Rencontre féérique avec la culture irlandaise en musique: entretien avec Joseph et Agnès Doherty autour de leur conte musical « Finn Mc Cool »

4 Août

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Il est parfois des projets qui nécessitent maturation et obstination dans un travail de longue haleine, de la naissance d’une idée jusqu’à l’aboutissement du processus créatif. Le conte musical « Finn Mc Cool » est de ceux là. Lors de l’entretien qu’il nous avait accordé en juin 2014, le musicien et compositeur Joseph Doherty évoquait son désir de transmettre, à travers un spectacle, un héritage relatif à ses racines culturelles, et nous confiait imaginer  une création bâtie autour de l’histoire de Finn Mc Cool, personnage historique mythifié par de nombreuses légendes populaires d’Irlande [https://leblogdudoigtdansloeil.wordpress.com/2014/06/17/joseph-doherty-lentretien/]. La création désormais achevée, fait, à chaque représentation, revivre à la lumière d’une existence scénique, et dans un rythme soutenu, vif, comique même, les personnages d’un patrimoine folklorique encore méconnu en France. Sous l’aspect d’un conte musical, où féérie et poésie se mêlent à des vérités historiques, c’est aussi une œuvre pédagogique et savante pour petits et grands enfants que narrent, jouent et chantent Joseph Doherty et sa compagne Agnès, nous plongeant dans le merveilleux, à la découverte de la culture celte. L’occasion d’apprendre et de s’enrichir de connaissances, tant historiographiques que musicales, en passant une heure (et plus encore) ailleurs, dans un monde intemporel où le mot « enchantement » prend tout son sens, et où on ne sent justement pas le temps passer. Il y a quelques jours, le couple d’artistes acceptait de nous recevoir en famille (la relève à fibre artistique semble assurée) pour en parler.

 

– Bonjour et merci de nous accorder cet entretien pour parler de « Finn Mc Cool ». D’où est née l’idée de la création du spectacle ?

– Agnès : C’est une vieille histoire… Nous avions, Joe et moi, cette idée depuis longtemps, d’adapter des contes, puisque nous nous y étions déjà essayés au spectacle ensemble avec  notre adaptation du roman de René Fallet « Bulle Ou la Voix de l’Océan ». Joe a écrit des musiques sur les textes que je racontais. Puis la médiathèque Flora Tristant de Bordeaux, qui a eu besoin d’artistes pour assurer un spectacle au pied levé, a fait appel à nous. Et comme l’idée d’un spectacle d’adaptation de contes irlandais nous trottait dans la tête depuis un bon moment, nous avons sauté sur l’occasion pour en monter un premier, inspiré de la légende du géant Finn Mc Cool.

 

– Pourquoi cette légende particulièrement ? finmccool

– Agnès : J’aime bien les légendes et contes qui naissent d’une réalité géologique ou historique, par exemple comme certains contes en Afrique qui offrent une explication à des phénomènes naturels. Je trouve cela très poétique. En l’occurrence l’histoire de Finn Mc Cool est basée sur l’existence d’un site géologique d’Irlande, classé par l’UNESCO et appelé « La chaussée des Géants » (« Giant’s Causeway »). Il s’agit de près de 40 000 colonnes hexagonales verticales volcaniques qui forment ce qui ressemble à un chemin rompu vers l’Ecosse. La légende explique la création de ce site. Ce qui est marrant, c’est qu’il existe en Ecosse, pas tout à fait en face, mais presque un autre site, la grotte de Fingal, qui y ressemble.

Giants_Causeway_10 – Joe : Les deux sites se trouvent sur la même faille ; mais à l’époque où ces légendes sont advenues, les gens  ne connaissaient pas la tectonique des plaques et ces phénomènes naturels qui expliquent le relief.

– Agnès : Nous avons donc commencé à travailler là-dessus ; l’histoire nous a servi de fil conducteur pour transmettre tout un tas de choses qui tiennent à cœur à Joe, relatives à son enfance, des histoires populaires et des légendes, que tout le monde connait en Irlande, mais pas ici.

– Joe : Il faut préciser qu’à la base, je ne pensais pas créer un spectacle pour enfant, mais plutôt pour adulte.

– Agnès : Avouons que des légendes relatives à Finn Mc Cool, il y en a plein, mais en général, elles sont assez « trash », cruelles et sanglantes. C’est pratiquement de la mythologie guerrière. Notre conte parle aussi de rencontres avec l’autre monde, avec des créatures inhumaines, comme les fées. Dans les légendes celtes, les fées ne sont pas des créatures forcément bienveillantes ; ce sont des esprits dont il faut se méfier. Ce ne sont pas les fées de Walt Disney !

 

– Comment ce projet s’est-il donc réorienté à destination des enfants ?

– Joe : Ce qui s’est passé, c’est que l’association Ariane Production, qui s’occupe des contrats d’Agnès et nous soutient sur ce projet, a émis l’idée de créer un spectacle pour jeune public. C’était en fait une expérience nouvelle pour l’association aussi, au sens où elle n’est pas spécialisée dans les  spectacles pour jeune public.  

– Agnès : Il y a eu, il y a deux ans, un dispositif national, appelé « La belle saison », qui voulait promouvoir des spectacles pour jeune public, afin de montrer que ces événements là pouvaient être des spectacles de qualité, et de pousser les compagnies à en monter. C’était une sorte de label, dans lequel nous sommes rentrés, qui fonctionne avec peu de moyens, mais apporte beaucoup en termes de visibilité. Du coup Ariane Production a vraiment pris en charge le projet, en montant un dossier avec nous et en le présentant à des institutionnels ; cela nous a ouvert beaucoup de portes, et permis d’obtenir des résidences dans plusieurs endroits, dont l’Oara et Le Rocher de Palmer. On ne s’attendait pas à toutes ces choses, que nous devons au travail d’Ariane Production qui s’est vraiment investi à nos côtés, tout comme Renaud Cojo qui nous a fait la mise en scène, Eric Charbeau et Philippe Casaban, la scénographie et Eric Blosse, les lumières. Ils ont tous été très généreux, pleins d’idées, extrêmement agréables. On a eu beaucoup de chance d’être si bien entourés.

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– Votre spectacle a pour fil conducteur l’histoire de Finn Mc Cool, mais bien d’autres légendes y sont évoquées, et d’autres personnages y sont inclus. Avez-vous souhaité enrichir le conte de façon à transmettre plus qu’une histoire : une culture, une âme ?

– Joe : Vu que le projet allait s’orienter vers un spectacle pour enfants, et que le personnage principal en est un géant, j’ai pensé qu’il fallait y intégrer quelque chose de petit. C’est ainsi que s’est imposé le Leprechaun. C’est un être tout petit qui est présent dans plein d’histoires. J’ai du passer un an et demi à faire des recherches sur les Leprechaun, les fées, et d’autres créatures ou personnages de contes et leurs origines dans la culture celte. Il est évident que les fées étaient des déités pour les Celtes.

– Agnès : En fait les Dieux de la mythologie celte venue d’Europe centrale ont été en quelque sorte récupérés et adaptés par les autres cultures arrivés en Irlande, et surtout par la christianisation amorcée par Saint Patrick au V ème siècle, afin d’être rendus compatibles avec la religion catholique. C’est pour cela qu’ils ont été diminués, c’est-à-dire, transformés en petits êtres, en lutins, etc…  C’est le même processus qui a transformé les croyances païennes un peu partout pour en faire des fêtes religieuses et les intégrer à une religion imposée ultérieurement. D’ailleurs il est intéressant de constater à quel point il y a des liens et des similitudes entre ces Dieux celtes et les divinités d’autres cultures indo-européennes anciennes.  Notre spectacle parle de Lugh Lamfada, qui est une divinité majeure, et aurait donné son nom au Leprechaun, et très probablement aux villes de Lyon, Laon, et même Paris, qui s’appelait Lutèce avant. On peut aussi parler du « Om » (ou « aum ») indien.

– Joe : « Om » représente, pour les Indiens, le son premier d’où l’univers est né, et aussi la parole. Ogham, l’alphabet antique qu’on utilisait pour écrire l’Irlandais, se prononçait « ohm » en ancien Gaélique. De même le Veda, ensemble de textes saints du Sanskrit portant les connaissances du monde, est un terme qui se retrouve en Irlandais et signifie « connaissance » justement. « Draoi » signifiait le « chêne », et c’est de l’union de ces deux mots que vient « druide » : celui qui a la connaissance du chêne, donc des arbres et de la nature. Alors bien sûr le spectacle parle de fées et de créatures inhumaines, mais ce que je voulais faire à travers cette histoire, c’est raconter des vérités. Quand on se penche sur l’archéologie des langues d’Europe -Basque, Hongrois et Finnois mis à part-, on se rend compte que le Celte est à l’origine de quasiment toutes les langues, de l’Inde jusqu’à l’ouest du continent. C’est la colonne vertébrale des langues actuelles, et pas que du Gaélique modernisé qui est encore parlé aujourd’hui. Par ailleurs ceux qui ont fait la culture irlandaise, ce ne sont pas que des catholiques. Les littéraires comme Yeats, le Théâtre Irlandais, Beckett… c’était des protestants. Pas Joyce bien sur ; lui était catholique.  Mais bien d’autres. Aujourd’hui, on prétend que le problème de l’Irlande est un problème religieux entre protestants et catholiques, mais ce sont des foutaises. Les protestants ont mené la révolution avec les catholiques en Irlande. Aujourd’hui, on réécrit l’histoire en faisant croire que des questions identitaires sont à la source du problème, mais ce n’est pas si simple. Le conte ne fait pas qu’aborder la question des croyances pour un jeune public ; il vise également à apprendre des choses historiques et culturelles.

Agnès : D’une part, on se rend compte que la grande mythologie celte, qui a donné naissance aux lutins, au Leprechaun, aux esprits de la forêt, entre autres vient d’Europe centrale ; d’autre part on comprend que certaines légendes comme les histoires de géants proviennent de faits ou de personnages historiques ayant réellement existé.  Aux II ème et III ème siècles en Irlande, outre les guerriers celtes, qui étaient très grands, il y avait aussi plusieurs autres peuples, dont certains de taille géante : on a trouvé des tombeaux renfermant des squelettes de 2, 65m de hauteur. C’est probablement l’existence de ces peuples qui a donné naissance à beaucoup d’histoires de géants.

 

– D’un point de vue historique, qui était Finn Mc Cool ?

– Joe : Finn Mc Cool était chef d’une bande de guerriers, qui s’appelait les Fenians, d’après son nom, qui signifie « le blond ». C’est un nom dont se revendique tout ce qui est républicain et catholique en Irlande encore aujourd’hui, comme le parti politique Sinn Féin par exemple. Cet héritage culturel a été en quelque sorte renationalisé au XIX ème siècle pour prendre un sens revendicatif, en signe de résistance à l’impérialisme britannique.

– Oona (la fille cadette) : C’est de là que vient « fainéant » ?

– Joe : Non ! Mais j’ai pensé utiliser cette blague dans le spectacle. Il faut expliquer que les guerriers celtes se lavaient avec de la chaux pour se purifier avant les batailles, cheveux compris. C’est pourquoi leurs cheveux étaient blonds. Et les armés romaines ont décrit cela à Jules César, en disant que ces guerriers là étaient des fous furieux, qu’ils arrivaient aux batailles avec les cheveux raides, blanchis à la chaux, tous nus avec des peintures sur le corps. En plus ils ne craignaient pas la mort, qui était pour eux une forme de renaissance. C’est pour ça que les Romains ont renoncé à conquérir le pays et ont bâti un mur en Écosse -le mur d’Hadrien- pour empêcher les Celtes de venir vers eux, et pour s’en préserver. angleterre-mur-hadrien-portion-cawfields

De toutes les régions celtes, qui ont connu pas mal d’invasions, l’Irlande était la plus déconnectée du reste de l’Europe, puisque c’est une île plus éloignée ; c’est donc sur cette terre que se trouvent les vestiges les plus importants et anciens de la culture celte, même s’il y en a ici aussi et en Cornouailles, au Pays de Galles et dans d’autres localités.  A partir du massacre des Gaules à Alesia, les Romains se sont emparés des routes et ont détruit beaucoup de traces des autres cultures, notamment celte, sauf en Irlande. C’était très intéressant d’effectuer toutes ces recherches archéologiques pour enrichir le conte. On parlait de Lugh Lamfada précédemment ; ce Dieu était un peu comparable à Mercure dans la mythologie romaine : il était militaire, mais aussi poète, musicien, médecin …

– Agnès : Le rapport au langage est très important, car il est primordial dans la culture irlandaise. Déjà les Irlandais sont très bavards ; c’est un peuple qui compte beaucoup d’écrivains et de poètes. Même les guerriers étaient poètes, sans parler des druides qui jetaient des sorts avec la parole. Le langage tient une place centrale dans cette culture. Et puis on a découvert ensuite autre chose concernant un morceau qui s’appelle « Sidh Beag Sidh Mór »…

20160803_151725 – Joe : En fait ma sœur voulait que je joue un morceau pour son mariage, et j’avais proposé « Sidh Beag Sidh Mór » en lui faisant écouter une maquette. Le compositeur en est Turlough  O’Carolan, qui est connu comme le compositeur irlandais important du XVII ème siècle. C’était le dernier barde et il a laissé plus de 300 morceaux connus. C’est grâce à cette chanson qui était sa première composition que j’ai trouvé le fil conducteur pour mon spectacle. Je voulais parler de la mort, et une des façons de parler de la mort dans un spectacle peut être de parler de l’aveuglement. Or à 18 ans Turlough O’Carolan est devenu aveugle, et il a été envoyé chez un cousin qui était harpiste pour faire l’apprentissage de la musique durant 3 ans. A 21 ans il est reparti avec un poney, comme barde errant, car à cette époque et depuis l’invasion de l’île par l’Angleterre de Cromwell, les activités des bardes étaient réprimées et interdites, le pouvoir anglais voyant dans ces poètes-musiciens porteur de la parole identitaire irlandaise une menace contre son autorité. Il a trouvé du travail chez un noble irlandais, qui, ne le trouvant pas très bon interprète, lui a conseillé de s’essayer plutôt à la composition. Dans la culture irlandaise, être compositeur ne consiste pas à composer uniquement des musiques, mais également à en être parolier, car le langage est intrinsèquement lié à la musique. Il a donc voulu raconter l’histoire de deux montagnes d’Irlande, Sidh Beag et Sidh Mór, qui sont en fait des tertres avec des tombes mégalithiques ; on dit que Finn Mc Cool est enterré sous l’une d’elles, et que tous les 1er mai, les fées des deux montagnes continuent de se battre. C’est la date de cette fête, où les gens dansent autour d’un mat avec des rubans, qui est célébrée dans beaucoup de cultures. Turlough O’Carolan a toujours dit que ses compositions lui avaient été inspirées par des fées, alors qu’il s’était assis sur la colline. Les fées ne l’ont jamais quitté, et tous les titres de ses compositions en parlent.

– Agnès : Quand nous avons commencé à travailler sur ce spectacle, on ne savait pas tout cela. On n’a appris qu’après des recherches que la tombe d’un géant avait réellement été trouvée à cet endroit là, et que les gens de la localité disent que c’est celle de Finn Mc Cool. Il y avait là le lien entre le petit peuple des fées, le personnage de Finn Mc Cool et ce compositeur auquel Joe s’intéressait. Nous sommes allés l’été dernier, sur Sidh Beag, qui est la plus petite des deux collines, sous laquelle la tombe en question est située. Il y avait des arbres à fée tout autour. Ce que l’on nomme arbre à fée en Irlande, ce sont des buissons d’aubépine, qui fleurissent au mois de mai, et sont tout tordus ; ça rappelle les arbres des contes de fée qui attrapent les gens et déchirent les vêtements avec leurs bras. On dit qu’il ne faut pas toucher à ces arbres, ni casser leurs branches, sous peine d’avoir des problèmes avec des fées. Nous sommes montés en haut de la colline avec la contrebasse et le violon, et nous avons joué « Sidh Beag Sidh Mór ». C’était génial !

– Oona : Des personnes sont venues, et quand elles ont vu que c’était mes parents qui jouaient, elles étaient étonnés et ont dit qu’elles avaient cru entendre des fées !

– Agnès : Pour nous, c’était très émouvant. Et puis cette histoire a un fondement réel, puisqu’il y a vraiment une tombe de géant sous cette colline.

– Joe : Le problème est que dans les années 1930, les fermiers ont cassé la tombe et saccagé le lieu où on a retrouvé les deux squelettes –un masculin et un féminin- de 2,65m. Mais on sait qu’ils étaient enterrés debout, face à Tara, la capitale mythique des rois d’Irlande. Et il n’y avait que les chefs et les rois qui étaient enterrés de la sorte. C’était donc forcément un personnage important qui avait été inhumé là.

– Oona : Quand on y est allés, j’ai vu quelque chose qui ressemblait à une sorte de statue. En fait c’était celle de Finn Mc Cool, qui mordait son pouce. C’est pour ça qu’il y a une histoire à ce sujet. J’ai vu deux autres choses : il tenait un poisson derrière et avait un nid dans la tête.

– Joe : C’était un saumon, le saumon de la connaissance : on dit qu’il l’avait touché avec son doigt, et qu’il lui suffisait de sucer son pouce pour savoir ; et le nid qu’il avait dans la tête représente une référence au fait que c’est lui qui a amené le premier merle en Irlande.

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– Sur le plan musical, pourquoi avoir choisi de ne pas privilégier vos compositions et d’enrichir le conte de musiques traditionnelles ?

– Joe : L’idée du spectacle est de raconter une culture et d’expliquer d’où elle vient ; donc il fallait absolument y intégrer de vrais airs irlandais. Et puis ça permet aux spectateurs de découvrir des rythmes et des instruments typiques du Nord de l’Irlande. Par rapport au fait que c’est une part de mes racines, il y a des morceaux que j’ai repris, car ils étaient joués par un grand musicien qui s‘appelle John Doherty, donc du clan Doherty. Dans l’arbre généalogique de sa famille, sur 400 ans, il n’y a que des musiciens, qui étaient aussi forgerons itinérants (« tinkers ») : ils réparaient toutes les pièces en métal –laiton surtout- pour les portes ou le mobilier des maisons, et donc transportaient d’une maison à l’autre, d’un village à l’autre, des histoires et des airs musicaux. Dans cette famille, il y avait une tradition de joueurs de cornemuse, mais de cornemuse écossaise, des Highlands. Jusqu’aux temps modernes, les gens de l’Ulster prenaient le bateau pour l’Ecosse souvent, pour aller travailler pendant les moissons par exemple. C’était plus facile il y a 400 ans de voyager par la mer que par voie terrestre ; il y avait donc un flux migratoire économique entre l’Irlande du Nord et l’Écosse. Ceci explique que notre musique soit imprégnée du son d’instruments écossais, et c’est pour cela que j’utilise pour le spectacle, entre autres instruments, un violon au son caractéristique du nord du pays, le « fiddle ». J’ai donc utilisé des morceaux de John Doherty, et aussi composé certains morceaux moi-même. Puis nous avons écrit quelques chansons pour expliquer la mythologie et les histoires. On donne souvent des noms traditionnellement à des morceaux très connus du répertoire folklorique, comme « Pigeon on the gate » par exemple. Personne ne sait pourquoi cet air s’appelle ainsi, mais tout le monde le connait sous ce nom. J’ai voulu recenser tous les morceaux irlandais qui portent des noms en rapport avec les fées, et voir si certains airs illustraient assez bien le charme des fées, pour servir dans le spectacle. IMGP4468

– Agnès : On voulait jouer ces airs avec précision pour que des puristes de la musique irlandaise puissent aussi s’y retrouver. Mais il fallait qu’ils arrivent dans le spectacle à des moments choisis du récit, de façon à ce qu’il y ait une cohérence entre ce que l’histoire et la musique racontent. Aucune musique n’est placée par hasard à un moment donné parce qu’elle ferait joli. Joe a dû composer à peu près un tiers des morceaux seulement. D’ailleurs pour les jeunes publics, nous avons rédigé un petit dossier, à destination des professeurs, avec les références historiques, les explications littéraires et la liste des chansons.

 

– Quel est le rapport des Irlandais sur place avec ces légendes et connaissances historiques ?

– Agnès : Quand on a posé des questions aux gens là bas, on n’a pas vraiment eu de réponse. Par exemple la belle-sœur de Joe, qui pourtant est d’une région où la culture des légendes celtes est encore très vivace, nous disait que son oncle était conteur, mais qu’elle n’avait pas gardé mémoire de ces histoires. Et en fait, c’est au fur et à mesure des balades, en la laissant parler d’elle-même, qu’elle s’est mise à raconter tout ce qu’elle savait, les histoires de croyances populaires, comme celle du Banshee, qui est une fée dont on entend le cri lorsque quelqu’un va mourir. Elle nous a raconté que seuls 5 clans en Irlande peuvent entendre le Banshee. En fait là bas, ces histoires ne sont pas extraordinaires ni anormale ; ce sont des croyances qui font parti de la vie. Les gens disent rencontrer des Leprechaun, et c’est tout à fait banal.

– Joe : Aujourd’hui tout le monde accède à Googlemap ; on peut voir les traces des « ringfort », des sortes de campements fortifiés où habitaient les gens il y a 5000 ans. ringfortOn voit l’empreinte de l’homme sur le paysage.  On a vu des choses incroyables, un grand fort avec des murs en pierre de 8 mètres d’épaisseurs et 15 mètres de hauteur dans le comté du Donegal datant de 3000 ans, des tombes mégalithiques à New Grange qu’on peut visiter. Tout le monde connait ça en Irlande, mais pour les Irlandais, c’est tellement évident que ça ne se raconte pas. Si on pose des questions, ils ne vont pas y répondre forcément. Si on les  newgrange1baborde par exemple en demandant ce qu’ils savent sur les fées, ils vont juste répondre « Oh ! Rien du tout ». Mais si on passe du temps avec les gens et qu’on les laisse parler, ils vont se mettre à raconter les choses naturellement et nous apprendre beaucoup plus que ce qu’ils pensent savoir.

 

– Cela a-t-il fait partie de la motivation qui vous a animés justement, d’écrire ce qui ne l’a pas été et n’a peut-être connu jusqu’à présent qu’une transmission orale ?

– Joe : Oui. Bien sur l’histoire de Finn Mc Cool est racontée déjà par de vieux récits écrits. Mais en marge, il y a toutes ces histoires de Leprechaun, de fées et de croyances populaires qui se transmettent dans les familles, de bouche à oreille, que les gens savent ou dont ils ont entendu parler, qu’il me tenait à cœur de raconter. Ceci dit, on ne raconte pas la vraie histoire de Finn Mc Cool. Le personnage a vraiment existé ; mais après sa mort, on en a fait une légende et on a construit des tas d’histoires autour de ça. On raconte par exemple que Finn Mc Cool a créé l’île de Man en jetant un tas de terre vers Benandonner, qui est tombé dans la mer, et que l’endroit d’où il a retiré ce tas de terre est le lieu où existe à présent Strangford Lough, le plus grand lac d’Irlande, situé juste sous Belfast. C’est un peu comparable à Gargantua en France. Aujourd’hui c’est complètement oublié, mais il y a 200 ans, chaque village ou famille en France avait ses propres histoires à raconter au sujet de Gargantua. C’est la même chose, sauf qu’en Irlande ces histoires populaires sont encore très répandues.

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– Mais n’est-ce pas sans doute parce qu’en France, la révolution et l’instauration de la république « une et indivisible » ont partiellement détruit les cultures régionales et les folklores locaux ?

– Joe : Si ; c’est ça.

– Agnès : Ce genre d’histoire relève des croyances populaires et était en même temps transmis par les langues régionales ; elles se sont donc un peu perdues avec l’usage des langues et des patois. Mais ça existe un peu partout en France aussi, sauf que chaque localité possède ses propres légendes, alors qu’en Irlande, les mêmes mythes sont répandus plus généralement sur le plan national, probablement parce que la culture celte est prédominante, alors qu’ici les identités régionales sont très différentes les unes des autres.

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– Dans votre spectacle « Bulle ou la voix de l’océan », le conte était l’occasion de faire passer un message écologiste. Y a-t-il dans Finn Mc Cool un message politique ?

– Joe : Turlough O’Carollan est né 25 ans après que Cromwell ait mis le feu à l’Irlande ; le massacre de la culture celte d’est poursuivit avec Guillaume d’Orange et une politique de discrimination envers les catholiques a été mise en œuvre, qui a perduré jusqu’au XX ème siècle. A l’époque, on n’avait pas le droit de critiquer la Grande Bretagne. Mais on pouvait parler des fées… Et parfois c’était un moyen de dire autre chose, de faire passer un message, une critique du pouvoir politique par voie déviée, par métaphore.

20160803_151725– Agnès : Par exemple, au sujet de « Sidh Beag Sidh Mór », quand il dit que si les fées des deux collines pouvaient se rassembler, elles seraient plus puissantes et pourraient faire plus, on peut y voir une métaphore politique, car à cette époque si les habitants des différents comtés d’Irlande s’étaient soudés ensemble, ils auraient peut-être pu chasser les Anglais.

– Joe : On a effectivement utilisé ces histoires pour dire quelque chose de plus politique. N’y voir qu’un cours d’histoire pour enfant serait réducteur. Je suis content de la façon dont Agnès et moi avons réussi à mettre tout ce qu’on voulait dans ce spectacle, en ne négligeant pas cet aspect. Si on nous dit que c’est bien, mais qu’on ne parle pas des problèmes de l’Irlande, c’est faux : ils sont contenus dans ces contes mêmes !

– Agnès : Du coup c’est vrai qu’il n’y a pas dans le spectacle qu’une seule histoire du début à sa fin, mais plusieurs histoires autour du fil conducteur, parce qu’on voulait y mettre plein de choses. Et puis j’aime beaucoup le rapport à la nature de ces histoires ; elles enseignent aux enfants qu’on ne connait pas tous les mystères qui nous entourent et qu’on doit se donner la curiosité d’être sensible à ce qui existe, sans le voir de façon matérialiste et sans poésie. Il faut être à l’écoute de la nature et se laisser surprendre. Peut-être ne verra-t-on pas de Leprechaun ; mais on sera certainement plus sensibles et réceptifs à plein de choses. En Irlande, il semble normal d’éviter la construction d’une maison à un lieu donné, juste parce que la croyance populaire prétend que des fées y habitent. C’est l’idée d’un respect pour le mystère et la poésie qui peut nous entourer qui s’exprime ainsi.

 

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Miren Funke

 

Liens :

infi spectacle : http://arianeproductions.com/finn-mc-cool-spectacle-jeune-public-agnes-et-joseph-doherty/

site d’Agnès Doherty , clic sur Agnès pour la rejoindre sur son site,

Agnes-Doherty_Guillaume-R-3

Facebook : https://www.facebook.com/joseph.doherty.54

 

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Une Réponse to “Rencontre féérique avec la culture irlandaise en musique: entretien avec Joseph et Agnès Doherty autour de leur conte musical « Finn Mc Cool »”

  1. leblogdudoigtdansloeil août 5, 2016 à 8 h 49 min #

    Henri Schmitt 5 août 09:21

    Fascinant article . Je ne sais pas si les fées irlandaises sont des divinités, par contre. Elles me sembleraient plus proches de ce que les ésotéristes appellent les « élémentaux ». Concernant la disparition de la même tradition en France: on en trouve encore des traces, mais il faut avoir de la chance. J’ai rencontre il y a une décade en Loir-et- Cher une dame que l’on assimilerait rapidement a une sorcière, même si elle récuse le terme. Elle m’a raconté des chose étonnantes sur le coin ou elle vit et ou j’ai passe une dizaine d’années aussi. Mais personne n’en parlerait, ou alors les gens ricaneraient avec un certain mépris de ces « histoires de bonnes femmes »

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