Festival Musicalarue 2019 : entretien avec la Compagnie Dérézo

26 Avr

 

Avec une programmation très variée en termes de genres musicaux, de dimension populaire d’artistes, et même de disciplines artistiques, les alternatifs et presque anonymes y côtoyant des célébrités, les locaux des internationaux, Musicalarue est jusqu’ici parvenu à rester un des rares exemples festivaliers à connaitre une fréquentation égale aux gros évènements industriels et commerciaux, tout en demeurant fidèle à l’esprit des débuts et à l’engagement éthique d’un petit village transformé pour quelques jours en planète artistique chaleureuse vouée aux spectacles, qui respire la proximité humaine, la curiosité des découvertes et le sens du partage. Si plusieurs scènes de différentes tailles offrent la possibilité d’accès en un même lieu à cette grande variété artistique, les rues du village ne sont pas en reste pour accueillir les représentations, récurrentes ou permanentes sur toute la durée du festival, d’artistes de rue, qu’ils soient musicaux, circassiens ou théâtreux. L’idée étant de permettre à ces disciplines de toucher un public qui n’aurait peut-être pas entrepris la démarche d’y venir de lui-même, Musicalarue, en créant ces rencontres et la possibilité de chocs émotionnels inattendus, a su construire un pont entre des univers éloignés, et  surtout les gens peuplant ces univers. Et on ne peut que souhaiter qu’une telle conscience persiste et continue de nous enrichir tous, particulièrement à l’heure où nombre de festivals et associations artistiques et culturelles, et les acteurs et travailleurs du secteur, voient leur existence menacée du fait des conséquences économiques du confinement. C’est pourquoi nous avons choisit de clore cette série d’entretiens réalisés lors de la dernière édition de Musicalarue par un éclairage sur la compagnie de théâtre Dérézo, qui planta durant trois jours un spectacle interactif décalé et enchanteur auquel le public participa avec enthousiasme pour y vivre un voyage poétique. Basée à Brest (Recouvrance), où elle gère la Chapelle Dérézo, lieu de résidence solidaire impliqué dans un réseau soutenant les projets des artistes et leur offrant un appui vital, la compagnie Dérézo présentait ici une création originale, « La plus petite fête foraine du monde », qui séduit irrésistiblement et durablement celles et ceux, venus s’engouffrer dans l’aventure qu’elle leur proposait. Mais laissons à une de ses membres, Louise Vignault, le soin de nous raconter plus en détail de l’histoire artistique, éthique et humaine de la compagnie, et les valeurs qui animent sa démarche.

 

– Bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Pouvez-vous présenter votre compagnie ?

Nous sommes la Compagnie Dérézo, qui est basée à Brest depuis bientôt vingt ans. Le metteur en scène s’appelle Charlie Windelschmidt. Nous faisons donc des spectacles de rues et aussi en salle. Pour nous, c’est important d’être placés sur ces deux réseaux, pour fréquenter des lieux différents et surtout amener les publics à des endroits auxquels ils ne s’attendent pas. Nous avons des spectacles qui convoquent le public, parfois à neuf heures du matin, parfois dans des conditions comme ici, où le public ne sait pas si c’est un spectacle, un dispositif, une fête foraine, une attraction. Déstabiliser le public est un truc qui nous plait.

 

– C’est précisément ce que fait le projet que vous présentez ici, et dont on a d’ailleurs du mal à identifier la nature exacte. Comment le définiriez-vous ?

Ici nous sommes donc venus avec un dispositif artistique qui s’appelle « La plus petite fête foraine du monde ». C’est une création qui date du mois de mars, à La Rochelle, mais qui a connu plusieurs résidences, dont une à Luxey. C’était donc logique pour nous de revenir avec. Car à partir du moment où on avait fait une résidence ici, et on y avait été acceptés, il était établi qu’on reviendrait montrer le spectacle abouti. C’est donc un partenariat très fort entre Musicalarue et nous, car nous avons joué cela au début, à l’époque où nous n’avions encore pas de décors, pas de costume, très peu de texte, et nous ne savions pas du tout ce que ça allait donner. Et nous revenons enfin avec ce dispositif qui a tourné une quarantaine de fois, très contents d’en présenter cette forme aboutie. Le dispositif est une fête foraine théâtrale, avec sept attractions différentes. Le public est invité à déambuler à travers cette fête, ses couleurs, ses bruits, de grandes flammes rouges et jaunes. Et lorsqu’il décide de s’approcher d’une attraction, il y rentre pour un voyage de trois minutes de théâtre, trois minutes de poésie avec des textes d’un poète contemporain qui s’appelle Charles Pennequin. Le spectateur met son casque et entre dans un univers de poésie contemporaine, de théâtre plus pointu, et en fait un univers complètement décalé par rapport à celui de fête foraine dans lequel il était juste précédemment. Puis au bout des trois minutes, il peut choisir de continuer l’aventure avec une nouvelle attraction, d’aller boire un verre et de revenir plus tard, ou de ne pas revenir : il est complètement libre de créer son propre spectacle à son rythme et comme il veut. L’idée est que le public se sente décalé, un peu déstabilisé, mais sans être effrayé évidemment, et d’amener du texte poétique tout en rigolant, parce que ça peut être familial, sous le soleil, en rigolant, et en même temps pointu.

 

– Avez-vous d’autres spectacles joués parallèlement ?

On a plusieurs spectacles qui tournent en même temps. Un deuxième qui s’appelle « Le petit déjeuner », un peu décalé aussi, où on convoque le public tôt le matin, par exemple vers neuf heures. Trente personnes autour d’un comptoir en bois, où deux comédiennes parlent du petit déjeuner, du réveil, de l’éveil, du rêve, et servent en même temps un vrai petit déjeuner. C’est un spectacle qui tourne très bien ; depuis 2016, nous en sommes à plus de deux cent représentations, et ça continue à tourner, en très petites jauges, mais deux fois dans la matinée. C’est justement le fait d’être peu nombreux qui permet cette intimité. Puis dès novembre nous avons une autre création, en grand plateau, car on aime bien alterner les deux, qui s’appelle « Alice de l’autre côté », adaptation du deuxième opus de Lewis Carroll « De l’autre côté du miroir ». Le spectacle sera présenté en novembre au Volcan, Scène Nationale du Havre. Ça nous permet de convoquer le public d’une manière encore différente, en intervenant à l’extérieur de la salle de théâtre avant le spectacle, avec une adaptation très actuelle grâce à un texte remanié par Charlie Windelschmidt. On en est tous ravis.

 

– Qu’est-ce qui diverge dans l’approche et la pratique du métier, selon la dimension du spectacle, le lieu où il est joué et le public auquel il est proposé ?

 –Ce n’est pas la même approche suivant le public et la dimension de la scène : le public n’est pas convoqué de la même façon. Mais nous ne catégorisons pas non plus « art de rue » ou « pas art de rue ». Il y a des spectacles comme « Le petit déjeuner » qui se jouent sur scène, et peut aussi se jouer dans la rue. Pour nous, ce ne sont pas deux mondes différents, et d’ailleurs c’est pour ça que nous faisons les deux. Mais bien sûr il y a des différences d’écoute, différentes façons de capter le public aussi. « La petite fête foraine » est une façon d’amener le public à se poser des questions sur le théâtre totalement différemment que ne le ferait un public qui va prendre une place de spectacle pour aller voir « Alice ».

 

– Et précisément dans le cadre d’un spectacle d’art de rue au sein d’un festival comme Musicalarue, avant tout musical qui draine un public venu voir, pour l’essentiel, des concerts, cela vous permet-il de capter un public, qui n’est peut-être pas coutumier des fréquentations théâtrales et passe là par hasard ?

Bien sûr! Et on aime bien cette idée de public qui est là par hasard. Dans ce festival, on est au carrefour de différents lieux de spectacles de rue, et pour beaucoup, souvent le public n’est pas venu pour nous voir, mais pour voir un spectacle qui est derrière nous, avant ou après nous, et il peut s’arrêter en passant entre deux spectacles. D’autant que comme il peut rester trois minutes, six minutes ou faire toutes les attractions, il dispose librement de son temps. On a aussi joué à Paris sur un marché, où le public pour le coup n’était pas un public, mais des gens faisant leur marché avec leurs cabas remplis de carottes ou autres légumes. On bloquait la route, donc les gens étaient bien obligés de passer par là et entrer dans la fête, mais en se disant « Pourquoi pas ? Trois minutes, ça ne met pas en retard ni en danger », et puis finalement certains sont restés trois heures.

 

– Avez-vous joué dans d’autres festivals ?

Cette année nous avons joué au festival de Grandville, à Fest’Art [Lire ici], Cognac aussi. On a enchainé quelques festivals, mais pas tous. Il faut en garder pour l’année prochaine !

 

– Les textes sont-ils imposés par votre metteur en scène ou la compagnie vit-elle une collectivisation du travail de création ?

La plupart du temps tous les comédiens ont une sorte d’écriture au plateau, à différents niveaux, selon les spectacles. Ce sera très surement fortement le cas pour « Alice », comme ce le fut pour « Le petit déjeuner », où les comédiens ont amené leur propre texte, même si Charlie avait émis une trame très précise. Sur « La plus petite fête foraine » ils ont fait leur sélection des textes de Charles Pennequin avec Charlie ; par contre chacune des séquences leur est personnelle, c’est-à-dire que les comédiens pouvant jouer dans chacune des attractions, le texte reste le même, mais leur interprétation leur est très personnelle. Le travail collectif est donc très important.

 

– Vous gérez également un lieu, servant de résidence, à Brest, dans et par lequel la compagnie s’implique et s’engage beaucoup dans l’entre-aide et le soutien aux artistes de théâtre. Pouvez-vous parler de cette « politique » ?

Oui ! La compagnie Dérézo gère également un lieu qui s’appelle La Chapelle Dérézo, à Recouvrance, quartier de Brest. C’est une ancienne chapelle qui a été désacralisée, et que la mairie nous loue. On y a installé un plateau, avec une installation technique son et lumières, légère, mais tout de même existante, et aussi un appartement qui nous permet d’y accueillir des compagnies. A la base ce lieu est le quartier général de la compagnie : c’est là qu’on travaille et qu’on crée les spectacles. Mais de plus en plus, c’est un moyen d’accueillir des compagnies d’un petit peu partout, même de l’international, qui peuvent donc dormir à l’appartement et travailler. On ne leur demande pas de nous présenter forcément quelque chose à la fin, mais de nous expliquer rapidement leur projet, mais sans obligation de rendu. Nous sommes une « compagnie amie », et proposons ça juste contre une participation aux frais de chauffage et électricité du lieu. Depuis peu nous participons également à la coopération « Nantes-Rennes-Brest, pour un itinéraire d’artistes », qui est une équipe de dix jeunes compagnies, sélectionnées par trois lieux : la Fabrique à Nantes [Lire ici], Au bout du Plongeoir à Rennes [Lire ici], et La Chapelle Dérézo à Brest. Ces compagnies peuvent aller travailler dans ces trois lieux là pour une année et être accompagnées par les équipes administratives des lieux. C’est en grande partie, parce qu’on s’est rendus compte que les compagnies bretonnes, et brestoises en particulier, sont tellement éloignées des lieux, des programmateurs aussi. C’est tellement difficile de faire venir les gens jusqu’à Brest pour un spectacle. Quand on est une jeune compagnie, la mobilité est très compliquée et coute très cher. Comme nous nous sommes nous-mêmes heurtés à ce problème, on a voulu faire en sorte que les autres puissent bénéficier de notre aide et d’appuis. Les compagnies peuvent donc travailler et faire chez nous des sortes de résidence pour rencontrer des professionnels, et tester leur projet face à un public, des scolaires aussi avec qui on a un partenariat. La Chapelle n’est pas du tout un lieu de représentations ; c’est vraiment pour aider à travailler son projet. Ceci dit, on essaye de faire venir les habitants du quartier de Recouvrance, qui est un quartier historique un peu particulier, qui a été longtemps un « quartier difficile ». Pour nous c’est important d’être impliqués sur le territoire ; nous faisons donc beaucoup d’actions avec différents acteurs du quartier, et des ateliers de théâtre ouverts à tout le monde sans aucune obligation de régularité ou d’engagement. Les gens peuvent toquer à la porte de La Chapelle, entrer, travailler quatre heures ou moins, et repartir, puis revenir ou pas.

 

– Mettez-vous l’accent sur une démarche d’art populaire, une volonté d’initier au théâtre un public qui n’a pas l’habitude de fréquenter cette discipline ?

Il y a une démarche de s’intégrer dans le territoire, et donc d’en accueillir tous les publics. L’idée n’est pas tant de faire venir ce public en particulier : nous pensons que ce public, il n’y a aucune raison qu’il ne vienne pas, si on lui propose des choses de qualité. Si on est honnête avec les gens, qu’on leur propose de juste d’ouvrir la porte pour voir, ils viendront.

 

Miren Funke

photos : Ray Flex, sauf 1, 2, 4, 7, 8, 9, et 10 (site de Dérézo)

Liens : https://www.derezo.com/

https://www.facebook.com/Compagnie-D%C3%A9r%C3%A9zo-448399415037/?tn-str=k*F

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