Festival Comme Un Grondement Amoureux de l’Université Populaire de Bordeaux : entretiens avec La Maison des Femmes de Bordeaux et Le Cri du Peuple

27 Oct

Par les temps actuels où les annulations de dates de concert succèdent aux déprogrammations d’évènements culturels, privant les artistes de scènes pour s’y exprimer, plongeant dans la précarité et l’incertitude les nombreux travailleurs du secteur du spectacle, et ne laissant pas entrevoir de retour prochain au foisonnement festivalier qui fait vibrer la vie et le rend savoureuse, il est fort compréhensible que le maintien d’un évènement soit vécu par le public comme un acte de résistance. Et sans doute l’est-il d’autant plus du fait d’une dimension militante, lorsqu’un festival se consacre à relier la rencontre culturelle et l’expression artistique à une thématique sociétale et politique. Ce fut précisément le cas de la cinquième édition du festival Comme Un Grondement Amoureux, organisée du premier au dix octobre dernier par l’Université Populaire de Bordeaux (U.P.B.), sur plusieurs communes de l’agglomération bordelaise, pour mettre en avant les questions de la liberté de choix amoureux, de l’égalité de droits et de traitements entre sexes, et de la lutte féministe entre autres. L’U.P.B., ayant sollicité la participation de plusieurs associations de terrain pour tenir des stands, animer des conférences et contribuer à des débats, proposait au public une programmation dense et diversifiée, avec par exemple un arpentage du livre Troubles dans le Consentement d’Alexia Boucherie, et un concert du groupe Le Cri Du Peuple [voire ici] pour clôturer la soirée finale au café culturel bordelais Le Pourquoi Pas?. La fréquentation fut intense, plutôt massive et surtout particulièrement enthousiaste, tant la rareté des occasions de se retrouver pour partager un moment festif et enrichissant rend le public avide et solidaire de ces initiatives généreuses et courageuses. Nous n’aurions pas manqué ce moment associatif, qui, impliquant des artistes et des littéraires auprès d’une cause, permet, outre d’y intéresser le public, aussi de provoquer la rencontre de personnes au vécu parfois douloureux et traumatique lié à des oppressions et violences familiales ou sociales avec la musique ou d’autres disciplines artistiques, à même de leur offrir un moyen de transcender leurs souffrances et peurs, et peut-être leur révéler leur propre potentiel créateur, comme se l’est donné pour mission La Maison des Femmes de Bordeaux, présente sur le festival, avec l’organisation régulière d’ateliers collectifs et expositions, en parallèle de son rôle d’accompagnement des femmes victimes de violences. C’est pourquoi nous avons souhaité réaliser un focus sur son travail, grâce à l’entretien que nous a accordé Claude, l’une de ses membres administratrices, à la suite d’un bref échange au sujet de l’organisation du festival avec Suzanne, effectuant son service civique au sein de l’U.P.B., et avant que deux chanteuses du Cri Du Peuple, Muriel et Marina, acceptent de consacrer un peu de temps pour nous expliquer le sens qu’a pour elles la participation du groupe au « Jour du Grondement », date ultime du festival.  

 

– Bonjour Suzanne, et merci de nous accorder un peu de temps. Pouvez-vous présenter l’esprit de l’Université Populaire de Bordeaux et les missions qu’elle s’est fixées ?

L’UPB est une association d’éducation populaire politique, qui part du principe que tout le monde  possède un savoir, car chacun a une expérience de vie, pour proposer des échanges de « savoirs chauds », c’est-à-dire ce que notre vécu nous a appris, et les croiser avec des savoirs théoriques qu’on appelle « savoirs froids ». Et on va mélanger « savoirs chauds » et « savoirs froids » non pas pour faire de l’eau tiède, mais pour faire de la transformation sociale, de l’émancipation, grâce à l’échange et la mise en commun de nos expériences de vie. L’association a deux volets : un volet évènementiel qui organise des rencontres pour le public extérieur, comme ce festival, des conférences, des arpentages, et un volet interne où nous sommes prestataires pour des écoles, des centres sociaux ou d’autres associations qui nous demandent des formations.

 

– On sait combien il est compliqué par ces temps-ci de maintenir un évènement public, et le votre est l’un des rares à avoir résisté à la politique d’annulation systématique. C’est aussi ce qui a fait son succès de fréquentation publique. Aviez-vous envisagé de l’annuler? 

On en a beaucoup parlé et dès le début on s’est dit que c’était trop important d’avoir encore des temps collectifs où on peut échanger. Depuis le confinement l’actualité politique est quand même assez morne ; on avait besoin de ce festival, qui parle de l’amour, un sujet qui nous concerne toutes et tous. On ne voulait pas l’annuler. On a donc demandé, via notre page facebook, l’avis de gens sur la question, et la grande majorité des réponses et commentaires nous encourageait à maintenir le festival. Et c’est peut-être justement dans ces périodes calmes où il ne se passe pas grand-chose dans l’actualité des mobilisations sociales qu’il est judicieux d’en profiter pour pouvoir se réunir pour réfléchir ensemble. C’est aussi ainsi qu’a été accueilli le fait qu’on maintienne cette date. Nous avons dû annuler deux autres évènements sensés avoir lieu à la Halle des Douves, enfin les reporter, sans date fixe pour le moment. Mais un troisième qui se tiendra à la Salle des Fêtes du Grand Parc s’est maintenu contre toute attente, grâce à la volonté des salariés et travailleurs de la salle qui ont émis le souhait que ça se passe, et de la mairie de quartier.

 

Liens : Université Populaire de Bordeaux : https://upbordeaux.fr/

https://www.facebook.com/universitepopulaire.debordeaux

Café Culturel Le Pourquoi Pas? :  https://www.facebook.com/pourquoipasbordeaux

 

 

La Maison des Femmes de Bordeaux

– Bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Depuis quand existe la Maison des Femmes à Bordeaux et quelles sont les directions dans lesquelles elle œuvre?

La Maison des Femmes a été créée il y a presque vingt ans. Au départ ce sont des associations féministes organisées en collectif qui ont voulu créé un lieu partagé pour les femmes. Il y avait des activités, des commissions. Et peu à peu c’est devenu une entité associative à part entière. Nous sommes donc une association d’éducation populaire. Nous avons plusieurs axes d’intervention : travail d’accueil et d’accompagnement par rapport aux violences conjugales et aux violences en général, et aussi d’aide relative aux difficultés sociales ou autres, et partage d’activités. C’est donc aussi un lieu où se tiennent des expositions, des ateliers faits par des bénévoles pour d’autres personnes y participant gratuitement, et par ailleurs un lieu de réflexions, de discussions, de documentation, de rencontres et conférences pour réfléchir au féminisme, à la situation des femmes et aux moyens d’agir. Notre choix est donc d’être ouvert plus souvent que d’autres associations, c’est-à-dire du lundi au vendredi, et de proposer régulièrement des activités culturelles, à raison de deux ou trois initiatives par mois, parfois en collaboration avec d’autres associations. Par exemple en octobre, nous avons organisé une rencontre avec Le CRI [Lire  ici], très ancienne association qui intervient sur la question de la prostitution, et qui actuellement travaille plus particulièrement sur le risque de prostitution pour les jeunes femmes, un vernissage, ou un arpentage hier autour du livre Troubles dans le Consentement d’Alexia Boucherie, en collaboration avec le festival de l’Université Populaire de Bordeaux (UPB).

 

– Qu’est-ce que la fait relier des disciplines artistiques à votre engagement et de les y impliquer, et vos participations à des évènements culturels apporte à la lutte pour la défense des droits et le soutient des victimes, aux artistes et aux victimes elles-mêmes?

 – C’est bien sûr un biais pour attirer le public et l’inviter à s’intéresser à cette cause. Et c’est aussi concrètement un moyen d’offrir un lieu d’expression à de jeunes artistes qui se lancent dans une discipline. Il y a des ateliers réguliers d’arts plastiques, de relaxation. Et nous allons voir quelles autres activités peuvent être proposées en fonction des bénévoles qui y sont disposés. Il y a l’idée donc de permettre à des femmes qui créent, et pas forcément pour aborder une thématique féministe, de mettre en œuvre et exposer leur création. Et puis c’est aussi à travers la culture qu’on peut réaliser un certain nombre de choses quant à l’aspect de documentation. L’art est un moyen de discussion, d’échanges, de confrontations de points de vue. Ce n’est pas uniquement décoratif. L’idée des ateliers d’activités artistiques que nous proposons est de monter un projet ensemble. Cela permet à des personnes qui ont un passé social violent, en participant à des ateliers et venant à des vernissages, d’être, ici dans une Maison qui est un peu la leur, dans une situation un peu à même niveau que les artistes, en échangeant sur les techniques artistiques par exemple. C’est une façon d’aller vers des pratiques artistiques, ce que n’auraient peut-être pas fait ces personnes d’elles mêmes ou si on leur avait juste conseillé une exposition à aller voir.

 

– Outre l’accueil des personnes et l’activité culturelle et artistique de l’association, la maison des Femmes assure-t-elle aussi un rôle d’accompagnement juridique?

On veut concilier tout cela : il faut que ça vive, mais aussi qu’on ne néglige pas les permanences d’accueil, considérant que lorsque des personnes en demande d’aide arrivent, il ne faut pas qu’elles se retrouvent dans l’effervescence, car elles ont besoin de tranquillité pour faire le point. Notre local permet de réserver un petit salon où les personnes qui viennent demander de l’aide ne se retrouvent pas face à la froideur d’un bureau administratif, mais dans un cocon avec une ou deux personnes pour les écouter, leur expliquer quels recours sont à leur disposition. Pour nous c’est important d’offrir un cadre solidaire et convivial, et non pas de reproduire le travail qui est d’ailleurs très bien assuré ailleurs. Nous ne sommes pas un prestataire ; nous sommes une association féministe où la solidarité passe par cette entraide là. Il y a des permanences juridiques avec des bénévoles qui peuvent donner une première information, mais ce n’est pas un service juridique. Ensuite nous renvoyons vers les institutions et les structures qui vont avoir les moyens d’accompagner plus précisément. En revanche pour l’accueil violences, nous faisons parti du réseau 3919, ce qui veut dire qu’on est reconnue comme association référencée sur cette question. Un dispositif qui a été mis en place récemment au niveau des administrations pour intervenir lorsqu’il y a eu un dysfonctionnement, et permet de contacter directement les services de police ou de justice, afin de rectifier assez vite des situations, comme un refus d’enregistrement de plainte.

 

– Cela se produit-il encore?

Maintenant si une personne nous informe que sa plainte a été refusée par un service, on sollicite les responsables, et les situations sont réglées. Pour ce qui concerne la période récente, entre le Grenelle, le travail d’information durant le confinement, des interventions dans les formations de policiers, les mentalités et moyens d’action des policiers, en particulier à Police Secours de nuit, ont beaucoup évoluées. Lorsqu’ils interviennent sur ce qui semble être une violence conjugale, dans le doute, ils proposent systématiquement l’enregistrement d’une plainte, et éventuellement place l’auteur supposé des violences en garde à vue. Leurs consignes sont très strictes. Dans la formation où nous sommes intervenus, le principal questionnement des policiers relevait plutôt d’une incompréhension des raisons pour lesquelles une victime refuse de porter plainte ou ne mène pas les démarches à terme.

 

– C’est la réaction de beaucoup de nos concitoyens qui ne connaissent pas la terreur et l’emprise auxquelles sont soumis(es) les victimes de violences et l’état de vulnérabilité émotionnelle et psychique dans lequel cela les plonge ; et il est vrai que le phénomène d’emprise est quelque chose de si irrationnel, qu’il est très compliqué à concevoir lorsqu’on ne l’a pas vécu soi-même. Ne faudrait-il pas plus largement dans la société informer à ce sujet et expliquer ce phénomène mal connu?

Tout à fait. On connait mal la terreur des victimes, le cycle de la violence qui fait que celui qui a violenté peut alterner violence et repentance. La formation pour les policiers était vraiment conçue pour qu’ils comprennent ces processus d’emprise et en prennent conscience. Le problème soulevé restant que de leur côté, la structure hiérarchisée exige qu’ils fassent remonter les informations à leur hiérarchie, qui ensuite traite avec nous, alors que les policiers de terrain aimeraient pouvoir être en contact direct avec les associations. Mais ce sont des choses qui se construisent avec le temps. Ce travail prend beaucoup d’énergie, car depuis un an nous sommes énormément sollicités pour des réunions d’information et d’échanges. Et on ne peut pas passer nos journées à se consacrer à cela au lieu d’être sur le terrain auprès des femmes qui en ont besoin. Mais en même temps ça signifie que du côté des institutions, il y a une préoccupation de plus en plus grande et une envie d’agir plus importante. Cependant les moyens ne sont pas vraiment octroyés pour pouvoir traiter les mises en œuvre d’une protection, ou l’accès à un hébergement d’urgence, puis un logement pérenne, car les situations transitoires sont très dures à vivre et déstabilisantes pour les femmes et les enfants. Cela  existe en théorie, mais est compliqué à appliquer, du fait du manque de moyens. Ce qui fait qu’outre le phénomène de l’emprise et la peur des représailles, certaines femmes se trouvent piégées dans l’impossibilité financière de quitter un domicile violent, n’ayant pas d’emploi ou un tout petit salaire, et aucun moyen d’aller ailleurs. C’est déjà difficile pour une personne de se dépêtrer d’une emprise ; quand s’y adjoignent des difficultés matérielles, cela complique encore plus la situation. Ceci dit on constate une plus grande sensibilité environnante à cela. Durant le confinement les appels qui ont été enregistrés ne provenaient pas que de victimes de violences, mais aussi de proches ou de voisins. Ça veut dire qu’il y a une attention plus grande vis à vis de ça. Il y a moins d’indifférence. Mais malheureusement dans la compréhension des situations, beaucoup de gens continuent de penser que les violences conjugales sont l’exclusivité des milieux populaires, ou immigrés par exemple, ou que la consommation d’alcool en serait grandement responsable. Contrairement à cette idée, les violences existent dans tous les milieux sociaux ; et il y a des milieux, spécifiquement bourgeois et grand-bourgeois, où tout se règle dans l’entre-soi et est étouffé. Les préjugés n’ont pas disparu. Ce qui explique qu’au-delà de s’extirper de l’emprise subie, les femmes vivent une difficulté à libérer la parole et ne savent pas comment en parler autour d’elles. Il y a des gens qui ont une autorité, une respectabilité apparente, une assise sociale, et n’arrivent pas à porter cette image de victime et reconnaitre la réalité. Donc que la curiosité et l’attention existent dans la société signifie aussi qu’on va pouvoir parler de ces phénomènes d’emprise, de la façon dont les choses s’installent, se renouvellent, se maintiennent.

 

– La parole n’est-elle pas d’autant plus compliquée à libérer que d’une manière générale les personnes à comportement prédateur sont des séducteurs sociaux qui parviennent facilement à s’attirer la sympathie, la considération, voire l’admiration, parfois la compassion, de leur entourage, en ayant dans leurs relations sociales un comportement bien différent que celui qu’ils ont avec la personne leur servant de proie, et en montrant un visage respectable et charmant -voire en s’octroyant le rôle de la victime parfois-, ce qui isole la victime réelle dans le silence, par crainte que personne ne puisse croire ce qu’elle aurait à en raconter?

Oui! C’est exactement le problème. Et combien d’hommes sont effectivement des séducteurs, et d’une séduction qui va au-delà du charme. Le débat qui a eu lieu en France il y a quelques temps sur la séduction est quand même effrayant : on considère normal que les hommes séduisent, possèdent une petite collection de femmes autour d’eux en permanence. On avait un peu peur, lors du commencement de la campagne « mee too » qu’il s’agisse d’un élan très spontané et sans suite. Mais même si le confinement rend difficile de quantifier la mobilisation, il y a quand même une prise de conscience plus grande, notamment chez les jeunes générations. Il y a aussi des choses qui se sont développées quant à la connaissance de la réalité des discriminations sur les lieux de travail, et de l’inégalité salariale. Et cela touche des publics qui ne se pensaient et disaient pas féministes. Les gens rentrent dans le combat féministe de différentes façons aujourd’hui.

 

 

Liens :

Maison des Femmes de Bordeaux : http://maisondesfemmes.net/

https://www.facebook.com/MDFCulturelle

 

 

Le Cri Du Peuple

– Bonjour et merci de ces quelques instants. Le Cri du Peuple a accepté d’assurer le concert de clôture du festival. Lors d’un précédent entretien, vous évoquiez l’importance pour vous de participer à des évènements à thématique politique, qui donne du sens à votre façon de vivre la musique et aux paroles que vous chantez. Dans quelle mesure le thème du Jour du Grondement (amoureux) vous tient-t-il à cœur? 

– Muriel : Nous avons des chants féministes dans notre répertoire, et sommes donc sur des positions féministes quant au libre choix de sa sexualité, et si on parle de révolution des rapports amoureux, il faut parler de cela. Il faut aussi parler de la question des violences patriarcales qui sont un frein à notre liberté de choix. C’est pour cela qu’on a choisit dans notre set de chanter des chansons qui mettent en avant la liberté des femmes de pouvoir choisir, et dénoncent tout ce qui peut y constituer un frein, donc le capitalisme, puisque quand on est dans la misère, où est la liberté de choix? La chanson « Fille d’ouvriers » par exemple parle de ces femmes qui sont peut-être amenées à la prostitution de par leur précarité. Et qui dit prostitution, dit passage par la case prison éventuellement, mort prématurée, par coups subits ou maladie. On peut penser que cette chanson date de plus d’un siècle et aborde des thématiques anachroniques. Mais non. Cette chanson dit le lien entre le capitalisme, le patriarcat, la question des femmes racisées aussi. De toute façon, on ne peut pas séparer le féminisme des autres questions. On ne peut pas prétendre se moquer de ce que font les femmes et les laisser libres, si elles ne peuvent pas sortir de chez elle, par manque de moyens financiers, donc subir les coups d’un conjoint violent, étant dans l’impossibilité de partir ailleurs, si elles ne peuvent pas sortir le soir, car elles craignent d’être agressées. Ça n’a aucun sens! La liberté, ce n’est pas en théorie. On tient à faire les liens entre ces questions, pas juste célébrer un évènement festif, mais dire aussi ce qu’il faut abattre pour avoir vraiment une chouette vie amoureuse choisie.

 

– Mais le caractère festif de l’évènement n’est-il pas quand même aussi en cohérence avec votre façon d’animer les chants que vous interprétez et l’esprit combatif et joyeux que vous y insufflez?

– Muriel : Bien sûr, après on voulait quand même un évènement festif, donc on a chanté la chanson « Toutes des putes »  de GiedRé qui est un gros clin d’œil humoristique, car elle est rigolote, pour affirmer qu’on a le droit d’aimer comme on veut, de s’habiller comme on veut, de se promener avec qui on veut, et par les temps qui courent quand on voit le nombre de jeunes filles qui se font traiter de « putes », parce qu’elles trop couvertes ou pas assez, c’est important. Cette chanson est provocante et rigolote, mais on l’aime justement à cause de ça : elle replace dans la légèreté une cause grave.

– Marina : Et elle va à l’encontre de ce qui a été dit récemment par plusieurs responsables politiques sur la tenue républicaine pour les filles, que je trouve particulièrement choquant. Je ne comprends pas que les gens ne soient pas révoltés en entendant de tels propos. On s’aperçoit qu’en fait, l’ordre moral réactionnaire n’est pas si loin que ça. Pour l’instant le « féminisme » porté par l’état est très superficiel et apparent. Comment un homme peut-il se permettre de nous dire comment nous habiller et si c’est républicain ou pas? Cette chanson est très adaptée à ce sujet. Les propos qu’on entend actuellement sur la décence de la tenue des filles constituent un sacré retour en arrière.

– Muriel : Personne ne se pose la question d’éduquer plutôt les garçons à ne pas s’exciter et se permettre des gestes ou paroles déplacés.

– Marina : Et on ne s’occupe pas autant de la décence de la tenue des garçons. Moi, par exemple, je n’ai pas forcément envie de voir le caleçon et la raie qui dépasse du pantalon de jeunes hommes. Mais on ne se pose jamais la question sous cet angle pour eux, et je n’entends personne les accuser d’incitation au viol. D’ailleurs à ce titre, pour revenir aux droits des femmes, tant que la justice ne prendra pas en compte de considérer et traiter le viol comme un crime de sang, on n’y arrivera pas. Tant qu’on verra des prédateurs condamnés à deux mois de prison avec sursis ou échapper le plus souvent à un procès, on n’y arrivera pas.

– Muriel : Le nombre de plaintes qui aboutissent à un procès est infinitésimal ; la plupart du temps, c’est classé sans suite. On sait que le travail des avocats consiste à faire déclasser un viol en agression sexuelle, puisque c’est puni d’une peine moindre, le viol étant un crime aux termes de la loi. On sait aussi que la présomption d’innocence ne sert que les puissants, c’est-à-dire qu’elle signifie la présomption que les victimes ont menti. Tant qu’on ne mettra pas en œuvre des politiques courageuses pour permettre aux femmes d’échapper à cela, la liberté et l’égalité des sexes ne seront que de la théorie et des mots creux.

 

– Le lutte contre l’homophobie fait aussi partie de vos préoccupations et des thématiques que vous chantez, et est très étroitement reliée à cette même volonté politique -et peut-être ce vice humain- de certains de décider selon quels principes les autres doivent vivre, paraitre et aimer. En est-elle un volet aussi important que les autres selon vous ?

– Muriel : Effectivement on a choisit d’interpréter la chanson des lesbiennes, pour rappeler que ce n’est quand même pas encore acquis de pouvoir se promener dans la rue en prenant sa copine par la main quand on est une femme, sans essuyer des réflexions stupides. Si on veut parler de « grondement amoureux », il ne faut pas rester hétéro-centrés. A partir du moment où il y a libre consentement, il n’y a aucun mal à aimer qui ont veut.

– Marina : L’amour réel n’est possible qu’à partir du moment où on te laisse choisir comment et avec quel partenaire tu veux vivre cet amour. On n’a pas à te dicter comment tu dois aimer, ni qui tu es d’ailleurs. Les personnes transsexuelles ont le droit de choisir leur vie et leur façon d’être ; on n’a pas à les juger ni leur dire si c’est bien ou mal. Il n’y a pas de notion de bien ou de mal dans l’amour, si ce n’est vis-à-vis de la violence dont on peut user envers l’autre. On trouvait donc que c’était intéressant de participer au jour du Grondement pour parler en musique de ces choses et transmettre à travers le chant ces valeurs là.

– Muriel : Et puis, ça va être un peu hors sujet par rapport au thème du festival, mais franchement quel bonheur de retrouver des gens face à soi! Depuis le confinement on n’a pas pu faire de fête, ni se rejoindre, et là je trouve qu’il y a une superbe ambiance, tellement les gens sont contents de se revoir. C’est ça qui fait une société, le fait que les gens interagissent. Et on sait bien que ce qui protège aussi les femmes, c’est de faire société, d’affirmer et propager des valeurs ensemble et d’être solidaires. Il faut que lorsqu’un homme par exemple insulte une femme dans les transports en commun et tient des propos sexistes, tous les gens autour se dressent pour le mettre dehors. J’ai vécu ce genre de situation : pas loin de la Fac, on a viré un mec du tram pour ça. Lorsque ça se sera reproduit plusieurs fois, que ce genre d’attitude soit systématiquement désapprouvé massivement et sanctionné par les réactions des témoins de la scène autour, ceux qui en sont les auteurs la ramèneront moins. La peur doit changer de camp.  Bravo à l’Université Populaire de Bordeaux d’avoir assumé de maintenir le festival, alors que tout le monde annule les évènements partout ailleurs. Maintenant il faut cesser de considérer ce qu’on ne peut pas faire et de subir les interdictions, et s’interroger plutôt sur ce qu’on pourrait faire et la façon de pouvoir le faire. Il faut changer la façon dont on raisonne. 

 

Liens : https://www.facebook.com/lecridupeuplebordeaux/

 

Miren Funke

 

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