Rencontre avec Didier Wampas

24 Juin

 

Plus de 30 ans de Rock alternatif pourtant pas vraiment classable et puisant ses influences où bon lui semble, une route jalonnée d’une quinzaine d’albums, dont deux live et une compilation, une loufoquerie exquise, un sens poétique de la rêverie, de l’humour et de l’absurde qui semble nous délivrer comme un message à travers et par delà les autres, la nécessité, l’urgence même, de déconner, de rire et de vivre … il y aurait encore bien d’autres choses à dire de l’itinéraire singulier de Didier Wampas. A l’aube de la sortie du nouvel album des Wampas, « Evangélisti », délire mêlé d’attachement aux racines rock et de recours aux références yéyé, le groupe entamait le 02 février à Bordeaux, une tournée, prometteuse, comme d’usage, des moments hauts en couleur, enjoués et excentriques. Un petit air de folie et de liberté flottait dans les couloirs du Théâtre Barbey, où Didier Wampas acceptait de nous accorder un entretien.

 

– Didier bonjour et merci pour cet entretien. Vous démarrez la tournée du nouvel album ce soir. Comment l’appréhendes-tu ?

– C’est la première date, donc je ne peux pas te dire comment ça se passe. On va tout roder ce soir. On n’a pas encore joué les morceaux ; on a répété deux fois. Donc on commence aujourd’hui ! Mais on va quand même jouer des anciens morceaux.

 

– Partir avec peu de préparation, est-ce ce qui rend le métier palpitant ? Il parait que pour toi il n’est rien de pire que quand un spectacle est réglé au millimètre.

– Ce sera loin d’être le cas ce soir ! C’est important d’avoir de la fraicheur. Des fois il faut la forcer un peu. Mais je ne le fais pas exprès. Peut-être que dans 100 dates, ce sera moins frais, mais là, pour l’instant, ça va.

 

– Tu as vécu une double vie de travailleur salarié d’un côté et d’artiste de l’autre. Cela a-t-il généré des frustrations de ne pas pouvoir te consacrer professionnellement entièrement à la musique ou au contraire était-ce vital d’avoir un emploi alimentaire pour garder de la fraicheur dans l’exercice de ta passion ?

 – Je pense que ça aide vachement quand on n’a pas la pression d’avoir besoin de ça pour bouffer. Quand tu veux faire du Rock’n’Roll en France et que tu as besoin d’en vivre, ce n’est pas évident : il faut tourner, chercher des dates. Nous, on s’en fout. Je fais des chansons ; on vend des disques ou non. On est vraiment beaucoup plus libres. Et franchement, il n’y a rien de frustrant à ne pas pouvoir se consacrer professionnellement à sa musique. On n’aurait pas fait plus de concerts ; franchement on n’aurait rien fait de plus et peut-être même moins, à cause des pressions. Quand tu as 20 ans, tu t’en fous d’avoir 800 euros pour vivre. Mais après tu grandis, tu as des mômes… Plein de groupes se retrouvent au bout d’un moment dans cette situation. Ce que j’ai envie de faire à la base n’est pas très « grand public ». Alors à partir de là que fait-on ? Soit on change sa musique pour plaire à un maximum, soit on fait ce qu’on a envie de faire, et puis on verra bien ! Je ne regrette pas. C’est vrai qu’il y a tellement de choses à faire, à explorer. Mais on ne peut pas tout faire, et je suis content qu’on ait le temps de jouer, de répéter et de continuer.

 

– Tu as commencé à composé au sein du groupe après le décès de Marc Police. Comment se passe le travail personnel et collectif ensuite ?

– Effectivement, j’ai commencé y a 25 ans, après le décès de Marc . J’écris des chansons tout le temps : je prends ma guitare, j’écris des chansons en «yaourt», et après lors des répétitions, on les joue et on garde celles qui tournent le mieux tous ensemble. Je prends ma guitare et je fais de la chanson en temps réel, couplet-refrain et solo. Après les autres font leur partie. Mais généralement la chanson de base est faite. Loin de moi l’idée de vouloir diminuer le rôle des autres : la chanson évolue suivant la façon dont les autres jouent. Mais quand on essaye de changer des choses à sa base, c’est toujours moins bien. Le premier jet est mieux. Et après je mets des paroles dessus. Une chanson, ce n’est pas qu’un riff : le riff de guitare amène le rythme, etc… C’est un tout.

 

– Votre musique est assez inclassable, dans ce pays où on aime bien cloisonner les artistes dans des cases, au sens où au sein de chaque chapelle dont elle pourrait se revendiquer, on trouve toujours des puristes à qui elle ne convient pas assez. Qu’est-ce que cela t‘inspire ?

– Tant mieux ! C’est le but ; je n’ai pas envie de rentrer dans une case. A la base, on fait du Rock’n’Roll pour ne pas rentrer dans des cases. Or très vite, les gens rentrent quand même dans une petite case, selon leurs idées, leur musique, leur look.

 

– Tu gardes une image de clown avec des textes légers et drôles, voire pas du tout sérieux. Or l’humour et la légèreté servent aussi à exprimer des choses importantes et profondes. Je me permettrais un parallèle avec des groupes comme Fatals Picards, qui trainent volontiers une étiquette de « chanson comique » et qui pourtant abordent aussi avec justesse des sujets très graves, comme la pédophilie (chanson « Tonton »). Est-ce un équilibre fragile ou une évidence?

– C’est ne pas se prendre au sérieux déjà à la base. Il y a tellement de démagogie et de populisme, que si nous, en tant qu’artistes, on tombe aussi dans la démagogie et le populisme, on ne s’en sort plus. On n’a pas le droit. On peut faire autre chose que ça. C’est la grande mode en ce moment, mais moi, je n’ai pas envie de faire ça. Aucune envie d’aller gueuler devant les gens des messages à la con avec lesquels tout le monde est d’accord et qui ne servent à rien. Il faut un peu de subtilité, de finesse, de poésie. Quand tu fais de la politique, que tu es maire d’un petit village, confronté à plein de problèmes, de gens qui n’ont pas de logement, pas d’argent etc… tu ne peux pas te permettre de faire de la poésie. Nous, on peut en faire. Le monde a besoin de poésie, et c’est à nous de la faire. Alors faisons-en ! Ça sonne bien, hein? Faisons-en!

 

– Dénoncer avec dérision sans tomber dans la caricature du chanteur militant donne-t-il plus d’impact aux messages ou en freine-t-il la compréhension?

– Je ne sais pas, et je m’en fous. Ce n’est pas mon problème. Le message est plus important que ça. Le seul message que j’aurais apporté dans ma carrière est peut-être le fait d’avoir vécu comme ça, d’avoir travaillé à plein temps et d’avoir fait de la musique à plein temps parallèlement, de montrer aux gens que c’est possible de le faire, parce que je l’ai fait. Pas en disant des choses aux gens, en les incitant à la révolte. Un message, il faut prouver dans sa vie qu’il est vrai. Montrer aux gens coincés par leur boulot que rentrer chez soi le soir et aller peindre, jouer de la musique, faire du bénévolat pour une association, c’est possible. On a du temps à côté, si on veut. Il suffit de ne pas avoir de télé. Imagine si tous les gens éteignaient leur télé, le temps qu’ils auraient pour faire autre chose !

 

– Peux-tu nous parler de tes projets parallèles ?

– Sugar & Tiger est un peu en pause, car les enfants font leurs études en ce moment. Bikini Machine aussi, mais on refera peut-être un disque un jour. Et puis j’ai fait un autre album de reprises de Country québécoise sous le nom de Didier Chappedelaine et ses Maudits Français [NDLR avec l’accent, tabarnac !] qui doit sortir en septembre peut-être, ou plus tard.

 

– Tu as participé à l’enregistrement d’un album live « Scandale Mélancolique Tour» d’Hubert-Félix Thiéfaine en 2006. Comment s’est faite votre rencontre et que représente-t-il pour toi ?

– Je ne suis pas trop fan de Thiéfaine en fait, parce que je n’écoutais pas ça dans ma jeunesse. Je ne sais plus… On a dû me demander d’y participer et j’ai dit « oui », parce que je dis toujours « oui ». On ne m’a pas payé pour ça. Je m’en fous ; mais c’est dire dans quel monde on vit : on te fait venir au Zénith, on te filme, t’enregistre pour un disque qui va sortir, on met ton nom même sur la pochette, et on ne te paye pas. Tu vois, c’est pour cela qu’heureusement je ne vis pas de ce métier, sinon j’aurais été réclamer. Mais j’ai mon travail à côté, donc je n’ai pas besoin de ça. L’indépendance financière est une liberté. Ceci dit, je ne suppose pas que ce soit la faute de l’artiste. Thiéfaine est plutôt rigolo ; j’aime ce genre de personnalité décalée. Des gens comme ça, il n’y en a pas tellement en France, qui sont décalés et font la musique qu’ils ont envie de faire, sans se soucier du succès. C’est bien, les gens comme ça ; il n’y en a pas assez. Dans la plupart des cas, que ce soit du Punk, du Metal ou autre, les gens comprennent comment ça « marche ». C’est-à-dire que pour vendre, il faut rentrer dans la case Metal, faire des festivals de Metal, des tournées, etc…  Et c’est leur but dans la vie, de rentrer dans une petite case. Les gens comme Thiéfaine se foutent complètement des cases. Il fait ce qui lui plait. Et tout d’un coup, après 40 ans d’une carrière dont les médias n’ont jamais voulu parler, on s’intéresse à lui et le proclame parmi les plus grands.

 

– Tu évoques souvent Charles Trenet. Est-ce un modèle pour toi ?

– Oui, c’est un modèle. Je l’écoute beaucoup moins, mais je l’ai écouté pas mal. Encore quelqu’un qui s’en foutait de ce qu’on pensait de lui et qui n’essayait pas de se prendre pour un grand artiste. Il jouait un peu le clown, et faisait ce qu’il avait envie de faire. Il n’était pas reconnu au même niveau que Brel  ou Piaf ; c’était un peu un rigolo pour les gens. On dirait que la Chanson Française se doit d’être sérieuse et grave ; ça a toujours été comme ça. De Brel à Noir Désir, il a toujours fallu chanter des choses dures. Alors que Trenet est très poétique. C’est lui qui m’a appris la poésie ; c’est avec lui que j’ai découvert ça. Pour anecdote, je possède un concert de la fin des années 50, quand ça ne marchait plus du tout pour lui, qu’il était complètement oublié : il présente ses chansons comme si c’était rien, en disant « tiens, je vais vous faire une petite chanson… », comme si c‘était une petite connerie, et ensuite il enchaine et ce sont des chansons magnifiques. Tu vois, il n’était pas le genre à annoncer qu’il allait interpréter un chef d’œuvre, alors que ses chansons en étaient. Pour cela, c’est un exemple.

 

– Je parlais tout à l’heure justement de chansons qui sous des airs de légèreté ou de désinvolture abordent des thèmes graves ou lourds : sa chanson « Je chante ! » qui nous raconte toute guillerette l’itinéraire d’un suicidé par pendaison n’en est-elle pas un bel exemple ?

– Voilà ! Et pour moi, c’est très fort. C’est un de mes maitres.

 

– Tu écoutes beaucoup de genres différents : du Jazz, du Classique. En quoi cela influence-t-il ta pratique de la musique ?

– Ça m’influence du fait que ça désinhibe. Quand tu viens d’écouter du Bach ou du Mozart, et que tu prends ta guitare, ça décomplexe complètement, parce que tu sais que tu n’es pas là pour composer une symphonie, que tu vas juste faire une petite chanson. Ça relativise ce que tu fais et empêche de se prendre la tête, et surtout de se prendre pour un génie ou un grand artiste. Je continue à jouer de la guitare à deux doigts, et je n’ai pas envie d’en mettre plus !    

 

– Une dernière question, qui nous tient à cœur. Sven Pohlhammer, guitariste du groupe Parabellum, qui dernièrement jouait avec Kick (de Strychnine) [https://leblogdudoigtdansloeil.wordpress.com/2015/09/09/entretien-avec-kick-autour-de-la-sortie-de-son-album-chien-fidele/] et nous a quittés il y a peu de temps. Quels souvenirs en gardes-tu?

 

– C’est toujours pareil malheureusement… Et il y aura de plus en plus de gens qui meurent. C’est triste ; ça me fait de la peine. Ces gens là, je les aime beaucoup, surtout Sven et Schultz. Je les adore, mais il ne faut pas non plus se leurrer : ils ne sont pas morts en se faisant écraser en traversant la rue. Ce sont des gens qui ont vécu comme ils avaient envie de vivre. La dernière fois que j’ai joué avec Parabellum, c’était en Belgique.

 

C’est la dernière fois que j’ai vu Schultz, juste avant qu’il meure. Je ne sais pas pourquoi, j’ai senti qu’il fallait que je monte sur scène avec eux, et quand ils ont joué « Cayenne », je suis monté pour chanter. C’est bizarre, je ne sais pas pourquoi j’ai eu cette intuition de chanter avec eux alors que je ne l’avais jamais fait. Je n’ai plus jamais revu Schultz après. Et Sven, ça m’a fait de la peine. C’était vraiment des mecs supers.  

 

Miren Funke

Photos : Carolyn C (1), Benjamin Pavone (2), Miren Funke (5)

Nous remercions Kick et Cathy pour les photos de Sven Pohlhammer

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Une Réponse to “Rencontre avec Didier Wampas”

  1. Danièle Sala juin 24, 2017 à 16 h 35 min #

    C’est vraiment un grand plaisir de te lire Miren, à plus d’un titre. Très sympa cette rencontre avec un gars qui ne se prend pas au sérieux, et qui fait ce qu’il lui plait, il en faut pour tous les goûts et pour tous les publics !

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