« Fragiles, debout », troisième album de Julie et le Vélo qui Pleure en financement participatif : entretien avec l’artiste

2 Août

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Le 28 janvier dernier, Julie Lagarrigue, auteur-compositeur et interprète du groupe Julie et le Vélo qui Pleure, nous accordait un entretien pour la reprise des activités scéniques de la formation, qui s’était accordée une pause avant de remonter en selle [https://leblogdudoigtdansloeil.wordpress.com/2016/01/28/julie-et-le-velo-qui-pleure-rencontre-avec-une-artiste-aux-multiples-identites/].  Art-thérapeute de métier et également créatrice de spectacles, l’artiste aux multiples identités professionnelles, dont la créativité se nourrit des expériences vécues et des rencontres faites, trace, avec ses musiciens, son chemin dans la chanson au gré des émotions qu’elle ressent, de celles qu’ils offrent ensemble au public lors de chaque représentation. Utilisant des instruments peu communs dans des rôles à contre-emploi, jouant avec un décalage, voire un contraste, entre la mélancolie du texte et la gaité de la composition musicale aux rythmes entrainants, Julie et le Vélo qui Pleure se plait à bousculer les stéréotypes, la normalité et le sens trop évident. Gout de l’ambivalence, plaisir de l’étrange, désir de s’ouvrir, de nous ouvrir au différent, à l’autre, volonté de laisser le doute et l’espoir s’immiscer dans chaque esprit pour lui permettre d’entendre et de comprendre la chanson à sa guise ? Peut-être est-ce un peu de tout cela qui enchante l’artiste et nous séduit en elle.

Car le public, lui, ne s’y trompe pas, comme c’est parfois le cas avec des coups de cœur ponctuels et sans lendemain : une fois touché par l’interprétation si peu conventionnelle -mais toujours sincère et juste- de ces compositions poétiques, il s’y attache et revient toujours applaudir la formation. C’est donc à son sens et à son soutien que Julie et le Vélo qui Pleure a décidé de faire appel pour enregistrer et produire son troisième album « Fragiles, Debout », dont les chansons ont déjà reçu un accueil enthousiaste lors des concerts. Un financement participatif, par lequel on peut contribuer à la naissance de cette nouvelle création est en ligne depuis peu sur le site Ulule [http://fr.ulule.com/fragiles-debout/]. Et Julie, pied sur la pédale, nous recevait cette semaine pour en parler.

 

– Julie, bonjour et merci de ce second rendez-vous. Comment s’annonce cet album ?

– Il s’agit du troisième album du groupe, « Fragile, Debout ». J’ai lancé ce financement participatif, car les deux précédents avaient été élaborés en autoproduction avec l’aide de contributeurs, et ça avait plutôt bien fonctionné. La nouveauté est que nous souhaitons enregistrer cet album live. Donc nous allons nous retrouver, travailler les morceaux, les jouer et nous enregistrer tous en même temps, sur un laps de temps assez court. C’est un gros risque, que nous ne voulions pas oser avant. Mais si on ne fait pas cela, il sera difficile de vendre des spectacles, et c’est précisément en spectacle que les chansons vivent. L’idée est d’avoir un album représentatif à présenter pour trouver des dates, et aussi un album fidèle à ce que nous sommes sur scène à proposer au public qui vient nous écouter. Le dernier album date déjà d’il y a trois ans. Or lors de concerts, les gens viennent nous voir pour acheter un album des chansons récentes qu’ils ont écoutées le soir même ; et ces chansons ne sont pas sur disque. Il devient donc urgent de les mettre enfin sur un support. L’avantage du financement participatif est aussi qu’il consiste en une sorte de prévente : les gens qui désirent l’album peuvent donc  le commander via ce mode de financement qui nous assure au moins que tous les disques produits seront écoulés. Le public qui nous suit a été averti lors des concerts de la mise en place du financement participatif. Mais nous n’avons plus beaucoup de dates pour pouvoir l’annoncer ; on compte donc sur la diffusion de l’information par le biais du site et de la communication médiatique. L’album va être enregistré probablement sur trois ou quatre jours, en direct, dans le studio de notre ingénieur du son, à côté de Duras dans le Lot et Garonne. C’est un superbe studio installé dans la tour d’un vieux château. Notre planning vise à enregistrer en novembre, réaliser le mix en décembre, et pouvoir défendre l’album dès février.

 

– Joues-tu toujours entourée de la même équipe ? LeVélo06

– Il y a toujours Anthony Martin aux guitares et  Ziad Ben Youssef au Oud. En revanche notre percussionniste, Ceiba, a laissé la place au batteur Pierre Thibaud, qui joue cependant toujours sur le vélo. Ceiba a tellement de dates prévues avec ses projets parallèles personnels qu’elle a préféré ne pas s’engager pour ce troisième album, par manque de disponibilité. Elle nous a adressé un ami, Pierre Thibaud, qui vient de la Compagnie Lubat et a joué avec beaucoup d’artistes. On peut comparer son travail à celui d’un peintre : il fait du son, des sons. Et puis c’est un batteur, et pour ces chansons le jeu d’un batteur est plus adapté que celui d’une percussionniste, parce qu’il y a quand même beaucoup de travail aux baguettes sur le vélo. Il tape sur le cadre, la selle, joue de l’archet sur les rayons ; quant à la « grosse caisse », elle sera constituée d’une pédale qui vient percuter le pneu. Et l’équipe est toujours accompagnée de l’éclairagiste, Yvan, avec qui j’avais travaillé sur ma pièce « J’ai rencontré des étrangers ». La lumière est assez intimiste et théâtrale. Et même si ça ne vient pas jouer dans l’enregistrement audio, on peut en sentir quelque chose. Il y a dans mon répertoire des morceaux complexes, et d’autres beaucoup plus simples, qui parlent aux gens, parce qu’ils sont sobres et dépouillés. J’ai la chance d’être accompagnée par des musiciens extraordinaires qui jouent très bien, me ne sont pas là pour exhiber des prouesses techniques – ils ont d’autres groupes pour cela-, et se mettent vraiment au service de la chanson pour moi.

 

– Peux-tu nous parler de tes chansons ?

– Je crois beaucoup à ces chansons. Nous avons joué vendredi, et la salle était comble. Il y avait beaucoup de gens que je ne connaissais pas, qui avaient vu mon spectacle « J’ai rencontré des étrangers », et sont revenus m’écouter. Je n’ai aucun mal à défendre ces chansons ; elles sont très belles. Le répertoire commence par une chanson qui s’appelle « On court », et qui dit qu’on passe notre temps à courir sans avoir jamais le temps de s’arrêter, de se retourner, se regarder :

 On court, on court toujours après l’amour,

On court d’avoir le feu au cul

On court ; on ne se retourne plus.

 

Elle est interprétée a capella, avec presque aucune musique derrière, autre qu’un tempo imprimé par les voix des musiciens de manière très sobre. Elle m’a été inspirée par Charles Dumont ; j’ai beaucoup pensé à lui en l’écrivant. Elle est lente musicalement, justement pour exprimer l’idée qu’il faut à tout pris qu’on s’arrête. Je la joue en début de set, pour dire « ok, on va s’arrêter une heure ; je vous emmène sur un autre rythme ».

 

DSC_0424– Ce jeu de contraste entre ce que racontent tes textes et ce qu’exprime la musique qui les porte, qui va à l’encontre du sentiment d’évidence, se retrouve dans beaucoup de tes chansons. Pourquoi ?

– C’est une chose qui revient effectivement très souvent dans mon répertoire. Et puis les instruments qui m’accompagnent n’y sont pas pour rien non plus : l’oud et la guitare à 7 cordes ne sont normalement pas destinés à accompagner de la chanson ; ce sont des solistes pour les musiques orientale et brésilienne. Les musiciens qui m’accompagnent sortent leurs instruments de leur rôle habituel. J’aime bien cela, tout comme cette mixité qui existe dans le groupe. Je joue avec des musiciens « exilés » en quelque sorte: Ziad est tunisien, Anthony spécialiste de la culture musicale brésilienne, et pourtant ils ont toute leur place dans le répertoire, dans le groupe et dans la musique française. On n’utilise pas cette image de mixité pour nous promouvoir bien sûr, mais nous jouons avec nos origines diverses, et ça colle aux thématiques sur l’exil, le voyage, l’identité, les rencontres. Ceux sont des thèmes qui reviennent énormément dans mes chansons, comme dans « Sombre » qui traite de l’exil des réfugiés. Lorsqu’il y a eu tous ces naufragés, j’ai été tellement travaillée par la question, qu’il fallait écrire là-dessus. Je me suis mise à la place d’une exilée qui quitte son pays, qui court sous les bombes, à travers la fumée, avec ses enfants, subit un viol. Tout cela n’est pas raconté aussi crument bien sur ; c’est plus poétique, mais l’histoire est crue :

 Ce qu’ils veulent, ce sont des papiers, de l’argent,

Je n’ai que moi à donner, ma chair et mon sang.

Monte, monte le mur, le mur qu’ils ont monté,

Passe les barbelés,

Bientôt de l’autre côté

No way nous attend, toute en bois  son arche argentée, mes chéris, mes enfants .

 

– Tes textes sont souvent narrés à la première personne, mais parlent très peu de toi. Est-ce une volonté de te mettre à la place des autres pour raconter leur histoire ou un oubli timide de toi-même ?

– C’est difficile de savoir quel doit être le rôle de l’artiste. Doit-on faire de l’empathie ? Peut-on parler de choses qu’on ne connait pas ? Se servir des histoires des autres ? D’un autre côté, on peut aussi reprocher à des artistes qui ne parlent que d’eux-mêmes d’être complètement autocentrés et de dire « je » tout le temps. Effectivement, je l’emploie aussi.  Mais le « je » n’est pas forcément moi. C’est souvent quelqu’un d’autre dont je raconte l’histoire à la première personne, ou de quelque chose d’autre, comme dans la chanson « Les hommes » où le « je » narratif est un arbre de la place St Michel à Bordeaux qui voit les hommes s’agiter autour de lui, construire, détruire, reconstruire… Pour moi l’idée d’une chanson réussie correspond à une chanson à laquelle n’importe qui peut s’identifier, même si elle est à la première personne.  « L’exil » est une chanson qui raconte le chemin d’une femme qui part avec des Roms et réalise que la vie qu’ils mènent est très loin des préjugés et des idées reçues qu’on a sur eux. Il ne s’agit pas de donner des leçons, parce que j’ai un avis complètement subjectif sur la question, mais d’inciter à se poser des questions. Une autre chanson « Transparence » raconte de manière un peu floue l’histoire d’une rencontre. On peut l’interpréter différemment : une personne nous a dit qu’elle y avait entendu une histoire d’amour. En fait je voulais parler d’un sentiment qui peut survenir quand on rencontre certaines personnes, même sans se parler, nous intimant l’idée qu’il fallait que cette rencontre ait lieu. Comme si on se parlait sans se parler. Parfois on est assis à côté de quelqu’un, et il y a un long silence, mais qui dit énormément de choses, ou des conversations superficielles qui nous laissent comprendre qu’au dessus de ces échanges se joue autre chose, qu’il y a un sens derrière tout ça et que ce n’est pas pour rien qu’on a rencontré ces personnes là, à ce moment précis. Et donc « Transparence » parle d’une personne qui me touche beaucoup, parce qu’elle passe son temps à faire de l’empathie, à donner énormément d’elle pour soigner les autres, et je me demande là dedans où se situe cette personne. Est-ce de la générosité ? Un besoin de s’oublier en s’occupant des autres ? Ma chanson n’apporte pas de réponse et ne juge pas ; elle se dit juste que cette personne est belle et étrangement transparente à la fois. En fait le répertoire contient pas mal de chansons qu’on peut croire tristes, mais il est très beau. Il m’arrive souvent des mésaventures assez désagréables, qui me mettent tellement en colère que je pourrais en faire des chansons pour que ça sorte. Mais je ne le fais pas, car je me dis que ces choses négatives ne méritent pas une chanson. Ce que je veux dire est que si certaines de mes chansons semblent tristes, il y a toujours quelque chose de très beau derrière ; sinon je n’en ferais pas une chanson. C’est quelque chose de très important pour moi : il y a toujours de l’espoir dans mes chansons. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai coupé la fin initiale de la chanson « Sombre » qui ne laissait pas de place à l’espoir et à la lumière. Dans ce répertoire il y a de la rage, de l’amour, beaucoup d’émotions, et j’espère qu’on réussira à retranscrire ça sur l’album. LeVélo04

 

– Est-ce pour satisfaire à ce désir que s’est imposée l’idée d’un enregistrement live ?

 

– Exactement ! L’enregistrement en multi-piste est assez froid ; chacun fait sa prise à part des autres. On peut faire quelque chose de très propre du point de vue sonore, mais de très aseptisé aussi du point de vue émotionnel, et distant. Le jeu sur scène est très chaleureux en comparaison. Ceci dit cet enregistrement ne sera pas un live scénique, mais en studio. Mais on sera tous dans la même énergie, à jouer ensemble avec l’interactivité et la réciprocité de notre jeu. Je referai  peut-être quelques prises de voix, si elles sont faibles techniquement, car mon cerveau ne peut pas se concentrer à la fois sur mon jeu au piano ou à l’accordéon, et sur la qualité du chant. Mais je veux que l’énergie musicale du groupe s’entende. Un album, c’est une photo d’un instant T, ici et maintenant. Dans 6 mois, on sera ailleurs et différents. L’important est la trace qui reste de cet instant et l’énergie qui en ressort. Je veux éviter de faire un album plat et fade. Bien sur ça va dépendre aussi du travail de  l’ingénieur pendant les prises de son, et ensuite sur le mixage. Et là, j’aimerais avoir mon mot à dire. On s’est posé la question de savoir si on voulait enregistrer les rythmiques avec le vélo ou une vraie batterie. Mais en fait la présence de ce vélo dans le groupe n’est pas qu’une question d’esthétique : ses petits bruits de ferraille et de sons étranges sont constitutifs de la particularité de notre identité sonore, de ce sens du différent.

 

– Y a-t-il des collaborations envisagées sur ce disque ?

 

– Il y a un grand accordéoniste que j’aimerais faire jouer pour une chanson que je sens aux « couleurs que je voudrais capverdiennes », mais rien n’est sur. J’aimerais faire intervenir un duduk et une flute peule aussi. Enfin, plus ça va, plus je suis sûre de ce que moi je fais, même si ça ne « marche pas », au sens où je n’ai encore ni label ni maison de disque -je ne désespère pas !- , et pas encore de reconnaissance à échelle nationale, encore moins de chance d’être diffusée sur une radio commerciale. Pour nous, ça marche, du moment que les gens reviennent nous voir en concert, en sortent heureux et avec l’envie d’acheter des disques. L’important est de tenir sur le long terme avec son public. Quoi qu’il arrive, je continuerai à faire des chansons, parce qu’il y a quelque chose de très solide et qui tient la route, d’abord avec les musiciens qui croient très fort au projet, et ensuite avec notre public qui nous a toujours suivi depuis le début et s’est élargis au fil des ans. C’est aussi ce que je cherche à retranscrire par une image (peut-être en jaquette) pour « Fragiles, Debout » : quelque chose qui évoque l’endurance, le courage, malgré la fragilité, la persévérance et l’espoir.

 

Pour participer au financement de « Fragiles, debout » (à partir de 5 euros, jusqu’au 2 octobre), c’est ici, clic sur la remorque pour financer,

http://fr.ulule.com/fragiles-debout/

 

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Miren Funke

 

Liens :

Site : http://leveloquipleure.fr/

Facebook : https://www.facebook.com/leveloquipleure/?fref=ts

 

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    […] Julie et le Vélo qui Pleure, lors de l’entretien qu’elle nous avait accordé en août  ( voir ici )   , on imaginait son troisième album à venir beau, très beau. A l’approche de sa sortie […]

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