Chanter et comprendre ce qu’on chante…

2 Mai

Anne , Villon, Ferré, Ruteboeuf et l’art de la méprise

Il y a un an, une petite giboulée a fraîchi l’atmosphère dans le monde de la chanson. Avec une « reprise » (c’est ainsi qu’on nomme les chansons d’auteur quand elles sont «reprises » par un interprète) « Une sorcière comme les autres » revisitée par deux artistes québécoises. A l’écoute, on est charmé par ce duo, mais … Mais y a comme un truc qui cloche… Reprenons les faits avec la chronique ci-dessous, parue le 2 Juin 2019, et revue le 1 er Mai 2020. Anne Sylvestre ayant constaté a postériori le dérangement de sa chanson, a demandé le retrait de la vidéo, ce qui fut fait. Mais 9 mois après, ça revient, avec ajout de précisions, je cite:  » Une Sorcière comme les autres de Anne Sylvestre (version écourtée) » puis plus loin:  » Il s’agit d’une version tirée de l’oeuvre de Anne Sylvestre. »  Les deux artistes passent outre le point de vue de l’auteure, qui n’a pas été consultée, elles font une version tirée de …   en amputant une strophe entière, en oubliant l’importance d’un prénom qui n’a pas été changé par une lubie de l’auteure, et elles rediffusent cette vidéo. Est-ce ainsi que ces femmes vivent la façon de rendre hommage ?  Ce clin d’oeil à Aragon et Ferré permet aussi de rappeler que Ferré a pris des libertés avec Ruteboeuf, dans le texte médiéval il est écrit:  » et froit au cul quant byse vente. »  et Ferré modifie en  » Et droit au cul quand bise vente. » Modification qu’on peut trouver inopportune.Mais ceci est une autre histoire.

Comme il est expliqué ci-dessous, ce sont souvent les musiques qui sont revues et trafiquées, il est rare qu’on s’attaque au texte, sans justification, surtout dans un texte aussi chargé de sens que celui-là. Le fait de remettre en ligne  cette vidéo plusieurs mois après, fait preuve d’une certaine désinvolture envers Anne Sylvestre, et aussi de commentaires assez surprenants où il lui est reproché de ne pas avoir argumenté sur sa décision. Si j’osais la  comparaison, oui, j’ose, c’est demander à une femme violée de justifier sa demande de réparation. C’est abusé, comme disent les djeun’s …

Retour sur la chronique de Juin 2019

C’est notre petite bataille d’Hernani qui se passe sur les pages FB des amateurs de chanson francophone, avec une chanson d’Anne Sylvestre, « Une sorcière comme les autres ».
En résumé cette chanson a été réinterprétée avec de menues variantes, mais surtout une longue strophe supprimée. Sans l’aval de l’auteure.
Sur un plan général, quand il y a « reprise » c’est plus souvent la musique qui est revue par les repreneurs. On ne touche pas au texte sacré  -sauf à se gourer parce qu’on n’a pas compris le sens- mais pour la musique , on te retaille Ferré allegro vivace, comme si ce Léo était un apprenti de la musique à recadrer avec des compétences nouvelles. On a vu le syndrome Mozart « trop de notes » on a vu une version de Thank You Satan dévitalisée en grande partie de sa mélodie, ne dénonçons pas le coupable. Un ACI, auteur-compositeur-interprète, est un architecte qui équilibre les différents composants pour en faire une œuvre. Si un admirateur veut lui rendre hommage, il serait bon de ne pas dénaturer, on ne met pas un nez rouge à La Joconde pour saluer Léonard… Ce qui suit, reste d’actualité, autant pour la sorcière comme les autres que pour Mozart.
Pour exemple, dans la chanson d’Anne Sylvestre, quand on voit passer Gabrielle et Aïcha, ce n’est pas pour la beauté de la rime, mais pour Gabrielle Russier et Aïcha Rahil torturée en Algérie.
On entend dans la « reprise »:  C’est Gabrielle et c’est Eva,  de la première version d’Anne Sylvestre. Mais dans le texte dit original qui a été rajouté dans ce retour c’est bien Aïcha qui est présente… Comprend qui peut ..

 

Mai 2018 : Conférence, l’art de la reprise…  (Et la musique dans tout ça ?)

Jeudi, la Médiathèque des Halles proposait une conférence sur le thème des « reprises », et les arcanes qui mettent sur le marché des albums très différents dans leur approche. (Avec Cécile Prévost-Thomas en maître de cérémonie, et Daphné, Dominique Blanc-Francard, Olivier Hussenet et Stéphane Sansévérino)

Daphné, qui a fait un album  consacré à Barbara a très bien expliqué le fond de sa démarche, c’est à la fois un hommage et une découverte, en ce sens que connaissant Barbara comme tout le monde si on peut dire,  elle est entrée dans son oeuvre parce qu’il y avait des vraies correspondances dans les émotions, et en respectant scrupuleusement les mélodies.

Sansévérino a une approche différente, dans un album des chansons de sa mémoire et d’enfance, il revoit à sa manière les arrangements en les survitaminant, ce qui donne parfois des résultats surprenants comme sa version très enlevée des Roses blanches,  version dans laquelle Olivier Hussenet voit une révolte de l’enfant face à la cruauté du destin … Pourquoi pas?

Toutefois, s’il advenait qu’on ait le projet de  refaire  Les feuilles mortes  en hard rock métal pour innover, il me semble que ça dénaturerait  gravement l’esprit de la chanson.

Ce n’est pas une vraie surprise d’apprendre que les albums tribute initiés par les majors sont des produits de pur marketing où les artistes invités sont invités à chanter la chanson qu’on leur impose, parfois celle d’un artiste dont ils ne connaissent pas grand’chose, en gros, on leur fait une offre qu’ils ne peuvent pas refuser… Les contrats sont là pour mettre les points sur les obligations. Disons ça comme ça.

Faut-il s’étonner de quelques bizarreries quand il apparait que le texte a été mal compris, et la preuve est patente, quand un chanteur remplace « Ma Mie » par « Maman » dans  La non demande en mariage  ? (Il parait qu’une chanteuse ayant hommagé Renaud en chantant Mistral gagnant a répondu que le mistral gagnant était un vent du Sud de la France… Je n’ose le croire.) Mais dans ce cas, créditons à ce chanteur d’avoir respecté la mélodie de Brassens.

Car il y a une question corollaire qui émerge, si le sacro saint texte de l’auteur ne saurait être modifié d’une virgule – tout le monde s’accorde sur ce point- il n’en est pas de même pour la musique. Là, il est fréquent que le repreneur bidouille, transforme, émascule la musique originale, sous couvert de re-création, car c’est presque toujours en minorant qu’on refait la mélodie.. Ferré en a été souvent victime dans ces hommages-dommages post-mortem, ce qui est assez étonnant quand on sait l’importance qu’il apportait à la musique, il se voulait autant compositeur qu’auteur. Encore faut-il connaître un peu Ferré*… Et ces interprétations revues sur le plan musical sont souvent dommageables pour le texte… Je ne suis pas sûr que  Nuit et brouillard  revu en lambada serait bien compris … Lavilliers a supprimé une de ses chansons de ses concerts il ne supportait plus de voir le public danser sur un thème dramatique. Quant à Yuri Buenventura reprenant Brel, il vaut mieux oublier. C’est un exercice proche de celui qui consisterait à repeindre la Joconde avec un jogging fluo et des cheveux blond-platine, pour faire plus moderne .

Une théorie suggère qu’une chanson cache toujours un sous texte à double sens. Plus ou moins évident… C’est pas faux,  Aux marches du palais  est un petit chef d’oeuvre de double ou triple sens qui ravissent les connaisseurs de la langue du 17 ème, riche d’images très colorées peu accessibles aux innocents pour qui les chevaux du roi qui viennent au mitan du lit sont des équidés assoiffés, et pour les enfants, c’est juste un conte anodin. Dans cette approche, le double sens supposé, je me demande parfois ce qui va arriver à L’auvergnat  ou  La cane de Jeanne  quand il va sortir une analyse sur le sens caché… Tout est possible… Il est quand même amusant parfois de relire quelques grimoires des années 90-95, dans lesquels on peut voir que L’aigle noir  est un portrait autobiographique de Barbara, et un peu plus tard, une autre experte explique que c’est l’histoire d’un amour déçu… Barbara n’était pas au courant, mais peut-être que son inconscient l’était ? Autant pour le portrait que pour l’histoire…

Une observation très juste d’Olivier Hussenet a mis en perspective que les peintres passent souvent leurs années d’apprentissage à copier les maîtres, avant de créer leurs œuvres… Pourquoi demanderait-on à un artiste débutant de proposer d’emblée Guernica, ou La Ronde de nuit ? Barbara a mis 10 ans avant de mettre ses mots sur ses musiques. Brassens entre 1945 et 1952 a dû chanter plus souvent Trenet ou Tino Rossi que ses chansons…  Dans cet art de la reprise, Sansévérino souligne avec bon sens que lorsqu’on écoute la  Supplique pour être enterré sur  la plage de Sète, par Brassens, on ne s’ennuie pas une seconde, et que les « repreneurs »  ont bien du mal à susciter la même attention…  C’est une bonne réflexion sur l’art de la reprise. Comprend qui peut…

On joue Molière, Shakespeare, Corneille, Racine, Euripide, Pirandello, sans interruption depuis leur création, idem pour Mozart, Beethoven, Gershwin, toutefois le vrai artiste chanson devrait être un auteur à la naissance… Avant de mettre ses œuvres en avant, l’exercice de travailler le répertoire est une bonne référence pour étalonner ses possibilités. Mais l’artiste chanson « en développement » se doit d’être d’emblée une graine aboutie d’Anne Sylvestre de Brassens ou de Brel ou de Ferré… Est-ce bien raisonnable ?

Dans ma hiérarchie subjective, je citerai comme grands témoins de réussites, autant pour la majesté du texte que pour les musiques brillantissimes (par ordre alphabétique) avec deux direct scène et deux enregistrements studio.

Annick Cisaruk (et David Venitucci) Où va cet univers

Daphné Du bout des lèvres

Rémo Gary Les oiseaux de passage

Louis Ville Y en a marre

  • Pour Ferré, une des réussites en matière de recréation est à créditer à Bashung, il ‘tourne autour’ de la mélodie avec une subtilité qui aurait séduit Ferré.. Par contre, Thank You Satan par Dyonisos qui remplace une ligne sinueuse et narquoise par une ligne droite plate sans aspérité, pas sûr que ce soit de la re-création inspirée. Mais Bashung, oui..
  • Post Scriptum :  Barbara a aussi été saluée par différents hommages, mais à ma connaissance, ses musiques ont été respectées.. 

 

Norbert Gabriel

 

6 Réponses to “Chanter et comprendre ce qu’on chante…”

  1. leblogdudoigtdansloeil mai 8, 2018 à 19 h 01 min #

    Philippe Sirot
    Mon cher Norbert, je ne suis pas totalement d’accord avec votre vision de la reprise.
    A quoi ça sert de reprendre une chanson? Et bien ça sert a la faire vivre ou revivre, après, les gouts et les couleurs….hein!
    Je pense que les personnes qui s’essaie a cet exercice le font parce qu’ils aiment la chanson en question, et même si elle est fortement transformée, le but est de se l’approprier et de la partager. Donc Brel repris par Buenaventura, ça reste les textes de Brel sur une musique plus « remuante », mais ça n’enlève rien au sens dramatique du texte.
    Je pense par exemple au reprises de morceaux de rythm&blues des années 60 par des groupes jamaicains ou africains, ces groupes ont tout simplement voulu chanter des tubes entendus a la radio à cette epoque, des chansons qu’ils aimaient et ça donne des versions revisitées mais pas ininterressantes.
    De plus, je crois que nous sommes a une epoque ou les gens se cherche culturellement, c’est donc normal de revenir sur le passé pour progresser!
    Et puis, quelle est l’esperance de vie d’une chanson? La musique populaire ne traverse pas les ages comme la musique classique par exemple, donc essayons donc de la faire durer un maximum! Les gens aiment à entendre des chansons qui ont marqué des evenements de leur vie.
    Merci pour vos ecrits.

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    • leblogdudoigtdansloeil mai 8, 2018 à 19 h 05 min #

      Mais je n’ai rien contre les interprétations par de nouveaux artistes, au contraire, et je suis de plus en plus intéressés par les gens de théâtre qui viennent à la chanson avec le répertoire des grands anciens..
      Qu’on fasse un travail de recherche personnelle, très bien, ce qui dérange parfois, et même souvent, c’est le fait qu’on respecte le texte jusqu’à l’absurde – un homme qui chanterait « Mon amant de St Jean » ou « Une femme » (Nicole Croisille) au féminin, je ne suis pas sûr que ce soit une réussite,

      mais si on respecte le texte, il est fréquent qu’on émascule la musique. Et je ne vois pas pourquoi un artiste qui fait une reprise se permet de refaire la musique à son idée. Le plus souvent sans l’aval du compositeur.
      Dans les 4 exemples de chansons « reprises » j’ai pris des versions qui séduisent le public, je les ai tous vus en scène, avec des publics très différents dont une partie ne connaissait presque rien de Ferré, et la puissance de Louis Ville, ou Annick Cisaruk c’est un triomphe à chaque fois?
      Je n’ai pas cité quelques désastres comme une version de « L’étrangère » entre la présentation burlesque et l’interprétation, le public en majorité a pris ça pour une guignolade anti Ferré Aragon.

      Et assez souvent, quand je fais découvrir des chansons – à des comédiens en quête de répertoire- je choisis toujours des interprètes actuels plutôt que l’original pour éviter l’effet « passé dépassé ». …

      Je prends souvent l’exemple du jazz, qui refait et enrichit l’oeuvre originale, là, d' »accord.. Mais les musiques revues à la baisse, pas d’accord.

      Et comme le chante Elise Caron « Ce n’est qu’un début continuons le débat. »

      Norbert Gabriel

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    • Henri juillet 2, 2019 à 22 h 48 min #

      La chanson traverse tres bien les ages: regardez un texte comme Belle Doete, qui vient du Moyen-Age, Mignonne allons vour si la rose, periode Renaissance, le Roi a fait battre tambour, entre le XVI et le XVII siecle, cette derniere reprise par Montant, Nana Mouskouri et d’autres. Au Quebecq, nombre de chansons originaires de France ont survecu depuis le XVII siecle. Evidemment on ne leur confere pas ce statut quasi aristocratique comme celui dont beneficie la musique savante. Mais on les chante toujours en 2019…Un interprete comme Serge Kerval a servi cette chanson durant toute sa carriere.

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  2. Henri juillet 2, 2019 à 22 h 35 min #

    Passionante reflection. Je suis parfois un peu perplexe devant certaines reprises, meme a l’occasion par des gens qui font partie de mes favoris. Un point de votre article qui m’a amuse: la double ou triple interpretation ou le « double entendre » comme disent les britanniques quand il est question de gauloiseries , de sexe pour parler clairement En reecoutant Brassens il y a quelques annees, je me suis demande si « l’amandier » ne faisait paas partie de ces textes a doublle sens. Des paroles comme « j’avais l’plus bel amandier du quartier, et pour la bouche gourmande des filles du monde entier, j’faisais pousser des amandes… »Sachant que Brassens aimait la gaudriole ( il a quand meme enregistre une perle comme : Mon pere m’a donne cent sous), je subodore quelque chose qui n’a pas grand-chose a voir avec l’arboriculture…Au plaisir.

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  3. Bernard Lomé mai 2, 2020 à 7 h 27 min #

    J’ai beaucoup apprécié votre article , il reprend , avec objectivité, ce que nous ressentons ,sans l’exprimer solennellement.
    Nous sommes , avant d’être « auteur » , des interprètes de nos propres chansons , mais aussi , celles de nos maîtres , et vous les avez cité.
    L’interprétation exige beaucoup plus de travail que la création ,et exclu toutes formes de bidouillage ,au prétexte que le chanson est difficile.Vous l’avez bien exprimé , je vous en remercie.

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  4. Danièle Sala mai 2, 2020 à 14 h 59 min #

    Nous étions en réunion chez Alain Vannaire quand, je crois que c’est Marie-Claire Chermette qui nous l’a faite écouter, nous avons découvert cette version d’ Une sorcière comme les autres, et j’avoue que dans un premier temps, aucun de nous n’a remarqué les fâcheuses erreurs ou omissions dans les paroles, étant sous le charme de l’interprétation. Et c’est pourtant l’une de mes chansons préférées. Que ces deux filles aient remis ça après l’intervention d’Anne Sylvestre, c’est gonflé !
    Pour Nuit et brouillard, Jean Ferrat dit néanmoins : Je twisterais les mots s’il fallait les twister, pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez…
    Mais non, faut pas pousser, je verrais mal La paresse de Juliette, si langoureusement interprétée par Bernard Joyet en mode rock !

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