouter, et de se dire : on n’a qu’à le faire!

– Cédric : C’était un bon prétexte aussi pour se retrouver entre amis.

– Mathieu : Oui, c’est un casting idéal : tu joues avec tes meilleurs potes. Il se trouve que je suis avec les meilleurs humains que je préfère dans ma vie, on se fait confiance, et c’est aussi simple que ça. Pour revenir à ta question, les textes sont de Yannick. C’est son jardin à lui, et on s’est rendu compte à la relecture du second album qu’il avait retranscrit complètement l’ambiance de l’enregistrement. Il parle de nous, et à la fois il y a des passerelles entre tous les morceaux. Quand on a enregistré l’album, il était avec nous dans un corps de ferme, puis partait s’isoler pour écrire, revenait pour tester sur la musique qu’on avait avancée, puis retourner écrire. On a bossé comme ça ; c’était beaucoup nos compositions qui lui inspiraient ses textes. Pour lui c’est aussi un exercice rigolo de chanter sur des musiques qui ne sont ni de Sébastien, ni de lui. La première fois qu’il a chanté sur des compositions de Fabien -c’est ainsi qu’Animal Triste est né-, il a trouvé ça simple et naturel, très évident de trouver sa ligne de chant. Nous, on avait l’idée de l’utiliser dans des tonalités graves, car c’est un immense chanteur, et c’est intéressant d’aller le chercher dans des performances où il ne va peut-être pas forcément. Et c’est aussi ce que lui voulait ; on a souvent évoqué avec lui Jim Morrison. C’était un grand chanteur, mais imprévisible et incontrôlable, capable de hurler autant que de faire le crooner, et c’est ça qui faisait tout le sel du chanteur des Doors. Et l’idée était de retrouver ce truc là, savoir si on est capable de se mettre en danger. Et moi je suis content d’avoir retrouvé le sel de la musique que j’avais un peu perdu.

– Cédric : C’est un projet qui est cent pour cent libre, sans aucune contrainte en fait. Le seul truc, c’est qu’il faut qu’on soit raccord entre nous.

– Mathieu : Notre label ne nous met aucune contrainte effectivement, sauf celle de faire des disques! C’est génial. Nous sommes libres de nos choix et respectés là dedans. Je ne veux pas faire d’amalgame, mais les gros labels ont trop cru que c’était eux qui avaient le pouvoir. Ce sont toujours les artistes qui ont eu le pouvoir, et si ceux-ci se sont laissé malmener par des labels, c’est juste parce qu’ils n’ont pas eu de c*** et ont accepté ça. Combien de fois me suis-je battu avec des directeurs artistiques qui disent connerie sur connerie sur la façon d’écrire une chanson? Avec Animal Triste, personne ne nous fera mettre un genou à terre. C’est impossible. Et notre label l’a bien compris et accepté, et ça, c’est génial.

Capture d’écran 2022-08-05 164308– Et le fait de jouer chacun dans vos formations respectives sur d’autres terrains de jeux a-t-il été un atout en termes de savoir-faire et d’aisance, ou plutôt un handicap, pour vous coordonner intuitivement ?

– Cédric : En fait c’est plus une histoire d’amitié. On se connait depuis longtemps, donc on sait très bien le terrain dans lequel chacun évolue. Mais on était sûr qu’on allait s’entendre. Évidemment que l’on joue dans des formations qui ne sont pas forcément similaires ; mais on savait très bien que chacun donnerait ce qu’il faut pour que le projet nous corresponde. C’est le projet dans lequel je joue qui artistiquement me plait le plus, comme si j’avais attendu des années avant d’arriver à faire cette musique là, avec les gens que je préfère. Ça demandait plus d’expérience, un peu de maturité, et ce côté du plaisir un peu neuf à se retrouver entre copains. C’est comme un groupe de bœuf de fête de la musique, comme quand on était jeunes, mais avec un peu plus de métier.

– Mathieu : Je vois ce que tu veux dire par rapport au fait d’avoir des influences différentes. Même sans se le dire vraiment, on a dessiné le cadre d’Animal Triste assez vite. C’est-à-dire que, tous, on écoute Black Rebel, les Doors, Nick Cave, et pleins d’autres. Y en a qui vont avoir des influences spécifiques, par exemple Cédric écoute du Rap et du Hard Core, moi, j’écoute du Metal, Yannick écoute des choses plus particulières. Mais les artistes que je viens de te citer nous réunissent tous.

– Cédric : On a une longue histoire d’amitié commune. Pour tout te dire Mathieu a été un peu mon mentor.

– Mathieu : C’est un très bon batteur ; il m’a remplacé au sein de Radio Sofa.

– Cédric : En tous cas, c’est un peu mon mentor : je m’inspirais beaucoup de lui pour tout ce qui est jeu de batterie. En jouant avec lui, je savais très bien qu’on ne mettrait pas deux batteries dans le groupe, et donc il me fallait un autre rôle pour pouvoir jouer avec mes potes, et ça a été un prétexte ou une occasion pour apprendre à jouer d’autre chose, la basse en l’occurrence.

– Mathieu : C’est important ce que dit Cédric, car, quand on a monté le groupe tout au départ, c’était Fabien, Yannick et moi, vraiment sur le thème de faire quelques chansons pour s’amuser. On se disait qu’on devrait jouer ces chansons en vrai, mais on n’avait pas de bassiste, et du coup, Cédric a proposer de se mettre à la basse, et c’est comme ça que tout est arrivé, parce que c’est lui qui nous a dit : « les gars, faut qu’on aille dans un local de répétition, on ne va pas laisser ça comme ça ».

 

– Animal Triste est-il aussi le lieu où vous vous autorisez à aborder des thématiques pas forcément pertinentes pour vos autres groupes ?

– Matthieu : Sur les textes, ce n’est pas facile à dire, mais si, évidemment. Surtout on avait envie de retrouver ce folklore qui nous appartient, plus américain qu’anglo-saxon, de désert la nuit, de grands espaces, avec une dimension un peu shamanique, des fantômes d’Indiens, des choses comme ça. Il y avait ça sur le premier album musicalement, et sur le deuxième, je pense que Yannick l’a exploré dans ses textes. On était intéressé par le vaudouisme et des choses comme ça, et il a cherché là dedans.

 

Capture d’écran 2022-08-05 164148– Y aurait-il eu pour lui un peu une envie d’explorer avec la langue anglaise un univers qui a pas mal inspiré ses textes français pour La Maison Tellier ?

– Mathieu : Complètement ! La question du Français ne s’est pas posé une seule seconde pour nous. D’abord parce que Yannick a un très bon  niveau d’Anglais ; il est agrégé d’Anglais. Et je reviens aux Doors, mais Morrison est très vite intervenu dans notre culture. Yannick a appris à chanter sur « Morrison Hotel ». Donc pour retrouver des choses qui nous ont fait vibrer, la langue anglaise nous a semblé être le meilleur médium pour y arriver. Alors, là, je pense que pour le coup, et ça fait le lien avec une question précédente, c’est presque pour Yannick que ce doit être le plus intéressant. Parce que La Maison Tellier, c’est quand même très feutré, et Animal Triste l’amène vers autre chose. Il a un côté performer dans le groupe, une dimension cathartique qu’il ne met pas en avant avec La Maison Tellier. De la même manière qu’harmoniquement, La Maison Tellier a toujours travaillé dans la subtilité, alors que nous avons consacré plus au travail de la puissance et l’atmosphère, en tout cas sur le premier album. Pour le deuxième, on y a mis plus de subtilité, donc effectivement peut-être que nos formations respectives se nourrissent mutuellement. On peut faire des passerelles partout ; de toute façon la nourriture intellectuelle rejaillit toujours.

– Cédric : Quand tu fais de la musique, c’est toujours un peu de toi que tu y mets, donc tu ne peux pas vraiment cloisonner. Ça reste des démarches sincères, donc on y met, tous, de nous-mêmes. Le Yannick d’Animal Triste et celui de la Maison Tellier, ce n’est pas Docteur Jekyll et Mister Hyde ; c’est deux facettes du même Yannick. C’est celui qui aime autant Jean-Louis Murat que Nick Cave. C’est juste un autre terrain de jeu.

 

– Pouvez-vous parler de cette reprise de « Dancing in the dark » de Bruce Springsteen et de votre rencontre avec Peter Hayes du Black Rebel Motorcycle Club ?

– Mathieu : Tu vois, ce sont des choix, dont parfois on ne sait même plus trop pourquoi on les a fait. Je pense qu’on est arrivé à la cantonade, en répèt’, on a du se dire que ce serait cool de faire une reprise de Sprinsgteen. C’était aussi simple que ça, parce que d’abord c’est un superbe morceau, et qu’ensuite il était plus facile à dépoussiérer que d’autres, les arrangements étaient vraiment surannés. Le morceau est génial, mais les synthétiseurs sont vraiment datés années 80. Donc c’était facile d’aller ailleurs avec ça. Tu remplaces les synthés par des guitares, et de suite ça donne une autre couleur, mais toujours avec cette trame harmonique qui reste très belle. Le texte est superbe, parce que c’est Springsteen et qu’il sait écrire, et d’un point de vue de performance vocale, c’est intéressant pour Yannick d’aller se frotter à une voix comme celle de Springsteen. Pour nous, à la batterie et la basse, c’était assez rigolo d’aller enlever ce son « heighties ». Quant à Peter Hayes, on est très fiers de jouer avec lui à Rock en Seine… Bon, pas sur la même scène, pas exactement en même temps, mais on s’en fout : on est sur la même affiche! C’est une grande fierté pour nous d’avoir Peter Hayes de Black Rebel invité sur notre album. En fait on cherchait des featuring pour le deuxième album, et on avait une liste de cinq noms, dont le sien en premier, de gens qu’on aurait aimé inviter. J’ai tenté le coup, même si on m’en avait dissuadé, en disant que jamais il n’accepterait de faire un featuring. Son manager m’a demandé si on était connus, j’ai répondu : « pas encore », mais le premier album avait quand même eu une bonne presse, et il a transmis la demande à l’artiste, qui m’a répondu directement en mail en demandant de quoi on avait besoin, et nous a envoyé ses pistes. C’était excellent, on n’a parlé que de musique, jamais de tune. Et je bosse encore sur un autre projet, un groupe qui s’appelle City of Exile, aujourd’hui avec lui. C’est une très belle rencontre, mais on a hâte de le voir en vrai, car pour le moment tout s’est fait par correspondance.

 

Capture d’écran 2022-08-05 164243– Il y a une scène abondante et prolifique dans votre ville normande. Comment y vivez-vous?

– Mathieu : La scène rouennaise est très puissante. Nous sommes un petit peu plus vieux que les gosses de la scène actuelle, et c’est fou de voir le tour que ça a pris en dix ans. C’est parce qu’il y a un très bon accompagnement par les structures.

– Cédric : C’est stimulant d’avoir un environnement créatif. Ça motive.

– Mathieu : Et puis à Rouen, déjà à l’époque où Cédric jouait dans Dallas, et moi dans Radio Sofa, et La Maison Tellier existait déjà, on ne se tirait pas la bourre. Il n’y a jamais eu d’esprit de rivalité ; tout fonctionnait déjà dans l’entraide et de manière très détendue. C’est une chouette ville à plein d’égards. Il y a beaucoup d’endroits où jouer quand on débute : des bars à Rock, des salles de concerts.

 

– Le support matériel, en termes de lieux pour jouer contribue énormément au foisonnement des scènes locales, comme ça a été le cas à Bordeaux, dans la fin des années 70-début 80, avec tous ces groupes qui ont suivi l’impulsion de Strychnine entre autres, de ce qu’on a nommé le « Bordeaux Rock ». Y avez-vous des références?

– Mathieu : Bordeaux pour nous à l’époque, c’était incontournable. Il y avait Noir Désir bien sûr, mais aussi tout une scène Rock.  Et puis Strychnine et les autres, juste avant. On avait un pote, Akim Amara, qui venait de Bordeaux et avait joué avec tous ces gens, et s’est retrouvé à Rouen, car, disait-il, c’est là que maintenant la scène se passe.

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Miren Funke

Photos : Carolyn Caro

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