Rencontre avec Le (bon) Larron

4 Déc

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Lors de l’entretien publié en aout, le chanteur David Carroll nous parlait de son ami et complice artistique, Laurent, alias « Le Larron », qui, après avoir accompagné dans l’ombre divers artistes (Ridan, Jane Birkin), et parallèlement aux nombreuses collaborations auxquelles il participe en tant qu’auteur compositeur, mène depuis quelques années une carrière indépendante d’interprète. Humour grinçant et poésie narrative font passer la réalité à travers le prisme du Larron pour offrir une perspective décalée, atrocement drôle, et néanmoins humainement touchante. Créateur d’un univers impitoyable ou presque, Le Larron a le don de faire rire, y compris de sujets graves, sans qu’on en perde sa sensibilité et son cœur, autant que d’émouvoir en se livrant sur des thèmes plus intimes avec une certaine noirceur et mélancolie.
Installé à Bordeaux depuis quelques années, l’artiste acceptait de nous recevoir récemment.

 

 

– Laurent, bonjour et merci de nous accorder du temps. Tu as accompagné beaucoup d’artistes avant de te « lancer » en tant qu’interprète. Comment es-tu passé de l’arrière à l’avant de la scène ?

 

 

– Je n’étais pas du tout chanteur, et persuadé d’être mauvais chanteur. Je n’avais même jamais envisagé la possibilité de chanter. On m’avait déjà demandé de faire des chœurs pour d’autres, et j’avais alors exprimé mes réticences ; quand on insistait, et que j’essayais, tout le monde comprenait qu’effectivement, ce n’était pas une bonne idée. Je possède une voix très timbrée, qui passe devant, et n’est donc pas du tout adaptée pour se mêler au background vocal. A la suite de mon groupe Milk, j’avais monté un duo avec la chanteuse, qui s’appelait Mademoiselle Rose. Elle chantait et nous écrivions tous les deux. L’aventure a duré deux ans, et puis, nous ne nous sommes plus trouvés sur la même longueur d’onde en termes d’écriture. Elle avait envie d’écrire des choses plus féminines, et pour ma part, j’écrivais déjà mes « horreurs ». Nous nous sommes donc séparés, en bon termes, mais obligés de constater que nous n’avions plus les mêmes aspirations artistiques.
Je me suis donc retrouvé seul avec mes chansons, et sans plus personne pour les chanter. J’en ai alors maquetté dans mon studio à Paris, en chantant, avec l’idée de faire tourner la maquette pour leur trouver un interprète. C’est par le biais d’un ami, Olivier Slabiak, le violoniste du groupe Les Yeux Noirs, qui avait un duo avec sa femme « L et O », distribué par Anticraft, que ma maquette est tombée entre les mains d’André Joffre, le patron d’Anticraft. Ce dernier m’a conseillé de chanter moi-même mes chansons, au lieu de chercher à tous prix un interprète. L’enregistrement a été très rapide, et j’ai réuni quelques amis musiciens, avec qui je jouais déjà depuis un moment, entre autres pour Ridan, afin d’organiser une petite tournée. Au début je prenais cela comme une récréation. Et puis nous avons fait 60 ou 70 dates, et ça a bien marché. J’ai alors doucement maturé l’idée que je pouvais peut-être devenir chanteur. Et j’ai pris vraiment du plaisir à être sur le devant de la scène. C’est quelque chose que j’ai découvert réellement à ce moment-là. On s’est calé une première date dans un bar avant la sortie du disque ; c’était le 8 ou 9 janvier 2009. J’avais pensé à une première date début janvier, en me disant qu’il n’y aurait pas grand monde, et qu’on serait tranquilles pour tester des choses, et en fait c’était bondé. Il y avait bien 200 personnes dans le café. J’ai bien eu le trac avant de monter sur scène, et puis j’ai pris un pied monstrueux ensuite. C’était mon baptême !

 

 

 

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– C’est ce qui t’a décidé à poursuivre une carrière solo ?

 
-Oui. Cette expérience m’a permis de réaliser à quel point c’est agréable d’interpréter ses chansons et d’être sur le devant de la scène.
Après deux ans et demi de tournée, j’ai voulu faire un second album du Larron, en prenant plus soin de définir un univers musical, ce qui n’avait pas été fait sur le premier, qu’on avait réalisé relativement vite. J’ai monté mon studio ici, et travaillé ce deuxième album tout seul, à la maison, en prenant le temps de lui donner les couleurs musicales qui me plaisaient. J’ai un tourneur, un manager, un distributeur : tout ce dont j’ai besoin. Mais je reste, par choix, en production indépendante, car je connais bien le monde des maisons de disque, pour y avoir travaillé, et je n’ai pas trop envie de l’intégrer.

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-Quels artistes t’ont influencé ?

 
-J’ai grandi avec les albums de Renaud, que mes parents écoutaient. Ses plus belles chansons sont ses chansons d’amour, donc les moins drôles. C’est le premier artiste qui m’a ouvert à une écriture réaliste et poétique, qui sache parler de la vraie vie avec un langage de la rue, des gros mots aussi. C’est une poésie populaire qui changeait un peu de Ferré, Brel ou d’autres auteurs très littéraires. Bien sûr Brel et Brassens étaient aussi présents dans la discothèque de mes parents.
Par ailleurs mon père était fan de vieille saoul américaine et de rock américain. Il écoutait des artistes comme Ray Charles, les Doors, Fats Domino, les Shadows, Hendrix, Led Zeppelin. En gros beaucoup de bons claviéristes ! C’est peut-être ce qui m’a poussé vers cet instrument.
Et puis à 15 ans, j’ai pris une grosse claque avec l’arrivée de l’électro et du trip hop au début des années 90, et des groupes comme Massiv Attack, Prodigy. C’est pour cela qu’il y a beaucoup d’arrangements inspirés par ces courants dans ma musique.
En revanche, je suis passé complètement à côté de toute la grande variété française, car on n’écoutait pas du tout ça à la maison. Je n’ai découvert les Goldman, Claude François, Adamo et autres représentants de ce genre que bien plus tard, en allant à des soirées étudiantes. Ce n’est donc pas du tout ma culture. Et ça ne m’a jamais intéressé ; je serais parfaitement incapable de te citer un titre de variété. Puis j’ai travaillé pendant quelques années chez Labels, qui était un label assez pointu en matière de musiques indépendantes, et distribuait en France les labels indépendants britanniques comme Domino, et Beggars. J’y ai eu accès aux disques des Pixies, Depeche Mode, Prodigy, Interpol… Tous ces artistes intéressants passaient sur mon bureau, et cette expérience a fini de parachever ma culture musicale.

 

 

 

Francos de La Rochelle 2013 - Le Larron

 

 

– Comment définirais-tu ton univers ?

 
– A partir de mon deuxième album, j’ai voulu créer un univers qui me soit personnel. Et évidemment l’idée qui est sortie rassemblait ce que je savais faire et ce que j’aimais : les synthés analogiques, les batteries programmées, les orgues Farfisa comme on peut entendre dans la magnifique version de « Libertango » par Grace Jones, un petit côté des BO italiennes de film à la Sergio Leone avec des instruments peu communs comme le cymbalum. J’adore le son de groupes comme the Streets, Audio Bullys ; et ça se retrouve aussi dans ma musique. Désormais je travaille une couleur sonore qui est propre au Larron en tant qu’interprète. Finalement ma musique est un joyeux mélange d’un peu toutes mes influences que j’essaye de rendre cohérent pour créer une ambiance musicale qui va autour du texte.
On me demande souvent ce qu’est mon « style » de musique, ce qui peut s’avérer horripilant, surtout quand on vient me le demander à la sortie d’une heure de concert. Que répondre ? Quand tu viens de jouer pendant une heure, tu ne vas pas en plus définir ce que tu viens de faire. Bien sûr c’est de la chanson. Mais la chanson, ça peut être aussi bien Florent Pagny, que Jacques Brel ou Manu Chao, les Fatals Picards ou Annie Cordy. C’est une appellation assez vague, et les gens ont besoin de ranger les artistes dans des catégories ou des genres musicaux. Un jour, quelqu’un est venu me parler à la fin d’un concert, et au lieu de me poser la question, m’a donné la réponse : il m’a dit que je faisais de la « chanson désagréable ». J’ai trouvé la définition superbe.

 

 

 

 

– « Chanson désagréable » : est-ce par rapport au ton et à l’humour singulier de tes textes ?

 
– L’humour noir est la particularité de mon écriture. J’écris depuis très longtemps, depuis l’enfance. A 12 ans, je me suis acheté mon premier synthétiseur, et j’ai commencé à faire des maquettes dans ma chambre. J’habitais à la campagne, dans une maison perdue, avec rien autour, sans télé, et je ne voyais pas beaucoup d’amis. Par conséquent il fallait bien s’occuper par d’autres moyens. Pendant un temps, j’ai écrit plus de musique que de paroles. Les groupes dans lesquels je jouais chantaient en anglais ; je ne participais donc pas à la rédaction des textes. Et puis, quand on a commencé à faire des chansons en français, l’écriture m’est revenue, et je me suis aperçu que j’adorais écrire. Mais le cynisme et la dérision ne sont pas réfléchis chez moi : c’est ma manière d’écrire naturellement. Ecrire une histoire où tout se passe bien ne m’intéresse pas ; je trouve cela ennuyeux. J’aime bien tourner les choses, les dire de manière bizarre. Ce n’est pas ma personnalité, mais j’aime l’humour qui coince, et appuie là où ça fait mal, le but étant de se moquer de soi-même uniquement. Je ne me moque de personne d’autre que moi ; c’est tordu, noir, mais jamais méchant gratuitement.
Ce qui est important, c’est qu’il y ait un angle. Comme pour une photo : la tour Eiffel a pu être photographiée un million de fois, et pourtant un bon photographe est toujours capable de la saisir avec un nouvel angle, un effet auquel on n’a jamais pensé auparavant. C’est ce qui rend la photo intéressante. Il y a du avoir un milliard de chansons d’amour écrites depuis le début de l’humanité. Donc, si on veut écrire quelque chose de singulier, la question va être l’angle par lequel on va attaquer le sujet. L’important n’est pas ce qu’on regarde, mais par où, et comment on le regarde. Il faut trouver un angle un peu décalé, quelque chose de bizarre qui raconte une histoire qui a déjà été racontée, mais différemment. Sinon, ça ne représente aucun intérêt pour moi. Je ne vais pas refaire Jacques Brel : je ne le referais pas mieux que lui-même. Donc je fais quelque chose de personnel. Mon univers est sans doute un peu étrange, mais au moins c’est le mien.

 

 

 

 

– N’as-tu jamais craint de blesser ou heurter des sensibilités, comme par exemple avec la chanson « S.I.D.A », qui aborde le sujet avec un certain cynisme et second degré?

 
– C’est toute la subtilité de l’écriture : arriver à trouver la juste distance, le juste équilibre. Cette chanson a mis du temps à venir – peut-être un an à un an et demi – entre le moment où j’ai eu envie d’écrire sur ce sujet et celui où j’ai enfin trouvé l’axe par lequel l’aborder, en comparant le SIDA à une loterie, avec en référence le slogan de la Française des jeux « ça coute pas cher et ça peut rapporter gros ». Tant que je n’avais pas trouvé l’angle d’écriture, je pensais effectivement que le sujet serait délicat à traiter, mais une fois l’angle trouvé, je n’ai plus eu de scrupule, car l’humour sert à faire passer un message. Et mon message est le suivant : c’est comme au Loto, tous les gagnants ont tenté leur chance, même si on a très peu de chance de gagner, alors si tu veux tenter ta chance avec le SIDA, vas-y. Exprimer les choses ainsi est plus drôle, et de fait, plus percutant qu’un énième discours culpabilisateur qui dit aux gens que ce n’est pas bien d’oublier le préservatif . Je ne voulais pas tomber dans un discours moraliste. Dire « Vas-y ! T’as presque aucune chance de gagner, mais sait-on jamais ? » frappe plus les consciences.
Je n’ai pas une envie foncière de faire rire, contrairement à un courant de la chanson actuelle qu’on pourrait nommer chanson humoristique, représentée par des artistes comme les Fatal Picards, Oldelaf, et dans lequel je ne me reconnais pas du tout. Et puis essayer de faire rire pour faire rire, quand cela se voit trop, car c’est mal écrit, me semble affreux. Certaines choses peuvent être marrantes dans ma façon d’aborder les thématiques, mais c’est toujours pour faire passer un message. Je ne fais pas de la chanson rigolote pour faire de la chanson rigolote. On rit si le texte le permet, mais on n’essaye pas de faire d’effet comique. L’humour est toujours au service d’un propos utile, jamais gratuit. Et puis il y a dans mon répertoire des chansons assez noires, comme « Le devoir conjugal » ou « La nacelle » sur le premier album, des chansons qui ne présentent aucune ambition de faire rire comme « Je t’aime » ou « Timide ». Je ne suis pas un artiste qu’on va voir pour se marrer, même si mes concerts comportent des passages hilarants. Je me rapproche plus d’artistes comme Renaud, Arno ou Jacques Dutronc, qui peuvent offrir des chansons drôles, mais pas que ça. Le titre « Ils ont changé ma chanson » qu’Arno interprète avec Stéphane Eicher est drôle, mais d’une drôlerie décalée. Lorsqu’il la chante, il ne cherche pas à faire rire.

 

 

 

 

– Faire passer un message est-il primordial pour toi ?

 
– J’ai envie d’avoir des chansons qui racontent quelque chose. J’avoue ne pas être très passionné par les chansons, dont on ne sait pas de quoi elles parlent. De surcroît, je ne saurais pas en écrire. L’album « A bird on a Poire » de Jean-Louis Murat, réalisé par Fred Jimenez (ex-As Dragon) est magnifique et comporte des textes très beaux ; les compositions de BabX, que je connais bien, et qui est un musicien hors pair, sont également superbes. Mais honnêtement, sur tout un album, je crois pouvoir dire qu’il n’y a que deux chansons dont je saisis vraiment le sens, et sans doute 4 ou 5, dont je ne saurais absolument pas dire quel est le sujet. Pour moi, d’une bonne chanson on doit pouvoir dire à la fin qu’on voit au moins à peu près de quoi elle parle, même si on peut toujours l’interpréter comme on veut. Néanmoins il existe de très belles chansons pop, comme « Le cri du papillon » de Murat ou « Mobilis in mobile » de l’Affaire Louis Trio, dont on ne comprend pas forcément le thème abordé. Mais ce n’est pas ma manière d’écrire. Je situe plus mon écriture dans le narratif, comme Renaud, Cabrel, Brassens, que dans le surréalisme comme Bashung, même je reste sensible à son univers musical – et je pense qu’il y en a des traces dans ma musique. Ce que j’écris est plus structuré , j’ai envie qu’on comprenne ce que je raconte.

 

 

 

 

– Mais n’y a-t-il pas dans ta démarche un certain sens de la parodie à l’égard de chanteurs comme Benabar par exemple?

 
– A part la chanson « Ne m’acquitte pas » sur le premier album, qui était un clin d’œil évident à Brel, non. Benabar me laisse insensible. Il a fait un bon album, qui était son premier, mais depuis, il ressasse la même chose, en écrivant de moins en moins bien, et sans se remettre en cause. Chaque album est de moins en moins intéressant, de moins en moins bien écrit, de moins en moins bien produit, alors qu’il a sans doute de plus en plus d’argent pour le faire. Il a peut-être trouvé son créneau, mais n’invente plus rien. Je trouve son travail assez oisif.

 

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– Quelle est ta formation musicale ?

 
– J’ai commencé une formation de piano dans l’enfance, entre 5 et 9 ans, mais sans poursuivre très loin. Je ne suis pas très scolaire. Ensuite j’ai étudié un peu la clarinette, en jouant dans la fanfare du village. Et puis j’ai arrêté et acheté mon premier synthétiseur pour continuer en autodidacte. Je possède donc des bases assez succinctes qui me permettent de lire la musique, l’écrire, déchiffrer une partition, faire des arrangements. Mais je serais incapable de jouer du Chopin. De toutes manières, jouer des choses déjà écrites ne m’a jamais passionné. Depuis que je suis petit, j’aime composer moi-même.

 

 

 

 

– Qu’est-ce qui t’a poussé à t’installer à Bordeaux ?

 
– A Paris, je collaborais avec David Carroll au sein du label musical Milk, que nous avions fondé. Nous nous sommes tous deux retrouvés face à la même problématique puisque nous menions la même vie, avec les mêmes contraintes : trouver une alternative aux prix exorbitants de l’immobilier parisien et une meilleure qualité de vie pour nos enfants respectifs. Le même dilemme se posait à chacun de nous : partir vivre en banlieue lointaine ou en province, sachant qu’en restant au centre de la capitale, nous ne pouvions espérer mieux qu’un petit appartement, n’offrant pas l’espace nécessaire pour vivre avec sa famille et posséder un studio d’enregistrement chez soi. Chacun de nous s’est posé la question indépendamment de l’autre, et est parvenu à la même conclusion que nous ne souhaitions pas vivre dans la grande banlieue parisienne. Nous avons donc cherché une ville de province, qui ne soit pas trop éloignée de Paris en termes de transport, pour pouvoir y retourner régulièrement, plutôt dans le sud et pas très loin de la mer, avec des prix immobiliers abordables. Bouger deux familles en parallèle est compliqué. C’est moi qui me suis installé le premier ici, profitant du fait que ma compagne avait une proposition d’emploi en Aquitaine. David est arrivé 6 mois plus tard, sans doute encouragé par le fait que j’étais déjà là, et qu’il ne risquait pas de se retrouver seul. Il était venu passer un week-end à Bordeaux, et quand il s’est aperçu qu’on pouvait avoir ici un appartement trois fois plus grand qu’à Paris pour le même loyer, il n’a pas hésité.
Nous avons donc pu continuer notre collaboration, garder tous les clients de notre structure, Milk, pour lesquels nous faisons des productions musicales, en dehors de David Carroll et Le Larron.

 

 

 

 

– Comment était né Milk ?

 
– A la base, Milk était le groupe de fusion électro-rock-funk dans lequel je jouais avec David, et à partir duquel nous avons monté une association du même nom pour gérer les studios dans lesquels nous travaillions. Puis Milk a servi de label pour sortir nos premiers albums. Après la dissolution du groupe, nous avons gardé le label, puis l’avons remonté ici, avec une nouvelle structure juridique.

 

 

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– Vous semblez très complice avec David. Comment vous êtes-vous connus?

 
– On se connait depuis l’âge de 19 ans, et nous jouons ensemble depuis 15 ans. On peut même dire qu’on se connait par cœur tous les deux. Je joue sur ses albums, il joue sur les miens, et nous nous accompagnons mutuellement en concert. Quand j’ai rencontré David, nous nous sommes retrouvés à écouter les mêmes musiques : c’était l’avènement de la techno, de l’électro et du « big beat », et nous trainions ensemble dans les lieux où ces musiques s’écoutaient. Nous avons donc acquis tous les deux une importante culture de toutes ces musiques anglo-saxonnes, du rap américain aussi, et commencés à jouer ensemble. Puis après la dissolution de notre groupe, chacun de nous a entamé une carrière indépendante, mais nous avons conservé le label en commun pour sortir nos productions, et également composer ensemble pour des commandes, des musiques de pub ou des génériques d’émission télé par exemple. Ce sont toutes ces créations parallèles qui nous permettent de vivre de la musique, car avec la conjoncture économique actuelle, les revenus qu’on perçoit uniquement de nos carrières en solo ne sont pas suffisamment importants pour nous le permettre.

 

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– Continues-tu aussi de créer pour d’autres artistes?

 
– Bien évidemment. Je n’ai pas cessé cette activité. J’écris toujours pour d’autres, parallèlement. Et je joue pour d’autres, au premier rang desquels David. Nous faisons beaucoup de collaborations ensemble, comme la musique pour une émission télévisuelle sur laquelle je travaille et à laquelle participe également Joe Doherty. Ce n’est pas avec Le Larron que je gagne ma vie essentiellement, vu le peu de rémunération qui se dégage de l’industrie du disque depuis quelques années. Il faut donc multiplier les activités artistiques.

 

 

 

 

– Selon toi, pourquoi est-il si compliqué de nos jours pour un artiste de vivre de sa musique ?

 
– Mon premier album est sorti en 2009, et le second en 2014. On tourne partout, pas uniquement localement. Mais en ce moment, l’économie va mal. Il est donc de plus en plus compliqué de trouver des dates. Les salles ont de moins en moins de subventions. Et je ne suis pas le seul touché. Même de plus gros vendeurs de disque comme Renan Luce, et Alizée sont contraints d’abandonner une partie de leur tournée. D’une part les gens n’ont plus d’argent pour se payer des places de concert, d’autre part les mairies et les localités n’ont plus de subventions à accorder à la culture et l’art. L’état se débarrasse de beaucoup de contributions financières sur les collectivités, qui doivent par conséquent distribuer leur budget vers beaucoup plus de secteurs. On ne peut pas couper le budget du ramassage des ordures, des transports en commun, ou de l’organisation de la vie scolaire. Donc le premier budget qui disparait est celui consacré à la culture. Alors comme l’organisation de concert est par essence déficitaire, surtout lorsqu’il s’agit de permettre à des artistes peu connus de s’exprimer, elle ne peut avoir lieu sans aide financière publique. Les subventions octroyées à la culture étant divisées par deux, la moitié des spectacles sont annulés. Récemment encore, nous avons eu une date annulée pour cette raison. Bien sûr on tourne quand même. Mais il y a quatre ans de ça, on aurait eu deux fois plus de dates programmées.
Les financements pour la culture locale s’effondrent partout, y compris au sein de l’AFDAS, le fond de formation continu de la culture des intermittents. C’est un organisme auquel cotisent les intermittents et qui permet normalement de bénéficier de formations rémunérées lorsqu’on a suffisamment cotisé pour cela, afin de se perfectionner dans la maitrise d’un instrument, les technologies du son pour les ingénieurs. Cela permet de se maintenir au niveau et d’évoluer en fonction de sa carrière ou des nécessités de la profession, comme pour les techniciens du son par exemple dont on sait que les outils de travail, logiciels, et consoles numériques évoluent très vite. A cause de la crise, de nombreux intermittents du spectacle souhaitent se former à d’autres métiers pour diversifier leurs activités : par exemple des régisseurs ont besoin de devenir techniciens, des ingénieurs du son techniciens lumières… Et la conséquence en est qu’au 30 juin, tous les crédits de l’AFDAS pour une année sont déjà consommés. C’est la première fois que je vois ça. Auparavant, dès qu’on avait des droits, on pouvait en bénéficier. Maintenant il faut attendre parfois 6 mois ou un an. Les intermittents ayant besoin d’une formation ne peuvent pas y accéder, et en outre les entreprises spécialisées dans les formations en question et dont l’activité dépend de ces financements ne travaillent plus et doivent geler leur budget. Les effets vont se répercuter sur beaucoup de gens. La moitié des boites de formation va sans doute faire faillite. Et on a du mal à s’en rendre compte, car nous appartenons à une profession d’indépendants, pas forcément en relation les uns avec les autres. Les intermittents ne peuvent pas s’organiser comme les salariés d’une même entreprise où sévit un plan de licenciement de 400 emplois. Et pourtant, d’ici un an, la moitié ou un tiers des intermittents risque bien de disparaitre.
Les ressources provenant de la vente de disques ont quasiment disparues. Mais jusqu’à l’an dernier, on parvenait à vivre de la musique en faisant plus de concerts ou de spectacles. L’activité scénique compensait la perte de revenus due à l’effondrement de l’industrie du disque. Ce n’est plus le cas. Personnellement je ne pourrais pas vivre rien qu’avec la musique du Larron. Combien y avait-il de petits disquaires à Bordeaux il y a vingt ans ? Il n’en reste plus qu’un, Total Heaven, qui se maintient car il s’adresse à un public de passionnés et offre essentiellement des musiques indé et underground, des vinyles de collection. Pour l’anecdote, nous avons fait un showcase à la FNAC pour la sortie de l’album. La FNAC n’avait pris que cinq disques ; quand notre distributeur a appelé pour demander de mettre un stand à la disposition du public avec plus de disques pour l’évènement, on lui a répondu que la centrale d’achat de la FNAC leur avait interdit d’en prendre plus de cinq. On nous a proposé de venir avec nos disques, et que si nous en vendions, ce serait compensé par une commande a posteriori. Nous en avons vendu quinze, et après compensation, il en restait deux en rayon uniquement, sans que la FNAC de Bordeaux ne veuille en reprendre quelques-uns de plus. Ce qui fait que si les deux restants sont achetés, il n’y en aura plus de disponible, et que la FNAC ne les fournira que sur commande du public – alors que chez Mollat Musique, il y en a plusieurs en facing avec une critique favorable du disquaire. Si le disque n’est pas distribué et proposé au public, comment veux-tu vendre ? Les gros distributeurs ne font plus leur travail. Il reste les téléchargements, mais nous gagnons très peu d’argent sur ces ventes.

 

 

 

 

– N’y a-t-il pas là un paradoxe, car le nombre de téléchargement surpasse aisément le nombre de ventes physiques ?

 
– Il faut savoir que Google Music, rémunère les artistes 5 fois moins que Deezer, sans que leurs conditions puissent être négociées. Pour la petite explication, Google a fait un chèque de plusieurs millions de dollars aux trois majors restants, Universal, Sony et Warner, pour qu’ils acceptent de mettre tout leur catalogue sur Google Music en streaming, en échange de quoi, le deal stipule que le tarif de rémunération des artiste est trois fois inférieur à celui de Spotify, qui est déjà deux fois moindre que celui de Deezer. En d’autres termes, les majors et leurs actionnaires ont engrangé l’argent pour accepter que leurs artistes soient sous-payés. C’est déjà un scandale, car les maisons de disque sont censées défendre leurs artistes, et non les brader. Sur ce, une fois que Google Music a obtenu quatre-vingt pourcent du catalogue musical mondial, il lui a été facile d’imposer les mêmes conditions de rémunération aux artistes indépendants, mais sans leur donner un centime d’avance, grâce au chantage suivant : ceux qui refusent l’accord avec Google Music sont déréférencés de YouTube – qui appartient à Google – et par là même n’existent plus sur internet. Le numérique ne sert donc qu’à vendre des abonnements internet et de la pub, mais absolument pas à permettre aux artistes de vivre de leurs œuvres. La dernière facture que j’ai touchée de YouTube s’élevait à quatre-vingt-douze centimes ! Et sur la sortie de l’album, j’ai dû recevoir cinquante euros de droits internet, contre cinq mille ou six mille euros de droits physiques, alors qu’effectivement les téléchargements sont cent fois plus nombreux que les ventes physiques de disque. C’est l’arrière-cour du business musical, mais savoir cela permet de comprendre comment tant d’artistes disparaissent.
Pour ce qui nous regarde, heureusement nous vendons pas mal d’albums en sortie de concert, et par commande. Quand on sait qu’avec trente ventes, on est dans le top cent des ventes d’albums en France, on est contents d’en vendre quinze. Il nous est déjà arrivé d’en écoulé jusqu’à soixante ou soixante-dix, lors d’un concert ; on peut donc se considérer heureux. Je me rappelle qu’à l’époque où je travaillais chez Labels, le groupe Eiffel s’était vu rendre son contrat, parce qu’il n’avait vendu que trente mille exemplaires de son album. A l’époque, ce n’était pas assez ; aujourd’hui, ce serait monstrueux. Heureusement la notoriété d’Eiffel s’est accrue depuis, car le groupe a bien géré son affaire, et réalisé un très bel album récemment, et Romain, le chanteur, collabore avec beaucoup d’artistes, comme Bernard Lavilliers, ce qui lui donne une assise confortable. C’est un type super ; je l’adore. Il est très ami avec Joe, qui avec qui je fais pas mal de choses. J’aimerais bien un jour faire de la musique avec Romain aussi.
Alors bien sûr, d’un point de vue qualitatif, on peut critiquer le CD, qui offre une qualité sonore bâtarde, bien moins riche que le 78 tours, pas tout à fait aussi médiocre que le mp3, et moins bonne que certains autres formats compressés sans perte comme le Flac et le Aiff. Mais le problème, c’est que ce qui l’a remplacé ne permet plus aux artistes de gagner leur vie.

 

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site : http://www.lelarron.com/

facebook : https://www.facebook.com/Le.Larron.officiel

Milk Music Label : http://milkmusic.wix.com/milk-music

 

Miren

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