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Qui a peur de Pauline Julien et des femmes auteures de chanson.

19 Août
Deuxième tour en attendant quelques entretiens autour de Pauline Julien, et le spectacle de Céline Faucher à l’automne

Après l’état des lieux fait par Carole Thibaut sur la femme dans la création artistique, revenons dans le monde de la chanson. Avant Nicole Louvier la première ACI entrée dans la carrière en 1954 avec un album complet, paroles et musiques, il y eut quelques femmes ACI qui ne chantaient pas que pour passer le temps. Célimène Gaudieux et Mary Rose Anna Travers plus connue voire mal connue sous les nom de La Bolduc et sa chanson qui turlutte. (On la surnommait «la turluteuse du peuple»…Rien de grivois à la base) Portrait de ces deux pionnières.

Célimène Gaudieux est une chanteuse française née à Saint-Paul de La Réunion le 20 avril 1807 et morte dans cette même commune le 13 juillet 1864. Elle exerça ses talents tout en œuvrant en tant qu’aubergiste au lieu-dit La Saline. Elle sert encore de symbole et de muse à la poésie et à la culture populaire de l’île de La Réunion.

La muse de la Saline.  20 avril 1807 Ici vécut un phénomène : Célimène, ancêtre de l’esprit rap

Sa peau fut jadis sa douleur, sa peau qui n’a pas connu que fleurs , chante Jim Fortuné au sujet de celle qui se disait « infortunée créole » et rimait à « tort et à travers ». 211 ans après sa naissance le 20 avril 1807, Célimène Gaudieux demeure aussi mystérieuse qu’indémodable… L’impertinence de certains de ses textes, volontiers moucateurs, est finalement l’ancêtre de l’esprit rap. Hommage à celle qui disparut le 13 juillet 1864.

 

Aux passants
Ici vécut un phénomène
Ici rima, ici chanta
La brune enfant des calcutas
Guitare en main(s), la Célimène
(18..-1864)

Célimène, née le 20 avril 1807

Le « Mémorial de La Réunion » d’Henri Maurin et Jacques Lentge (tome III, 1980) fait naître Célimène en 1806. Il en est de même dans le « Dictionnaire Illustré de La Réunion » de René Robert et Christian Barat (vol. 2, 1991), dans l’« Anthologie de la poésie française d’outre-mer » de Christian Poslaniec et Bruno Doucey (2011) ainsi que dans l’« Album de La Réunion » d’Antoine Roussin (1880).

Le premier témoignage sur Célimène nous vient de Louis Simonin, ingénieur des mines, géologue, voyageur et journaliste. Dans son « Voyage à l’Île de La Réunion », paru en 1861, Simonin s’en voudrait, dans sa nomenclature des poètes de l’île Bourbon (Parny, Bertin, Dayot, Lacaussade et Leconte de Lisle) d’oublier Célimène « la Muse des Trois Bassins, comme on l’a nommée à Saint-Paul ».
Louis Simonin était sous le charme : « Célimène improvise et chante à la fois ses vers en s’accompagnant à la guitare. Elle est, dit-elle, quelque peu descendante de Parny, mais c’est la satire et non l’élégie qu’elle cultive ».

« Elle déchire à belles dents celui qui s’attaque à elle et sa répartie est prompte en prose comme en vers ».

« Une grande partie des vers de Célimène sont en langue créole ; d’autres poésies, en français, sont d’un genre si léger qu’elles ne sauraient trouver place ici ».

Louis Simonin tirait une fierté particulière des 5 vers que Célimène lui adressa pour le remercier d’un échantillon de lave volcanique dont il lui avait fait cadeau :

Je te remercie mon cher voisin
De la roche que tu m’as envoyée
Je vais bien la conserver
On ne jette pas tous les matins
D’aussi jolies pierres dans mon jardin

Consécration de l’histoire, en février 2000, un cratère du Piton de la Fournaise fut baptisé du nom de « Cratère Célimène ».

Les travaux de Robert Merlo ont mis en lumière l’ascendance de Célimène. Le poète Evariste de Parny eut une liaison avec une jeune fille, Léda, esclave d’ascendance malgache née à Saint-Paul, qui travaillait chez son père, Paul de Forges-Parny.

De cette liaison naquit une fille, Valère, qui épousa, à l’âge de 14 ans, Auguste, esclave affranchi. Valère et Auguste eurent trois enfants, dont Marie-Thérèse Candide, mère de Célimène.

Marie-Thérèse Candide était employée chez Louis-Edmond Jean (variantes Jans, Jeance ou Gence) qui en fit sa concubine. De cette relation naquirent deux filles : Marie-Monique, dite « Célimène » et Marie-Céline (ou Marie Céliste).

Célimène, fille de Marie-Thérèse Candide, petite-fille de Valère, et arrière-petite-fille de Léda, était ainsi l’arrière-petite-fille du poète. En 1811, Louis-Edmond Jean affranchit Marie-Thérèse Candide, sa concubine, âgée de 21 ans, (ainsi que ses deux filles, dont Célimène qui avait 4 ans) qu’il épousera dix-neuf ans plus tard, en 1830. En 1839, à l’âge de 32 ans, Célimène épousa Pierre Gaudieux, ancien gendarme originaire de la Dordogne, venu à La Réunion avec son régiment, et qui faisait office de maréchal-ferrant au relais de poste de la Saline. Célimène se fit alors aubergiste.

Dotée d’une intelligence très vive, et bien que n’ayant pas été à l’école, Célimène avait fait elle-même son instruction, au contact des « blancs » et en tirant profit des leçons particulières données à leurs enfants. Elle apprit ainsi à lire et à écrire, puis à versifier en créole comme en français. Le poète Jean Albany (cité par Tristan Hoareau) la dépeint en ces termes :

« Elle n’était pas noire, elle avait un visage de mulâtresse, un teint safrané, de grands yeux en amande, une bouche sensuelle, un port de tête royal Quand la malle, la diligence, transportant les voyageurs de Saint-Paul dans les hauts du pays, s’arrêtait devant sa petite auberge, sa cantine, elle faisait asseoir les gens fatigués par les cahots et la poussière de la route. Elle leur offrait des liqueurs, l’coup de sec, le frangorin, le jus de canne, le lait de noix de coco. À celui qui avait faim, elle servait un carry, un rougail, du vin . Et c’est alors que pinçant sa guitare, elle chantait toutes les chansons qui lui passaient par la tête, en français ou en créole… Elle en inventait même… Elle n’avait jamais appris à jouer de la guitare, ni à composer des airs, mais elle chantait quand même… »

Il ne nous est pratiquement rien resté des textes ni des musiques de Célimène, à part cette chanson où elle se présente elle-même : « La vieille Célimène » (extrait) :

Je suis cette vieille Célimène
Très laide et non vilaine
Cette infortunée créole
Qui n’a pu aller à l’école
Légère en conversation
mais très posée en actions
J’ai la tête remplie de vers
Et je les fais à tort et à travers

Il nous reste le portrait de Célimène. Il en reste même deux, celui du dessinateur Charles-Joseph Mettais, réalisé en 1861 (d’après une photographie) et publié dans « Le voyage à l’Île de la Réunion (Île Bourbon) » de Louis Simonin, et l’autre figurant dans l’Album d’André Roussin de 1881. Les deux portraits son quasiment identiques, ils représentent Célimène jouant de la guitare. Sur le dessin de Mettais, Célimène apparaît plus jeune, sur celui de Roussin les traits sont plus marqués.

Il nous reste également la guitare attribuée à Célimène, qui se trouve au Musée de Villèle à Saint-Gilles-les-Hauts (elle n’est pas exposée, elle est rangée dans la réserve… )

Sa chanson la plus célèbre, dédiée à « Missié L. et blanc malhonnête » figure en bonne place dans l’anthologie de la poésie française d’outre-mer (déjà citée) et a été remise en musique et chantée par le groupe Ziskakan pour la Journée de la femme et du patrimoine du 30 mars 2001 (extrait) :

Missié L. et blanc malhonnête

Na na figure comme bébête
Na na le quer comme galet
Na na la langue comme zandouillette
Na na li dents comme foursettes
Na na tas de contes comme gazette
Toujours il est dans la guinguette
En goguette… et en goguette.

(Source : Jean-Claude Legros)

Mary Rose Anna Travers, dite La Bolduc, est une auteure-compositrice-interprète québécoise née le 4 juin 1894 à Newport et morte le 20 février 1941 à Montréal. Musicienne autodidacte, considérée comme la première chansonnière du Québec, elle a connu un succès phénoménal auprès du public québécois et la consécration par le biais du disque.

La Bolduc a donné à la chanson québécoise des années 1920-1930 un vent de fraîcheur : trouver les mots justes et l’humour nécessaire en plein cœur de la crise économique des années 1930, en racontant le quotidien des petites gens de la ville et des campagnes, et ce, dans la langue du peuple, tant avec optimisme (Ça va venir, découragez-vous pas, Nos braves. habitants) qu’avec ironie (Toujours l’R-100, Les Médecins).

« Un lien de profonde identification survient entre un artiste et son public, lien essentiel à la base de tout succès populaire. »

— Robert Léger, La Chanson québécoise en question, 2003, éditions Québec Amérique, p. 29-30

Les auteurs antérieurs ou contemporains à l’œuvre de la Bolduc (entre autres Roméo Beaudry, Ovila Légaré, Paul Gury) écrivaient des textes intéressants et de bonne facture pour l’époque, mais doivent leur style à la chansonnette française du moment, quand ce ne sont, purement et simplement, des adaptations de chansons américaines. Sa « signature » : les refrains de la plupart de ses chansons sont turlutés et les interludes musicaux sont ponctués à l’harmonica. La turlute, jeu de langue qui ponctue les mélodies et leur donne un rythme particulier, se retrouve dans plusieurs folklores (irlandais, écossais).

Les activités religieuses étaient très importantes pour Mary. Ces soirées lui permirent de rencontrer Edmond Bolduc, le frère d’Édouard, son futur époux, qui était ouvrier dans une usine et qui plus tard devint plombier. Ils s’épousèrent le 17 août 1914 et Mary prit le nom de Madame Édouard Bolduc. Ils s’installèrent à Montréal et Mary commença sa carrière de couturière. Mary eut de la difficulté avec ses grossesses, mais réussit à avoir deux premiers enfants, Denise et Lucienne.

Elle enregistra son premier disque en 1929 en accompagnant le chanteur Ovila Légaré. C’est à ce moment qu’elle écrivit de la musique pour le violon et l’harmonica. Mary inaugura aussi des soirées musicales en famille.

Les grandes vedettes de cette époque étaient fort impressionnées du talent de Mary. La nouvelle se transmit de bouche à oreille et se rendit jusqu’au responsable de la compagnie de disques Starr où Mary signa son premier contrat. Le 12 avril de cette même année, elle se rendit en studio pour enregistrer deux chansons accompagnée par Médor Levert à la guitare : Y’a longtemps que je couche par terre, une chanson traditionnelle qu’elle chantait souvent, et La Gaspésienne7.

C’est le 6 décembre 1929 que débute sa grande période de succès. Sur ce troisième disque (ou quatrième, selon les sources – voir discographie,) on retrouvait une de ses compositions, La Cuisinière, qu’elle avait composée en faisant la cuisine ainsi que Johnny Monfarleau. Chez Archambault Musique sur la rue Sainte-Catherine à Montréal, on faisait la file pour obtenir un exemplaire du 78 tours. Ils en vendirent 10 000 lors du premier mois. C’est à partir de ce moment que Mary est devenue rapidement la chanteuse la plus populaire du Québec, devenant la première femme Québécoise à gagner sa vie en tant que chanteuse, auteure, compositrice et interprète de la chanson au Québec.

Mary Travers commença à lire divers articles de journaux comme source d’inspiration, ce qui lui donna encore plus le goût de composer. Afin de mieux rejoindre son public, Mary commença également à composer des paroles qui parlaient aux gens de la réalité de la société dans laquelle tous vivaient à cette époque. L’année 1930 est celle où elle enregistra le plus de disques ainsi qu’une année chargée de projets tels que des émissions de radio et des soirées dans Les Feux follets au Monument-National où elle joua pour la première fois un rôle de comédienne.

 Elle devient l’idole de tous les démunis, de toutes les victimes de la crise, de tous ceux qui triment dur dans les usines pour des salaires de famine, de toutes celles qui élèvent une trâlée d’enfants dans des conditions misérables.

À son retour, le cancer aggrava l’état de santé de Mary. À travers tout cela, elle continua à chanter au cours de quelques spectacles. Elle succomba à la maladie, le 20 février 1941, à 46 ans. Elle repose maintenant au Cimetière Notre-Dame-des-Neiges de la ville de Montréal qui est un cimetière où plusieurs autres célébrités et personnalités connues du Québec sont enterrées.

Mary Travers fut sans doute la vedette la plus populaire vers la fin des années 1920 et 30 au Québec. Elle écrivit plus de 300 chansons (ce chiffre semble démesuré lorsqu’on compare les chansons enregistrées par Madame Bolduc qui furent simplement des reprises de chansons folkloriques, ses propres créations les inédits manuscrits repris par l’interprète Danielle Martineau et recensés dans le livre Lina Remon et Jean-Pierre Joyal, op. cit.) inspirées par les traditions folkloriques irlandaises et québécoises. On la surnommait «la turluteuse du peuple». Elle sut plaire à son public pendant la crise économique. Malgré toute l’évolution de la musique populaire de cette époque, tout au long de sa carrière de musicienne, La Bolduc garda le même style de musique dans ses chansons, la musique folklorique. Il ne faut pas oublier qu’«en l’espace de deux ans, Mary est passée de femme au foyer à artiste célèbre».

 

Suite prochaine, des entretiens témoignages autour de Pauline Julien, et fin septembre l’arrivée en scène de Céline Faucher.

Norbert Gabriel

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