Sortie de l’album « 30m² » de Barthab : entretien avec l’artiste

18 Oct

 

« La pièce maitresse » est le titre d’une composition de Xavier Barthaburu (Barthab) [Lire ici], qui m’ouvrit à son écoute une perspective inédite pour moi dans l’univers du chanteur. Cet instrumental d’une quatorzaine de minutes, aux faux airs de ritournelle qui, d’élans successifs ou conjoints d’instruments à cordes, à vent et de cuivres, amplifie, étoffe, radoucie et amenuise, puis redéveloppe et enfle à nouveau un thème, avait de quoi surprendre de la part d’un auteur-interprète, parolier à textes denses et fleuris, artiste militant de surcroît, et qui, quoique n’en étant pas moins musicien, m’avait accoutumée à des chansons où les mots portent un propos qui a du sens. Non pas que l’écriture purement musicale n’en ait pas. Mais l’exercice m’étonnait, détonnait de l’idée que j’avais de Barthab, et cependant confirmait une intuition muée en certitude : le garçon était de ces inclassables trop souvent classés à tort dans une case. Comme en concordance avec le morceaux ainsi nommé, voici donc la pièce maitresse de l’itinéraire d’une artiste qui nous enchante, nous amuse, et fait écho en musique aux colères et aux idéaux humanistes qui sont les nôtres ; à moins que ce ne soit la pièce manquante d’un cheminement parsemé de chansons, parfois crées il y a fort longtemps, et qui ne furent jamais jusqu’ici sorties sur un enregistrement, bien qu’elles s’animent depuis des années au grès des concerts, interprétées ou revisitées selon l’humeur et le gout des différentes formations qui accompagnent le chanteur, que ce soit l’Affaire Barthab ou Transat [Lire ici]. L’album tant attendu, qui grave enfin ces chansons, dont précisément « La pièce maitresse », clôturant le disque, vient donc de sortir le 04 octobre physiquement (disponible également en digital), au terme d’un travail minutieux, mené avec tant d’ardeur, aussi tant de passion,  et guidé par le souci de ramener ces morceaux au plus proche de leur version d’origine et de leurs premiers chromatismes sonores. Et Barthab nous en fait voir de toutes les couleurs avec ce disque, qui loin de constituer une simple compilation hétéroclite de douze titres, présente et revendique une réelle cohérence d’ensemble, dans laquelle se relient les unes aux autres des chansons à caractère intimiste et sensuel, plus qu’à propos sociétal, comme c’était le cas du précédent enregistrement. Clôture d’une période, aboutissement d’un travail de création aussi prolifique que dispersé, l’achèvement de ce disque indique peut-être aussi le franchissement d’une étape nécessaire qui libère l’artiste d’un chapitre de son œuvre pour lui permettre d’écrire la page suivante. Et pour nous, la lecture en est savoureuse. Alors que l’album était sur le point d’être terminé, Barthab avait précédemment accepté de nous accorder un entretien pour nous en parler.

 

– Xavier bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Cet album consacre l’enregistrement de titres que tu as créés pour certains il y a longtemps. As-tu remanié les versions de certaines chansons, que nous avons l’habitude d’écouter avec des arrangements différents comme « De toutes les couleurs » ?

C’est la toute première version que j’en avais faite. Ce disque, je l’ai fait à l’envers un peu. Je voulais tout sortir d’un coup, tel que c’est là. Les autres versions ont été enregistrées avant ça, mais ce sont les toutes premières versions auxquelles je suis revenu avec cet enregistrement. C’est la base, avant que je les revisite avec le groupe Transat ou l’Affaire Barthab. Cette chanson précisément était jouée en Swing avec Transat et plutôt en une espèce de Rock steady avec L’Affaire Barthab. J’ai simplement fait les choses à l’envers, parce que je n’ai pas pu produire ce disque avant. Mais dorénavant, je sortirai mes compositions, puis les jouerai avec différentes orchestrations selon le groupe. C’est pour cela qu’on retrouve le Punk sur cet enregistrement, parce que je viens de là, et que je voulais au moins en mettre un au milieu, même si c’est un album très Chanson. Je suis passé par tellement d’endroits pour essayer de trouver quelque chose qui touche un plus grand public, et au bout du compte, je reviens à ce que j’avais fait au début. J’ai essayé avec cet enregistrement de me rapprocher de tout ce que j’ai fait au départ en fait.

 

– Cela signifie-t-il que tu joueras dorénavant ces titres ainsi sur scène ?

En revanche sur scène, tu retrouveras très rarement la même chose que sur le disque. Sinon, le live n’a pas vraiment d’intérêt, si c’est pour reproduire ce que tu peux écouter sur le disque. Forcément en fonction d’avec qui tu joues, tu orchestres les chansons différemment. J’aime bien éclater mes morceaux avec d’autres personnes, parce qu’elles apportent des idées, leur savoir-faire. C’est aussi pour ça qu’il fallait absolument que je sorte ce disque ; c’était un poids. Il fallait que je passe ce cap pour dire que dorénavant je fais mes disques chez moi, et après je les travaille avec des gens sur scène. Même si évidemment on est quatorze ou quinze sur l’enregistrement ; je ne sous-entends pas que j’y joue seul bien sur. Alors évidemment ça ne plaît pas aux professionnels de la profession, car pour eux il faudrait avoir un seul spectacle, être reconnaissable, casable, étiquetable. L’argument des professionnels est de dire que les gens ne vont pas comprendre. Personnellement je suis musicien ; j’aime les musiques. Je sors donc ce que je veux et si les gens sont perdus, tant pis.

 

– N’est-ce pas prendre les auditeurs pour des abrutis que tenir cet argument d’obligation de rentrer dans une case?

Exactement ! Mais dans le business, on parle et raisonne comme ça.

 

– L’enregistrement fournit pour beaucoup de chansons une version étoffée en cordes qui donne un sens plus ample et dense. Était-ce une de tes priorités ?

Oui, Galen de Transat m’a refait un violoncelle. Je travaille donc plus avec mon violoncelle qu’avant, où je faisais souvent les enregistrements avec ma trompette et mes cuivres, parce que dans Les Pellos ou LaReplik on sortait de là. Sur les deux titres rock, la voix a été volontairement sous-mixé pour qu’elle soit moins en avant et plus incorporée au son, même si la différence de traitement peut choquer par rapport aux autres titres.

 

– Où a-t-il été enregistré ?

Je l’ai enregistré à quatorze endroits différents ! C’est un assemblage de bout d’un peu partout. Le gros a été fait à la gare de Lamothe-Landeron, où l’association « Sans Crier Gare » [https://www.facebook.com/sanscrier.gare/] a acheté l’ancienne gare et y fait de la programmation, à raison d’un spectacle de théâtre ou de musique par mois. Il y a d’ailleurs deux trains audibles au loin sur l’enregistrement qui sont passés au moment de la prise et qu’on a gardés. Une batterie a été prise au studio de Louis Mazzoni à Albi. Les voix, les basses et les mandolines sont faites chez moi à la maison ; le soubassophone a été enregistré au Chat qui pêche ; les pianos chez Raph et au studio Berduquet. Ça vient un peu de partout ; c’est à dire que les remerciements et les lieux sur le disque vont prendre quinze lignes ! J’y ai passé un temps fou, mais j’ai appris plein de choses.

 

– Et alors qu’en est-il de ce morceaux «La pièce maîtresse », instrumental de quatorze minutes, dont la présence peut surprendre sur un disque de chanson « à texte » ?

On en parle ? J’avais envie de faire ça ! Je joue de tous les instruments sur ce morceau, sauf l’accordéon. J’ai fait ça à la maison ; j’ai posé des guitares et ça durait. Je cumulais les instruments, et au final ça a fini à treize ou quatorze minutes. Je le voyais comme un générique de fin. Je n’avais jamais fait ça avant : depuis que je fais du Barthab, il faut rester dans le format Chanson. Or je suis quand même un musicien à la base, et je me disais qu’un morceau sans paroles, avec que de la musique, et qui pourrait évoquer un film serait intéressant. Je me rends compte que la Chanson pure avec que du texte m’ennuie. Il en est de même pour tous mes collègues qui sont aussi des instrumentistes. On n’a pas du tout envie d’assassiner les gens en spectacle en leur assenant que du texte. C’est pourquoi avec L’Affaire Barthab, on se laisse des vrais moments de chorus, de solo, sans chanteur : ça fait du bien à tout le monde. Du coup ce morceau est né ; j’avais ça à dire. Je l’ai appelé « La pièce maîtresse », parce qu’il parle de plein de relations amoureuses, des amants, des maîtresses, et puis aussi parce que c’est la pièce maîtresse, le gros morceau de la fin du disque. Je me suis longtemps imaginé tous ces titres clipés, et celui-ci m’évoquait vraiment un générique de fin de film. Le problème de réaliser des clips, c’est qu’outre la question budgétaire, quand tu montes des images sur de la musique, tu obliges d’une certaine façon les gens à n’imaginer rien d’autre que ce que tu leur montres. Une chanson permet de s’imaginer des situations auxquelles l’auteur n’a peut-être jamais pensé, de s’approprier les propos en les rapportant à un vécu propre ou des émotions personnelles. Il faut être bon en clip pour ne pas mettre de cadre limitant les possibilités d’interprétation. Pour revenir au morceau, certes il rallonge l’album, mais je voulais absolument le mettre ; il avait une logique : c’est la fin de quelque chose. A la fin de toutes ces petites histoires qui bouleversent le cœur et la tête, je m’imaginais le gars tracer dans la montagne du -Pays Basque bien évidemment-, avec juste la nature et les animaux autour, et du silence. 

 

– C’est aussi la fin de l’histoire de ce répertoire qui constitue le disque et que tu as joué depuis des années avant de l’enregistrer enfin : est-ce une étape nécessaire peut-être aussi de clore cette histoire pour pouvoir passer à autre chose et créer de nouvelles compositions ?

Exactement ! Ce disque est une période de ma vie qui ne marche qu’avec ces douze morceaux. Les professionnels voulaient me faire sortir des EP, des titres uniques, mais pour moi il n’était pas concevable de sortir le contenu de ce disque au compte-goutte. J’ai donc économisé pour pouvoir enfin le réaliser. Et ça y est : je suis reparti dans l’écriture. C’est bien, parce que ne pas poser ces chansons sur un disque m’a freiné. Bien sûr j’ai écrit entre-temps, mais c’était des choses que je mettais de côté, sans vraiment parvenir à avancer. J’ai encore des trucs à poser que je joue sur scène et qui ne sont pas présents sur le disque, mais ce sont des thèmes plus politiques, moins intimistes. Le côté militant n’est quasiment pas présent sur le disque, à part avec les chansons « Ça se saurait » qui est une chanson de société et « A vous », qui est une chanson de vie en commun. Je trouvais que ces chansons avaient une cohérence avec le reste du disque, après toutes ces histoires de couple, de relations, cette évidence défendue « si c’était simple, ça se saurait » me semblait aller dans la logique. Ce disque est une phase de ma vie, un virage et ce qui va arriver derrière sera beaucoup plus sociétal. J’aime bien les chansons de relation où on peut insérer du sociétal, car la notion de vivre-ensemble y a une grande importance.

 

– A ce titre, pourquoi ne pas avoir enregistré également la chanson « Ce que les autres veulent vivre à deux », qui personnellement m’évoquait souvent une amie commune, M., chanteuse du groupe Orchestre Poétique d’Avant-guerre [Lire ici], comme elle peut évoquer toutes ces personnes dont l’amour de l’humanité est tel qu’il semble complètement libéré des dimensions d’exclusivités ou de possessivités ?

Celle là, on la joue en Transat et elle sera sur le prochain disque. Je n’ai pas réussi à l’intégrer musicalement à ce disque ci, car l’arrangement ne collait pas avec l’ambiance. Je la considère comme une chanson de société ; il est pour moi logique qu’elle s’inscrive sur un même album que « Vendeur de canon », et d’autres titres qui parlent de gens qui ne vivent pas comme les autres. Cette chanson rejoint un peu le thème de « La mauvaise réputation » de Brassens : elle fait une punchline sur les codes de la vie en couple. Alors qu’« En guerre » est une chanson sur un couple à trois, au sein duquel finalement deux subissent. « Ce que les gens veulent vivre à deux » attaque plutôt une morale. Certains arrivent à vivre à trois, quatre ou plus. On n’est pas obligé de la prendre comme une histoire de couple, mais plus de société. Et c’est effectivement un sujet dont on a parlé tellement de fois, M. et moi, en voyage, en tournée. En effet même si personnellement je n’y arrive pas, j’aurais envie qu’on tende vers ce genre d’amour. Dans cette chanson je soulève aussi le sujet de la vision machiste qui consiste à se choquer de ce qu’une femme veuille vivre l’amour comme elle l’entend, alors qu’on considère cela normal de la part d’un homme. Ce n’est pas parce qu’une femme embrasse plein de gars qu’elle a une conduite immorale : elle a le droit d’aimer plein de gens. J’ai volontairement pris une femme comme personnage principal, car c’est bien plus compliqué de vivre des amours multiples quand on est une femme. Tout est plus compliqué quand on est une femme dans ce monde. J’aime bien parler de la place des femmes, et non pas à la place des femmes. « L’Amoureuse » et « Sois un homme » sont aussi des chansons qui parlent de la place des femmes ; en général quand il arrive que des copines me fassent part de leur sentiments, de leur ressenti, de la façon dont elles vivent les choses en disant qu’elles aimeraient bien qu’on les comprenne, ça suscite des idées en moi et des réflexions qui partent de là : mes chansons partent de là. Le cas est différent pour « L’Amoureuse » : une copine m’a demandé de lui écrire une chanson à chanter, donc je me suis un peu mis à sa place, mais en écrivant une espèce d’entre-deux, c’est à dire entre ce qu’elle pensait et ce que moi je pensais d’elle. De toute manière je ne peux jamais vraiment écrire à la place de quelqu’un entièrement : il  y a forcément mon spectre qui apparaît.

 

– T’arrive-t-il de réécrire tes textes ?

Oui. Je possède pleins de bouts de refrain, autour desquels j’ai essayé de faire du remplissage. Quand ça n’est pas à mon gout, je mets mes bouts de texte de côté, en me disant qu’un jour peut-être, le texte viendra. Tout le monde fait ça. Parfois ça n’aboutit pas sur le moment, car ce n’est pas le bon moment et surtout tu ne vois pas de quoi tu parles, enfin tu vois l’idée, mais tu ne sais pas en parler, car tu n’as pas vraiment vécu la chose. Je me suis mit à la lecture de Virginie Despentes avec ses œuvres Vernon Subutex et King Kong Théorie ; j’adore sa façon d’écrire, car en plus elle parle beaucoup de Rock et possède beaucoup de références que je connais, comme La Souris Déglinguée, des endroits marginaux où on a pu traîner dans les milieux punk, trans, parce qu’on aime bien boire et qu’on aime les gens pas « normaux » ou considérés comme tels. En fait, cette auteure possède des punchline, des idées à dire, et brode des histoires et invente des personnages autour de ces idées pour nous les dire. Ma compagne m’a fait remarquer qu’en fait tous les auteurs font ça. La Chanson, c’est pareil : j’ai en ce moment plein d’idées, de sujets à aborder, mais je ne sais pas trop comment les amener, sans affirmer les choses en mode frontal. Les romanciers font ça et c’est ce qui fait qu’ils sont de bons auteurs : ils t’amènent vers une idée en t’y faisant arriver d’ailleurs. On peut bien sûr faire de la chanson frontale : Les Béruriers Noirs le font et ça marche ; Renaud contextualise tout. J’ai eu Le Larron [Lire ici] comme encadrant à Voix du Sud, et lui est très bon dans cette façon de trouver un angle d’attaque original pour aborder un thème. Valerian Renault [Lire  ici] également ; il déchire et écrit vraiment très bien, et pourtant peu de gens le connaissent. Je ne comprends pas qu’il ne soit pas plus soutenu et mis en avant. Je ne serai sans doute jamais très connu, non plus. Mais je m’en branle ; je voudrais juste pouvoir faire mon travail normalement et payer les gens avec qui je bosse correctement, et garder ma liberté d’expression. En tous cas il y a toujours des gens en fin de spectacle qui viennent nous dire « merci », et je les en remercie d’autant plus que comme on galère, on a absolument besoin de ce retour. 

 

Miren Funke

Photos : Carolyn C, Jérôme Victoire, Miren (Barthab à la Fête de l’Huma, Cadaujac, 33)

 

 

Liens : site : clic sur l’affaire –>

 

 

 

Ecoute sur spotify : clic ici –>

 

 

 

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