Mobilisation citoyenne et artistique contre l’expulsion d’une famille en danger de mort dans son pays d’origine : entretien avec Céline Cozien du Conservatoire de Bordeaux

29 Jan

Plusieurs dizaines de personnes se sont rassemblées ce mercredi devant le tribunal de Justice de Bordeaux, à l’appel de collectifs de parents d’élèves et d’enseignants de l’éducation nationale et du Conservatoire, pour protester contre l’expulsion prochaine de Rolandi, père de famille dont les deux enfants sont scolarisées ici. Étaient présents des artistes impliqués dans l’associatif pour la cause de l’accueil des réfugiés tels Agnès Doherty [ici] et M. de l’Orchestre Poétique d’Avant-guerre [ici], l’élu Philippe Poutou de Bordeaux en Lutte, mais surtout de nombreux citoyens, consternés par le récent placement en centre de rétention administratif de Rolandi et l’obligation de quitter le territoire français qui lui a été signifiée, des citoyens d’autant plus concernés et touchés par l’inhumanité d’une telle décision que tous connaissent Rolandi et sa famille, arrivés en France en 2019 après avoir fuit la Géorgie, où ils étaient menacés de graves sévices et de mort, pour des raisons liées à un conflit interfamilial, et que certains de ces parents d’élèves les ont même hébergés par solidarité un temps lorsqu’ils se sont retrouvés à la rue jusqu’à ce qu’ils puissent intégrer un logement d’urgence au Centre Darwin. Ces menaces contre la famille de Rolandi pourtant attestées par un rapport de la police géorgienne, et prises au sérieux en raison de l’assassinat de proches, ne sont pas prises en considération par la Justice Française, dans la mesure où pour des raisons diplomatiques, et étant donné la nature du régime politique géorgien, le pays est officiellement regardé comme une démocratie où règne l’état de droit.

Rolandi et sa femme, Maia, eux-mêmes très investis dans le bénévolat associatif (Bric à Brac Emmaüs, Ferme Niel) sont décrits par ceux qui les connaissent comme des gens discrets, respectueux des autres, désireux de s’intégrer dans la vie locale citoyenne et d’apprendre rapidement notre langue, et des parents attentionnés qui ont dès leur arrivée inscrit leur fille ainée, Nini -et récemment la cadette Nia-, en école où elle a jusqu’ici accompli un parcours studieux et consciencieux. Nini, encouragée par des enseignants ayant repéré ses talents artistiques et son assiduité exemplaire vient d’être admise il y a quelques mois au Conservatoire de Bordeaux en Classe à Horaires Aménagés Danse. On est loin du portrait péjoratif qu’essaye d’en dessiner l’institution judiciaire pour motiver leur expulsion, de parents sans logement, incapables de s’intégrer et ne s’occupant pas de l’éducation de leurs enfants, portrait hélas relayé dans les lignes d’une presse régionale peu scrupuleuse. Est-ce dans l’optique de dissuader une mobilisation citoyenne grandissant avant qu’elle ne fasse trop de bruit ou à cause de l’approche d’un très probable reconfinement que la décision imminente d’expulsion a été prise pour accélérer les procédures ? Toujours est-il que les soutiens de Rolandi viennent d’apprendre que l’expulsion était programmée en urgence pour samedi, expulsion qu’ils espèrent toutefois empêcher par des recours juridiques et avec la mise en ligne d’une pétition réclamant l’annulation de l’OQTF pour le couple et ses enfants, qui n’aspirent qu’à devenir les Français de demain, dont peut-être une artiste française de demain. C’est le sort d’une famille en danger de mort et ne désirant que vivre en paix sans craindre à chaque instant d’être agressée, violentée, assassinée qui se joue, et le verbe est bien malheureux. 

Il est donc important que la pétition [ici] circule au plus vite pour recueillir un maximum de signatures, alerter et impliquer des personnalités et responsables politiques et inciter les institutions à une décision clémente, intelligente, et surtout humaine. Céline Cozien, enseignante au Conservatoire de Bordeaux et membre des collectifs soutenant la famille a accepté de nous en parler un peu.

Céline, bonjour et merci de nous accorder du temps. L’expulsion dont est menacé Rolandi  mobilise nombreuses personnes, parmi lesquelles des enseignants du Conservatoire comme vous et des artistes. Pouvez-vous nous raconter les raison de votre attachement à ce que lui et sa famille puissent rester ici?

Rolandi et sa famille sont arrivés en 2019 avec la famille de son frère qui connait les mêmes menaces. C’est une situation qui est passée sous silence, mais l’existence de nombreux meurtres pour conflits familiaux est la réalité concrète de beaucoup de Géorgiens. C’est une menace qui pèse sur les enfants de Rolandi. Il a donc décidé de venir en France pour protéger ses enfants. Ils ont fait une demande d’asile et le CADA les a hébergés à Cenon près de Bordeaux. Nini, l’ainée, a été tout de suite scolarisée et s’est immédiatement intégrée et a vite appris le Français. Suite au refus du droit d’asile qui leur a été notifié, ils se sont retrouvés à la rue du jour au lendemain, et les parents d’élèves et enseignants se sont réunis pour réfléchir à une solution. L’école a pris sur son budget pour les héberger deux nuits dans un hôtel en urgence ; puis des familles les ont logés quelques temps, dont la notre. Nous avons échangé sur nos cultures respectives : ils nous ont appris la danse géorgienne, et nous qui sommes bretons leur avons montré des danses bretonnes. J’ai à cette occasion découvert la passion de Nini pour la danse qu’elle pratiquait déjà en Géorgie huit heures par semaine à haut niveau. Elle veut être professeur de danse plus tard. Je l’ai donc encouragée à se présenter au Conservatoire. Elle y a été admise, étant une élève brillante et motivée. Toutes les copines de classe la soutiennent, tellement elle est gentille. Et lorsqu’on lit qu’il est reproché à Rolandi de ne pas s’occuper de ses enfants, c’est faux, et certains commentaires lus à ce sujet dans Sud-Ouest sont révoltants. On l’a vu amener la petite à l’école et l’accompagner toujours. Je les connais bien en tant que parent d’élèves, enseignante, et peut en attester. Puis par des connexions, nous avons pu les mettre en lien avec le Centre Darwin qui possède des hébergements d’urgence, mais est saturé de demandes, et donc a été amené à mettre en place pour sélectionner les occupants un contrat lié à des conditions de respect des règles, la qualité du comportement, la volonté d’intégration. Y sont acceptés des gens prouvant leur bonne volonté en ce sens. L’idée de ce lieu n’est pas que les gens s’y éternisent, mais de les accompagner dans leur intégration à la société française. Si Rolandi est sa famille y ont été accueillis, c’est parce qu’ils font tout ce qu’il faut consciencieusement, et s’impliquent dans le bénévolat aussi.    

 

– C’est-à-dire qu’à l’approche d’un possible reconfinement, il est probable qu’on veuille vider les centres de rétention en expulsant plutôt qu’en libérant. Un père d’élève qui a l’habitude des dossiers de réfugiés dont il s’occupe m’a expliqué tout de suite que les demandes d’asile des Géorgiens, comme des Albanais, sont rejetées systématiquement, car ces pays aspirant à intégrer très prochainement l’Union Européenne, ne peuvent pas reconnaitre et admettre ne pas être des « états de droit » assurant l’intégrité de leurs citoyens. Toute la famille est donc soumise à une obligation de quitter le territoire, et malheureusement Rolandi est tombé sur un contrôle de gendarmerie à l’occasion d’un déplacement pour aller voir son frère. C’est pourquoi il se retrouve aujourd’hui en centre de rétention, alors que sa femme et ses enfants vivent toujours ici. Il faut croire que ça ne pose pas de cas de conscience aux autorités de séparer une famille. Nous ne comprenons pas que ces gens ne puissent pas rester ici, où ils se sont intégrés et alors qu’ils ont fait toutes les démarches légales pour ça. On ne fuit pas un pays sans raison grave. Rolandi était militaire et sa femme infirmière ; ces gens avaient un travail, une famille, des amis. Et s’ils n’y avaient pas été en danger de mort réel, ils n’auraient pas quitté la Géorgie.

 

On a prévu un autre rassemblement où des élus comme notre maire devraient venir samedi 12h devant la préfecture de Bordeaux, et des personnalités politiques, culturelles, artistiques aussi qui se sont engagées pour défendre la cause de Rolandi. Il faut faire plus de bruit, et médiatiser notre mobilisation. Et nous appelons les gens à écrire aux députés de Gironde et signer et partager la pétition afin de témoigner une considération massive pour le sort de Rolandi, Maia, Nini et Nia. Car il est aussi probable que la décision d’accélérer la procédure d’expulsion soit motivée par le bruit que notre mobilisation commence à faire et dont l’institution peut craindre qu’elle prenne de l’ampleur.

Lien de la pétition :

https://www.change.org/p/pr%C3%A9fecture-de-la-gironde-non-%C3%A0-l-expulsion-de-rolandi-k

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