Entretien avec l’artiste Faïza Kaddour pour « MAI 68, c’est quoi ? J’en sais rien, viens, donne-moi la main » : un spectacle qui fait revivre Colette Magny avec poésie, humour et tendresse

15 Août

Cinquantième anniversaire de Mai 68, le printemps dernier nous fit la surprise de voir naître sur les planches bordelaises, le spectacle « MAI 68, c’est quoi ? J’en sais rien, viens, donne-moi la main », créé et joué par la comédienne Faïza Kaddour, sur Colette Magny. Décédée en 1997, la chanteuse a laissé au patrimoine de la Chanson Française une œuvre capitale, pionnière artistiquement à bien des égards, utile et nécessaire par son engagement, et exemplaire d’humilité humaine, d’honnêteté intellectuelle, dont pourtant à ce jour l’envergure n’est que rarement évaluée à sa juste mesure. C’est par le biais narratif d’une pièce où s’entrelacent récit historique et considérations militantes, interprétations de chansons et dialogues imaginaires entre la comédienne et la chanteuse, que Faïza Kaddour, prêtant sa voix à la gouaille de Colette Magny, raconte et fait revivre avec poésie une époque, une artiste, le sens d’une vie, la pertinence d’un propos aux résonances terriblement actuelles, dans un spectacle vif, drôle et attachant qui interpelle, bouscule et attendrit chaque spectateur. Rien d’étonnant donc à ce que le public prenne la liberté d’interactions spontanées, comme lors de la représentation qui eut lieux au Théâtre Le Levain de Bègles le 23 juin dernier. On comprend mieux comment la comédienne, accoutumée à toujours partager la scène et son métier avec d’autres artistes, tels Agnès Doherty ou Ziad Ben Youssef, ne semble éprouver aucune peine à, pour la première fois, porter et tenir un spectacle seule. Seule ? Précisément pas ! Faïza Kaddour joue Colette Magny, joue avec Colette Magny, et les deux jouent avec le public. A l’amorce d’un parcours que nous lui souhaitons long, populaire et fertile, le spectacle, qui contribuera sans nul doute à rendre justice à une artiste dont l’importance de l’héritage ne fut que trop négligée et vigueur à la mémoire de la Chanson en lutte, se jouera prochainement le 18 août lors du Festival d’Uzeste (Gironde). Dans l’attente de dates ultérieures, Faïza Kaddour acceptait de nous accorder un entretien pour parler de « sa » Colette Magny.

– Faïza bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Colette Magny est certainement, à ce jour, des artistes de référence, une de celles et ceux que la postérité a le plus négligés. En même temps cette année voit après la sortie d’une édition compilant ses chansons, la création de ton spectacle. Ces événements coïncident-ils d’un même élan d’envie de faire enfin connaître mieux cette artiste ?

– En fait les sources sont assez limitées. On peut rapidement regrouper ceux qui parlent de Colette Magny. Nous sommes quelques uns -et moi à mon petit niveau, car ce qui m’intéresse, c’est son œuvre artistique- à vouloir absolument qu’on se souvienne de cette femme et qu’on découvre ou redécouvre ses œuvres. Sa nièce Périne Magny-Lecoy est dans ce travail là. Une anthologie de ses œuvres a été éditée, en dix compact disques, très mignons, car ils présentent l’aspect de microsillons, qui regroupent trois albums chacun, à l’exception de quelques chansons. Ce sont de très beaux objets, avec des livrets. Sylvie Vadureau a édité il y a quelques années le livre « Colette Magny, Citoyenne-Blues », qui donne un petit aperçu de son enfance, dont on ne sait pas grand-chose, avec quelques photos, et raconte ses débuts aussi.

– Comment as-tu personnellement découvert cette artiste et eu envie de créer un spectacle lui rendant hommage ?

– C’était en 2014, lorsqu’on a mené des actions avec la Coordination des Intermittents et Précaires de Gironde (CIPG). Nous avions terminé une journée d’action en fêtant l’anniversaire de la militante Juliette Lasserre Mistaudy , chez le comédien Vincent Nadal, où j’ai entendu la chanson « Rock me More and More » et découvert la voix de Colette Magny, grâce à lui. Je n’en revenais pas que ce soit une chanteuse française. D’autant plus en voyant la photo de cette femme qui ne ressemble pas vraiment au stéréotype de la rockeuse. J’ai écouté quelques blues, mais pas vraiment toutes les chansons, qui pour certaines me semblaient compliquées, au sens où elles ne ressemblaient un peu à rien de ce qui se fait. Et puis je ne comprenais pas trop l’époque. Puis cet hiver, Guy Lenoir, m’entendant chanter, me dit qu’il faudrait que je chante Colette Magny, et me parle du producteur Jean Claude Robissout qui l’avait faite venir en 1992 et la connaît très bien, avec qui il pourrait m’aider à monter un spectacle. J’ai d’abord voulu écouter mieux, mais ça me semblait compliqué. Alors j’ai trouvé de la documentation pour m’aider à comprendre ses chansons, savoir pourquoi elle les avait écrites comme ça. Et en fait en lisant des choses qui racontaient cette femme, j’en suis tombée littéralement amoureuse, car ses chansons ne sont que le haut de l’iceberg, le témoignage de toute une vie engagée. Et en connaissant sa vie, j’ai eu vraiment accès à ses textes et chansons, et ça me les a révélés comme étant carrément géniaux, d’abord par rapport à l’époque, par rapport aux sujets qu’elle exprimait, ensuite par rapport à sa démarche d’artiste : c’est une femme qui a vraiment une démarche professionnelle d’artiste, et moi, en tant que comédienne, cela m’interpelle. En plus elle était décédée, et quand un artiste est décédé, cela aide.

– En quel sens ?

– Car ce que les artistes sont s’est arrêté le jour où ils sont morts ; donc on a une histoire qui a un début et une fin, et ne bougera plus. C’est-à-dire que je ne peux pas m’attendre à ce que demain Colette Magny rejoigne le Front National ou se renie. Ce n’est pas qu’elle est canonisée ; mais au moins son histoire s’inscrit dans un espace-temps, et l’artiste n’a pas dérogé à son engagement. Elle n’a pas changé de voie, et est restée intègre à ce pourquoi elle est devenue chanteuse. Ça m’a bouleversée par rapport à un questionnement intime, car étant encore en vie, mon engagement personnel n’est pas coulé dans du béton et se remet en question perpétuellement. Parfois ce que je fais n’a plus aucun sens pour moi, me demande une énergie folle pour accomplir quelque chose d’anodin, et ne m’aide même plus à vivre, alors qu’à d’autres moments j’avale des montagnes, car je suis persuadée que c’est hyper important. Donc tomber sur une artiste comme Colette Magny m’a beaucoup stimulée et nourrie, face à une peur que j’ai vis-à-vis de moi-même. Je vois une cohérence dans son engagement et c’est quelque chose qui me fait du bien. Peut-être que c’était compliqué aussi pour elle et qu’elle ne se levait pas tous les matins en voulant manger le monde et en se disant que ce qu’elle faisait avait besoin d’exister. Mais je ne vois que ce qui reste. Et de ce qui reste, je me créé une histoire qui m’aide, et qui me donne envie de chanter : quand je chante du Colette Magny, ça me fait délirer. Donc je suis extrêmement reconnaissante à cette femme d’avoir laissé ces œuvres.

 

– Est-ce à dire que tu as trouvé en Colette Magny une personnalité qui artistiquement et humainement peut te servir de modèle ou de repère ?

– Après il y a plein de petites choses que je découvre et qui m’émerveillent, au fur et à mesure. C’est comme quand on tombe amoureux et qu’au fur et à mesure, on découvre des choses qui nous émeuvent de plus en plus et nous font aimer une personne. Ce n’est même pas de l’admiration. Pour moi quand on aime, ça dépasse l’admiration. Je pense qu’elle-même sans doute ne se rendait même pas compte à quel point ce qu’elle faisait pouvait avoir un impact sur des gens.

– Et d’autant plus sur les gens de sexe féminin, étant une femme qui affirmé son indépendance à travers son vécu, à une époque de balbutiements des revendications féministes. Est-ce un aspect de sa personne et de sa démarche qui te touche particulièrement, en tant que femme artiste ?

– La mère de Colette Magny, Fernande, a joué un grand rôle dans sa vie ; c’était une femme particulièrement joyeuse, avec une légèreté, une coquetterie, et une joie de vivre, lui ressemblant beaucoup physiquement. Colette disait d’elle-même : « plus le temps passe, plus je sens le visage de ma mère se poser sur le mien ». A la mort du père de Colette, Fernande a débuté sur le tard une carrière de comédienne de théâtre et d’actrice de cinéma. A l’époque, qu’une femme se lance à la cinquantaine passée dans une carrière n’était pas si commun. C’était une personnalité qui suscitait des passions ; sa fille l’admirait beaucoup. Elle apportait un vent de légèreté et de folie dans la maison, alors que le père de Colette était plutôt austère. C’est peut-être ce qui explique la vie de femme indépendante qu’a menée Colette, puisqu’elle n’a jamais été mariée, s’est engagée dans le secrétariat à l’O.C.D.E, puis dans la chanson, sans impliquer personne d’autre qu’elle-même dans ses choix, n’ayant ni mari, ni enfant. L’histoire dit que les femmes se sont émancipées de leur mari en 1962 légalement. Mais en réalité il y avait déjà beaucoup de femmes qui travaillaient, ma mère la première.

– Colette Magny a amené la chanson vers de nombreuses thématiques de société, y compris l’écologie, à une époque où ce n’était pas encore devenu une préoccupation primordiale politiquement. Comment se situait-elle, elle qui dénonçait les oppressions, mais n’était pas du genre à se laisser ranger dans une case ?

– « Congrès mondial pour la santé mentale… » : c’est une chanson qui dégomme tout le monde et expose tout. Toute l’actualité intéressait Colette Magny : la politique, l’écologie, les discriminations, la question des opprimés, des espèces en voie de disparition. C’était ses thèmes de prédilection. Elle disait ne posséder aucune vérité et se revendiquait comme une « apprentie marxiste » à vie. Elle a adhéré au P.C.F, puis l’a quitté ; elle a été chanter un peu partout où on la réclamait : à la Fête de l’Huma, pour les étudiants communistes de Montpellier, même chez quelques libéraux de droite. Elle était de gauche, de toute manière, mais assumait pleinement la contradiction interne de ne pas supporter le mensonge et d’en même temps ne pas détenir de vérité. J’axerais d’ailleurs peut-être l’année prochaine le spectacle sur la question écologiste. Mais c’était une travailleuse, et elle a collaboré avec beaucoup de gens : des peintres, de scientifiques, des conteurs. Elle faisait le lien avec pleins d’univers.

– L’importance de son œuvre et de sa trajectoire est elle-même encore immensément sous-estimé et méconnue. Selon toi le fait qu’elle exprimait des contestations dérangeantes est-il à l’origine de ce déni?

– Je me demande même si ce n’était pas une provocation volontaire de sa part de se mettre à ce point là tricarde. Elle aurait pu revenir sur le devant de la scène, sous le gouvernement de Mitterrand. On a presque l’impression qu’elle faisait exprès de truffer quelque chose dans ses chansons pour faire en sorte que ça ne passe pas. Ça en devenait presque sa marque de fabrique. Si elle n’avait pas fait ça, peut-être aurait-elle été récupérée, peut-être sa personnalité aurait-elle été plus souple ? Elle-même disait « résister, ne pas céder, c’est facile ». Elle ne jouait pas les héros et ne se vivait pas comme ça. On découvre à travers son œuvre, cette solitude profonde qu’on a lorsqu’on ne porte que son propre flambeau : on ne prétend pas parler au nom des autres, ni posséder de vérité, ni convertir personne, mais juste exposer des choses qui heurtent et avec lesquelles on n’est pas d’accord. C’est une position difficile à tenir, car finalement on se retrouve seule sur son petit îlot de résistance.

– Mais n’y a-t-il pas justement immensément de choses encore à puiser chez cet artiste, qui a aussi été à sa manière une pionnière dans l’expérimentation musicale ?

– Je trouve. Et puis c’était une inspiratrice des humains. Donc ce sur quoi je suis en train de travailler, c’est d’arriver à ce que les gens s’intéressent à elle. Comment continuer à diffuser du Colette Magny ? Cette année était le cinquantième anniversaire de Mai 68, et j’ai trouvé ce biais là.

– Ton spectacle crée un moment intensément vivant où on se sent en proximité avec Colette Magny, particulièrement lors des dialogues que tu tiens avec elle. Est-ce fidèle à ce que tu voulais faire ressentir ?

– J’essaye de travailler ces dialogues, de rendre sa parole vivante, parce qu’elle parlait très bien. C’est pour cela qu’elle a fait de la chanson : s’exprimer. Elle disait même que si elle n’avait pas eu cet organe vocal pour devenir chanteuse, elle aurait été conteuse.

– Ton spectacle se jouera prochainement lors du Festival d’Uzeste, Eté d’Uzeste Musical. Comment est-ce que ça s’est décidé ?

– Je suis allée voir Bernard Lubat [http://www.cie-lubat.org/] au mois de Juin, à l’Estaminet. J’ai un peu craint que ce soit du jazz un peu trop intello. Mais j’ai en fait compris que le jazz est une musique vivante qu’il faut voir en direct. Ce que partagent ces musiciens avec les auditeurs est délirant. C’est complètement en écho avec Colette Magny, car c’était une résistante et le festival d’Uzeste est un lieu de résistance. Comme le dit Bernard Lubat, il fait de la musique à vivre, pas de la musique à vendre. Il a accueilli Colette Magny très souvent lors de son festival. Mais il ne me connaissait pas . Heureusement Dalila Boitaud de la Cie Us et coutumes , metteuse en scène qui effectue un colossal et important travail sur la mémoire du génocide des Tutsis du Rwanda a intercédé en ma faveur car elle connaissait ma démarche. Et je fais partie du 41ème Festival d’Uzeste, et j’en suis très fière. Je serai accompagnée pour l’occasion par l’excellent batteur Jean-Luc Bernard. Il a gentiment accepté l’invitation car même si je joue ce spectacle seule la plupart du temps, j’aime coopérer avec les musiciens à la manière de Colette Magny. Elle m’apprend ça. La coopération. Et je vais continuer de faire vivre sur scène Colette Magny dans d’autres lieux comme au Petit Grain à Bordeaux le 28 septembre ou Le Lieu Dit rue Sorbier à Paris le 9 septembre… C’est mon job. Celui que je choisis de faire de bon cœur… Et là est ma vérité car comme le chantait Colette Magny «  Frappe ton cœur, c’est là qu’est le génie ».


Miren Funke

Liens : Faïza Kaddour : https://www.facebook.com/faiza.kaddour.9
Théâtres Le Levain : https://www.facebook.com/theatre.le.levain/
Festival d’Uzeste http://www.cie-lubat.org/
http://www.uzeste.org/

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