La chanson : un tabou national (par Jacques Bertin)

3 Fév
Ce texte est paru en oct. 2016 dans le n° 40 (et le dernier) de la revue Cultures et Sociétés..  Il  y a du grain à moudre, comme on dit…

Puisque le nom de cette revue est Cultures et sociétés, j’ai choisi de m’interroger sur un phénomène étrange : l’inexistence de cet art, la chanson, dans l’univers français de la Culture, dans la politique culturelle, dans l’Institution culturelle, à l’Université, dans le monde intellectuel et caetera. Une absence, un tabou. Après cinquante ans de métier de chantauteur, je crois que j’ai quelques raisons de le penser.

(Avant tout, une précision : je ne fais pas de la « musique » ni de la « chanson française », je fais de la chanson. Un art multiséculaire… Il est d’ailleurs significatif qu’on ne dise plus jamais, désormais : « la chanson », mais « la musique » ou la « chanson française »…  C’est justement mon sujet.)

En commençant, remémorons-nous un événement récent. Le président Obama chante (et très bien) devant des centaines de personnes une chanson traditionnelle. La foule reprend en chœur… Formidable ! Eh bien, imaginez François Hollande, dans une réunion publique, osant entonner Le Temps des cerises : l’assistance rit poliment, personne ne chante avec lui ; et le lendemain Libération et les comiques le ridiculisent ; il est mort.

J’exagère ? Eh bien, demandez-vous quand vous avez entendu, la dernière fois, une personnalité du haut chanter une chanson…

La chanson… Voyons l’action de l’Etat français. Permanentes et coûteuses politiques du théâtre, des arts plastiques, de la musique… La chanson ? Rien. Jamais. Chez nous, la chanson n’a  jamais existé. Je dis bien, et j’insiste, et j’assume : jamais. Rien. Le Ministère ? La chanson a, depuis le début de la politique culturelle, et sans aucun débat, été confiée totalement au chaubise. Absence totale dans les salles subventionnées. Scènes nationales (environ 70) : un spectacle d’une vedette chaubise par an et c’est tout… Les SMAC (Scènes de Musiques actuelles – environ 150), leur nom l’indique, sont spécialisées dans tout ce qui n’est pas la chanson. Je ne crois pas y avoir chanté une seule fois depuis qu’elles ont été inventées. Cela contraste avec l’époque des MJC, plusieurs milliers dans les années 70, qui furent alors un extraordinaire véhicule de la chanson.

Aides publiques? Savez-vous qu’on peut faire toute une carrière de chanteur, produire (à ses frais)  des dizaines de disques, monter sur scène des milliers de fois sans jamais avoir eu un centime d’aide publique ? Si je crée une compagnie théâtrale, j’ai de bonnes chances d’être subventionné, c’est bien normal, par la mairie, la Région, le Ministère… Si je crée une compagnie de chanson ? Vous voulez rire ?


Chanteurs, il nous faut vivre ainsi, totalement à nos frais. Et j’ajoute même ici une situation que j’ai vécue : la rupture avec le chaubise vous prive aussitôt, bien sûr, de tout moyen de financement pour réaliser des disques.

Et, plus grave, tout cela ne choque ni n’a jamais choqué personne.

Parlons de l’intelligentsia. Le désossage, le dévoilement, l’analyse des phénomènes de manipulation de masse par la mode (le « matraquage » etc.), la consommation massive en temps ultra-bref, tout cela aurait dû être une tâche majeure de l’intelligentsia, à partir des années 70. Or il n’est rien venu. Rien. Indifférence totale.

L’université ? Rien, pendant des décennies pour décrypter ces phénomènes. Ici, je dois dire que depuis quelques années, le nombre des universitaires intéressés augmente, c’est vrai. Mais il est encore dérisoire. Naguère, quatre ou cinq ; aujourd’hui, dix ou vingt.

Avez-vous lu un livre paru chez un grand éditeur et décrivant le système économique de production et diffusion, ou la sémiologie de la « variété » (hier), des « musiques » (aujourd’hui) ? Où sont les Bourdieu et les Barthes ? Occupés ailleurs ! Dans des sujets sérieux. Une phrase d’Edgar Morin résume tout : l’étude des sujets discriminés est discriminée. Etudier un sujet pas réputé sérieux, c’est ne pas être sérieux. J’ai rencontré jadis, exemple triste mais qui en dit long, un peintre talentueux qui ne voulait surtout pas qu’on dise dans son CV qu’il avait été chanteur ! Ca aurait été un suicide, n’est-ce pas !

La militance politique ? Rien. L’absence de lutte, d’information, de mobilisation par l’extrême-gauche, si prompte à hurler, d’habitude, au sujet de « l’aliénation », est quelque chose d’ahurissant. La chanson est le lieu du libéralisme économique absolu ; et sans aucune opposition des milieux oppositionnels.

La presse ? Rien. Du people, de la mode, de la fausse rébellion… Aucune enquête sérieuse, jamais. Trafics de droits d’édition et abus de position dominante ? Jamais rien vu.  Rien.

Ici, il faut ajouter une nuance. Tandis que jamais les manipulations (les tubes, le matraquage etc.) dans la chanson n’ont été attaquées par les intellos, on a vu brusquement, dans les années 2000, apparaître les premières (les premières !) alertes, contre le chaubise de la littérature, par André Schiffrin, et par Jean Clair pour le arts plastiques ! Le thème : c’est affreux, voilà « les moeurs du show-business » dans la culture, la culture est menacée ! .. . Cinquante ans de retard, les amis !

La chanson est un territoire oublié dans le désert. Hors du débat culturel. Avez-vous jamais entendu parler d’un programmateur de radio emmerdé par des journalistes sur ses critères de choix, sur les chiffres ? Jamais, n’est-ce pas. Les noms de ces programmateurs, d’ailleurs, ne sont pas publics ; et la façon dont ils sont choisis est totalement secrète. La programmation entêtée de chansons en anglais sur les antennes publiques est comme une insulte permanente, mais on ne sait qui en a décidé ni pourquoi.

Les milieux artistiques ? Les problèmes esthétiques ? Prenez la question de la scène : la présence, la distanciation… Voyez les gars qui entrent sur le plateau comme s’ils étaient possédés : hurlements du public ! Or il me semble que le brechtisme avait, en théâtre, donné une analyse sur ce sujet. Eh bien, tout le monde s’en fout ! On n’en parle jamais, on n’en parlera pas : la chanson (ou la « musique ») n’est pas un sujet de culture – donc : pas de débat esthétique.

La chanson est hors de la culture. Voici donc ma thèse. C’est celle de la distinction, au sens de Bourdieu, si l’on veut. La chanson est trop commun des mortels pour permettre d’avoir l’air distingué. Donc, passons notre chemin. Car pour figurer dans le groupe supérieur de la culture, il faut se distinguer de.

Et je vois là la lassitude des classes supérieures à l’égard de la France. La fin de la France voulue par nos élites actuelles. Quoi de plus français, en effet, que la chanson ? La fin de la France est la marotte actuelle de nos élites – d’où l’indulgence à l’égard de la musique anglo-yankee…

Là, Marcel Gauchet, dans un excellent livre récent (1), parle « en dernier ressort, de la haine de soi ». Il parle à propos de la politique, du décalage entre les élites et nous autres, le peuple ; mais je crois pouvoir appliquer cette citation au sujet qui nous occupe :

« … la haine de soi en tant que Français. (…) Les élites françaises ne sont pas seulement coupées des populations, elles ont aussi et surtout un discours de mépris à l’égard des Français, et même, derrière eux, de ce qui a fait la France. C’est une des fortes singularités françaises du moment, entretenue par la fraction du milieu journalistique et intellectuel qui donne le ton. A en croire cette vulgate dénonciatrice, nous aurions le malheur de vivre dans un pays rétrograde, fasciste, raciste, peuplé de beaufs infréquentables ».

Il date l’apparition de ce phénomène de 1990. L’émergence du « postnational »… Je le date, moi, de bien plus tôt : l’invention du « beauf » par Cabu et le film Dupont Lajoie, le milieu des années 70 ; mais c’est surtout le post 68tardisme : le peuple a refusé la révolution, donc il est nul ! Et tandis que les élites passent de la révolution au libéralisme, le dégoût de la France, devient une spécialité française. Puis le poids de l’industrie « musicale » anglo-yankee, contre laquelle la mobilisation est nulle, fera le reste.

La chanson est un art qui réunit toutes les classes, toutes les couches de la population ; elle ne peut être un moyen de « distinction » – au contraire. Cette nature spéciale ne peut jouer que contre elle. Et elle a beau être un art multiséculaire, et l’ancêtre de la poésie, on s’en fout !

Il faut donc chercher dans la stupeur toujours née de cet acte simple : chanter. Chanter, c’est émettre une vibration et se sentir bouger, à l’intérieur, au profond, bouleversé. Tout le monde peut chanter. Et chanter bien. J’insiste. La chanson est le bien de tous, l’art de tous… D’où l’agacement des bourgeois et des universitaires, et le désir de prendre ses distances.

J’en suis arrivé à penser que c’est justement parce que la chanson est au-delà, au dessus, partout, trop simple, comme l’air qu’on respire, qu’elle est un tabou de la culture française. Bon. Mais il faut aller plus loin. Qu’est-ce qui est intolérable, dans cet exercice, cet acte, ou cette forme de parole ? Le problème de classe, la querelle de la distinction, cela ne suffit pas.

Alors ? Quoi ? Pas assez violente ? Pas assez virile (écoutez la violence du rap, du rock, du slam…) ? Trop nunuche, hein ? Oui, certes. Le cri, le râclement de gorge, l’orchestre couvrant le chanteur… Jamais de note longue et modulée, que du râle (chez les hommes) ou du hurlement aigu, chez les filles. Pourquoi ? Jamais de vibration calme. Jamais de vibration. Eh bien, voici mon intuition : émettre cette vibration, se laisser porter par elle et son charme, c’est exprimer son assentiment, à soi-même, premièrement. Et ensuite au partage. Et enfin, à notre culture. Il faut donc psychanalyser le refus français contemporain du chant. C’est-à-dire le refus de l’accord profond entre l’esprit et le corps et le monde. Le refus de la vibration ne serait ainsi qu’un puritanisme, une pudibonderie.

(Notez, au passage, qu’on ne chante plus en société – que cette expression même, « chanter en société » va surprendre plusieurs de mes lecteurs (elle n’est plus employée)… Chanter en société, comme on chantait dans les cafés ou les fêtes de famille, c’est accepter d’être bien ensemble, c’est accepter cette momentanée perte de conscience en commun… Le refus de notre culture, donc. Et avez-vous remarqué la disparition des onomatopées traditionnelles, le tralala de notre enfance…

Cette vibration, on va la supprimer ! La renvoyer au néant !

Histoire de cette vibration. Jadis, le chanteur de rue chantait clair et fort – s’il voulait se faire entendre et gagner sa vie. Plus tard, le chanteur de « variétés » dut se faire entendre du fond de la salle – ne pas être couvert par l’orchestre. Puis on inventa le micro et le chanteur put chanter doux et voluptueux (Jean Sablon etc.)…

A partir de là, on ne reprend plus en chœur au refrain – la chanson devient un art solitaire… Pas à chanter par tout le monde : quelqu’un s’exprime, comme dans les autres arts. Apparaissent les ACI (auteurs-compositeurs-interprètes). Le premier de tous (1932) est Félix Leclerc, et il s’accompagne à la guitare : il n’a pas besoin de pianiste, il n’a pas besoin d’orchestre. Le « métier », le succès, c’est secondaire. Pour lui, l’essentiel est le moment de la création. L’expression du « je ». A la fin de la guerre, des centaines d’ACI font de cette manière un art. La « rive gauche » est leur terrain de rendez-vous et devient un style. Arrive une génération de public instruit (mais pas que des bourgeois) qui s’en empare. Moins importe la beauté de la voix ! Je chante mal mais peu importe, puisque l’essentiel est dans le message poétique que j’apporte. Les chanteurs de charme s’en vont vers l’industrie radio/disque. Conséquence bizarre : chanter mal va devenir le signe de ce qu’on a quelque chose à dire ! Chanter bien semblera efféminé ou maniéré. De là découle la manière obligatoire du rock…

Plus tard encore, avec la formation professionnelle de nombreux musiciens dans les années 70, l’arrivée massive de la musique fait passer le chanteur au second plan. Il n’est plus qu’un membre d’un groupe. Oui, mais pourquoi le charme, la vibration longue, sont-ils remplacés par des cris, des éructations, des mots incompréhensibles ? Eh bien ! La révolte serait virile, vous savez bien… Une révolte sans risque, bien sûr : on accepte docilement toutes les règles du métier, jusqu’aux plus tordues – faute de quoi on a aucune chance, d’ailleurs, dans la profession ; mais on est un rebelle.

Voilà où nous en sommes.

Quant à moi, effaré par le nombre immense de chefs-d’œuvre d’hier et d’aujourd’hui que les radios publiques nationales n’ont jamais diffusé, et donc par l’immense stupidité que cela montre, je suis obligé d’appeler au secours sociologues, économistes, sémiologues et anthropologues. L’absence aussi de mauvaise conscience de chacun en dit long. C’est comme si vous étiez voisin d’un mouroir et ne le remarquiez pas… Et il faudra qu’on nous explique ce que c’est que ce tabou, en France. Voyez : au bistrot du coin, j’ai entendu un jeune chanteur français chanter bien, avec une jolie voix, une jolie chanson… anglaise – les gens se taisaient avec attention, charmés. Etrange. Interrogez-vous sur ce phénomène mystérieux…

Finissons. La chanson est devenue un art marginal, secret, ignoré par les médias. Quelques centaines de chantauteurs vivent dans la marge – aucun accès aux salles publiques, excepté dans les lieux (salles polyvalentes, salles paroissiales etc.) loués par des associations d’amateurs ; des granges et des garages sont transformés en théâtre de poche. Des (petits) festivals se multiplient ; avec public fervent (mais constitué surtout de sexa-septuagénaires).

… Lorsque soudain, le président des Etats-Unis se met à chanter… Comme si c’était normal !

Qu’est-ce qui se passe dans notre culture française ? Dans l’idée, venue d’en haut, qu’on a de nous, qu’on doit avoir de nous ? Pourquoi ce tabou français ? Jacques Bertin

(1) Comprendre le malheur français, Stock, p. 301

Jacques Bertin

Cultures et Sociétés, N° 40 Octobre 2016

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