Rencontre avec Guaka autour du nouvel album financé par le public

18 Mar

Guaka Made in Bordeauxalbum

 

En avril dernier, le groupe bordelais Guaka nous avait accordé un entretien, alors qu’il préparait son prochain album, pour lequel une souscription au financement participatif, via le site Ulule, était proposée au public, souscription, qui, à en juger par le montant des dons, avait rencontré une importante approbation populaire. L’album « Made in Bordeaux » ainsi financé par les amis et amoureux de Guaka, enregistré a Kitchen Records par Milos Ares et mixé par le technicien du son Jean- Marc André, dit « Chinois » (ayant collaboré avec les groupes Mano Negra, Noir Désir, Pigalle, Edgar de l’Est, entre autres), et dores et déjà disponible sur le site du groupe en téléchargement gratuit, sortira en disque physique très prochainement. A peine de retour de leur tournée en Amérique du Sud, les trois musiciens, Miguel Jubes (basse), Mauro Ceballos (batterie, percussions) et Igor Quezada (guitare et chant) reviennent sur cette formidable aventure partagée avec leur public, autour d’un verre, juste après un showcase acoustique au bar « L’Apollo ».
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-Guaka, bonsoir et merci de nous accorder un petit moment. Vous qui avez toujours auto-produit vos activités artistiques et tout financé seuls, comment avez-vous vécu ce large soutien financier apporté par le public pour la réalisation de votre quatrième album ?

 

-Igor : Nous sommes très heureux que cet album ait été financé grâce à l’aide des amis, et des gens qui suivent le groupe depuis longtemps, ou depuis plus récemment, puisque beaucoup de gens qui ne nous connaissaient pas avant ont décidé de nous aider à produire ce nouvel album. C’est très chaleureux humainement de sentir que des gens sont capables de te faire confiance, sans savoir qui tu es a priori, et de t’aider à financer tes projets artistiques. Bien sur il y a des contreparties, que le groupe offrira en échange des dons, mais la démarche du financement participatif suppose que les gens fassent confiance au groupe préalablement. Nous sommes donc très honorés et contents que les gens aient répondu à l’appel et contribué au financement, et nous espérons qu’ils vont apprécier le travail qu’on a réalisé grâce à leur soutien.
-Mauro : Ce qui est important aussi, c’est que grâce au soutien des gens, nous avons pu prendre le temps de bien faire les choses et d’exprimer notre créativité, parce que pour une fois dans notre vie, les activités de Guaka ne sont pas financées entièrement de notre poche. Nous avons donc eu la liberté de prendre le temps, au lieu d’enregistrer vite fait avec le stress de la question budgétaire en tête, un œil rivé sur le compteur des heures de studio qui défilent et coûtent cher.
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-Le groupe a déjà plus de dix d’existence et un public qui vous suit depuis le début. Avez-vous évalué la proportion parmi les donateurs des anciens et des nouveaux amis ?
-Mauro : Nous pouvons en avoir une idée, parce que sur le site d’Ulule, les artistes bénéficiaires des dons peuvent accéder au registre et savoir qui donne. J’y ai vu des noms connus, des amis, mais aussi des noms de gens qu’on ne connait pas, ou peu, ou que depuis récemment et qui ont contribué avec des dons relativement importants. Cela va de 5 euros à 500 euros. Le fait que ces gens là nous fassent confiance à ce point est très encourageant.
-Igor : La plus grosse surprise réside là : bien la moitié des contributeurs sont des « nouveaux amis » de Guaka, qui ne nous suivent pas forcément depuis très longtemps, des gens qu’on a rencontrés récemment et à qui l’idée du projet et le principe du financement participatif a plu. Maintenant il faut que nous les remerciions avec nos réalisations.

 

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-Je suppose que votre récente tournée au Chili, d’où vous revenez à peine, a fait prendre un peu de retard à la sortie de l’album. Non ?
-Mauro : Nous avons eu quelques problèmes de retard effectivement. Des gens nous ont écrit pour savoir pourquoi le groupe n’avait pas encore envoyé les contreparties aux contributeurs. C’est juste parce qu’on vient d’arriver de trois mois de tournée au Chili, tournée qui était nécessaire pour tester les compositions et « lancer » l’album.
-Igor : Bien sur. On a eu aussi quelques problèmes d’ordre personnel, mais l’album est enregistré et mixé, disponible en téléchargement gratuit en format compressé (mp3), et nous termineront le mastering du disque physique à venir avec « Chinois » la semaine prochaine. Chinois a déjà mixé l’album ; maintenant il ne manque plus que la couche de vernis !

 

 

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-Comment s’est passé cette tournée sud-américaine ?
-Mauro : Nous avons joué 11 concerts, avec un accueil très favorable et un public réceptif. Le public chilien était un peu désorienté, car les gens ne sont pas habitués à ce niveau de « professionnalisme » pour un groupe non commercial : au Chili, comme les gens galèrent financièrement et travaillent dur, ils jouent ensemble entre amis, mais les groupes amateurs ne passent pas autant de temps à répéter. Il y a des groupes qui sont vieux, connus, participent à de grands festivals, mais ne répètent pas assez pour jouer vraiment pro. Donc quand Guaka arrive avec une formule artistique non-commerciale, tout en jouant quand même avec un certain niveau de cohérence, puisque ça fait 11 ans que nous répétons ensemble, que nous sommes très soudés et avons passé du temps à travailler les compositions, c’est un peu inouï. Bien sur les gens sont habitués à voir de très gros groupes internationaux comme Metalica dans de grands stades, ou de petits groupes amateurs dans des bars. Mais pas des groupes pro dans des petits lieux. Ils ne sont pas capables de payer 5 euros pour soutenir un petit groupe local, mais ils sont capables de payer 1500 euros pour voir un énorme spectacle dans un stade bombé !
-Igor : C’est facilité par un système économico-financier particulier : on te fait des facilités de paiement pour régler le prix des billets à l’entrée d’un grand concert, ou du supermarché d’en face par exemple. Parce que de toute façon, la banque, comme le magasin, comme parfois la salle de spectacle appartient à la même personne ! Pour revenir à nous, on a joué dans de petits lieux avec une bonne énergie, et aussi sur de grandes scènes. Mais il est vrai que pour les Chiliens, l’objet Guaka est difficile à comprendre, car c’est une bâtardise culturelle et artistique : on fait du rock, des compositions folkloriques, on chante en plusieurs langues… et tout ça métissé dans tous les sens.
-Pourtant vous avez déjà tourné au Chili, et vous êtes vous-mêmes chilien et franco-chilien –et vénézuélien pour Miguel-. Vous n’y êtes donc pas des inconnus.
-Mauro : En fait un peu quand même, puisque notre dernière tournée au pays remonte à 5 ans. C’est un pays un peu amnésique, et nous sommes restés absents trop longtemps. Il faut reprendre le contact avec le public à zéro. Avec les médias aussi : les contacts de presse qui nous avaient invités ont disparus, les clubs qui nous faisaient jouer ont fermés… C’est donc une nouvelle conquête du public à refaire. Mais de ce fait, nous avons vécu cette tournée avec un esprit assez cool, un peu comme des vacances. Et puis nous en avons profité pour revoir nos familles aussi. Cela remet les pieds sur terre de jouer dans des petits lieux plus humains, après avoir fait la Patinoire de Bordeaux devant 7000 personnes, en première partie des Shaka Ponk. Bien sur, on sait bien que les 7000 fans n’étaient pas venus pour nous ; il y avait tout au plus une centaine de gens dans le public qui était là pour Guaka, mais des gens très énergiques et communicatif, qui ont contaminé le reste du public par leur enthousiasme, ce qui nous a fait vivre un concert mémorable, d’autant que Bertrand [NDLR Cantat] nous a rejoint sur scène après.
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-En parlant de Bertrand et de Chili, puisqu’il a participé, il y a 4 ans, au concert que vous aviez organisé en partenariat avec les groupes Eiffel, Les Hyènes, 0800 et Joe Doherty, au Krakatoa [http://www.krakatoa.org/ ] de Mérignac, pour récolter des fonds destinés à venir en aide aux victimes du tremblement de terre au Chili, avez-vous pu profiter de cette tournée pour voir si cette action avait porté ses fruits ?
-Igor : Oui ! Nous avons pu enfin voir le résultat de cet effort collectif des artistes, des techniciens et du gérant du Krakatoa, Didier Estèbe, grâce auquel nous avions pu envoyer 14000 euros à Cobcquecura, ville épicentre du tremblement de terre, pour aider à la reconstruction d’un établissement culturel et éducatif. C’était déjà beau que des amis que nous estimons beaucoup comme Bertrand, Romain et Estelle d’Eiffel, 0800, les Hyènes et d’autres aient accepté de venir partager leur musique pour une cause qui nous était chère à nous, et participé à ce mouvement de solidarité qui s’est organisé autour d’une association unique ponctuellement créée par des militants associatifs et représentants de la communauté chilienne de Bordeaux, « S.O.S Chili », que Didier Estèbe prête la salle du Krakatoa, remplie pour l’occasion [NDLR 1200 places], que les techniciens aient donné un coup de main bénévolement.       guaka sos
-Mauro : Il faut vraiment le préciser, car Didier et le Krakatoa subventionnent ou collaborent bénévolement à beaucoup de causes justes, et avec humanisme, comme les spectacles qu’ils organisent dans les hôpitaux pour enfants ou chez les grands brûlés. Le Krakatoa est une institution noble. Et elle a permis avec nous et tous ces gens de construire une école. D’ailleurs l’école arbore une plaque ou notre nom, celui du Krakatoa et ceux de tous les groupes et gens ayant participé son inscrits.
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-Igor : Arriver sur les lieux 4 ans après et voir que l’argent qui a été envoyé a été utilisé à bon escient, ça fait vraiment plaisir. Ils ont construit un internat neuf, chauffé, avec cuisines, chambres pour garçons, chambres pour filles, tout aux normes européennes, dans une petite localité du sud, qui appartient à la commune de Cobcquecura, et nous sommes très heureux de pouvoir annoncé que le projet a aboutit, et que 16 enfants vont pouvoir dormir et étudier sereinement dans de bonnes conditions, manger à leur faim et ne pas subir le froid. Et tout ceci grâce à tous nos amis qui ont pris part à cet élan de solidarité
-Mauro : Les choses ont pris 5 ans quasiment à aboutir, car l’argent a été bloqué durant ce temps, parce que la commune avait d’autres priorités : tout était à reconstruire, les rues, les ponts, les canalisations… Les travaux sur les infrastructures étant terminés juste cette année, la commune a pu enfin débloquer les budgets destinés à la culture et l’éducation. Et l’argent que nous avions envoyé, suite à la mobilisation bordelaise, était accompagné de la clause suivante : il devait servir à l’éducation et/ou la culture. Il n’a donc pas pu être employé pour autre chose. Il faut dire que l’administration locale est assez compliquée, comparativement à l’administration française : en France, il ne serait pas compréhensible qu’un petit projet comme ça prenne autant de temps à aboutir.
-Igor : La cagnotte récoltée grâce à 4 grands événements organisés à l’époque, dont le plus important était ce concert au Krakatoa, a permis de financer plusieurs choses, et le projet que nous avions en tête, le financement d’un établissement éducatif, n’en était qu’un parmi les autres. Mais comme depuis 4 ans, nous n’avions pas de renseignement sur la façon dont notre argent avait –ou plutôt n’avait pas- été utilisé, nous nous sommes rendus sur les lieux, en disant qu’on devait rendre des comptes, car les gens ici se demandaient à quoi avait pu servir ce don et si nous ne l’avions pas dilapidé. On a donc été reçus par le maire qui nous a montré l’avancé des travaux. C’est une grande satisfaction de se dire qu’on a fait quelque chose pour les gens. On ne sera pas aux Francofolies, ni aux Eurokéennes, mais au moins, on a fait ça.
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-Mauro : On a fait une école, bordel ! Au moins, on pourra raconter ça à nos enfants.
-Igor : c’est pour ça que je dis aux gens qui ont financé notre album : vous ne devez pas avoir peur ; on a juste une inertie de 5 ans à Guaka…
-Revenons à l’album. Est-ce que le fait que le montant des dons récoltés a dépassé amplement la somme initialement demandée par le groupe vous a permis d’investir plus de moyens dans la réalisation du projet ?
-Mauro : Pas vraiment, car nous avions revus le chiffre à la baisse, par rapport aux besoins réels. Normalement on compte habituellement qu’un album va couter autour de 7000 euros à financer. C’est ce que nous ont couté nos deux précédents disques. Mais nous ne pouvions pas demander autant d’argent par financement participatif. Les 3000 euros demandés ne représentaient donc qu’à peine la moitié de ce dont nous avions réellement besoin.
-Igor : Il nous aurait fallu 250% de la somme demandée. Mais c’est déjà très bien d’en avoir eu 170% : c’est la première fois qu’un album de Guaka n’est pas financé entièrement de notre poche et qu’on bénéficie d’un tel soutien.
-Mauro : C’est aussi pour cela que nous avons pris du retard dans l’acheminement des contreparties : même si les dons nous ont considérablement aidés à réaliser l’album, il reste une part du budget à notre charge et des réalisations que nous devons financer nous-mêmes. Et comme nous voulons faire les choses bien, cela prend du temps, ne serait-ce que pour trouver l’argent et aussi le temps matériel, puisque l’organisation de notre tournée au Chili et de celle à venir au Japon nous ont pas mal occupés.
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-Il est vrai que Guaka a un lien particulier avec le pays du soleil levant, où vous avez déjà tourné et d’où vous avez fait venir des artistes, créant une passerelle culturelle et artistique entre les villes de Bordeaux et Fukuoka. D’ailleurs c’est une démarche que des subventions publiques pourraient appuyer, car elle profite à beaucoup d’artistes et de gens et rapproche les deux pays. Êtes-vous aidés en ce sens?

 

 

-Mauro : C’est la question en suspens ! La tournée est confirmée en Avril par les organisateurs, mais nous cherchons encore des financements, faute de quoi, il nous faudra annuler la moitié des dates, comme nous avons dû faire pendant notre tournée en Amérique du Sud, où nous espérions jouer en Argentine et Uruguay aussi et ça n’a pas été possible : nous attendions des subventions, qui sont toujours à l’heure actuelle « à l’étude », et avons donc dû nous contenter de la tournée au Chili.
-Igor : Nous avons déposé un dossier de demande d’aide publique auprès de l’Institut Français, en raison des liens que Guaka a commencé à tisser lors de la précédente tournée nippone avec des artistes de la ville de Fukuoka, qui nous ont accueillis et fait jouer chez eux, et que nous avons reçus et invités à se produire à Bordeaux. L’institut doit valider le projet, et nous attendons sa réponse. Si aucune aide ne nous est accordée, nous ne pourrons jouer que sur la moitié des dates, ce qui est dommage, car tout est déjà confirmé du côté des organisateurs japonais.
-Mauro : Par le passé, nous nous sommes toujours débrouillés par nous-mêmes et avons financé tous nos concerts et albums de notre poche. Mais avec la conjoncture économique actuelle, cela devient de plus en plus dur.
-Igor : C’est compliqué, car l’industrie artistique est un milieu assez fermé finalement. Jouer au bar du coin, on peut le faire, et nous y prenons beaucoup de plaisir. Mais quand on veut passer au stade supérieur professionnellement, si on ne connait pas les bonnes personnes, c’est presque inespéré de pouvoir s’imposer sur des scènes où nous pouvons montrer l’étendu de notre potentiel. L’autoproduction exige beaucoup de patience et de conviction.
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-Et après 11 ans d’existence, n’est-il pas normal qu’un groupe ait envie de vivre de sa musique et de pouvoir s’y consacrer ?
-Igor : Si. Sans aller jusqu’à parler de gagner des fortunes, si déjà le projet peut vivre de lui-même sans être déficitaire, c’est le principal. Quand on a une période de création dans le groupe, c’est forcément une période où on ne travaille pas beaucoup à côté, donc il est difficile de trouver des sources financières pour réaliser les projets : on se concentre sur les compositions, et on joue beaucoup moins. Une création, c’est comme un dessin : tu ne peux pas le commencer, puis lâcher le dessin pour faire autre chose, et te remettre dedans ensuite. C’est un projet qui se mène d’un bout à l’autre directement.

 

-Au moins le financement participatif vous aura permis de vous consacré sereinement à la réalisation de l’album. Quel sens donnez-vous au titre et à la représentation sur la pochette ?
-Igor : Il s’appelle « Made in Bordeaux », car c’est vraiment un album qui nous ressemble et reflète notre identité plurielle certes, mais locale aussi. D’ailleurs Mauro a dessiné la pochette avec du vin de Bordeaux.
-Mauro : On se considère vraiment d’ici. Déjà le groupe s’est formé à Bordeaux. Bien sur le Chili est notre pays, mais notre maison c’est Bordeaux. Depuis toujours, tout se fait à Bordeaux pour Guaka ; et cette année en plus ma fille est née à Bordeaux. Donc je voulais un dessin qui nous relie à cette ville symboliquement et aussi à nos origines chiliennes. C’est pour cela qu’il est peint au vin de Bordeaux et représente un condor au dessus d’une piste d’atterrissage.
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-Pouvez-vous nous parler des compositions ?
-Igor : Ça a été un long processus ; le gros du travail s’est fait en mai et juin 2014. On a terminé la réalisation en aout, avant de partir au Chili. Ce sont des chansons qui parlent d’humanité, d’amour de l’humain, mais pas de relation amoureuse –hormis « La Guagua »-. Les relations intimes, ce sont des choses que nous gardons pour nous. Nous n’avons jamais voulu faire des chansons d’amour, d’une part, car je ne désire pas étaler ma vie privée sur scène –et d’autres le font tellement mieux que moi-, d’autre part parce que j’estime que si on a la chance de pouvoir exprimer quelque chose, notre devoir est de saisir cette occasion pour faire passer des messages et relayer la parole de ceux qui ne peuvent pas être entendus et se battent contre les injustices. Et puis nous ne sommes pas des poètes, au sens noble. Que veux-tu écrire de mieux sur l’amour après Brel ou Gainsbourg ? Nous avons un vrai amour pour l’humain, mais nous ne sommes pas des poètes de l’amour.
-Mauro : Nous avons souhaité aborder différents styles de musique, comme avec la chanson « La Guagua », qui est un Merengue. Jamais de notre vie, nous n’avions joué ce style musical. En fait cette chanson est pour ma fille, qui est née cette année. Je voulais faire une chanson spéciale pour elle, mais pas une berceuse, comme ont l’habitude de faire les artistes qui deviennent parents. Donc la thématique de la chanson raconte l’histoire de ma fille, comment elle a été conçue, comment elle est née, le choix de son prénom… C’est une affaire particulière, car nous n’avions pas choisi son nom avant sa naissance, comme les Français font. Du coup, à l’hôpital, elle était « la fille sans prénom ». Mais comment veux-tu nommer quelqu’un sans voir sa gueule ? C’est quelque part assez arrogant de donner à quelqu’un un prénom avec lequel il devra vivre toute sa vie, avant même de le connaitre. Les indigènes ne font pas comme ça. Nous avons pris la technique des indigènes : d’abord on voit la tronche, après on choisi un nom qui va bien avec.
-Comment avez-vous appris à jouer le Merengue ? Avec des musiciens spécialistes ?
-Igor : Non, en fait on en a écouté, écouté, réécouté, et tenté de jouer jusqu’à obtenir quelque chose de beau. On a fait ça de façon empirique, par nous-mêmes. Ce qui fait que ça a un côté un peu « bâtard », comme tout ce que fait Guaka : c’est notre identité.
-Mauro : Un taliban du Merengue nous tuerait ! Parce que c’est quand même du Merengue très bâtard.
-Igor : Un « taliban » du Merengue ? Bon… En tous cas, l’optique de Guaka et sa raison d’être, c’est une fusion à la base. Nous sommes un groupe de Rock Sudaka.

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-Quelle est la signification exacte de ce terme ?

 

-Igor : « sudaka » est un terme péjoratif employé par les Espagnols pour désigner les Sud-Américains, comme des sous-espagnols. Revendiquer le Rock Sudaka, c’est un peu comme si on était Magrébins et qu’on prétendait faire du « rock bougnoule ». Le terme désigne un mouvement musical, dont le représentant le plus connu est sans doute le groupe Che Sudaka [http://www.chesudaka.com/index.php/fr/]. Dire qu’on fait du Rock Sudaka, c’est une posture. Pas par haine des Espagnols bien sur. Mais pour dénoncer la discrimination des peuples considérés comme des peuples inférieurs, que ce soit en France, au Japon, en Russie ou en Amérique. C’est juste une façon de dire : nous sommes ce que nous sommes, et alors ?
Donc effectivement notre musique est un peu bâtarde. Nous avons aussi métissé un Rock avec de la Cueca, qui est une musique de danse traditionnelle chilienne sur la chanson « Fortuna Solitaria ».
Pour revenir aux thématiques abordées dans l’album, bien sur sont toujours présentes les thématiques sociales qui nous sont chères, la lutte contre les injustices. « Fortuna Solitaria » par exemple parle des riches qui accumulent des fortunes, qui ne leur serviront à rien s’ils doivent mourir seuls et sans amour. La chanson « Desaparecidos » parle des disparus, thématique qui me touche particulièrement, parce que des gens de ma famille et des proches de mon père, qui était exilé politique en France, ont disparu sous la dictature de Pinochet. Mais elle ne parle pas seulement des gens disparus, mais aussi des rêves qui se sont volatilisés. Il y a eu des époques où il y avait des lueurs d’espoirs démocratiques, des gens qui croyaient vraiment qu’on pouvait changer les choses et partager autrement, et tous ces rêves là, ont-ils disparus ou nous l’a-t-on fait croire ? Je pense que si on apporte un peu d’amour et de bonne volonté, ces rêves là peuvent revenir.
-Mauro : C’est pour ça qu’il nous parait important d’investir dans la mission éducative, et que nous avions souhaité que l’argent récolté pour les victimes du tremblement de terre en 2010 serve à construire une école. Nous avons longtemps été discrets sur les dons que nous faisions, parce qu’on ne voulait pas s’en faire une publicité. Mais maintenant il nous semble important aussi de communiquer dessus, pour parler des causes à défendre, et en faire prendre conscience aux gens. L’autre jour, je disais à François du groupe 0800, qui avait participé au concert au Krakatoa : « mais bordel, tu as fait une école ! ». Même lui ne réalisait pas pleinement ce à quoi il avait contribué, et qui va changer la vie de 16 personnes et sans doute plus.
-Igor : En fait ce qui est marrant avec cet album –je l’ai réécouté au calme avec du recul-, c’est qu’on l’a rempli sans le vouloir consciemment de plein de clins d’œil aux artistes qui nous ont influencés, comme dans la chanson « Peinando la muñeca », qui possède des influences Hard-rock. Du coup l’album est très éclectique. Bien sur on voulait donner une densité plus rock à l’album –et c’est pour cela que certains morceaux sont « lourds »-, mais l’album s’adoucit au fur et à mesure qu’on progresse dans son écoute, et fini même sur quelques notes de mélancolie.

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– Effectivement il se clôture par une chanson qui me touche énormément, puisque c’est pour moi un souvenir d’enfance : la reprise de la chanson de Mikel Laboa « Txoria Txori ». Comment en êtes vous arrivés à reprendre ce classique du répertoire bascophone ?
-Igor : A cause du fait que nous jouons beaucoup en Pays Basque. Comme on est des lèches-cul, on s’est dit qu’on allait faire une chanson basque… Non, je rigole. Simplement on aime bien faire un petit hommage quand on est bien accueilli quelque part.
-Mauro : Oui, mais c’était au départ pour un festival que nous voulions faire cela. Et tu avais peur !
-Igor : Oui, car cette chanson est extrêmement belle et a une signification très forte. Elle parle de liberté et peut se transposer à propos de luttes que nous avons connues au Chili, comme celle des Indiens Mapuche et de leurs prisonniers politiques. Ce que la chanson dit c’est que tu peux vouloir enfermer un oiseau dans une cage, mais un oiseau que tu enfermes, ce n’est plus un oiseau. En plus ce n’est pas rien de s’attaquer à « Txoria Txori » : c’est un monument.
-Mauro : Même un hymne au Pays Basque.

 

 

-Beaucoup de Basques même la connaissent en pensant que c’est un classique du répertoire folklorique, sans forcément savoir qui en l’auteur.
-Igor : Ça, ça veut dire que c’est une belle chanson. Le chanteur argentin Facundo Cabral disait que si un jour ta chanson est chantée par le peuple et qu’on ne se souvient pas de qui l’a crée, tu peux être le plus heureux des hommes, parce que ça veut dire qu’elle appartient à tout le monde. Et « Txoria Txori » est dans ce cas : elle est devenue partie du patrimoine populaire. C’était donc un défit de s’attaquer à cette chanson avec respect, mais aussi avec notre identité musicale, parce que le sens de cette reprise était un cadeau pour les Basques, qui nous ont programmés au festival Euskal Herria Zuzenean et toujours bien accueillis.
-Mauro : On voulait faire ce cadeau, mais Igor avait peur, car cela pouvait être mal pris ou vexer des gens.

 

 

– J’avais vu il y a quelques années le groupe corse Larcusgi reprendre cette même chanson lors du festival Herri Urrats à St Pée/Nivelle, et tout le public s’était levé pour applaudir : quand des non-bascophones font l’effort d’apprendre la langue pour chanter une chanson basque, c’est plutôt bien perçu.
-Mauro : C’est ce qui nous est arrivé ! Les gens l’ont pris comme un hommage et sont tombés amoureux de Guaka et des valeurs que le groupe véhicule, rien que pour le geste : les « petits lamas » ont fait l’effort de chanter en Basque ! Et de comprendre une chanson à eux. Même s’ils ne se souviennent pas du nom de notre groupe, les gens se souviennent qu’un groupe de « lamas » a chanté leur chanson.
-Igor : Et puis, ce n’est pas forcément connu, mais il y a une connexion très forte entre Mikel Laboa et le Chili, puisque le chanteur basque s’est inspiré de Victor Jara et Violetta Parra au début de sa carrière. Donc nous avions plusieurs raisons de choisir cette chanson là.

 

 

-Comme à votre habitude, vous avez invité des amis à collaborer sur plusieurs chansons. Pouvez-vous en dire quelques mots ?
-Mauro : On est très contents, car plusieurs amis qui sont venus de bon cœur et ont réussi à donner aux compositions une couleur particulière : Niko Torres du groupe Silvestre, la chanteuse et compositrice Daniela Conejero, les cuivres de Tres Por Siete Veintiuna, Cesar Fuentes et Erasmo Menares, Marcelo Muñoz Alquinta, leader du groupe “The Cumbiators”, “Schrob” de “0800”, les cuivres de L’Affaire Barthab et des Pères Siffleurs, Pierrot Gosselin, Adrien Deburosse et Nath Chok, Tristan Hervé, Adrian Holmstrom, et la violoncelliste argentine Laura Caronni.
-Igor : On avait invité plus de musiciens, mais certains ne pouvaient pas, étant occupés sur d’autres projets. Les amis ont répondus à l’invitation ; les proches aussi, comme ma sœur, Melina, qui a toujours été là, sur tous nos albums et son compagnon Jean Marc Pierna qui joue les percussions sur plusieurs titres. Parce que Guaka, c’est aussi une histoire de famille.
François Schrobiltgen, dit « Schrob » du groupe 0800 nous a créé un texte superbe pour la chanson « Nos Fossés », qui parle de la nuit, de l’éphémérité des rencontres qu’on fait. J’aime bien ce texte car il reflète vraiment ce qu’on peut vivre la nuit, à des concerts où on parle avec des gens avec qui on aimerait garder contact, sans qu’on puisse forcément le faire. On rencontre toujours des anges, des anges ivres, avec qui on refait le monde, et quelque part on finit tous dans le fossé. Avec 0800, malgré nos différences musicales, j’ai toujours pensé que nous partagions quelque chose, car nous sommes tous deux des groupes un peu « orphelins » à Bordeaux, à savoir sans scène. Comme eux, on ne fait partie d’aucune scène. Chacun à notre manière on aborde un peu les mêmes sujets et vit les mêmes galères. Alors même si on ne joue pas la même musique, ça créé des liens. Ensuite il y a la chanson « Competencia despiedada », qui parle de la concurrence entre les humains, des gens qui n’ont rien et donnent beaucoup, et de ceux qui possèdent beaucoup et ne donnent rien. La meilleure preuve en est l’existence de cet album : il n’a pas été financé par un label, mais par des gens.
Bien sur on pourrait signer sur un label -et nous ne sommes pas foncièrement contre, si on en trouve un qui est dans le même délire que nous- pour avoir plus de lisibilité, mais à quel prix ?
-Mauro : Au prix de la liberté ! Trouver quelqu’un qui a les compétences de nous amener plus loin, tout en respectant notre liberté artistique n’est pas évident. En plus nous avons déjà 11 ans d’existence durant lesquels nous avons tourné dans 25 pays, donc les petits contrats malhonnêtes ne nous intéressent pas.

 

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-Les garçons, merci. Il nous reste à annoncer les dates de vos prochains concerts, à commencer par celui qui aura lieu le 19 mars au restaurant Chico Loco [ facebook : https://www.facebook.com/pages/Chico-Loco…/119322484898580?ref=hl ] , bien connu des bordelais pour non seulement pour sa délicieuse cuisine sud-américaine, mais aussi pour son engagement auprès des artistes qui y sont souvent invités à s’exprimer, engagement qui fait de cet endroit un haut lieu culinaire, musical et culturel de la vie bordelaise. Les autres sont sur le site du groupe : http://www.guaka.fr/
facebook : https://www.facebook.com/pages/GUAKA/105715122132?fref=ts

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Miren Funke

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