Festival Musicalarue 2019 : entretien avec Alexis HK

23 Déc

 

Le vendredi 16 aout Alexis HK venait également ravir les oreilles des festivaliers de Musicalarue avec les morceaux de son dernier album « Comme un ours », entremêlés de quelques anciennes chansons, à un horaire qui aurait pu s’avérer périlleux pour lui, puisqu’au même moment sur la plus grande scène de l’évènement, l’icône Patti Smith sur qui tous les projecteurs se focalisaient drainait une foule massive vers elle. Mais c’était sans compter sur le sens des priorités du public d’Alexis HK, que l’artiste a toujours su atteindre en plein cœur, par une écriture perspicace, fine, joueuse, et surtout respirant une humanité tendre et intelligente. Une humanité plus qu’un humanisme précisément, tant la considération portée avec récurrence aux êtres des espèces animales et aussi végétales (« César ») libère nos idéalismes du caractère anthropocentriste qui ne ternit que trop souvent le bel idéal. C’est sans doute en quoi la compréhension émotionnelle portée par la tendresse du regard que le poète pose sur l’être, et sur tous les êtres, parle au cœur animal battant en toute personne pas vraiment certaine que l’ensemble des qualités morales et des sentiments affectifs communément défini sous le terme d’ « humanité » soient vraiment l’exclusivité de l’homme, ni, du reste, que les penchants nuisibles et les instincts destructeurs qui ravagent le monde relèvent purement de la bestialité. L’album « Comme un ours », différent des précédents, puisque né du désarroi et du désenchantement, dans une solitude inhabituelle à l’artiste plutôt familier des collaborations et de l’amour de la vie -Alexis HK réalisa l’enregistrement quasiment seul, avec Sébastien Collinet en co-réalisateur-, imprime dans le parcours du chanteur l’empreinte d’un constat triste et même sombre qui laissera certainement sa trace. Mais c’est du plus profond des aversions amères («Les pieds dans la boue », « La chasse ») et des malaises nauséeux (« Sucré »), que l’album parvient néanmoins à retrouver le chemin de la lumière, quand l’humanité renoue avec elle-même, et se retrouve à nouveau humaine dans le regard de l’animal (« Je veux un chien »). Aussi, bien que chargé de dire à travers ces chansons, la détresse, la noirceur, le mal, le concert n’en plomba pas pour autant l’atmosphère, la générosité dans l’humour des échanges avec le public assurant un équilibre des émotions contraires, comme ce fut le cas il y a plusieurs années sur cette même scène du Théâtre de Verdure lors du concert de Pierre Lapointe. Ou comment assister à un tour de magie, par lequel un artiste nous fait adhérer à des sentiments douloureux tout en nous laissant repartir avec le sourire et un cœur en fête. Preuve que si les hommes et les dieux ne savent plus faire le monde heureux, à tout le moins restent-ils des artistes qui savent encore faire les hommes heureux. Quelques heures auparavant Alexis HK nous accordait un entretien.

 

– Alexis bonjour et merci de nous accorder cet entretien. « Comme un ours » est un album sous le signe de la solitude qui est né dans le repli et l’isolement. Etait-ce une solitude décidée par démarche artistique ou imposée par un état de fait ?

C’était un moment de solitude pendant lequel je me suis dit que ça devait être le moment d’écrire. On a tous traversé des années un peu difficiles depuis 2015 ; on est tous entrés dans des états d’esprit, que pour ma part je ne connaissais pas. J’avais déjà été triste, déprimé, mais je n’avais jamais été désenchanté de façon aussi horrible, à ce point là. Du coup je me suis un peu isolé volontairement. Mais je ne suis pas non plus parti au pôle nord avec mes chiens ; c’était plus une réclusion à domicile, à demeure, où on se lève très tôt, à des heures où on n’a pas l’habitude d’être debout. On se retrouve en pleine nuit tous seul et on essaye de travailler toute la nuit. Les premières chansons sont donc nées comme ça. Mais le but n’était pas de rester seul à vie et de s’enfermer dans la solitude. C’est un album qui raconte plutôt qu’on doit passer de la solitude à l’extérieur, et absolument se tourner vers l’extérieur si on veut s’en sortir. Rien n’est plus dur que la solitude. C’est assez paradoxal : c’est un disque qui s’appelle « Comme un ours » et qui m’a en fait permis de revenir dans le monde, de refaire des concerts, de rencontrer plein de gens. Mais c’est vrai que j’avais envie de parler de cette solitude impossible et de la mêler à certaines idées noires que j’avais à ce moment là sur la barbarie, la régression idéologique de l’Humanité, les angoisses de demain. J’avais envie d’en parler, mais je n’avais pas envie d’en rester là, et je voulais que la conclusion ce soit qu’il reste toujours de l’espoir, même quand on tombe très très bas dans sa tête.

 

– Peut-on parler de ce disque comme d’une thèse sur les conséquences de l’isolement sur la santé mentale ?

En fait faire des chansons, c’est directement une thérapie pour maintenir votre santé mentale à flot quand vous sentez que vous la perdez. L’art-thérapie est de plus en plus reconnue d’ailleurs, car transformer le désarroi en création est quelque chose d’extrêmement performant et prolifique. C’est vrai que j’ai eu des moments vraiment désemparés, où je me disais : «  tu n’as qu’une chose à faire, c’est écrire, faire des chansons, et le faire sincèrement, même si ce ne sera pas toujours évident à entendre ». Ce n’est pas un album qui recherche le succès commercial. Mais c’est un album qui a essayé d’utiliser la création de chansons pour regarder de plus près son état d’esprit, et sortir de la noirceur et du négatif, mais sans le renier.

 

– Diriez-vous que la solitude est plutôt quelque chose de nuisible dont on se sort par la création ou au contraire un état prolifique qui permet la créativité ?

C’est exactement les deux. La retraite est indispensable, à un moment donné, à la création. Mais il faut que ce soit un isolement avec des perspectives. Si c’est un isolement sans fin comme un grand tunnel noir où on ne voit pas du tout de lumière au bout, je trouve cela vraiment dur, impossible. Je parle de solitude, mais c’est presque proverbial ; ce n’est pas la vraie solitude que doivent vivre certaines personnes. C’est aussi en pensant à elles que l’envie d’aborder ce thème est venue. Quand on marche dans certaines grandes villes, on rencontre des personnes dont on sent qu’elles sont vraiment seules, et on se demande comment elles font pour tenir, pour sortir. J’avais envie de penser à tout ça, et d’y mettre une touche d’espoir, qui est de dire que dans l’humanité, la solitude pour seule perspective, ça ne marche pas. Si vous êtes un humain, vous ne pouvez pas être seul. Ce n’est pas vrai. Je ne crois pas aux ermites heureux. On peut avoir des périodes d’ermitage pour prendre du recul, être créatif. Mais si on ne va pas retrouver quelqu’un qu’on aime après, tout ça devient beaucoup plus abstrait, dans ma vision des choses, qui n’est que la mienne, très subjective. Mais j’ai vraiment réussi autour de la création de ce disque à me mettre à la place de personnes qui devaient être vraiment seules, et ça m’a troublé. Je me suis dit : « là, tu es dans ta maison, en train d’écrire, et si on t’annonçait que tous les gens que tu aimes ne sont plus là, la solitude que tu goutais et appréciais va se transformer en cauchemar total, sous le coup de l’émotion, mais aussi pour tout le reste de ta vie». On a besoin des autres, de tous les gens qu’on aime. On est liés et quand on perd ces liens, ça doit être quelque chose de très difficile.

 

– Le spectre de la période de sidération et de tristesse consécutive aux attentats de 2015 plane sur cette création. Ces idées noires sont-elles rattachées à une pensée profonde pour les gens qui ont justement perdu des proches dans les attentats ?

Bien sûr. Tous ces drames inopinés, ces gens innocents qui ont perdu la vie un soir où ils allaient à un concert. C’est ce qui nous a montré à quel point tout était fugace, inattendu et précieux. Tout notre entourage est précieux et il faut en prendre soin et s’aimer, vraiment. Ce n’est pas anecdotique ; ce n’est pas une pensée de chanteur de charme : c’est indispensable.

 

– Vous, qui étiez plutôt coutumier des collaborations et des partages de scène jusque là, avez avec « Comme un ours » réalisé évidemment un album sur la solitude, mais également dans la solitude, quasiment seul. Est-ce une expérience qui donne envie pour le prochain album de s’ouvrir à nouveau à des collaborations ?

Bien sûr. Ce disque est un peu une sorte de parcours initiatique où commence un projet. Vous sentez que vous avez pas mal d’idées, pas mal de trucs à dire, mais aussi que ce n’est pas facile. Et puis vous avancez, et vous dites que pour être en conformité avec les pensées de cet album, il faut le faire le plus seul possible, juste avec un musicien avec moi. On ne va pas faire intervenir douze mille personnes, parce que ça ne collerait pas. J’aime bien ce disque ; pourtant je n’ai pas l’habitude de parler comme ça de mes disques. Mais celui là je l’aime bien, parce qu’il est cohérent et très sincère dans son intention et la façon dont il a été fait par rapport à l’intention de départ. Mais si j’en fais un autre, je ne refais pas celui là ! C’est un album que vous faites une fois dans votre vie. C’est un album qui permet de faire le point et le bilan sur ce que vous ne voulez plus, et ce que vous attendez de la vie.

 

– Ce n’est donc pas un sillon à creuser ?

Exactement ! Ce n’est pas un sillon à creuser. C’est un disque de passage, dans un âge où on vieillit, où on voit les choses différemment. On n’a pas le même regard à quarante cinq ans qu’à vingt deux ans ou à quinze ans. Cette partie là de ma vie est importante, parce que déjà, elle est assez jouissive ; je l’aime beaucoup. Je n’ai pas envie de la gâcher, et en même temps j’avais envie de faire un vrai point sur là où j’en étais, ce qui me faisait flipper, ce que je ne voulais plus jamais et ce vers quoi je tends. Et ce vers quoi je tends effectivement, c’est d’aller plus vers du monde, des collaborations, des amitiés. Ça, ça existe encore ; personne n’a réussi à nous l’enlever encore. Dans tout ce qu’on peut dire sur l’état du monde, il y a encore des choses très positives qui se passent entre les gens tous les jours, et on en parle rarement, parce qu’il y a un environnement médiatique qui nous pousse à avoir envie de nous suicider tous les matins. Mais il y a beaucoup d’espoir à avoir aussi dans une époque comme celle d’aujourd’hui, beaucoup de choses à construire et à repenser aussi. Et je trouve qu’on a pas mal d’outils pour le faire : on peut communiquer beaucoup ; on peut construire beaucoup de choses. Et c’est vers ça que je tends, dans un discours positif de fin du monde, puisque tout le monde dit que c’est la fin du monde. Moi je veux une belle fin du monde, positive et amoureuse.

 

– Il y a du vrai, et on s’en est rendu compte à Bordeaux cet été, où il y a eu comme dans d’autres villes en France une série d’expulsion avec pour conséquences des centaines de gens se retrouvant à la rue, ce qui a provoqué spontanément un gros élan de solidarité venant de toutes parts, de militants et sympathisants anarchistes, mais aussi de citoyens d’autres convictions politiques, ou même pas politisés du tout qui réagissaient simplement en humains. Constatez-vous l’existence de ce genre d’élans encourageants?

Bien sûr ! Comme dans les villages où ils font venir des migrants. Au début il y a des tracts du Front National, et puis après quand les migrants s’en vont, tout le monde pleure en les regardant partir. On sait que c’est comme ça. On a tous bon cœur. Ce n’est pas de la démagogie ; j’en suis persuadé. Je sais que quand on est vraiment viscéralement fasciste, c’est qu’on a un problème de santé, un truc à régler, un problème d’organisme qui ne va pas. Mais ce n’est pas la majorité des gens sur cette planète aujourd’hui, sinon le monde serait détruit depuis longtemps. S’il n’y avait pas une majorité de gens qui ont envie de construire des trucs et de s’aimer entre eux, ça ne fonctionnerait pas. Je crois à ça. Mais je sais aussi qu’il y a  des choses un peu flippantes, de solitudes connectées, où on peut s’enfermer derrière des appareils qu’il faut qu’on maitrise, car ça vient d’arriver. On est comme des enfants de cinq ans avec le numérique. Mais sur le fond, je n’échangerais pas notre époque actuelle contre une époque d’avant. Je ne suis pas du tout nostalgique. Je n’aurais pas voulu vivre dans les années soixante. J’aime bien cette époque : elle est compliquée, complexe, mais il y a de belles choses, des choses étonnantes. Il y a  beaucoup d’amour ; il y a des gens heureux. J’en suis persuadé : ils existent. Rien n’était mieux avant. Malgré tout ce qu’on peut dire, l’Humanité évolue et continue à évoluer. Et elle n’évolue pas vers le racisme et ce genre de choses, mais ce sont des choses qui reviennent, parce qu’il y a des crises, et que c’est utilisé. Mais ce n’est pas le noyau de l’Humanité : le rejet n’est pas le cœur de l’homme.

 

– Les animaux occupent une grande place dans vos chansons, que ce soit pour parler des rapports humains à eux ou pour évoquer métaphoriquement des traits de caractères, voire aborder carrément des thématiques politiques comme avec le titre « On peut apprendre ». Sont-ils une source nécessaire d’inspiration ?

Pour moi les animaux, c’est le vrai repère quand on ne sait plus trop comment regarder la vie et à quoi l’identifier, à quelles images. Il y a des animaux qui sont tellement bien identifiés dans leur personnalité, c’est-à-dire que les chiens font tous un peu le même truc, les chats aussi. Ils ont tous leur tempérament et ils n’ont pas de filtre. On a beaucoup à apprendre d’eux. Et pour un mec qui aime écrire, les animaux sont de vrais alliés, parce qu’ils sont tous différents, tous bien déterminés et possèdent tous leurs clichés, qu’on pourrait rapporter à un pan de notre personnalité à un moment donné. C’est une espèce de mélange de tout ce qui est animal qui a donné nous ; c’est ainsi que je le vois. Tout le monde l’a fait : c’est impossible pour un mec qui fait un peu de poésie de ne pas avoir de métaphore animale, sinon il perd un gros pan de ses repères thématiques et de son imagerie. C’est une galerie de portraits incroyable. S’il n’y avait pas d’animaux dans les dessins animés, que ferait-on comme dessin animé ? Demandes à Tex Avery de ne pas utiliser un chien, un chat, une souris, dans ses dessins, il va être emmerdé. Chez Lafontaine, c’est carrément politique : c’est de la subversion, de la résistance, grâce aux animaux. Ou La ferme des animaux de Georges Orwell. Quand on utilise des animaux, on relève d’une tradition en fait. On fait un truc que les mecs d’avant ont fait et que ceux d’après feront, sauf quand il n’y aura plus du tout d’animaux, mais on n’en est pas là encore.

 

– Une dernière question au sujet de Renan Luce et Benoit Doremus, avec qui vous êtes parti sur les routes en tournée, et que vous avez invités sur votre album « Le Dernier Présent » pour la chanson « Ignoble noble ». Comment vous êtes vous connus ?

J’ai rencontré Renan en 2006 en Charente. Il y  avait un lycée avec un CPE qui était complètement dingue, fou de chanson, et qui organisait des venues de chanteurs avec des ateliers et des concerts. Cette année là, il avait fait très fort : il y avait Abd Al Malik, Bab X, Renan, Florent Marchet, enfin vraiment du beau monde de la chanson. On a sympathisé très vite, et Renan a cartonné l’année suivante avec son album « Repenti ». Donc je suis venu jouer avec lui à La cigale ; j’ai fait ses premières parties un peu partout en France. On est devenus très amis, et on connaissait tous les deux Benoit Doremus. On a vraiment formé un trio, quand on a fait la tournée « Seuls à trois ». Ce sont deux amis très précieux avec qui je me sens bien, parce qu’on a à la fois le même humour de merde, et aussi un sens de l’écriture que j’aime beaucoup et que j’adore chez eux.    

 

Miren Funke

Photos : Océane Agouteborde, Miren Funke

Pour le site d’Alexis HK, faites un câlin à Baloo –>

 

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