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Sortie (et souscription-précommande) de l’album « Des larmes de couleur » d’Emmanuel Commenges : entretien avec l’artiste

23 Avr

C’est sous son nom propre que le chanteur du groupe Impala, Emmanuel Commenges, annonce la sortie imminente d’un nouvel album «Des larmes de couleur», que le public peut précommander, et à la production duquel il peut contribuer sur la plateforme de financement participatif Ulule en ligne ici . Si d’un premier abord, aucune réorientation musicale brutale n’est vraiment perceptible dans l’horizon de l’artiste, qui déjà avec Impala avait amorcé la création d’un univers assez atypique né d’une fusion personnelle qu’il fait des musiques du Monde et musiques expérimentales et du jazz qu’il a pratiqués, on entend s’y immiscer de plus en plus la chanson et le texte francophone pour façonner une Chanson française, sinon inédite, du moins originale, exotique, parfois même improbable, imprégnée d’un esprit improvisateur et innovateur. Esprit qui se retrouve à animer aussi l’écriture, plus attachée au sujet et à la quête d’une expressivité différente qu’au sens esthétique littéraire d’un classicisme poétique fidèle aux convenances. Peut-être est-ce en quoi le projet Impala aboutit à l’émergence de l’identité individuelle d’Emmanuel Commenges, et au désir d’assumer une créativité guidée par des choix plus personnels. Le sept titres à sortir, surprenant d’étrangeté, révèle, s’il en était besoin, un artiste alternatif œuvrant de toute son imagination à l’enrichissement de l’éclectisme musical de la Chanson Française et la découverte d’espaces encore peu ou pas explorés de sa galaxie. Il y a quelques jours Emmanuel Commenges acceptait de nous accorder un entretien.

 

– Emmanuel bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Comment se dessine la sortie de l’album prévue sous peu avec les impératifs de l’actualité?

– La date de sortie était initialement prévue le 15 mai, mais je vais sans doute la repousser. Il y avait un concert prévu au Théâtre l’Inox de l’association Bordeaux Chanson avec Matheo Langlois. Mais nous sommes dans le doute quant au maintien des dates. J’ai lancé un appel à souscription pour aider à financer le projet, et que les gens puissent acheter l’album en avance. Des concerts étaient prévus courant mai et juin, et même si le confinement aura cessé, il risque d’avoir des limitations quand même ; les gens n’auront peut-être pas envie de se mêler les uns aux autres tout de suite.

 

– Par rapport au groupe Impala sous le nom duquel tu te produisais jusque là, le fait que cet album sorte sous ton nom indique-t-il un changement d’entité ou de démarche ?

– C’est un peu la continuité. Au début j’avais monté ce groupe Impala avec des musiciens qui m’accompagnaient. Puis le groupe s’est arrêté et j’ai continué en solo, en m’accompagnant a piano et avec les boucles. Et j’ai pris le parti de continuer ce projet en le renommant avec mon nom civil, puisque le nom d’Impala était lié à l’idée que c’était un groupe au départ, avant que j’assume de porter moi-même ce projet. Assumer son nom et son visage est aussi un cheminement. Au début de mon parcours artistique j’ai beaucoup été dans des projets de création collective ; c’était pour moi une valeur importante, cette idée que ce n’était pas un ego qui s’affirmait, mais un partage, une mise en commun qui a été mon crédo pendant des années. Et puis j’ai peu à peu changé de perspective et ça m’a demandé une maturité différente, une capacité à assumer mon propos tout seul aussi que j’ai fini par acquérir avec le temps, jusqu’à ce que je me sente prêt au fil du temps à prendre mon propre nom et à affirmer plus l’univers que je proposais. Du coup dans cet album j’ai invité des musiciens, mais il était clair que c’était mon projet et mes chansons. Je leur donnais des directions, et bien sûr ils ont amené leur patte, mais pour m’accompagner.

 

– Qui sont-ils ?

– Xavier Duprat, le pianiste est plutôt un spécialiste de jazz, de funk, musiques groove. Et puis Luc Girardeau évolue plus dans les musiques orientales et Musiques du Monde. Chacun a amené son univers et sa façon d’appréhender ces chansons et ce qu’il y entendait. Mais malgré tout j’ai ardé la direction et j’ai donné l’esprit, l’atmosphère et l’intention des chansons. Je vais sans doute faire quelques concerts avec eux, mais aussi peut-être certains en solo. Les deux formules risquent d’exister, à voir comment ça va évoluer avec les concerts et la situation actuelle.

 

– Comment présenterais-tu le contenu de cet album ?

– Il y a sept titres. C’est un peu une formule intermédiaire entre l’EP et l’album. Ca correspond pour moi une phase où j’étais arrivé à terme de mûrir ce répertoire. Je suis entrain d’écrire de nouvelles chansons, mais ce sera pour un autre objet plus tard. L’enregistrement s’est déroulé autour de l’automne-hier 2019-2020, de ce répertoire que j’ai joué en solo et puis ensuite étoffé avec ces deux musiciens qui ont amené une autre dimension, et qui m’a nourri, puisque maintenant quand je le joue en solo, je le joue différemment, du fait d’avoir creusé cette matière avec eux. Cet album parle pas mal de la vie intérieure, des pensées qui nous traversent et se mélangent et amènent de la confusion, voire même une forme de folie, comme dans le titre « Radio intérieure », ou « Lounge bar » qui parle d’un personnage qui vit une espèce de solitude et de recherche de se connecter à ce qui l’entoure, de façon un peu trouble et confuse. Ça évoque les tableaux de Hopper, avec le mec tout seul accoudé au bar. Il y a aussi d’autres chansons qui évoquent des émotions plus intimistes comme « Des larmes de couleur », qui est aussi le titre de l’album, qui parle des photos, de la nostalgie qu’on ressent en voyant défiler les photos du passé. Et puis il y a toujours des chansons qui évoquent l’absurde, comme celle qui ouvre l’album et invite l’auditeur à patienter. Pour moi elle parle de tout ce qu’on ressent dans notre société où on est pris avec des langages pré-formatés face à des machines ou des répondeurs qui nous parlent et où on est toujours en train d’attendre qu’une vraie personne nous réponde, et elle parle en même temps de ce qu’on est en train d’attendre, dont on rêve, auquel on aspire plus profondément et qui vient plus difficilement. On est toujours en phase entre la superficialité des choses et la profondeur d’une aspiration intérieure qui est plus longue et difficile à se concrétiser. Ça créé un parallèle entre les répondeurs et la façon dont une aspiration existentielle est mise en attente par la vie. Et puis ouvrir l’album avec cette première chanson met l’auditeur dans la même situation, où il est invité à patienter avant d’avoir des choses un peu plus consistantes qui répondent à son aspiration quand il met un disque sur une platine. Je trouvais ça amusant de lui dire : « patiente un peu avant d’avoir ça ». Ensuite il y a la chanson « Chef indien » qui rentre un peu plus dans le vif du sujet au niveau de la musique avec un rythme ternaire et plus tribal qui évoque à la fois l’enfance et l’union avec la terre et la nature, la spiritualité aussi. Quant au thème de la chanson « Choisir » écrite par Julie Lagarrigue, c’est un thème qui revient souvent chez moi de l’angoisse de la difficulté à choisir à la fois un plat face au serveur qui attend la commande et aussi des tas de choses dans la vie. J’ai beaucoup aimé mettre en musique et chanter ce texte. La dernière chanson « Partir en voyage » ouvre vers d’autres horizons et renoue avec le sentiment amoureux et la façon dont dans le temps suspendu on est au présent et se projette aussi dans les rêves qu’on fait à deux, sur une musique un peu plus inspirée de Groove et de Soul et donc une note un peu moins atypique.

 

– Julie Lagarrigue, parlons-en, puisque c’est une artiste dont tu es proche et avec qui tu partages en tous cas une façon de faire ce métier. Qui est-elle pour toi ?

– On a des projets en commun. J’ai participé aux chœurs sur son album « Amours sorcières », et puis nous avons fait des co-plateaux ; j’ai fait sa première partie l’an dernier. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup et avec qui je partage des expériences, puisque nous sommes tous les deux porteurs de notre propre projet, à écrire nos chansons, et gérer la barque avec tout ce qu’il y a à gérer quand on veut développer un projet artistique. Ce n’est pas qu’un boulot artistique, et donc on se soutient mutuellement et on échange nos expériences, comme on occupe un peu la même place. Elle m’a beaucoup soutenu depuis que je me suis lancé, puisqu’elle avait un peu plus de bouteille dans ce créneau de chanson française.

 

– On retrouve aussi chez toi un sens, sinon une quête de l’atypique, en tous cas un gout d’exprimer différemment, avec d’autres sons, d’autres atmosphères, la chanson. Par quel cheminement y parviens-tu ?

– Ce sont les musiques que j’aime et que j’ai envie de jouer et de composer. Je ne me dis pas que je vais chercher à faire quelque chose de différent et d’original. De fait le mélange d’influences créé une combinaison un peu atypique ; mais le désir à la base est d’aller dans les musiques que j’aime et qui me nourrissent. Le fait d’avoir une percussion orientale plutôt qu’une batterie apporte quelque chose de plus intime, plus subtil, qui recherche plus une expressivité que l’énergie.

 

– Julie nous racontait aussi comment, en sa qualité d’art-thérapeute, discipline qu’elle promeut d’autant plus avec l’ouverture récente de la MAATA (Maison des Arts et Art-Thérapeutes d’Aquitaine ici) à Bordeaux, elle rencontre des publics parfois plus sensibles et réceptifs à des musicalités différentes qui expriment un propos peut-être plus intuitivement qu’intellectuellement. Participes-tu aussi à ce genre d’expériences ?

– J’ai bossé avec eux pour faire chanter les séniors liés au centre ressource des Ehpad. Je mène aussi un projet dans un Ehpad de La Réole (33) : je réalise des portraits poétiques de personnes de l’Ehpad et les enregistre. Et je vais réaliser une exposition à l’ancienne prison de La Réole avec des montages sonores des entretiens que j’ai eus avec eux où je les amène à me parler de qui ils sont ; il y aura dans chaque cellule une installation avec la voix de la personne et une installation classique. Cette approche avec le travail social me nourrit aussi, puisque on s’adresse à des personnes qui n’ont pas forcément la chance de fréquenter des pratiques culturelles et artistiques très souvent. Et puis il y a une façon  d’être et d’échanger, avec des personnes attentes d’Alzheimer par exemple, qui parfois passe à travers les filtres habituels de la vie sociale, et qui rapproche de l’intention artistique où on cherche à dire des choses en dehors de ce qui est convenu dans les formes. Il y a eu un moment en Ehpad où je jouais de la clarinette basse dans les couloirs et j’ai fait un duo avec un patient qui s’est exprimé complètement avec sa voix et son corps, alors qu’il ne parlait pas. J’ai fait aussi un projet de montrer des performances et des court-métrages avec des traumatisés crâniens. J’adore trouver cette connexion avec des personnes qui passent à un autre niveau que la communication sociale habituelle. Quand quelque chose s’exprime en musique de plus improvisé, comme le rapport à la transe dans les musiques orientales ou africaines, qui va dans le sens du lâché-prise et d’une envolée autant physique que musicale, on communique autrement. Ca ne reste pas que dans le sens des mots. L’émotion vient bien sûr du sens des mots, mais aussi de quelque chose de physique contenu dans la musique.

 

– Tu as gouté à plusieurs genres musicaux, dont les influences s’entendent sur le disque, et vécu des vies artistiques « antérieures » avant d’arriver dans la chanson française. Quel a été ton parcours ?

– De mon côté j’ai un parcours un peu atypique, puisque j’ai été musicien de jazz au saxophone et à la clarinette basse, de Musiques du Monde, de musiques improvisées, donc des créneaux un peu plus expérimentaux, et pas forcément avec du texte au début. J’ai été attiré par les musiques répétitives, la musique classique indienne que j’ai étudiée au chant, mais pas du tout avec des textes en Français. J’avais participé à un groupe il y a cinq-six ans qui a eu sa petite heure de gloire à l’époque, Nostoc. Nous avions reçu des prix dans les musiques de Jazz improvisé. Et puis j’ai fondé le collectif d’artistes Monts et Merveilles, qui travaillaient plutôt la performance ; j’avais le volet musique et spectacle vivant, avec des plasticiens. Et donc l’envie de mettre des textes et de composer avec cet univers de la Chanson française est venu un peu sur le tard, mais sans vouloir m’inscrire dans le côté conventionnel de la chose, parce que j’aime bien jouer avec les codes et aussi les formes de langage. On peut dire que l’univers d’où je viens avant de m’être lancé dans la Chanson continue à l’imprégner aujourd’hui.

 

– Et comment donc se déroule le processus créatif d’incorporer du texte français à ton univers musical ?

– C’est une gymnastique. Je n’écris pas les textes en même temps que la musique. J’ai plus de facilité souvent à écrire des musiques. Donc je compose pas mal de musiques avec le piano, la boucleuse, la voix, le saxophone aussi, et j’ai par conséquent plein de banques ou de brouillons de musiques. Et j’écris des textes, quasiment en parallèle, et ensuite je les combine : j’écoute mes musiques et je regarde les textes que j’ai, et ça se refond un peu ensemble. Chaque chose influe sur l’autre ; les deux se déforment un peu pour se combiner. Pour moi le processus créatif est dans ce sens : il y a deux éléments qui se font séparément et se combinent après. Je crois que les artistes qui sont dans la Chanson depuis toujours ont souvent plutôt une façon d’écrire les deux ensembles directement. Dans cet album il y a aussi une chanson, d’une musique qui m’a été proposée par Ignatus, qui a composé la mélodie, d’après laquelle j’ai écrit des paroles. Je me suis donc pour le coup vraiment laissé imprégner par la musique d’un autre pour essayer de décrire l’atmosphère qui y était. Et puis il y a une autre chanson, à l’inverse, dont le texte a été écrit par Julie Lagarrigue sur le thème du choix, que j’ai mis en musique. Ça peut donc marcher dans les deux sens, et dans les deux cas c’est intéressant, car ça amène de l’eau au moulin, de la matière sur laquelle on rebondit. Ce genre de collaboration est très intéressant pour moi, et finalement donne des chansons peut-être un peu plus classiques, ce qui fait que celles que je réalise tout seul sont encore plus atypiques.

 

– Y a-t-il des artistes dans la Chanson qui te parlent particulièrement ?

– J’aime beaucoup Barbara, dont j’ai souvent repris la chanson « Le mal de vivre » en concert. Ce je trouve très beau chez elle est cette façon dont elle arrive à nous mettre en intimité avec une émotion, au-delà de l’écriture et de sa présence dans l’interprétation, son regard, son visage qui nous captent et nous amènent dans un ressenti. J’ai beaucoup aussi aimé Camille dans ce côté un peu plus expérimental que je pratique aussi, ce jeu avec des voix qui se superposent, qui créent des accords et des contre-chants, et puis aussi Bertrand Belin par rapport à cette façon de s’autoriser d’aller dans l’absurde qui m’a inspiré. On n’est pas obligés qu’une chanson soit poétique de facture classique ou explicite ; on peut décrire de façon simple et en même temps comme chercher à saisir entre des mots, une sorte de répétition qui peut avoir l’air absurde un sens qui traverse ça. Le mouvement des gens d’Uzeste, de gens comme Bernard Lubat, André Minvielle qui intègrent du phrasé un peu jazz, du jeu sur les mots et les sonorités et des influences de musique improvisées m’inspire et me nourrit aussi depuis longtemps. C’est vrai que ça fait un bon mélange éclectique entre des choses classiques et d’autres expérimentales, avec une recherche de sens, d’être sincère et authentique dans la façon de traduire cette recherche.

 

– Toi qui te soucies depuis longtemps des questions environnementales et de la nécessaire remise en cause de notre mode de vie consumériste au quotidien, comment envisages-tu, et particulièrement dans les circonstances liées à l’actualité, l’impact que peut avoir le rôle d’artiste, soit par la parole et le message qu’on peut porter, soit par l’engagement auprès de causes particulières, et la cohérence qu’il peut exister entre une façon de faire ton métier et une philosophie de vie ?

 – Alors c’est un peu d’actualité hélas, mais je suis très concerné par l’écologie et la façon dont les humains peuvent peupler cette planète différemment. J’ai la sensation que ce qu’on vit actuellement peut être une opportunité pour réfléchir différemment. Après la seconde guerre mondiale, on a inventé la sécurité sociale, l’Europe, l’Unesco. Après ça, que va-t-on inventer? Je vois que les gamins sont plus tranquilles de ne pas aller à l’école, que dans le ciel, il n’y a plus d’avion ; plein de choses nous amènent à découvrir d’autres avantages et une autre qualité de vie. Ça fait partie de cette quête de sens qui pour moi s’exprime dans un chemin artistique, mais aussi dans un mode de vie. Je vis à la campagne, dans un éco-hameau autour de la méditation, et pour moi tout ça est un peu connecté. C’est-à-dire comment dans nos métiers, dans nos vies, et particulièrement quand on traverse des périodes de crise, on peut s’inscrire dans une transformation sociale pour que le projet humain devienne plus épanouissant pour nous et l’humanité entière. Du coup je me demande de ma place, en tant qu’artiste ce que je peux faire aussi. J’ai commencé à écrire aux anciens de l’Ehpad où je mène se projet, parce qu’ils sont encore plus isolés que tout un chacun, et puis je me pose des questions sur ce que je peux amener. Je n’ai pas encore de réponse très claire. Bien sur j’ai mes choix de vie individuels de sobriété dans la consommation, l’alimentation, les matériaux et l’énergie que j’utilise, les déchets que je produis ; je recherche à être cohérent. Mais je suis aussi en réflexion sur ce que je pourrais faire de plus en tant qu’artiste. On peut exprimer ses engagements dans des textes. J’ai une nouvelle chanson qui s’appelle « Firmament apocalypse » qui parle de cette société de consommation. Et puis après on peut avoir un engagement dans la façon de vivre et d’envisager son métier, et j’ai l’impression qu’il y a encore des choses à inventer, peut-être avec d’autres artistes qui veulent y réfléchir.

 

Miren Funke

photo : site d’Emmanuel Commenges

Site https://www.emmanuelcommenges.fr/

page facebook https://www.facebook.com/people/Emmanuel-Commenges/100011412990128

souscription : https://fr.ulule.com/album-des-larmes-de-couleur/?fbclid=IwAR33jVB-_VFinjqoox9nJXReC-ydM74IgjGanMgxN80Sl3q9rW1CTc_96Yw

Festival Musicalarue 2019 : entretien avec Boulevard des Airs

23 Avr

 

Également présent au festival Musicalarue, le groupe Boulevard des Airs occupait la grande scène des Sarmouneys au soir du 18 aout 2019, devant une foule immense. Concert qui illustre le double intérêt que représente la participation à l’évènement de têtes d’affiche à large public : outre le fait de permettre de rester en cohérence avec une volonté défendre l’éclectisme artistique en proposant une programmation très variée, la présence d’artistes de grande notoriété attire un public plus massif qui en profite pour s’intéresser à des artistes moins célèbres ou anonymes, et permet du même coup, de dégager un budget que Musicalarue réinvestit pour mieux s’impliquer dans le soutien d’artistes auxquels d’autres programmateurs refusent la possibilité de s’exprimer, les jugeant non encore assez rentables. Depuis son premier album « Paris-Buenos Aires » sorti en 2011, et le succès populaire immédiat rencontré avec des compositions festives allant puiser dans les musiques folkloriques étrangères et des instrumentalisations cuivrées aux accents de fanfare des rues un air d’alter-mondialisme, le groupe tarbais a fait son chemin, album après album, en s’aventurant à visiter des univers dispersés, plus qu’en creusant un sillon qui aurait pu continuer à faire recette, au risque d’en devenir une. La réorientation musicale qui conduit l’album « Je me dis que toi aussi » (2018) à recentrer la proposition de Boulevard des Airs sur la veine d’une Chanson variété française très actuelle, moins orchestrée, mais qui ne s’interdit pas de jouer avec l’électronique, renouvelle les sources d’inspiration du groupe, et modifie la couleur de ses compositions, sans en altérer la qualité, ni trahir la démarche de la formation, puisque Boulevard des Airs était et semble rester avant tout une bande de copains qui font des chansons, et que le public ne renie pas, à en juger par la festivité vibratoire qui le tint durant tout le concert. Quelques heures auparavant, les deux chanteurs du groupe, Sylvain Duthu et Florent Dasque, nous accordaient un entretien.

 

– Messieurs bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Votre musique a évolué depuis les débuts où une orchestration festive donnait des allures et des couleurs de fanfare folklorique de rue, vers une chanson plus épurée qu’on qualifierait plus de variété. Est-ce du à une volonté de recentrage de votre part sur la musique que vous vouliez exprimer ou peut-être à des changements, des départs, des arrivées de musiciens et par conséquent des instruments à disposition pour composer ?

– Sylvain : C’est le mélange des deux. C’est vrai que de par notre premier album, nous avons été considérés comme des gens extrêmement festifs ; et comme tu peux le voir, ça ne nous ressemble pas. On nous imagine danser avec une cravate sur la tronche, sur une table, alors que nous sommes extrêmement timides et réservés. Il y avait ce décalage. Donc on s’est recentrés sur ce qu’on voulait faire, ce qu’on aime écouter, ce qu’on aurait aimé jouer. On a mélangé nos influences vraiment. Mais à l’époque du début, on n’a pas menti non plus. C’est aussi qu’on a vachement évolué, nous-mêmes, en tant que personnalités individuelles. Ceci dit il est vrai que sur ce premier album, il y avait deux membres en plus, la saxophoniste et le trompettiste, et qui ensuite n’ont pas pris part à la composition, ce qui explique qu’il y ait moins de cuivres. On voulait composer avec les membres qui étaient là. Il n’était pas question d’organiser un casting pour recruter un autre trompettiste, alors que Manu est irremplaçable, et pareil pour Melissa. On a donc composé avec les forces vives qui étaient là.

 

– La chanson française prend-elle une plus grande part d’influence sur vos gouts ?

– Sylvain : Oui, pour ma part, j’écoute beaucoup de Rap, mais Brassens était mon premier auteur. Quand j’étais petit, j’écoutais ce qu’écoutaient mes parents, et donc beaucoup de variété française, et puis j’écoute beaucoup de chanson comme Debout Sur Le Zinc et les Ogres de Barback, et du Rap comme Orelsan ou IAM, mais toujours des mots en français en tous cas, et toujours complété du travail musical et orchestral des gars avec les productions.

 

– En quoi l’observation auditive du travail du son d’autres artistes contemporains, de ce que vous pouvez écouter actuellement influence votre propre travail ?

– Florent : Je n’en sais rien, en tous cas pas plus que des écoutes spotify, ou des choses improbables qu’on peut écouter parfois. Je suis très « playlist », Jérémie Janot avec qui on compose et on arrange aussi, et parfois c’est un truc de Salsa qui va nous donner une idée, parfois un truc folklorique ou du Rap américain. On n’écoute pas du tout la radio en revanche. Donc on n’est pas vraiment influencés par ce qui y passe, même si on connait, car ce sont toujours un peu les mêmes gens qu’on retrouve sur les plateaux télévisuels.

– Sylvain : On écoute quand même beaucoup de musiques, mais des disques, des playlist. Par exemple dans ma bagnole, la radio est pétée depuis trois ou quatre ans. Il y a plein de podcasts intéressants sur le web.

 

– A l’instar d’autres artistes à large public, vous attirez vers votre musique un auditoire d’âges et aussi d’origines socioculturelles, voire de convictions politiques, très varié. Est-ce une surprise pour vous ?

– Florent : Il y a toujours eu. Au début déjà le public était super large, parce que la musique était déjà cette espèce de montagne russe de styles. Au journaliste qui arrivera à mettre un nom ou une étiquette sur Boulevard des Airs, bon courage ! On a essayé… Au tout début je me souviens qu’on nous demandait toujours de décliner notre style, car sur les festivals on aime bien indiquer le style d’un groupe. Un coup c’était de la Pop, un coup de la Chanson, un coup du Rock : on a eu droit à tous les trucs. On a laissé tomber ce truc là. Par contre le public est toujours venu multi générationnel : il y a toujours eu des enfants, des parents, des grands-parents. Chacun vient voir des choses différentes peut-être. Cela nous fait super plaisir d’arriver à rassembler comme ça autant de gens.

– Sylvain : C’est notre fierté de rassembler tous ces gens là. On échange beaucoup avec eux. Quand tu as une mamie et un enfant, visuellement la différence se voit. Mais pas forcément en termes de profils sociologiques. Il faut parler avec les gens pour savoir d’où ils viennent. Et ça n’a rien à voir.

– Florent : Parce nous-mêmes sommes différents aussi. On est sept gars, on est complètements différents, on n’a pas les mêmes familles, on n’a pas fait les mêmes études. Peut-être que pour les gens, ça transpire un peu. C’est dur pour nous d’analyser l’intérieur, mais ça doit peut-être transpirer et les gens se retrouvent sans doute un peu là dedans.

 

– D’autant que les thématiques évoquées dans vos chansons expriment aussi des convictions et des valeurs, sinon un engagement politique, dont on s’attend à ce qu’elles correspondent à des aspirations « de gauche » et parlent donc plutôt à un public qui y est sensible. Or on constate que ce n’est pas forcément toujours le cas. Est-ce incompréhensible selon vous ?

– Sylvain : Non, je ne pense pas. Peut-être que les gens qui ne partagent pas ces valeurs vont pouvoir aimer le groupe quand même, mais peut-être pas aimer toutes les chansons. Un climato sceptique va peut-être détester dans le dernier album « Tout s’effondre » ; un facho va peut-être détester « Asile » sur le premier album. Je pense qu’il y a des gens avec qui on ne boirait pas un coup, et qui sont quand même présents aux concerts. Et c’est très intéressant comme idée.

– Florent : C’est sûr qu’il y en a ; on a même bu des coups avec eux !

– Sylvain : Ça t’apprend des choses. A priori tu ne voudrais pas qu’il y ait un mec avec qui tu n’es pas du tout d’accord qui vienne à tes concerts. Mais enfin après tout pourquoi ? Tu ne vas quand même pas sélectionner ton public. On fait des chansons qui nous touchent, qu’elles soient d’amour ou à thème politique, économique ou social. Il y en a eu ; il y en aura. Après les gens font leur cuisine. Tout le monde est bienvenu. On a toujours un espoir de par tout ce que l’on transmet, et pas forcément par le texte -je ne pense pas qu’avec un court argumentaire on arrive à faire changer d’avis quelqu’un-, mais par notre manière d’être, de faire changer quelqu’un.

 

– Et ce soir, qu’avez-vous envie de voir sur la programmation ?

– Sylvain : Didier Super. Et puis on sait que tous ceux du Collectif 13, Mouss et Hakim sont là. Et il y a beaucoup de choses, peut-être moins identifiées, en tous cas avec moins de notoriété -je pense aux arts de rue- qui nous réservent des surprises magnifiques. Musicalarue, c’est fait pour ça. C’est pour ça que les gens viennent avant d’avoir la programmation ; ils ne se gourent pas. Ce qui est important c’est de découvrir tout ce qui se passe. Et aussi sur la grande scène et sur les plus petites, et souvent ce qui se passe sur la grande scène permet de financer les plus petites. Et ça, c’est cool. 

 

 

 

Miren Funke

photos : Carolyn C. (1 ; 2 ; 4 ; 9), Océane Agoutborde (5 ; 6 ; 7 ; 8), Ray Flex (3 ; 10 ; 11)

Liens : https://bda-boulevarddesairs.com/#

https://www.facebook.com/boulevarddesairs/

 

 

 

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