Musique, héritage militant et solidarité avec les immigrés : concert et entretien du Cri du Peuple au Kabako

25 Août

 

Le Kabako, quésaco? C’est ainsi que fut renommé récemment un local départemental de Bordeaux à l’abandon, réquisitionné il y a quelques mois par des bénévoles du secteur associatif pour héberger des réfugiés mineurs s’étant retrouvés à la rue, car non pris en charge par les autorités en attendant que leur minorité soit officiellement reconnue. « Kabako » signifiant « surprise » en langue Bambara, parlée au Mali et en Afrique de l’Ouest, et par une partie des jeunes y ayant trouvé un foyer inespéré, temporairement au moins, comme un clin d’œil au sens de son nom, l’endroit résonnait jeudi dernier au rythme d’un concert surprise du Cri du Peuple. L’ensemble vocal bordelais qui depuis quinze ans anime, accompagne et soutient les luttes sociales en interprétant des chants des répertoires anarchiste, antifasciste et féministe français et européen nous avait déjà accordé un entretien l’an passé, à l’occasion du Festival contre le racisme et les stéréotypes à Cenon (33) [lire ici], pour raconter l’aventure humaine d’un collectif de personnes unies par des valeurs et des idées philosophico-politiques communes, l’envie d’extirper de l’oubli des chants de lutte appartenant au patrimoine populaire plus ou moins ancien et de les faire (re)vivre et connaitre, et la volonté de donner un sens à la perpétuation de cet héritage musical et culturel en se produisant bénévolement en soutien à des mouvements, rassemblements et actions pour défendre en chanson les causes qui les touchent et leur semblent justes.

Toute manifestation politique ou festivalière étant interdite depuis des mois, en raison de la pandémie, la période était appropriée pour que Le Cri du Peuple s’attèle enfin à l’enregistrement d’un album compilant certains des morceaux avec lesquels le groupe a enchanté et rempli d’une énergie, d’une chaleur et d’une lumière bienfaisantes le militantisme local au cours de ses quinze années d’existence. C’est donc heureux de la perspective de sortie de l’album qui se profile à l’horizon, que Le Cri du Peuple, dont plusieurs membres font partie des bénévoles s’occupant du Kabako, a décidé de s’y produire, en premier lieu pour partager un moment festif et musical avec les jeunes. Et quand on imagine ne serait-ce qu’un dixième des épreuves et des vécus parfois traumatiques que ces personnes ont traversé, à peine sorties de l’enfance, pour l’espoir d’une vie meilleure en Europe -ou d’une vie tout court-, c’est sans trop de peine qu’on envisage combien leur offrir un moment d’amusement, de musique et de poésie est aussi vital que l’entre-aide matérielle et le soutien juridique. Seule preuve en fut la réaction éclatante de joie de ce jeune public, dont a priori on aurait pu craindre qu’il ne soit pas très réceptif à des chants militants ne lui étant pas familiers. Et pourtant : l’entendre reprendre le refrain féministe « Non, c’est non! » en chœurs, battre le rythme sur des percutions de fortune ou en frappant des mains pour accompagner la chanson de révolte québécoise « Je suis fils », et le voir danser sur l’hymne anarchiste espagnol « A las barricadas » suffit amplement à saisir toute la dimension universelle -et simplement humaine en fait- du langage musical et de la force que les élans de chants de lutte et d’espoir peuvent intuitivement communiquer. Nous profitions de la soirée pour un nouvel entretien avec des membres du Cri du Peuple pour en parler.

 

– Bonsoir et merci de nous accorder cet entretien. On ne présente plus votre chorale qui s’est fait entendre depuis quinze ans en Gironde pour appuyer les mouvements, manifestations et luttes sociales en chansons, et ressuscite et fait vivre le patrimoine musical anarchiste francophone. Où en est l’aventure du Cri du Peuple aujourd’hui?

-Pat : Le terme de « chorale » en fait ne convient pas vraiment à notre ensemble. Déjà pour intégrer une chorale, on demande de savoir chanter, et même si nous savons chanter, ce n’est pas notre premier critère de recrutement de nouveaux membres. Il faut d’abord que les gens aient nos idées, sociales, libertaires, féministes, antifasciste, antiracistes, et puis que ce soient des gens avec qui ça fonctionne. On se rend compte que quand trop de nouveaux membres arrivent dans l’ensemble, on a des problèmes de fonctionnement. De ce fait nous privilégions l’appellation de groupe.

-Muriel : C’est difficile d’intégrer des gens. Il y a quand même un esprit et ce n’est pas facile d’apprendre les morceaux, d’autant qu’il n’y a pas tant de membres que ça qui sont musiciens. Les gens pensent qu’on monte un morceau en trois minutes et demi. Mais en réalité c’est très long, parfois laborieux, de structurer une chanson, l’harmoniser, décider comment on va la chanter. Si en plus il y a trop de nouveaux membres à former au fonctionnement dont nous avons l’habitude, ça complique tout, à moins que les gens connaissent déjà le groupe et nos chansons. Apprendre à s’écouter mutuellement, se caler, chanter avec les autres, ce n’est pas la même chose que chanter juste seul. Et je pense qu’il y a plein de choses dans l’ambiance et l’état d’esprit du groupe qui sont liées à la façon dont on travaille, donc il n’est pas question de changer de méthode. On ne travaille pas avec des partitions, des notes, le métronome.

-Julien : On travaille avec des bières!

-Muriel : Non, mais on tâtonne, on cherche, des fois quand un morceau est proposé, on va en écouter diverses interprétations pour se faire une idée. Il y a un gros travail de réappropriation et d’interprétation des morceaux.
Samia : Et puis surtout ce n’est pas une chorale où tu viens juste chanter. C’est un groupe, parce qu’on compte les unes sur les autres. On n’a pas de chef de chœur.

 

– Un album à sortir va venir ponctuer l’histoire du groupe. Comment et pourquoi avoir décidé d’enregistrer enfin ce répertoire que vous faites vivre depuis quinze ans en public ?

-Muriel : D’habitude lorsqu’on décide d’un set à chanter en public, on le répète beaucoup, et puis on chante. Ce printemps-ci, on n’a pas fait cela, car en vertu de la pandémie, tous les festivals et évènements ont été déprogrammés. Du coup on en a profité pour s’occuper de cet enregistrement, d’autant que notre copain ingénieur du son, Jean, était disponible, n’ayant aucun engagement à cause du confinement. On a d’abord fait une première réunion avec lui, car ce qu’on voulait, nous, ce n’était pas un son de studio carré et formaté. Il a fait plusieurs prises, en répétitions aussi, sur le vif parfois, et comme il connait le groupe pour nous avoir vus plusieurs fois, il savait nous dire lorsque la prise correspondait exactement à l’esprit du groupe, et à l’énergie de ce qu’on dégage en concert. On espère vraiment qu’à l’écoute du disque on retrouve cette énergie et cet esprit qui investit les chansons et y met de l’intention. Parfois Jean se cachait pour nous capter, et on oubliait se présence, ce qui fait qu’on se lâchait plus. Je pense que c’est dans ces moments peut-être qu’il a eu de meilleures prises.

-Julien : Certains morceaux quand même ne sont pas pris en live ; on a du les enregistrer instrument par instrument, et pupitre par pupitre.

– Muriel : On ne peut pas faire un disque qu’avec des prises live, parce que par moment fatalement l’accordéon par exemple couvre les voix. Techniquement je ne sais pas comment Jean va se débrouiller, mais j’aimerais bien qu’on retrouve vraiment quelque chose qui ressemble à ce que fait Le Cri du Peuple.   

 

– Comment avez-vous orienté le choix des chansons qui se retrouveront sur l’enregistrement?

-Muriel : L’idée était d’y mettre aussi des morceaux représentatifs de ce que nous faisons depuis le début. C’est pour ça qu’on est allé déterrer de vieux morceaux qu’on n’avait plus chantés depuis longtemps, et d’ailleurs que les nouvelles membres ne connaissaient absolument pas.  L’enregistrement nous a donné donc l’idée de réintégrer dans le nouveau set de vieilles chansons qu’on a mises dans l’enregistrement, car elles sont l’histoire du Cri du Peuple. Du coup une vieille copine qui était une ancienne membre du groupe a décidé de revenir aux répétitions. Donc en longueur on est à treize ou quatorze morceaux enregistrés. Et puis il y aura des invités sur l’album, car Christine, qui est la mémoire vivante du Cri du Peuple, a recontacté des musiciens qui à l’époque des premiers morceaux avaient joué avec nous, mais n’en disons pas plus pour le moment. On voulait que le disque reflète vraiment l’histoire du groupe, qui existe quand même depuis quinze ans, et pas seulement des derniers morceaux en date.

-Marina : Pour les « jeunes » membres, on a pris plaisir à découvrir ces anciens morceaux. J’ai adoré.

-Pat : Actuellement l’enregistrement est presque terminé. Ensuite, on devra certainement lancer une souscription ou une précommande pour trouver des sous pour payer le pressage.

– Muriel : Parce qu’on ne va pas demander non plus aux gens de faire ce boulot bénévolement pour nous. Ce sont des gens qui possèdent des compétences qu’on n’a pas pour faire ce travail, qui y passent du temps et y consacrent des efforts. Il est donc normal de les rémunérer.

 

– Parlons du concert de ce soir, qui a lieu sans avoir vraiment été annoncé à grand fracas : est-ce à dire que son but est moins d’attirer du public pour découvrir ou soutenir ce lieu que d’offrir un moment de partage et de joie aux jeunes qui y sont hébergés et aussi aux bénévoles qui s’y impliquent, et dont d’ailleurs plusieurs membres du groupe sont ?

– Samia : On est très contentes de chanter ce soir ici au Kabako, qui est un lieu de vie pour mineurs non accompagnés en recours, c’est-à-dire qui ont été déclarés non-mineurs par le département, et ont soumis un recours au juge des enfants pour obtenir que leur minorité soit reconnue. Il faut savoir que durant ce temps là, en attente de la décision, aucune instance, ni personne ne s’occupe d’eux : étant officiellement ni mineur ni majeur, ils se retrouvent donc à la rue. Ce lieu qui était ouvert a donc été occupé par des bénévoles afin qu’il accueille la trentaine de jeunes qui y est actuellement hébergée. L’idée du concert est née collectivement, puisque nous sommes quatre ou cinq membres du Cri du Peuple à venir régulièrement passer des journées et des nuits ici. On s’est dit que ce serait une bonne idée de chanter pour eux, devant eux, et leur offrir une petite soirée. J’ai édité les paroles des chansons, parce qu’on a pensé que ça pourrait aussi servir d’atelier lecture, car tout est prétexte à apprendre.

– Muriel : Et puis les mesures sanitaires relatives à la pandémie compliquent tout : on ne peut pas appeler les gens à venir soutenir massivement ou participer à un spectacle, ni même passer à une journée « portes ouvertes », comme ça s’organise dans les squats traditionnellement. Heureusement il n’y a eu aucun cas de personne infectée ici, car nul doute que ça pourrait servir de prétexte pour faire évacuer le lieu.

 

– Puisque vous y êtes bénévoles, pouvez-vous présenter le lieu, sa création et son fonctionnement ?

-Julien : Des bénévoles ont constitué un collectif indépendant, qui n’est pas affilié à une organisation particulière, même si certains sont membres d’associations ou de syndicats. Il y avait même les nouveaux élus à la mairie de Bordeaux, de la liste Bordeaux en Lutte, présent le jour l’investissement des lieux.

-Samia : Mais personne n’agit au nom de son association, groupe ou syndicat ; nous ne sommes qu’un collectif d’individus.

-Jules : Pour le moment les autorités restent tolérantes quant à l’occupation du lieu, qui est sécurisée et paisible. C’est bien que les jeunes aient cet endroit où vivre au lieu de passer l’été à la rue, autrement il aurait fallu rouvrir l’Athénée Libertaire pour y organiser des repas de l’accueil de jour, comme l’été dernier [lire  ici].

– Pat : Il y a quand même des rumeurs de risque d’expulsion, évidemment à cause des déclarations de la préfecture.

-Marina : Mais pour l’instant, il n’y a pas d’arrêté d’expulsion ni de procédure, car le bâtiment appartient au département.

-Sandrine : C’était celui de la MDSI, la Maison Départementale de la Solidarité et de l’Insertion, donc un lieu dédié qui finalement rempli une mission dans le même esprit, avec des espaces qui permettent de loger presque décemment les jeunes. Le problème est que des jeunes continuent d’arriver, car il y en a qui se retrouvent mis à la rue chaque jour sur décision du département qui leur refuse l’aide sociale à l’enfance. Pendant la période d’évaluation de leur dossier, qui dure d’un mois à un mois et demi, ils sont logés dans des hôtels, avec un éducateur qui passe les voir, mais sans prise en charge médicale, encore moins psychologique ou affective, alors que certains ont un vécu vraiment traumatique. On leur donne des tickets restaurant pour aller dans des fastfoods, où ils n’en peuvent plus de manger de la merde. Et puis on les jette à la rue soudainement si le dossier de reconnaissance de minorité est invalidé. Donc ici ils peuvent dormir, se reposer, cuisiner, participer à l’entretien et aux tâches ménagères ensemble, s’instruire et faire des activités. Pour la question alimentaire on bénéficie de deux sources de récupération : l’Amicale Laïque de Bacalan [NDLR quartier voisin], et la Banque Alimentaire, via l’association Les Enfants de Coluche et Alimentation Solidaire 33.

– Marina : D’ailleurs si tu peux faire passer un message, ils ont besoin d’argent, car ça coute cher d’acheter de la nourriture. Donc il y a un besoin d’aide financière pour pouvoir continuer de sortir de la nourriture de la Banque Alimentaire et la distribuer. On peut y contribuer ici : lire ici

 

– Que signifie le nom du lieu Kabako ?

-Samia : Il veut dire « surprise » en Bambara, qui est une langue du Mali et d’Afrique de l’Ouest. Il a été choisi par un jeune qui d’ailleurs n’est plus ici. Heureusement certains partent quand même avec une meilleure solution, ce qui libère la place pour d’autres. Un avocat a réussit a obtenir récemment un référé qui va dans le sens de ce qu’on réclame, à savoir que les jeunes soient pris en charge par le département jusqu’à la fin de leur dernier recours. Et on espère que ce lieu sera le dernier de ce genre à avoir besoin d’exister et que demain il n’y aura plus de mineur à la rue.

 

 

 

Miren Funke

Photos : Miren et CDP

 

Liens:  page fb du Cri du Peuple : https://www.facebook.com/lecridupeuplebordeaux

 

Page du Kabako : https://www.facebook.com/Kabakobordeaux

Soutien en ligne : ici

 

Page fb Alimentation Solidaire 33 : https://www.facebook.com/Alimentation-Solidaire-33-108403657489936/

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