Archive | 21 h 00 min

Julie et le Vélo qui Pleure : rencontre avec une artiste aux multiples identités

28 Jan

Julie et velo qui pleure

 

Auteur de deux premiers albums, « Que nos yeux soient lavés » (2008) et « La reine désastres » (2011) auréolés d’une reconnaissance croissante au grès des scènes et des tremplins, Julie Et Le Vélo Qui Pleure s’était accordé quelques temps de pause, le temps à consacrer aux vies privées des uns et des autres, le temps d’investir d’autres engagements professionnels, le temps de s’engouffrer dans d’autres projets artistiques. Temps durant lequel Julie Lagarrigue, art-thérapeute de métier et chanteuse de la formation, a continué d’exercer son travail tout en collaborant à des pièces de théâtre avec l’Atelier de Mécanique Générale Contemporaine pour finir par en écrire une elle-même en 2014, « J’ai rencontré des étrangers ». Mais le groupe n’est pas descendu de selle pour autant : c’est entourée de trois nouveaux musiciens que Julie, dont la voix et l’interprétation convoquent à nos oreilles le fantôme chaleureux de Barbara, reprend la route et s’attèle à de nouvelles compositions. Cette artiste singulière, dont les différentes identités professionnelles fournissent la matière du travail artistique acceptait de nous recevoir il y a quelques jours.

 

– Julie, bonjour et merci de nous recevoir. Tu t’accompagnes souvent au piano, mais on a pu te voir jouer bien d’autres instruments. Comment as-tu rencontré la musique ?

Mon père jouait du piano, et j’ai appris le piano classique dans ma jeunesse, car c’était pour moi un bon moyen de passer du temps avec lui. La révélation m’est venue d’un de mes profs de piano, Rémi Brel , qui s’agaçait parfois de mon manque d’application. Un jour il s’est énervé, car je ne jouais pas une basse comme il le fallait dans « Dr Gradus ad parnassum » de Debussy. Il m’a dit « putain, mais cette basse, c’est les ténèbres ! ». Il arrivait à parler de la musique comme d’un tableau. Et je dois dire que ce jour là a été une révélation !

Après mes 20 ans et mon parcours aux Beaux Arts, j’ai découvert qu’on pouvait jouer en groupe. J’ai alors commencé à jouer avec un groupe de copines qu’on a appelé « Lépicerie ». Nous étions 4 filles, et nous jouions notre spectacle dans la rue, avec un esprit décalé et un peu déjanté. Ça a été un apprentissage très formateur. Je suis alors passée à la guitare, que j’utilise toujours beaucoup, car c’est un instrument plus simple scéniquement et qui facilite la communication avec le public : on la tient dans ses bras ; on peut chanter et s’exprimer en regardant le public de face, alors que le piano créé un mur. Il m’est arrivé de jouer sur un piano droit ouvert, qui m’empêchait de voir les musiciens avec qui je jouais et aussi le public, comme récemment à Cébazat (63). Je me suis également essayée à la clarinette, à l’accordéon : j’ai toujours aimé jouer de tout, plus que du piano, et surtout toucher les instruments. Comme je ne sais pas jouer précisément des autres instruments, je n’ai pas les complexes des professionnels qui se doivent de ne pas commettre de faute. Quant à l’accordéon, j’y suis venue pour une pièce de théâtre. En tant que musicienne pour l’Atelier de Mécanique Générale Contemporaine [http://www.atelier-de-mecanique-generale-contemporaine.com/newsite/index.php], j’ai participé à pas mal de spectacles depuis des années, dont une pièce qui s’appelait « Les cafés du désordre ». J’y tenais le rôle d’une fille, qui sympathise avec des Roms et décide de quitter sa vie guindée pour partir avec eux jouer de l’accordéon. On m’a commandé des chansons pour la pièce, dont « L’exil » (voir clip) pour laquelle j’ai appris à jouer de cet instrument, au départ sur un accordéon chromatique pour enfant, avant de m’acheter un accordéon à clavier. Je n’avais que trois semaines pour travailler la commande et apprendre à jouer ; c’est dire si ça s’est fait à une cadence infernale. Évidemment je n’en joue pas très professionnellement, mais je m’en sers pour m’accompagner et donner une couleur à la musique de mon répertoire.

julie et le velo

– Tes compositions sont pourtant élaborées. Les crées-tu seule ou t’arrive-t-il de faire appel à des compositeurs ?

En fait je compose souvent des chansons qui sont largement au dessus de mon niveau musical ; mais j’ai la chance d’être accompagnée par des musiciens de talent et qui me connaissent bien. D’après la mélodie et l’accompagnement souvent basique que j’imagine, les lignes directrices dont je leur fais part quant à ce que je veux exprimer, et l’ambiance que je souhaite apporter, ils améliorent et arrangent la composition. En un sens, heureusement que j’ai mes idées bien avancées quant à la direction dans laquelle je souhaite conduire mes compositions, car c’est toujours un peu compliqué de se réunir pour répéter sur du long terme ; Ziad joue un peu partout en Belgique, en Tunisie, au Koweit en ce moment, et Ceïba est également très prise par son projet. Donc si je ne savais pas exactement où je vais, on perdrait un temps fou. Ce sont des musiciens avec qui j’ai des affinités musicales bien sûr, mais humaines aussi, et qui comprennent mes envies.

ziad et julie– Comment les as-tu rencontrés?

J’ai rencontré le guitariste Anthony Martin, lors de l’écriture de la pièce « J’ai rencontré des étrangers », alors que je cherchais un sonorisateur. C’est une personne très discrète, qui n’aime pas se mettre en avant. Et pour ma pièce, j’avais besoin d’un sonorisateur calme, et non d’un technicien qui voudrait imposer ses idées, car la pièce devait être jouée dans des milieux médicalisés. Il me fallait quelqu’un disposé à aller dans ces endroits. Il à découvert mon univers théâtral d’abord puis musical ; j’ai tout fait pour le convaincre de monter un duo ensemble pour revisiter le répertoire du Vélo. Pendant ce temps, le groupe avait été un peu mis de côté. Puis Ziad Benyoussef, joueur de oud nous a rejoints ; c’était pour lui une nouvelle expérience que de jouer de la chanson française, car il est formé aux musiques orientales. Enfin Ceïba, percussionniste, est arrivée dans le groupe, pour partir complètement à la découverte d’un nouvel instrument, avec ce vélo que nous avons conçu et modifié pour qu’il devienne un set de batterie/percussions. J’ai très envie d’apprendre et d’échanger avec ces musiciens, qui ont tous une pratique particulière et un univers propre : la percussionniste a une formation des rythmes africains ; le joueur de oud pratique les musiques orientales avec les quarts de ton ; et le guitariste est formé à la musique brésilienne, au Chorro et au Forro. C’est quelqu’un de très précis. Il y a aussi deux techniciens talentueux qui nous accompagnent : Yvan Labasse à la lumière et Luc Uyttersprot au son.

ceiba et anthony

– C’est une formation instrumentale originale, peu commune dans la chanson. D’où vient l’idée de ce groupe et quel sens donnes-tu à sa singularité ?

J’ai enregistré une maquette en 2005. J’avais perdu mon frère en 2004, et je m’étais enfermée pour enregistrer des chansons. On a monté un groupe avec des musiciens pour enregistrer cette maquette qui s’appelait « Le vélo qui pleure ou le nez dans le guidon », et sur laquelle il y avait une chanson, « Ni oui ni non » qui parle d’une balade à vélo. Je partais souvent en vélo la nuit à Bordeaux pour me balader, et je chantais à tue tête sur mon vélo. Pour moi, le vélo, c’est la liberté. Le titre de la maquette est devenu le nom du groupe. Mais à l’époque, il n’y avait pas encore de vélo dans la formation. Ce n’est qu’en discutant plus tard avec une amie percussionniste -Ceïba donc- à qui j’ai soumis l’idée qui me trottait en tête de demander à un batteur de jouer sur un vélo qui lui servirait de support et d’instrument que le concept a pris forme : elle m’a recontactée, car elle avait envie d’essayer cette expérience.

Je suis animée par l’envie de rechercher d’autres sonorités, plus originales. Nous abordons des sujets assez graves, comme l’autisme et d’autres pathologies, et je voulais des sons différents, qui soient en accord avec le texte et parlent à d’autres sensibilités. Le travail du son représente des tonnes de détails dont les gens ne se rendent pas forcément compte, mais qui créent toute la richesse du résultat. Malheureusement on peut passer des heures de travail sur la prise et le traitement du son, et au final le résultat sera écouté en MP3. C’est un équilibre dur à trouver, et un réel parti pris, dans la vie actuelle, de vouloir continuer à faire du beau travail et de la qualité.

  photo3– Les sujets traités, justement, ont, pour bonne part, rapport avec la maladie, souvent mentale, qui est un univers que tu connais bien, d’un point de vue professionnel. En quoi est-ce important pour toi de les aborder par ailleurs d’un point de vue artistique ?

En effet, de par ma profession d’art-thérapeute, j’ai été amenée à travailler avec des malades de toutes sortes : polyhandicapés, autistes, trisomiques, personnes dans le coma, etc… Ma thématique privilégiée a longtemps été ce que je vivais dans mon quotidien, donc mon travail, donc la maladie, la mort, et les sujets liés au milieu médical.

J’ai beaucoup appris auprès des autistes, car ils entendent des choses que l’oreille commune n’entend pas, ou auxquelles elle ne prête aucune attention. Par exemple, certains entendent des sons très lointains, aussi petits soient-ils, et ne peuvent pas travailler, car cela interfère dans leur concentration. Au fil de mon travail, j’ai compris qu’ils étaient dérangés, parce qu’ils entendent des sons que nous ignorons (ou auxquels nous ne faisons pas attention). Avec eux, j’ai exercé mon ouïe et commencé à entendre moi aussi certain de ces sons ; j’ai aiguisé mon oreille. Cette formation m’a permis de comprendre que la plupart des malades (en psychiatrie) souffrent de troubles sensoriels, (le traitement des informations par le cerveau est super complexe ! L’organisation, le tri, le classement…).

C’est pourquoi j’ai très envie de travailler sur le concept d’ordre. C’est bien par notre système sensoriel que nous appréhendons le monde environnant. (Et par notre super usine « cerveau » qui traite ces informations!)
La musique est une organisation de sons, de bruits, qui pourraient nous parvenir de façon désordonnée, mais s’organisent pour créer quelque chose, une harmonie. Et le spectacle qu’on va monter, dans sa forme idéale, cherchera à exprimer cela à travers l’œil de l’éclairagiste et l’oreille du sonorisateur, de manière à ce que les spectateurs puissent entendre et voir la musique à travers les lunettes des techniciens. Par exemple au lieu de nous éclairer tous ensemble, je voudrais qu’il fasse des gros plans et des focus sur de tout petits détails, un bout de doigt sur une corde par exemple, pour ensuite élargir l’angle de vue, afin qu’on se rende compte combien le point de vue est important, ou plutôt à quel point on pourrait jouer avec. Pour exemple, je suis partie de l’idée d’un personnage évoquant un clochard qui ouvre une bouteille de vin, en me disant qu’on pourrait d’abord entendre juste le bruit du bouchon qui tombe par terre, voir un geste, puis ouïr la respiration et le rythme du corps, comme la naissance de l’organisation d’une musique.

Cependant pour ce qui est de mes prestations en milieux hospitalier, on fait surtout appel à moi en tant qu’intervenante artistique. Et c’est pour moi beaucoup d’émotion, quand on arrive à faire monter sur scène des gens qui n’auraient jamais pu penser s’y retrouver un jour. Mais il y a une grande différence entre l’art-thérapeute et l’artiste : le premier fait partie de l’équipe paramédicale, il travaille sur indication et a des objectifs thérapeutiques, alors que le second a des interventions plus éphémères et ponctuelles et ne travaille pas forcément avec les malades. Les expériences artistiques ont bien sur et souvent des conséquences thérapeutiques ; mais l’idée à la base n’est pas de faire de la thérapie. Il s’agit plus d’initier les malades à une approche de l’art, à des expériences aussi, via des ateliers d’écriture ou des essais musicaux. En outre les artistes sont subventionnés par un budget consacré à la culture dans l’hôpital, alors que les art-thérapeutes sont financés par le domaine de la santé. L’artiste n’est pas un animateur d’atelier d’expression. Il pourrait juste venir exprimer quelque chose, livrer une vision, mais sans être astreint à travailler avec les malades.

JRDE-affiche-blanche-carrée-1024x1024

« J’ai rencontré des étrangers » n’est pas un spectacle événementiel ou divertissant ; il pose des questions autant aux soignants qu’aux soignés. Dans mes chansons sur ce thème, je veux donner une vision large, en ne parlant ni uniquement du point de vue des médecins, ni de celui des malades. Il faut gommer ce mur et cette hiérarchie, car après tout, cela peut arriver à n’importe qui de faire une dépression et se retrouver de l’autre côté.

 

– On te compare souvent à Barbara ou Juliette. L’ambiance de certaines de tes chansons m’évoque aussi l’écriture et l’interprétation de Belle du Berry (Paris Combo). Quels artistes t’influencent vraiment ?

3maquette

Bercée à la musique classique que j’ai toujours entendue à la maison, je n’ai découvert la chanson et la variété que plus tard. On m’a souvent cité Barbara en comparaison, et au début je pensais que les gens me parlaient d’elle à cause des vêtements noirs et du piano, et parce qu’elle a un système respiratoire très « en urgence » surtout à ses débuts. J’ai peut-être pris pas mal d’influence d’elle inconsciemment. Il y a aussi chez elle une grande mélancolie et de l’espoir. Quant à Juliette, je l’ai rencontrée à l’occasion d’un master class. Même si je ne connais pas bien son travail, le jour où je l’ai entendue chanter une chanson d’Edith Piaf, j’ai compris ce qu’il y a d’extraordinaire chez elle: c’est une interprète hors pair. J’adore Brel, Barbara, Moustaki aussi, donc les comparaisons me font plutôt plaisir. J’adore également la musique du monde, du Cap Vert, le Maloya de la Réunion, Souad Massi. Ce sont des musiques mélancoliques et en même temps très rythmées. C’est sans doute pour cela qu’il y a pas mal de rythmes et de mélanges d’influences dans ma musique. D’un autre côté j’apprécie la chanson à texte, qui signifie vraiment quelque chose. C’est toujours décevant d’écouter une musique superbe et de découvrir un texte médiocre posé dessus. J’aime beaucoup Bertrand Belin, Emily Loizeau, Nicolas Jules, et leur manière d’incarner ce qu’ils sont en train de dire. Nicolas Jules a bouleversé ma vie ; chaque fois que je sors d’un de ses concerts, je mets un temps fou à m’en remettre. Pour moi, c’est un grand artiste, car il est hyper cohérent dans tout ce qu’il fait, et j’adore ce qu’il prône de ce qu’est être un artiste aujourd’hui. Il repousse sans cesse les frontières et les limites de là où il ne faudrait pas aller, mais sans jamais les enfreindre. En plus il est très drôle. C’est Joe Doherty qui m’a l’a fait découvrir, ainsi que Bertrand Belin. Agnès Doherty a été la contrebassiste de mon groupe pendant un moment ; elle figure d’ailleurs sur un enregistrement démo de 6 titres. Et Joe est venu jouer sur notre dernier album « La reine des désastres ».

524382_404204716267059_1565789205_n

– Tes textes sont souvent à la première personne ; pourtant ils ne parlent pas que de toi, loin de là. Pourquoi ?

Exact. J’écris souvent à la première personne, même si ce n’est pas pour parler de moi. Par exemple, j’ai une chanson sur les travaux qui ont lieux dans le quartier St Michel à Bordeaux, qui est exprimée à la première personne, mais ce narrateur est un arbre qui voit les hommes s’agiter autour de lui, refaire les rues et les pavés.

Quand on écrit une chanson et qu’on la chante aux autres, on a envie d’être entendu et compris, de faire passer une idée, une émotion, même si au final, on sait que la part d’interprétation et de fantasme de l’auditeur est grande, et tant mieux. A ce propos, Le Larron est intervenu lors de rencontres à Astaffort et d’ateliers sur l’écriture des chansons, et ses écrits me servent beaucoup. Il faut avouer que le cynisme de son univers n’est pas vraiment mon royaume ; mais qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, on ne sort jamais indemne de ses concerts. C’est un des rares artistes que j’ai rencontrés pour qui le thème et l’objectif d’une chanson sont très clairs. Il est très fort pour trouver les phrases d’accroche, dérouler l’évolution des textes sans perdre de vue l’objectif de ses chansons. Il est très appliqué et exigeant là-dessus.

– As-tu, comme certains artistes, l’obsession d’exprimer par la musique le même propos que par le texte ?

– Non, pas du tout. Le titre « Intuition » sur mon premier album parle de l’enterrement d’un enfant, alors que c’est un titre très dansant, qu’on joue souvent en rappel, accompagné par le public qui frappe des mains. J’ai souvent mis des musiques dansantes sur des thèmes plutôt tristes, parce que je pense qu’il y a toujours de l’espoir. On vit dans une culture de l’empathie triste, et j’ai très envie d’en sortir. J’ai beaucoup souffert du fait qu’après le décès de mon frère, dont parle la chanson « La lune », les gens qui me croisaient prenaient un air triste et mal à l’aise. Quand on vit un drame pareil, on n’a pas envie de ça. On a envie de se dire que la vie continue, même si c’est dur, et que la mort fait partie de la vie. Je pense que les parents de personnes handicapées subissent le même regard compatissant, voire apitoyant parfois. C’est pour cela que je parle de l’autisme aussi avec une composition enjouée. Ce que la chanson signifie est : on est chacun dans notre monde, on ne se comprend pas, mais de quel droit puis-je prétendre montrer à l’autre le bon chemin ? C’est un peu ce que font les méthodes comportementales actuelles, tentant d’inculquer aux malades comment se tenir en société, comment traverser une rue, et d’autres règles basiques de bienséance. C’est un peu du dressage ; bien sûr grâce à cela les malades parviennent à s’intégrer un peu, mais il y a quelque chose là qui relève du principe que nous sommes bien éduqués parce qu’on mange avec une fourchette, et donc qu’on doit apprendre cela à tout le monde.

photo jrde

Tu donnes l’impression de fonctionner de manière assez autonome, en gérant aussi la dimension logistique et matérielle du métier. Cela est-il dû à une volonté de tout maitriser ou est-ce une nécessité de survie ?

Non, le fait de maitriser toutes ces choses n’a pas été la conséquence d’une volonté personnelle au départ. C’est une sacrée galère que d’être signé sur un label, et trouver une maison de disque. J’ai connu une première boite de production au début, mais qui faisait plutôt de la variété, et ne me trouvait pas de dates de spectacle, car je ne suis pas exactement sur cette scène là, puis ai été distribuée sur V-Music. Mais au final, je me suis toujours retrouvée en autoproduction. J’ai finalement embauché une personne via mon association en tant que chargée de production. Et puis comme on apprend à se débrouiller en faisant soi même, je me suis familiarisée avec ces fonctionnements. Mais si je pouvais, je me déchargerais de ces tâches pour me consacrer à la musique. Donc c’est par la force des choses qu’on a été conduits à l’autoproduction ; d’un autre côté ça nous permet d’éviter tous les circuits intermédiaires. Intégrer l’industrie du disque présente le danger qu’on peut devenir un autre produit assez vite.

Il nous arrive de jouer sur de grosses scènes ou aussi faire des concerts à domicile, chez des particuliers. J’ai un ami producteur de vins bio, qui écoule son produit par son réseau personnel et non par les voies de distribution classique du commerce. C’est une démarche alternative qui correspond à la mienne, et nous avons donc entrepris ensemble des concerts chez l’habitant avec dégustation de vins, parce qu’après tout nous avons le même public, c’est-à-dire des gens qui aiment l’art, la qualité et les bonnes choses. Nous avons organisé ce genre de soirée jusqu’à Rennes.

SONY DSC

– Sur scène, tu sembles avoir une forte personnalité avec beaucoup d’assurance. D’où cela vient-il ?

photo2

– Je peux paraitre avoir beaucoup d’aplomb en effet. Mais en réalité, j’ai un trac énorme. Ce qui donne l’impression que j’ai de l’aplomb, c’est que d’une part je subis un trac particulier qui me fait somnoler et me donne un air nonchalant et détendu, et d’autre part dès que le trac m’envahie, je le confie au public, et je joue avec les galères. Les gens aiment bien cela, car ça créé une complicité avec eux. Pour l’anecdote, au Mans Cité Chanson en 2009, je chantais seule la première chanson avant l’arrivée des musiciens en salle, qui devaient monter sur le plateau pour la seconde chanson. Outre le jury, il y avait dans la salle près de 900 personnes. J’étais habillée très BCBG, avec une petite jupe et des collant. Mes collants ont grillé, et d’un coup ça donnait un aspect grunge qui ne collait plus avec mon personnage. J’ai expliqué la mésaventure au public et suis retournée au piano, dont la pédale glissait pendant le morceau, de sorte que j’ai du m’arrêter en plein milieu de ma chanson pour aller chercher ma pédale à quatre pattes sous le piano. A ce moment là, j’ai pensé que c’était tellement lamentable, que c’était foutu pour nous. Et à ma grande surprise, on est passés en finale ! Je crois que quelque part, les gens ont pensé que tout cela était prévu pour faire du comique et que ça leur a plu. C’est pour cette raison que je semble avoir de l’aplomb, et un côté clown. Le travail du clown, c’est d’être présent et de confier ce qui se passe, en en jouant. Et pour ce faire il faut être à l’aise avec ses musiciens et son équipe. Mais mon trac existe bel et bien ! Ceci dit j’essaye de me raisonner en me disant que je ne fais que ce que je peux faire à ce jour.

julie 2

– Peux-tu nous parler de tes projets immédiats ?

– L’exil sera probablement le fil conducteur de mes prochaines compositions. Pour le prochain album, j’ai créé des chansons et repris aussi quelques unes des chansons que j’avais composées pour la pièce, que j’ai remises en situation. Comme j’ai un public assez fidèle, il peut comprendre le sens des mêmes chansons autrement ; ça m’a permis de me rendre compte de l’écart entre ce que je chante et j’ai voulu dire et ce qu’en comprennent les gens sans explication préalable. C’est aussi pour cela que j’ai envie d’être bien plus claire dans l’écriture. Pour l’instant on a juste enregistré des répétitions en live, mais ça sonne déjà bien. C’est très différent de l’enregistrement multipiste, que j’adore par ailleurs, parce qu’on peut travailler les chœurs et faire des traitements de son. Mais dans le live, il y a une part d’improvisation et une énergie très excitantes. Je suis assez fière de ce que nous avons enregistré en maquette les dernier temps, car ça me ressemble vraiment.

Jusqu’à maintenant, on a travaillé de manière assez classique, en faisant deux albums enregistrés avant de partir en tournée, parfois en connaissant à peine l’équipe pour se rendre compte qu’au grès des dates, on se connait de mieux en mieux et que les morceaux évoluent et prennent plus de corps. Je voudrais désormais essayer un autre fonctionnement, en travaillant les morceaux, les faisant vivre en tournée, pour les enregistrer après.

Puisse mon travail artistique contribuer … à la communication, à la solidarité, au réconfort, à un petit pas vers une avancée positive. Que l’auditeur se serve, c’est gratuit.
Lui redonner du sens.
La musique n’est pas qu’un moyen de divertissement, elle a une valeur et un sens bien plus grand ! A entendre les compressions et les radios « à la mode », on l’oublie, on l’écrase, on lui marche dessus !
Depuis que l’homme existe, elle est variable, différente, utile, voir indispensable dans chaque culture et société.Et puis le musicien, il a un rôle non ? Ouahou, là on ouvre sur autre chose… C’était le mot de la fin. Merci pour tout !

Prochaines dates de concert : le 19 février au Baryton à Lanton (33), le 08 avril au Splendid àLangoiran (33), plus de dates à retrouver sur le site.

 

5le groupe

 

Miren Funke

Liens : Site : http://leveloquipleure.fr/

Facebook : https://www.facebook.com/leveloquipleure/?fref=ts

Soundcloud : https://soundcloud.com/leveloquipleure/sets/voyage-en-chanson-2016-r-p

Publicités

De la musique qui descend dans la rue, de la musique qui en monte : entretien avec les chorales Yakachanter de Bordeaux et Le Choeur de l’Exil de La Roche Sur Yon

28 Jan

les deux chorales

Une chorale de quartier, c’est bien souvent de l’amateurisme parti de presque rien avec sa bonne volonté pour tendre vers le beau. C’est une place publique, hier sinistre et jonchée de déchets, aujourd’hui transformée en scène improvisée qui ranime la vie de cité. C’est l’émerveillement de passants intrigués qui s’arrêtent, les sourires sur les visages des habitués qui ont pris goût à ce rendez-vous musical à la régularité aléatoire. C’est la grisaille du ciel que sublime soudain l’écho d’une harmonie. C’est l’art qui descend dans la rue, l’art qui en monte ; et, pour certains, quelques moments de bonheur volés à la cadence infernale d’une vie qui ne laisse plus le temps de prendre son temps. Dérisoires, mais tellement vitaux en réalité.

Jean Ferrat chantait que « les plus belles fleurs poussent sur le fumier ». Comme une lutte personnelle contre les tristesses et les tourments internes, comme une résistance à une société qui a érigé en valeurs la recherche du profit individuel et le matérialisme et ringardisé l’acte gratuit, l’être humain chante. Et réinvestit la vie collective en partageant sa musique comme le font à Bordeaux les membres de la chorale de quartier « Yakachanter », dirigée par l’artiste Agnès Doherty, à qui il tient à cœur d’affirmer combien le chant est le seul instrument à la portée de tous. D’ailleurs, à écouter l’harmonie musicale des chorales de quartier, souvent constituées principalement de personnes sans instruction musicale préalable, qui douterait encore que la beauté peut s’asseoir sur tous les genoux ?

Une rencontre avec deux d’entre elles nous fournit l’occasion de nous intéresser au sens qu’on peut donner à ce loisir devenu engagement, à travers quelques échanges avec des membres de la chorale « Yakachanter », sa directrice Agnès Doherty, Anne, co-présidente de l’association de quartier « Yakafaucon », et Marie Reveillaud, directrice de la chorale « Le Chœur de l’Exil » venue de La Roche sur Yon il y a quelques mois pour partager un spectacle en plein air.

-Bonjour et merci d’accepter de répondre à quelques questions. Pouvez-vous nous dire quelques mots de l’association de quartier grâce à laquelle la chorale a vu le jour?

– Anne : La chorale est née en mars 2012, après la fondation de l’association Yakafaucon. A l’origine, il y a eu plein de petites rencontres informelles et non régulières entre différentes personnes du quartier, et très vite, nous avons eu l’idée de nous réunir au sein d’un groupe. Pour cela, il nous fallait un lieu et nous avons trouvé le local du « Petit Grain » qui est devenu notre café associatif, après des mois de rénovation durant lesquels tout le monde venait bénévolement donner un coup de main, selon ses disponibilités. L’association n’est pas née d’une démarche politicienne ; il s’agissait d’une trentaine de personnes qui avait le souhait de faire quelque chose pour la vie du quartier, monter des projets, animer la place et faire en sorte qu’il s’y passe autre chose que des cannettes et bouteilles vides à ramasser au matin. Ici avant, c’était relativement glauque ; et on ne s’aventurait pas à s’y promener tard le soir. On avait envie que les citoyens soient porteurs de projets, et n’attendent pas de la mairie qu’elle initie tout. C’était une démarche participative, sociale et culturelle. Suite à un tractage, on s’est retrouvés autour de cent personnes à la première assemblée générale, puis organisés en plusieurs commissions, chacune ayant une tâche précise, que ce soit de chercher un lieu, visiter les autres cafés pour apprendre de leur fonctionnement, s’occuper de rassembler les idées des gens, etc… Une fois le lieu trouvé, tous les bénévoles ont participé à l’organisation des chantiers, des repas, au prêt d’outils, à la rénovation du local.

le petit grain

Le café a été inauguré en juin 2012, au départ en tant que café associatif, ce qu’il est toujours, au sens où il faut être membre de l’association pour y consommer. Mais aujourd’hui, il a créé des emplois et rémunère des salariés, tant le phénomène a pris de l’ampleur. Le lieu est très fréquenté : il propose donc des repas, et c’est tout une organisation à temps plein qui ne peut plus être uniquement assumée par des bénévoles. Pour nous, ce n’est pas du travail au sens contraignant du terme, puisque le but du café est de créer une animation dans le quartier et des liens entre les voisins. Mais il y a du travail à fournir, et nous avons dû faire former des gens aux règles d’hygiène, à la cuisine, à la gestion des stocks, etc… La municipalité subventionne en partie le lieu, parce qu’il profite à la vie de cité par les projets dans lesquels il s’engage ; ça a permis de salarier des gens qui se sont professionnalisés. On organise aussi un groupement d’achats réguliers dans le cadre de vente directe de producteurs locaux aux consommateurs. Et puis beaucoup de projets fusent, parce que chaque bénévole peut proposer ses idées aux autres : des cours d’écriture, des pièces de théâtre, du soutien scolaire, des débats sur des questions sociétales ou environnementales, des échanges de livre.    

le petit grain 2

 – Comment est donc née l’idée de doter l’association d’une chorale ?

– Anne : Agnès, qui habite dans le quartier avec son mari Joe Doherty, n’avait hélas pas trop de temps à consacrer aux travaux matériels, mais désirait participer à quelque chose. Nous avons toutes les deux eu l’idée de créer cette chorale, qu’elle était à même de diriger, de par ses compétences et son expérience musicales. Elle est parfaite dans ce rôle de direction de chorale : elle a la souplesse qu’il faut pour gérer cela humainement, mais avec la rigueur professionnelle nécessaire à un travail sérieux. Le café n’étant alors pas encore inauguré, puisque les travaux avaient à peine débuté en décembre, les premières répétitions eurent lieu chez Joe et Agnès Doherty. Au bout de quelques temps, elle a décidé de suivre des cours de direction de chœur au Conservatoire pour se perfectionner.

La première représentation de la chorale fut pour la fête du quartier en 2012, dans la rue Monfaucon. Pendant un an à peu près, la chorale a tenu de façon régulière, avec des répétitions hebdomadaires, et puis il y a eu un peu moins de monde présent, l’engouement des débuts étant quelque peu passé. Nous avons continué à 5 ou 6 personnes, en groupe restreint, avant que de nouveaux arrivants intègrent la chorale. Actuellement, sur la vingtaine de personnes, il doit rester 4 membres qui étaient présents au tout début.

 – La chorale répète souvent en plein air, au milieu de la place publique. Qu’est-ce que cela crée dans le quartier en termes de réactions?

– Anne : Maintenant les gens sont habitués ; les répétitions de la chorale sont comme des rendez-vous du dimanche matin sur la place. Mais au début des gens s’arrêtaient, étonnés, ou sortaient aux fenêtres ; certains sont venus rejoindre la chorale, y compris des gens qui ne résident pas dans le quartier et passent par là en rentrant du marché. Et puis quelques musiciens sont venus parfois pour nous accompagner avec leurs instruments. Le fait que les répétitions se fassent en public anime la vie du quartier et invite les passants à venir écouter, puis discuter ensuite, voire pour certains, intégrer le groupe et enrichir leurs rapports sociaux et affectifs, puisqu’en général les répétitions sont suivies d’un petit apéro-goûter collectif.

 

yakachanter

– Et sur un plan plus personnel, qu’est-ce que la participation à cette chorale vous apporte ?

– Anne : La musique en groupe a des vertus thérapeutiques que j’ai éprouvées moi même : pour l’anecdote, lorsque nous avons fondé la chorale, je traversais une période très dure dans ma vie et je peux dire que la chorale m’a sauvée. Il faut comprendre que la plupart des activités proposées dans l’association se pratiquent individuellement et dans une optique de recherche personnelle, comme les cours de Yoga ou d’écriture. L’existence de la chorale incarne la réussite d’une activité collective. Le gens qui viennent y chanter, passent déjà un bon moment, s’épanouissent personnellement, mais surtout prennent plaisir à participer à une aventure collective où chacun écoute les autres, et où tous recherchent une harmonie commune. En outre on a tissé des liens humains et sociaux à travers cela.

– Stéphanie : Sans vouloir jouer du côté féministe, je pense que le fait qu’il y ait une majorité de femmes dans la chorale, même si ce n’est pas volontaire -car elle n’est pas exclusivement réservée aux femmes- nous fait du bien : avoir un petit espace où on se retrouve entre nous est hautement bénéfique. Il y a parmi nous des caractères assez forts et on s’aperçoit que même les personnalités qui n’ont a priori pas l’air fortes, se révèlent à un moment donné et se lâchent.

– Christine : Ce que la chorale apporte d’essentiel aussi, c’est d’apprendre à s’écouter et écouter les autres, d’abord musicalement pour prendre part à une harmonie collective, et ensuite humainement. Sur le plan personnel, ça change la façon dont on est attentif et à l’écoute des autres. En outre ça libère une énergie et la canalise : parfois on arrive tout énervée et le fait de chanter nous permet de nous débarrasser de nos ressentis et nous apaise. Et ce que j’apprécie également, c’est que j’ai appris à aimer certaines chansons qui ne me plaisaient pas avant, en les chantant. Et puis comme nous chantons dans plusieurs langues, ça crée une communication avec les gens d’origines étrangères : si nous allons au Portugal, ou que des lusitanophones d’ici nous entendent chanter « Grândola Vila Morena » qui est un chant de la révolution des œillets, ça leur parle ; si des Basques nous entendent chanter « Hegoak » (« Txoria Txori »), qui est une chanson de Mikel Laboa passée dans le patrimoine national, c’est pareil. Nous travaillons aussi des chansons espagnoles, corses, anglaises. Ça crée un lien avec des gens d’autres cultures. A notre manière, on communique avec des locuteurs d’autres langues.

hegoak

 grandola2– Participer à la chorale est-il accessible à tous ?

– Christine : C’est ce qui est bien : ça reste populaire et ouvert à tous.

– Agnès : Évidemment le fonctionnement pourrait ne pas convenir à certaines personnes très calées en musique, qui s’ennuieraient vite. On est là pour se faire plaisir, pour créer du lien, et offrir aussi un certain cadre à ceux qui en ont besoin. Je voulais trouver un moyen mnémotechnique simple et efficace de transcrire les chansons phonétiquement justement pour que ceux qui n’ont pas de formation musicale puissent chanter. Le chant est un instrument gratuit, que tout le monde possède. J’ai tendance à dire que tout le monde peut chanter ; il suffit pour ça de confiance en soi. Ce que m’a enseigné l’étude du chant lyrique, c’est qu’il faut être détendu et confiant, libérer la colonne d’air pour utiliser au mieux sa voix. Plus on est crispé, moins ça fonctionne. Bien sûr, certains ont peut-être un don au départ et du fait de ce don, prennent plus facilement confiance en eux. Ils sont donc plus à même d’acquérir de l’aisance et de se montrer de plus en plus doués : c’est un cercle vertueux. Mais pour moi, chanter est à la portée de tous. Il y a peu d’activité qu’on est libre d’exercer comme celle là, où on veut, quand on veut et ensemble. Samuel Beckett disait que quand il ne nous reste plus rien, on peut encore chanter.

– Auregan : Il y a une espèce de magie ou d’alchimie qui se crée car, pour la plupart d’entre nous, nous ne sommes pas musiciennes, et à chaque fois qu’on s’attaque à un morceau, on pense ne pas y arriver, mais on y arrive quand même. Agnès nous écrit une transcription phonétique des chansons étrangères pour les non-locuteurs, avec des signes indiquant les moments où on doit monter dans les aigus ou descendre dans les graves, pour toutes les voix. C’est un boulot de malade ! Mais ça nous permet de chanter des chansons dans diverses langues.

– Stéphanie : Moi qui suis musicienne [NDLR : Stéphanie est la batteuse du groupe d’Agnès et Joe Doherty, Itzablast], c’est une méthode qui me sert beaucoup. Je ne sais pas comment cette idée est venue à Agnès, mais je n’ai vu ça nulle part ailleurs et c’est une méthode de travail très efficace, utile aux non-musiciens autant qu’aux musiciens. Pour avoir dirigé la chorale en intérim pendant la grossesse d’Agnès, je pense qu’Agnès insuffle vraiment un esprit particulier. Elle allie rigueur musicale et cool attitude. Certains autres chefs de chœur auraient tendance à se montrer dirigistes, voire castrateurs, et d’autres à vouloir être trop cool, au détriment d’une approche professionnelle. Avec Agnès, on a les deux en une. Quand cela a été mon tour de diriger la chorale, avec mon côté extrémiste du rythme, je me suis rendu compte des qualités que cela requiert et de l’ampleur du travail qu’accomplit Agnès. Avec elle, la sauce prend.

Agnès et la chorale

– Quelles difficultés particulières rencontrez-vous pour intégrer de nouveaux participants ?

– Agnès : L’arrivée de nouveaux membres est un phénomène qui se produit souvent en début d’année. Mais sur dix nouveaux participants, au final, il va peut-être n’en rester que deux, parce que les autres n’ont pas le temps de s’investir, ou que ça ne leur convient pas. L’intégration de nouveaux peut ralentir le travail, car quand un groupe est déjà constitué en ayant rodé les chansons, on va bien plus vite ; avec des nouveaux, il faut tout reprendre à la base. Néanmoins dans des périodes comme celle-ci, où nous apprenons beaucoup de nouvelles chansons, il est plus facile d’incorporer de nouveaux membres. Il y a dans la chorale un noyau dur d’une quinzaine de personnes, presque une vingtaine même, sur qui je peux compter. Notre force est que nous disposons d’un groupe solide qui intègre vite les nouveaux arrivants, qui sont en quelque sorte influencés par la solidité du groupe. Et comme l’essentiel est de se faire plaisir et de passer un bon moment tout en créant du lien entre les gens, je ne suis pas trop exigeante, au point de rebuter les nouveaux. Quand en plus ça sonne, c’est un peu la cerise sur le gâteau.

De toute façon, la justesse des notes est une notion subjective et perfectible. Même un piano peut être considéré comme faux car l’accordage est toujours un compromis, c’est physique. En même temps si on chante juste comme un piano, on sera content !

J’ai appris qu’à l’époque de Bach, et de son clavier bien tempéré, on a accordé les instruments pour qu’ils puissent sonner dans toutes les tonalités. Avant, les orgues avaient certains accords plus lumineux car plus justes et d’autres interdits car ils écorchaient les oreilles, on ne pouvait jouer que dans certaines tonalités. Pour l’oreille commune, un piano accordé sonne juste ; mais en réalité certains intervalles entre deux notes ne tombent pas tout à fait juste, ça peut donc être plus lumineux à la voix qu’au piano. Je pense que c’est pour cela que les chants polyphoniques corses par exemple sonnent de manière incroyablement belle, parce que les notes des voix sont plus précises que celles d’un clavier. Plus on parvient à une note juste, plus on réveille toutes les harmoniques présentes dans la note. Et pour ce qui concerne le chant collectif, plus on le pratique, plus on s’écoute et plus on affine sa propre voix. Il suffit d’être déconcentré ou fatigué pour chanter pas tout à fait juste et cela déstabilise les autres, car tout le monde se met à douter, jusqu’à parfois finir par créer une réelle cacophonie. Cela nous arrive quand on chante en plein air et que les gens ne s’entendent pas très bien les uns les autres, ou quand un instrument nous accompagne et qu’on ne l’entend que par moment. C’est dans ces moments là qu’on apprécie la solidité d’un groupe. La chorale est une entité donc l’essentiel est qu’on reste tous ensemble ; c’est pourquoi ce qui m’intéresse est le son de groupe, le fonctionnement des gens ensemble et l’évolution du travail collectif.

– En tant que musicienne professionnelle, comment abordes-tu ce travail ?

– Agnès : Pour perfectionner ma tâche, j’ai pris des cours de direction de chœur au Conservatoire de Bordeaux durant 3 ans. J’ai appris l’importance de la façon dont le groupe doit se sentir humainement pour que les gens puissent chanter juste : la moitié du travail réside dans la mise en place d’une confiance de chacun en soi, mais également des uns envers les autres. Les gens doivent se sentir à l’aise et en empathie et ne pas craindre d’être jugés par les autres. Une fois par an, la classe de direction de chœur du Conservatoire vient faire une séance de transmission orale, ça lui donne une expérience de terrain. La chorale « Yakachanter » a servi de cobaye déjà par deux fois et c’est plutôt agréable, parce que ça nous permet de nous rendre compte à quel point nous avons un chœur dynamique et intelligent, dont les membres s’écoutent les uns les autres. Je pense que ces qualités sont liées à notre façon pas très conventionnelle de travailler. Chacun se débrouille avec ce que j’apporte, car je n’ai pas toujours le temps de tout diriger : le sens de l’autonomie fait que les gens n’attendent pas que je leur mâche le travail en détail.

Nos répétitions ont lieu deux fois par mois, sauf lorsque nous avons un concert prévu et qu’il faut se caler deux répétitions dans la semaine qui précède. L’idéal serait bien sûr de pouvoir se tenir à une certaine régularité ; mais par principe nous souhaitons que cette chorale ne soit pas trop contraignante pour chacun.

chorale 2

 – Sur quels critères se fait le choix des chansons et qui en décide ?

– Agnès : Il arrive aux membres de me proposer des chansons, mais au final c’est toujours moi qui décide quelle chanson on va travailler puisque que, comme c’est moi qui me charge des arrangements, il faut vraiment que j’aie un coup de cœur et que je « sente » la chanson. Certaines chansons peuvent être très intéressantes, mais si je n’arrive pas à me les approprier et à les personnaliser, on laisse tomber. En ce moment, nous travaillons pas mal de morceaux du registre de pop britannique –un peu trop à mon goût-, mais surtout parce que c’est foisonnant au niveau du travail harmonique des chœurs. Personnellement j’ai un faible pour les chansons dont le message est à caractère politique ou du moins humaniste. Le chant véhicule beaucoup de choses aussi par les paroles. Nous privilégions les chansons à texte, et engagées si possible. Lorsque nous chantons « Grândola Vila Morena », qui est un chant emblématique de la révolution des œillets, il y a un sens très fort qui se communique. Ceci dit je n’ai pas envie de me priver d’une chanson intéressante d’un point de vue mélodique, même si elle raconte trois fois rien. J’aime bien que le répertoire soit varié, pour qu’il y en ait pour tous les goûts. grandola

Pour la prononciation des chansons en langue étrangère, j’écoute précisément et essaye de faire une transcription phonétique pour tous. Certaines langues comme l’Arabe sont très dures à chanter pour nous parfois, mais il réside aussi un plaisir dans l’apprentissage de la prononciation. Et puis même si c’est un peu embêtant de savoir que certains mots sont mal prononcés, après tout l’histoire des chants populaires est une histoire de transmission orale. C’est toujours du bénévolat pour moi, mais les membres ont instauré une tradition très sympathique qui consiste à me ramener des petits cadeaux, qui symboliquement parlent d’eux : un disque, une tarte qu’un a cuisinée, un dessin qu’un autre a fait, un petit vin de production familiale.

– A quels spectacles participez-vous ?

­- Anne : L’ensemble a déjà assuré plusieurs spectacles, bien sûr, lors de la fête annuelle de l’association « Yakafaucon », mais aussi pour des marchés de Noël et pour un concert exceptionnellement donné au marché des Capucins. Il y a aussi eu des échanges de chorales, notamment avec un groupe voisin de l’Impasse d’Agen, « Les Impatients », et « Le Chœur de l’Exil » de La Roche Sur Yon.

– Agnès : La fête du quartier ramène aujourd’hui plus de 200 personnes, mais au début elle a été initiée par un petit noyau d’amis qui désiraient chanter et m’ont demandé de les diriger. J’ajoute, à ce sujet, que le groupe théâtre qui fait des Flashmob nous accompagne pour quelques morceaux avec des chorégraphies originales. Lors de soirées de restauration au café « Le Petit Grain », il y a toujours des gens de la chorale qui interprètent quelques chansons. Au début du mois, nous avons accueilli « Le Chœur de l’Exil », qui est une chorale de La Roche sur Yon pour un échange. La chef de chœur de cette chorale sollicite des gens d’origines étrangères pour apporter des chansons de leurs pays d’origine qui parlent de l’exil. Il y a donc toujours au moins une personne dans la chorale qui maîtrise la langue dans laquelle est écrite la chanson et cette personne est invitée à interpréter un petit solo.

La double vie des capus

Notre originalité nous permet de participer à des projets un peu décalés aussi. Lors de l’exposition au marché des Capucins organisée pour la sortie du livre de Mélanie Gribinsky, « La double vie des Capus » [NDLR voir article ], Joe avait créé des compositions que nous avons chantées, s’inspirant de ce qui aurait pu être écrit sur le mur du monastère qui a donné naissance au marché des Capucins et d’un texte qu’il avait trouvé en Italie. Nous avions obtenu l’autorisation de chanter dans le marché couvert, c’était une expérience amusante et excitante !

DSC02055 (2)

– Parlons du Chœur de l’Exil : vous qui êtes venus partager un spectacle musical public à Bordeaux avec la chorale  Yakachanter , pouvez-vous nous parler de votre propre groupe ?

– Marie : Nous ne sommes pas une chorale de quartier mais une chorale qui accueille (entre autres) les personnes qui sont (ou qui se sentent) exilées, habitants de notre ville la Roche sur Yon et villages proches. Le noyau dur de la chorale a été constitué en février 2006 par des professionnels de l’Hôpital psychiatrique pour accompagner musicalement une exposition de peinture en octobre 2008 à la Rochelle sur le thème de l’exil, à la demande des artistes-peintres exposants. Nous avons alors créé un morceau pour cette occasion appelé « L’Exil » composé de 8 parties, chaque partie elle-même composée d’un poème ou d’une phrase parlée par des étrangers immigrés ou des français d’origine étrangère, chacun dans sa langue (Thétchène, Arabe, Gourmandché, Chinois, Basque, Polonais, Mapuche, Espagnol, etc…) suivi par la même phrase traduite en français et chantée par le chœur.

Nous avons alors trouvé des choristes exilés de longue date, polonais, algériens, basques, burkinabes, et de plus fraîche date, tchétchènes, géorgiens, ingouches pour grossir notre choeur. La tradition d’accueil s’est maintenue depuis lors.

En fait le succès de notre prestation d’octobre 2008 nous a donné l’idée de poursuivre en intégrant dans notre chorale composée de 8 personnes, d’autres choristes, tant français qu’étrangers ; ayant appris des chants de leur pays ou d’autres pays, nous avons aujourd’hui un répertoire d’une soixantaine de chants en langue étrangère, ce qui nécessite un effort important d’apprentissage de la prononciation. Certains chants sont appris en commun avec la chorale « Auberbabel » d’Aubervilliers  auberbabel que nous rencontrons chaque année : chant en Russe, Hébreu, Yiddish, en plus de ceux de nos choristes. Cette rencontre a lieu le premier weekend de juillet chaque année, alternativement en Vendée ou à Aubervilliers.

Tous ceux qui le souhaitent, peuvent intégrer la chorale, même s’ils ne savent pas chanter. Ils progressent parfois lentement, ce qui requiert beaucoup de patience, tant de la part des choristes qui maîtrisent le chant que du chef de chœur. Aujourd’hui, nous sommes 20 choristes, et nous manquons de ténors et d’alti.

 

le choeur de l'exil à bordeaux

– Et à quels spectacles participez-vous ?

 – Marie : Nous proposons d’intervenir dans des manifestations concernant les relations internationales ou le thème de la migration comme Le Cercle du Silence ou des fêtes particulières comme la fête de « La Clopinière », un village écologiste de Vendée. Nous chantons régulièrement pour le vernissage de nos amis peintres de la région. En mai 2014, nous avons fait un concert  avec une autre chorale de Vendée « La Clé des Champs », à la cathédrale de Luçon. Nous aimons nous associer à d’autres chorales qui ont des points communs avec la nôtre.

Une de mes filles, Fleur, habite à Bordeaux et, comme elle, j’ai adhéré à l’association « Yakafaucon » ; c’est ainsi que j’ai rencontré la chorale d’Agnès dont le répertoire comprenait certains chants communs avec nous. Nous avons souhaité organiser un concert ensemble et chanté sous la pluie en octobre.

DSC02052

Miren Funke

Remerciements à Aline Schick-Rodriguez pour son aide.

Liens : Site de l’association Yakafaucon : http://www.yakafaucon.com/

Facebook : https://www.facebook.com/Yakafaucon-Asso-643527635793513/

Site de la Chorale Auberbabel : http://auberbabel.org/

Site et facebook d’Agnès Doherty : http://www.agnesdoherty.com/

https://www.facebook.com/agnesdohertyofficiel/?fref=ts

 

 

 

 

 

%d blogueurs aiment cette page :