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Entretien avec Julie Lagarrigue pour la sortie de son nouvel album « La Mue du Serpent Blanc »

28 Déc

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« Ça grouille de mondes » avance le premier titre, éponyme, du nouvel album de Julie Lagarrigue, comme un constat sensoriel sur les réalités insensées de notre actualité. Constat sensoriel qui, d’un même élan, résonne déjà comme une promesse musicale, avec cette chanson orchestrée d’une instrumentalisation annonçant, dès que nous y pénétrons, les couleurs d’un dépaysement : « La Mue du Serpent Blanc » ne sera donc pas un prolongement, ni un approfondissement, et encore moins une tentative de copie des précédents albums, mais une entité singulière, bien qu’on y retrouve la poésie de Julie Lagarrigue à l’œuvre pour en agencer les mots -exception faite de deux textes écrits par sa mère, Jacqueline Cicurel- et y distiller la grâce et la sensibilité avec lesquelles elle sait s’aventurer dans le différent et vers l’autre, en restant elle-même, et orienter nos regards à l’appel de nouveaux horizons, dont chacun intègre, en même temps qu’il l’agrandit, l’espace céleste de son univers. L’album dont la sortie sera célébrée le 11 février 2022 au Rocher de Palmer à Cenon, a déjà commencé à parvenir aux souscripteurs ayant pris gout à se promener et se laisser happer dans l’univers de l’artiste. Cet univers là aussi grouille de mondes, et l’un d’entre eux vient donc d’en écrire un nouveau coin de galaxie.

Porté aux vents de sonorités exotiques, éclectiques et épicées, l’album se démarque du précédent « Amours sorcières », à l’esprit floral et forestier : il y fait chaud ; on y croise la gaité et la légèreté. L’album balance sur des rythmes shamaniques qui parlent de soulèvement de tempêtes de sables (« La mue du serpent blanc »), chaloupe sur des flots langoureux où se prélassent des îles intimes (« Notre secret »), danse et sautille gaiement (« J’me cours après », « Mon monde intérieur »), s’assagit pour raconter la dignité et la témérité de la femme qui toujours se relève pour traverser des étendues désertiques (« Si tu la voyais », dont une seconde version plus sobre clôture l’album) ou partager la douceur mélancolique des rêves qui permettent de réaliser et vivre l’impossible, le temps d’un songe (« La mer est immense »). Il s’enjoue à la dérision décalée dub-dancefloor de « Regarde comme il danse », ou la drôlerie macarbo-festive du « Tango des squelettes » ou de « Il s’appelait Ghislain », dont les relents de Charleston nous entrainent dans un Paris ancien semi-imaginaire, et devient profondément confidentiel par l’émouvante introspection sentimentale de « Ma douce ». De ces deux derniers textes, signés de la maman de Julie Lagarrigue, le second sait, sans dramaturgie excessive, nous inonder les yeux, avec les mots d’une mère à sa fille, comme un testament qui exprime l’indestructibilité, l’immortalité et la puissance du lien d’amour filial qui toujours reste en nous et auprès de nous, par delà la mort.

L’éclectisme des ambiances du disque, qui d’un premier abord, peut donner l’impression de partir un peu dans tous les sens, entre en perspective avec la pluralité émotionnelle qui l’irrigue, et s’expriment aussi en résonance avec la diversité d’interventions instrumentales subtiles, parfois parcimonieuses, qui chromatisent délicatement de pigments multiples les chansons -pas moins de onze musiciens à l’œuvre-, dont le public pu pourtant constater en janvier dernier [ici] qu’interprétées en trio, elles tenaient déjà parfaitement la route. C’est tant mieux, car les dates qui s’annoncent compteront des concerts à deux ou trois musiciens. Et c’est tant mieux aussi, car celles-ci seront l’occasion d’écouter les chansons vivre autrement que telles qu’elles sont enregistrées sur le disque. Loin de se réduire à un habillage d’apparat destiné à masquer la vacuité ou l’absence d’âme des chansons, le raffinement des arrangements constitue bel et bien une proposition d’embellissement intelligemment pensée.

La jouissance n’étant après tout pas réservée aux oreilles, saluons au passage le magnifique travail pictural de l’artiste Lea Cornetti qui réalise la pochette et les dessins du disque pour son amie. Nous avions rendez-vous avec Julie Lagarrigue il y a quelques semaines pour en parler.

img_5428-3– Bonjour Julie et merci de nous accorder cet entretien. La sortie de ce disque signe l’aboutissement d’un travail complexe et riche, réalisé durant les confinements, et dont les chansons furent déjà jouées en formation réduite. Qu’exprime donc ce disque et ses chansons ?

– J’avais écrit la chanson « La mue su serpent blanc » pendant le confinement, mais la chanson me paraissait très évaporée. Je voulais décrire cette ambiance du confinement, ce sentiment que quelque chose est en train de changer, que tout s’est arrêté ; on entend les oiseaux dehors et quelque chose se passe, qui est venu, pas quand on l’attendait. Il y avait une métamorphose. En même temps pour moi aussi, c’était une période de changement : je changeais de disque, je changeais de musiciens ; je tournais une page. « Amours Sorcières » était plus ésotérique et connecté à la forêt. Et ce nouvel album exprimait autre chose. Tous les morceaux parlent plus ou moins des morts et des disparus, même si ce n’est pas de façon triste. Les gens attendent souvent la même chose que ce qu’ils connaissent d’un artiste. On prend donc le risque de les décevoir ou leur déplaire en ne reproduisant pas en mieux ce qu’on a fait avant. Et comme « Amours Sorcières » a beaucoup plu, j’ignore comment sera accueilli « La Mue du Serpent Blanc ». L’éclectisme de l’album peut sembler partir un peu dans tous les sens. Certaines personnes, ceci dit, entendent des correspondances entre certains titres et d’autres du précédent album, comme entre « Le tango des squelettes »  et « Mon mec est un scientifique », ou « Mon monde intérieur » et « La vie, les bonbons ». On m’a dit aussi que « La mer est immense » penchait un peu vers la chanson « J’étais ta sœur » de l’album « Fragiles Debout ». Effectivement c’est la même histoire : ça parle d’un rêve où un mort me rend visite, et ce moment est tellement bien, que finalement quand on dort, « la mer est immense, on peut la traverser ». On peut même marcher dessus à la limite. Cet album est très nocturne. Il parle beaucoup de nuit. Et cette chanson porte l’idée qu’avec la nuit, on peut tout faire. On peut sortir du cauchemar. Dormez beaucoup ! Rêvez ! Il y a quelque chose d’incarné dans cette chanson, car elle est malgré tout évaporée et, en même temps, on y voit des images parlantes. « J’me cours après » est le morceau qui ressemble le plus à la maquette d’origine, et j’étais contente qu’Alexis le mette en second, car j’ai tout fait toute seule sur cette chanson quasiment.   

– Comment a-t-il donc vu le jour ?

– J’ai voulu les envoyer à Camille Rocailleux, que j’avais rencontré huit ans plus tôt et avec qui j’avais toujours eu envie de travailler afin qu’il propose des arrangements. Il y a donc mis sa patte, en respectant mon univers, sans dénaturer ce qu’il percevait de moi, car je lui avais tout de même envoyé des choses très abouties. La bugle et le violoncelle pour moi donnent un peu un côté enterrement, pas tant musicalement, mais par les couleurs des instruments choisis. Tous les thèmes au bugle laissent entendre un côté mélancolique, un peu de Saudade capverdien. Pour le titre de l’album j’ai hésité entre « Poèmes et boucliers », issu du texte de la chanson « Ce sera notre secret », et « La mue du serpent blanc » ; et il m’est apparu évident que ce dernier  allait donner la couleur de l’album.

– En parlant de couleur, peut-on dire quelques mots du travail réalisé pour la pochette du disque, qui en fait, en plus d’un bel album musicalement, un objet esthétique ?

– Tout est basé sur le travail de Léa Cornetti. Une graphiste a travaillé sur ma photo en noir et blanc de Guillame Roumeguère, et les encres de Léa. J’avais vraiment envie de collaborer avec plein de gens que j’apprécie pour cet album. Et Léa en fait partie.  

– Les ambiances et les sensorialités de cet album sont très distinctes de celles du précédent ; pourtant il y figure aussi un titre sous deux versions instrumentales différentes, comme tu t’y étais essayée avec « Le beau de la foret ». Cela va-t-il devenir une marque de fabrique ou une tradition ?

– Non, pas du tout. Je n’ai pas fait ça pour faire pareil. C’est qu’en fait nous avions enregistré « Si tu la voyais » sur le précédent album « Amours Sorcières », et puis je l’avais retirée au dernier moment. Je ne la trouvais pas aboutie ; quelque chose n’allait pas. Donc j’ai demandé à Camille, l’arrangeur, de travailler dessus sans tenir compte de ce qui avait été fait jusque là. Et il m’a soumis une proposition, qui est la version très arrangée. J’avais changé de tonalité ; ce n’était plus la même chanson, ni même la même histoire. Et j’ai trouvé cela intéressant d’avoir la version originale, juste guitare-voix, et la version arrangée : de là où on l’on vient, et là où on est arrivés. Et puis sur scène avec les musiciens, on fait encore une version différente, parce que nous en sommes que trois. J’aime bien l’idée que l’auditeur puisse voir les mécanismes et les rouages de l’envers du décor de la fabrication d’une chanson. Parce que finalement un disque, c’est une photo. Après on peut rejouer les chansons, et ne plus jamais les jouer pareil.

img_5360-3– A ce propos, nous avons découvert les chansons de cet album lors du concert au Haillan, il y a près d’un an. Que s’est-il passé depuis et en quel sens ont-elles évolué ?  

– Depuis on a bossé les chansons en résidence et fait deux concerts. Et puis on a travaillé la création, les costumes, mais gardons le suspense. L’équipe avait changé pour les concerts, puisque François-Marie Moreau n’étant pas disponible, il avait été remplacé. Donc il a fallu tout retravailler avec lui. Quant à Franck Leymeregie, lorsqu’il n’est pas disponible, il faut le remplacer par deux personnes : un batteur et un percussionniste. Lorsqu’il joue, c’est comme si deux personnes jouaient. Donc quand eux ne sont pas là, je préfère jouer en solo que les remplacer ; et puis je m’éclate en solo aussi.

– Cela casse-t-il la routine ?

– Oui. Et je rejoue les chansons tout à fait différemment. En solo, je peux me permettre de changer les morceaux ou le set au dernier moment ; je n’ai à négocier qu’avec moi-même. C’est plus compliqué de faire cela avec des musiciens qui ont travaillé les morceaux et un set tel que prévu. Dernièrement par exemple  -et j’en ai été surprise-, il y a eu deux ou trois rappels, et au dernier rappel, je ne savais plus quoi proposer comme chanson, et j’ai embarqué les musiciens sur un titre qu’ils n’avaient pas répété. Ils ont très bien joué, ceci dit, mais finir à l’arrache sur une semi-improvisation, quand on travaille depuis quinze jours pour jouer un set nickel, peut être mal vécu par des musiciens, et ça se comprend.      

– Les instrumentalisations diverses donnent tout de même un éclectisme parfois décalé au disque, comme avec cette chanson un peu « ovni », « Regarde comme il dance ». D’où t’es venue l’envie de cette lubie assez comique ?

– Je me suis demandé s’il fallait la mettre au milieu. Camille fait des musiques de film pour Sandrine Bonnaire, des arrangements pour Camille et travaille avec plein de gens. J’avais écrit cette chanson à la guitare acoustique et l’avais enregistrée à 8h du matin avec une pauvre voix toute pourrie ; c’était très nonchalant. Donc j’ai dit à Camille que je voulais un « dancefloor » ; j’avais envie de m’essayer à quelque chose de décalé, et en particulier avec cette chanson d’ambiance de fin de soirée ralentie. Il y a beaucoup de dérision effectivement. Comme dans le clip du « Tango des squelettes » que nous sortons ces jours-ci d’ailleurs.

– Au fait, y a-t-il un clin d’œil à Jacques Brel dans « Le tango des squelettes » ?

– « Tous nus dans leur serviette » ? Non, je ne l’ai pas fait exprès. Mais inconsciemment, c’est sans doute une référence qui est ressortie.

– Ces deux titres, en effet, par leur drôlerie sonnent en grand écart avec d’autres chansons de l’album, plus intimistes ou mélancoliques. Peux-tu parler des deux dont ta maman a signé les textes ?

– « Ma douce » est un très beau texte. C’est un poème que ma mère m’a envoyé ; elle m’envoie plein de poèmes, mais je n’en fais jamais rien. Au début les gens se sont demandé si c’était moi qui avais écrit ce texte ; mais je suis un peu jeune pour écrire cela à ma fille. Mais il est vrai que le texte n’est pas choquant dans la cohérence du reste du disque. En même temps, une fois qu’on a entendu « Regarde comme il danse », on n’est plus choqué par rien. Ma mère était moins contente de ce que j’ai fait de son autre texte « Il s’appelait Ghislain », car elle y trouvait de la moquerie. Mais pour moi ça ne pouvait pas rester un texte nostalgique. Il faut regarder la nostalgie avec un peu de joie : c’est le message que j’avais envie de faire passer.

IMG_5376 (3)– Nombre de musiciens collaborent à l’album ou sont intervenus sur les chansons, comme le oudiste Ziad Ben Youssef, que nous avons eu plaisir à écouter t’accompagner souvent. Qui sont les musiciens qui enrichissent les chansons ainsi par leur jeu ?

– En concert, François-Marie Moreau joue la flute traversière, tous les saxophones et les clarinette/clarinette basse, et les claviers, et il chante. Je le dis « charmeur de serpent ». Et Franck Leymeregie, « roi des tambours » aux percussions et à la batterie. Voilà pour la scène. Sur le disque nous sommes onze à participer : Julien Estèves sur quelques batteries, Camille Rocailleux qui a fait des arrangements. Au début je lui avais demandé de me proposer des arrangements, en partant sur du violoncelle et du bugle. Il m’a soumis des maquettes très intéressantes, à partir de mes parties de guitares et percussion, que j’ai pu faire rejouer en studio pour les garder, enregistrées donc par Raphaël Stefanica au violoncelle. On retrouve Camille au bugle, aux marimbas et au vibraphone, Jasmin Ljutic à la basse/contrebasse, Frank Leymeregie aux percussions, Ziad Ben Youssef bien sûr au oud, Nicolas Jules à la guitare électrique, Michael Geyre aux accordéons, et Marc Muches aux cuivres, Simon Winse aux la flûtes Peules. Certains ont enregistré leur partie à distance, en raison du contexte du confinement, et nous avons tous mixé au bassin avec Patrick Lafrance. Nous avons été très aidé bien sûr par les souscripteurs, mais aussi par des subventions multiples ; ça a un peu été le pactole qui tombe, via l’ADAMI, L’OARA, la DRAC, le Fond Regnier pour la Création, Hélène Des Legneris de La Machine à Musique qui a fait du mécénat. Du coup nous avons eu des fonds pour le studio, aussi la réalisation de clips vidéos. Celui du « Tango des squelettes » va sortir très prochainement, et j’en suis contente, car j’ai voulu qu’on y voit tous les musiciens ayant participé, et aussi des comédiens comme Vincent Nadal et Sonia Millot, et des gens qui avaient travaillé gratuitement pour m’aider par le passé et que j’ai été contente de pouvoir enfin rémunérer. C’était comme boucler une histoire de fidélité avec plein de gens, dont certains comme Julien Esteves jouaient déjà avec moi à l’époque de « La reine désastre ». Une édition de vinyles de luxe, pour faire honneur au travail de Léa devrait sortir aussi prochainement.

Miren Funke

Liens :

Site : https://julielagarrigue.com/

Précommande du disque : https://www.helloasso.com/associations/le-velo-qui-pleure/collectes/souscriptions-album-la-mue-du-serpent-blanc

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