Leitmotiv, en route vers le prochain enregistrement : entretien avec le chanteur Pierre Estenaga

11 Nov

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En 2012 le groupe bordelais Leitmotiv accordait à notre revue un entretien, pour parler de son premier album « Les temps dansent », sorti en 2009. Émergeant sur la scène rock alternative française, la formation y déploie et détaille méticuleusement un univers riche, où une poésie intuitive, libre et ouverte à l’interprétation, bien que d’inspiration intimiste, et traversée par une philosophie de l’engagement, se love avec intelligence dans un espace sonore électrique, offensif ou délicat, selon l’humeur. Un sens de l’esthétisme et un esthétisme du sens qui donnent aux compositions de Leitmotiv leur singularité, leur beauté et leur utilité.
Le groupe, qui, depuis, a pu s’exprimer sur plusieurs scènes pour y faire respirer sa musique, et fête ses dix années d’existence, ébauche et élabore actuellement de nouvelles chansons. Entre deux séances de travail, le chanteur-guitariste et parolier Pierre Estenaga a accepté de nous parler de la vie et des perspectives de Leitmotiv, de sa vision de l’art, et de bien d’autres choses.

-Pierre bonjour et merci de nous accorder un peu (voire beaucoup) de temps. Deux années se sont écoulées depuis que tu avais accepté de nous parler de votre premier album « Les temps dansent », qui révélait un univers dense et vivifiant. Penses-tu que votre musique et votre démarche ont été perçues de façon juste ?
– Peut-être pas tout à fait. On nous catalogue souvent comme groupe de pop-rock gentil, voire mielleux, sans prendre la nuance de ce qu’on fait. Pour parler plus généralement de la génération rock à laquelle nous appartenons, nous ne sommes pas particulièrement en odeur de sainteté par rapport à l’idée que les gens se font du rock. Les groupes comme Luke, par exemple, sont assez mal vus, et considérés comme des groupes de major qui font du sous-Noir Désir. Mais ce qui est le plus important à mes yeux, c’est l’écoute des gens qui prennent le temps d’apprécier tout le panorama musical qu’on essaie d’offrir. Nous n’avons pas d’orientation : on cherche à viser personne et tout le monde à la fois. On se fout de savoir si un morceau va plaire ou non ; on ne crée pas en pensant à ce genre de considération. Nous n’en sommes sans doute pas au point de créer des morceaux de 15mn, comme cela se faisait dans les années 70, car techniquement, nous ne sommes peut-être pas capables de le faire, mais on apprécie de prendre notre temps. Les morceaux sont construits comme on les sent ; on ne s’impose ni rigueur ni censure.
De toute façon, il n’y a aucune vérité universelle, aucune recette pour composer : chaque morceau a son histoire et sa raison d’être. Et paradoxalement ce ne sont pas toujours les chansons qui ont l’air les plus complexes qui ont pris le plus de temps à se mettre en place. Certains titres avaient l’air compliqué à composer, et dès qu’on en a trouvé la clé, ils devenaient cohérents et filaient droit. Certains autres qui possédaient déjà une structure se sont avérés compliqués à finir. C’est dans ces moments qu’on prend toute la dimension du travail de groupe. L’idée de personnalisation m’est insupportable : je ne serais rien sans le groupe et il ne serait rien sans moi, sans le bassiste, le batteur, l’autre guitariste ou le claviériste, même si on ne doit jouer qu’une nappe ou quelques notes selon l’instrument. J’aime bien avoir une couverture sonore, des nappes. Cela créé une atmosphère.

les temps dansent-N’est-ce pas peut-être à cause de la présence du clavier et aussi du jeu des charleys et cymbales qu’on vous classe à tort comme groupe « pop » ?
-Peut-être ! Notre batteur aime la brit-pop et des groupes comme Supergrass, avec des mélodies assez joyeuses et ouvertes. Cela influence donc sûrement son jeu. En Grande Bretagne, taxer un groupe de « pop » n’est pas péjoratif comme ici. La France ne possède pas vraiment de pop dans le même sens du terme. Cela pose la question de savoir « qu’est-ce que la musique populaire ? » Il y a deux grandes catégories : la musique savante et la musique populaire, dans laquelle s’inscrivent nos chansons. Tout ce que nous jouons reste de la chanson avant tout. Ensuite la couleur et les sons utilisés vont orienter vers un style plutôt qu’un autre. Même les groupes de rock radical fondent souvent leurs chansons sur des versions qui ont été acoustiques à l’origine, parce que la façon la plus facile de composer et d’avoir une guitare acoustique sous la main, et de gratter quelques accords ou jouer une petite ritournelle. C’est plus rapide que de brancher des instruments pour chercher ensuite. Bien sur il m’est arrivé de trouver des riffs grâce à une pédale ou un nouvel effet. Mais la souche est toujours une chanson, avec un texte, une mélodie, des mouvements musicaux ; et la même chanson peut prendre différentes couleurs musicales, suivant l’habillement dont on la vêtit. La plupart du temps je compose avec la guitare acoustique, et une fois la mélodie trouvée, je lâche ce support pour travailler avec un son électrique en groupe. Néanmoins il n’est pas impossible qu’un jour je joue sur scène avec une guitare acoustique, bien que pour l’instant, les acoustiques présentes sur l’album servent plus à donner un univers sonore ou un frotté en arrière-plan.

-Pour revenir à votre identité sonore, après vous avoir vus en concert, le mix de l’album me semble très « propre », au sens où Leitmotiv sur scène déploie beaucoup plus d’énergie rock. Penses-tu qu’il rende justice à votre jeu ?
-Il faut avouer qu’il y a eu beaucoup de travail de production sur notre premier album, et finalement c’est peut-être cela qui donne la fausse idée que nous sommes un groupe lisse. Ce n’est pas une tare de travailler le son, mais en présentant un mix trop léché et classieux, on passe peut-être pour un groupe sans relief. Ceci dit, pour moi, il n’y a pas de sens à penser que le rock’n’roll implique nécessairement un son dégueulasse. Il y a du mauvais dégueulasse, et du beau dégueulasse, comme le premier album de Deportivo, qui crache un son brut, alors que le groupe a sans doute perdu ce coté là, en évoluant vers un son plus travaillé comme sur leur dernier album. Le single « Ivre et débutant » permet de réaliser combien les groupes qui chantent du rock en français se retrouvent très vite à la lisière entre le rock et la chanson. C’est un équilibre fragile. Pour revenir à nos productions, je ne suis pas sûr que nous n’ayons pas fait une erreur d’enregistrer l’album. Un album est une prise de tête et un sacrifice de temps ; ça fige trop le temps pour un groupe dans notre situation. Il a été enregistré chez un ami qui possédait du matériel, qu’il a proposé de mettre à notre disposition. Ce qui a coûté du temps aussi est le fait que nous avions un tout nouveau bassiste, et il nous semblait légitime que ce soit lui qui joue les morceaux sur l’album, puisqu’il allait le défendre sur scène. Il a donc dû se réapproprier les lignes de basse, et rejouer tout ce qui a avait déjà été enregistré. Vu que l’album ne nous a rien coûté, le temps passé dessus a été aussi le prix de la gratuité…

-D’un autre côté, n’avoir aucun disque à son actif pour un groupe de dix d’existence ne peut-il pas être un sérieux handicap?
-Si, sans doute. Cela peut représenter un désavantage. On aurait du mal à comprendre qu’un groupe existe depuis dix ans sans avoir sorti d’album. Leitmotiv se trouve dans une frange de groupe qui n’existe pas ; c’est-à-dire que nous ne sommes pas considérés comme « amateur », mais nous ne sommes pas non plus un groupe « professionnel », parce qu’on ne tourne pas assez, et qu’on n’a ni manager, ni label, ni tourneur. Nous avançons dans un no man’s land « semi-pro » qui n’est pas reconnu, et vivons une sorte de situation bâtarde entre amateurisme et professionnalisme, avec peu de légitimité et pas assez de prétention pour être présents sur des scènes prestigieuses, même si nous avons fait quelques gros concerts ou endroit marquant comme « le Réservoir » à Paris, et trop d’expérience pour continuer à jouer indéfiniment dans les mêmes « petits » endroits, qu’il ne faut cependant surtout pas dénigrer, et qui permettent de faire vivre encore les groupes. Nous avons franchi un cap même si le café-concert reste le lieu où on reviendra sûrement et toujours avec plaisir, car les rapports humains à l’art y sont chaleureux et directs. Ce sont de vrais passionnés qui sont souvent derrière.

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Il faut dire qu’à Paris, on trouve bien plus d’endroits adaptés pour faire jouer des groupes devant des publics de 200-300 personnes, sans déranger le voisinage. A Bordeaux, depuis la fermeture du Bootleg [NDLR qui vient de rouvrir], il n’existe pratiquement plus d’espace intermédiaire entre la grosse salle pour artiste connu et reconnu et le petit café-concert. Et c’est la conséquence d’une hypocrisie sans nom, car la mairie a laissé ouvrir des petites salles de concert qu’elle savait ne pas être aux normes, et quand elle a voulu les faire fermer, le prétexte était tout trouvé. Etablir la rubrique nécrologique des lieux de concert qui ont disparu ici serait effrayant. Les glorieuses années du «Bordeaux-Rock» sont loin derrière : il y a ici un foisonnement de groupes pas possible et talentueux, et presque plus aucun endroit pour qu’ils puissent s’exprimer.

-Comment la musique est entrée dans ta vie ?
-Contrairement aux autres membres du groupe, je n’ai pas de formation musicale. Les autres en ont presque tous une : le guitariste a une formation professionnelle du CIAM et maîtrise d’autres instruments, le bassiste est autodidacte mais a joué pendant des années à travers différents pays et dans différents styles aussi et surtout en tant que guitariste, le claviériste a une formation classique et une expérience scénique de jazz au piano avec des concerts à ambiance beaucoup plus feutrée. Le batteur a pris quelques cours de batterie et sait aussi jouer du piano.
J’ai commencé tout seul, à 20 ans, en jouant de la guitare comme un fou, très tard la nuit, dans ma chambre, en essayant de refaire des chansons que j’appréciais. Mon cousin, qui m’avait fait découvrir « Noir Désir » quand j’étais jeune, m’a montré quelques accords. Quand j’ai commencé à me sentir plus à l’aise avec l’instrument, j’ai eu l’idée d’associer ce que je faisais depuis toujours, à savoir l’écriture, et la musique. Evidemment mes premières chansons étaient une pâle copie de ce que j’écoutais ; j’en avais absorbé tellement, que j’ai un peu reproduit ces chansons que j’aimais. Et puis, à partir du moment où on a monté le groupe avec les copains en 2004, sans trop y croire au début, mais en travaillant ensemble, ça a pris son sens.
Notre premier concert a eu lieu le 21 juin 2004, fête de la musique, devant la mairie de Bordeaux. Même si nous n’avons peut-être pas été très bons, ce jour m’a permis de réaliser que ce que je voulais faire, c’était un travail de groupe, et non une création solitaire.

leitmotiv groupe actuel1-L’existence du groupe est-elle nécessaire à ta créativité ?
– Ce qui me motive, c’est ressentir l’énergie de se retrouver à plusieurs autour d’une idée, savoir comment les autres l’interprètent, la mettent en pratique ensemble. C’est l’énergie collective qui me plaît. Ecrire des chansons prémâchées et ordonner aux musiciens la façon dont ils doivent jouer ne m’intéresse pas. Il nous arrive de nous prendre la tête pendant des heures sur un morceau, de devoir le laisser mûrir pour le retravailler plus tard. Les autres m’apportent une multitude d’idées auxquelles je n’aurais peut-être pas pensé seul, donc j’essaie de ne pas trop les orienter. Bien sur il y a toujours un moteur ou une trame qui lance le morceau, mais la composition est un vrai travail de groupe. Mon guitariste, Arthur, habite en bas de chez moi, et comme il possède un bon équipement pour s’enregistrer, dès qu’une idée nous vient, on peut rapidement créer une ébauche et en garder une trace. Nous sommes amis, voisins, et camarades de jeu. Il compose avec moi et apporte véritablement sa patte. Lui et moi avons des influences concordantes qui se complètent. On arrive à avancer très vite. En outre il a dix ans de moins que moi ; c’est donc un peu de sang neuf qui rentre dans le groupe. Il apporte une impulsion et une énergie nouvelle. Il est très prolifique et propose beaucoup de choses. Je crois que c’est la première fois que nous travaillons quelques riffs qui ne soient pas nés de ma guitare. Tout le monde rebondit sur ses idées, et cela créé une émulation collective.

-Tu parles d’une trame. S’agit-il d’un texte d’où découle la musique?
-Non. On commence toujours par créer la musique, ce qui me donne un background mélodique pour caler le texte. On peut ensuite modifier ou rallonger la partie musicale, si le texte n’y rentre pas. En général, j’apporte un riff ou une mélodie, et on travaille à partir de cette idée, dans une optique d’échange et de construction collective. Les textes arrivent toujours après. Partir d’un texte pour voir si une musique en découle est plus dur, car le texte français ne s’y prête pas. Parfois même une mélodie nous plaît énormément, et je n’arrive pas à caler un texte en français dessus ; à ce moment là, on opte pour un texte en anglais, sachant que de toutes façons la mélodie va primer sur le texte. Par exemple, le riff de «Need Somebody» me trottait en tête. Il ressemble à 20 000 riffs déjà entendus, depuis les années 80, mais on ne voulait pas l’abandonner ni le perdre. C’est un morceau très jouissif à jouer. Il s’insère dans notre album, qui comporte des titres francs et directs, qui partent immédiatement, autant que des chansons plus longues qui prennent plus d’espace pour exprimer quelque chose. Et comme cette mélodie n’aurait probablement rien donné en français, je la sentais plutôt propice à porter un texte anglais. C’est une question d’humeur, de fond et de forme. Je me suis donc fait aider par mon bassiste qui maîtrise bien mieux l’anglais que moi pour écrire le texte. Romain Humeau (groupe Eiffel) évoque souvent l’exemple de « She loves you » des Beattles, qui ne sonnerait absolument pas en français, pour illustrer cette nécessité que le fond et la forme soient cohérents. Prenons l’exemple des chansons en anglais de Noir Désir, comme « Lazy » qui est assez connue : les gens se focalisent moins sur le texte que sur l’ambiance et le ressenti. On ne sait pas trop de quoi parle cette chanson, et on n’a jamais vraiment cherché à savoir ; on se laisse porter par la musique. L’écriture en anglais procède d’une certaine décontraction : elle a pour moi moins de charge littéraire et de lourdeur que l’écriture en français. C’est pour ça qu’on est parfois un peu déçu quand on lit les textes des groupes britanniques ou américains. Ceci dit, sur l’album de Detroit, on trouve des chansons en anglais à l’écriture un peu plus léchée. Il y a aussi des songwriters anglophones aux textes magnifiques, mais il est difficile parfois d’en saisir toute la subtilité par manque de maîtrise de la langue. D’une manière générale, écrire en français rajoute une pression, car on sait que ça va être lu et écouté. Donc, sans toutefois prétendre faire de la poésie, parce que ça reste de la chanson –le but n’est pas d’écrire un poème sur de la musique qui bouge-, je m’impose plus de rigueur pour y donner une certaine caution littéraire. Du moins j’essaie.

– Vos textes sont certes poétiques, mais non dénués de sens. Lequel de l’esthétique ou du sens a le plus d’importance?
– On se doit de faire attention au style, mais le sens importe. Bien sur qu’on entend à la radio des chansons françaises avec des textes bêtes à pleurer. Question chanson française, on a rien fait de mieux pour moi que Ferré ou Brassens depuis. Le pseudo chanson néo-réaliste est tellement réaliste qu’on n’a pas l’impression de sortir de chez soi. Il est vrai que, sans vouloir généraliser, beaucoup de gens n’ont pas envie de se prendre la tête à chercher la signification d’un texte, et se contentent de cette simplicité toute crue offerte par les chansons qu’on entend. Cela procède d’une certaine paresse de l’écoute. En écrivant des textes simples, on éveille des instincts simples et assez immédiats. Cela ne nécessite aucune analyse ou double lecture, et encore moins d’imagination de ce que pourrait supposer le texte, car les choses dites sont tellement terre à terre qu’on ne peut pas aller au-delà de ce qui est dit. Alors que dans un texte plus littéraire, on comprend quelque chose, qui n’a peut-être totalement rien à voir avec ce qu’a voulu exprimer l’auteur, mais au moins, on créé notre propre interprétation, et on s’approprie la chanson. C’est ce qui m’intéresse : laisser le champ libre à l’auditeur pour pouvoir rentrer à sa façon dans ce que j’écris. Pour moi, la mission de l’artiste est de proposer une vision des choses qui n’est pas une vision orientée, ni fermée. Mais est-on dans une époque propice à cela ? Les gens sont souvent assujettis à des vies compliquées, sans cesse ramenés à leurs problèmes, et n’ont plus le temps de s’attarder sur des choses à comprendre. Ils ont sans doute souvent juste besoin de se divertir sans réfléchir.
Pour ma part, je ne possède pas de télé. Je ne regarde plus la télé, car elle ne me regarde plus. Certaines personnes ne se rendent pas compte à quel point ils sont spectateurs de choses insipides, tellement ils sont oppressés par leurs conditions de vie et de travail. Ils prennent pour décontraction et divertissement ce qui n’est que vacuité. Ce n’est pas ainsi qu’on s’ouvre l’esprit et qu’on se fait du bien. C’est en s’éduquant, en se cultivant. Mais endormir le monde avec des inepties permet aux médias de contrôler les gens. C’est ce dont parle notre chanson « Le temps dansent ». Si la culture coûte cher, quel sera le prix de l’ignorance ? Cette dernière est gratuite, mais nous coûtera bien plus cher au final, car les générations futures ne seront pas armées intellectuellement pour comprendre le monde et s’en défendre. Je suis déjà sidéré de l’état dans lequel se porte l’écriture. Je suis peut-être un peu vieux jeu, au sujet de la qualité de l’orthographe, mais pour moi, à partir du moment où on vit ici, on se doit d’écrire le français le plus impeccable possible, ou du moins d’essayer. Ce n’est pas une langue facile, mais il faut la respecter. Et d’ailleurs quelle langue est facile ? L’espagnol ? La maîtrise de sa grammaire est un véritable casse-tête. Evidemment il a toujours existé un parler populaire vulgarisé ; c’est le langage courant. Mais ne pas s’appliquer dans l’écriture est pour moi une insulte à notre patrimoine littéraire. On peut le trouver poussiéreux, avec ses vieilles histoires, ses vieux romans, sa vieille poésie. Mais tout ce qui y est raconté reste très actuel. J’aime beaucoup lire des recueils de poésies. Cela permet de s’évader et de réaliser combien le français peut s’appliquer de manière esthétique. C’est aussi pour cela que je l’utilise, même si je n’en suis pas au point d’employer des mots compliqués ou savants juste pour employer des mots compliqués. Gainsbourg disait que c’est le mot qui véhicule l’idée et non l’idée qui véhicule le mot : « Sans aucun prétexte je ne veux avoir de réflexes malheureux » : entrechoquer des mots ensemble, ou les juxtaposer peut offrir un effet esthétique. C’est la richesse de notre langue que de posséder des consonnes fortes et de permettre de jouer avec pour construire des phrases qui claquent. Des fois il faut savoir laisser s’échapper le sens pour la beauté de la phrase. Finalement, c’est un peu une interaction entre les deux, le fond et la forme, indissociablement.

leitmotiv groupe actuel 2-Es-tu le seul écrivain du groupe?
-Pour ce qui concerne les textes, personne d’autre n’a écrit une ligne, sauf pour les morceaux en anglais. Non par volonté de m’approprier le monopole d’écriture, mais par souci de cohérence. Si un jour, un autre membre arrive avec un texte pour faire sa chanson, je n’y serais pas opposé. Mais jusqu’à maintenant le cas ne s’est jamais présenté. Les rôles sont assez bien déterminés au sein du groupe. On ne discute pas vraiment des textes. Comme ils sont libres d’interprétation, je ne veux pas avoir à m’expliquer ou me justifier de ce que j’ai écrit et de ce que j’ai voulu exprimer. Le morceau perdrait alors de sa liberté et de sa spontanéité. De plus comme j’écris les textes avec la dynamique que la musique suppose, ils s’y adaptent bien en général ; il n’y a donc nul besoin d’en réviser la métrique. En écoutant la musique souvent un mot me vient, et c’est ensuite une construction pyramidale inversée : je descends du mot-sommet pour créer la base.

-Comme si tu tirais un fil jusqu’à la pelote ?
-C’est un peu ça. Cela relève un peu du hasard et tant mieux. Je ne voudrais pas écrire avec une idée prédéterminée sur le thème que mon texte va aborder. C’est l’humeur de la musique qui va enfanter l’humeur du morceau. Paradoxalement on peut donner une musique calme à un texte dur, et inversement, une musique énervée à un texte léger.
Il ne me viendrait pas à l’idée d’écrire en pensant aborder une thématique avec l’arrière-pensée de plaire. C’est anti-créatif au possible. C’est comme créer une musique commerciale avec l’idée qu’on va faire comme cela car ça va marcher. D’abord c’est complètement illusoire, car personne ne connaît la recette miracle pour faire un tube. Ce n’est pas le compositeur qui peut déterminer ce qui va marcher ou pas. Et puis la meilleure façon de recueillir un succès d’estime, c’est de ne pas créer avec ce genre de préalable. C’est pour cela que parfois je n’arrive pas à écrire. Je sais que je pourrais écrire un texte pour écrire un texte, mais je sais aussi que très vite j’en serai insatisfait et mécontent. Donc je préfère ne pas me lancer dans l’aventure que d’avoir à être déçu par ma chanson. Parfois le texte peut venir d’un seul trait ; parfois je trouve juste un couplet ou deux, et je reste bloqué sur le texte pendant des mois. Mais en général quand je commence, j’essaie de finir, car il faut profiter du moment où le jet est parti et l’inspiration est là. Le premier jet est à 90% ce que le texte sera au final, car c’est le moment précis où l’énergie créative est présente.

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-As-tu un genre de rituel d’écriture ?
-J’ai tout un rituel pour écrire : il faut en général que ce soit la nuit, assez tard, avec le paquet de cigarettes à proximité, la musique qu’on a composée dans les oreilles, et pas trop de lumière. Je me laisse envahir par l’atmosphère. Dès qu’un mot ou deux me viennent à l’esprit, je commence à écrire autour. Bien sur je parle beaucoup de moi en filigrane, même si le « je » n’est pas trop prononcé. Mais comment faire autrement ? La conjoncture actuelle n’est pas très inspirante ; je me demande de quoi je vais bien pouvoir parler, compte tenu de tout ce qui ne se passe pas dans le bon sens ou se passe mal. Donc parfois je parle de moi, parce que c’est aussi la substance de mon écriture.

-Depuis quand écris-tu ?
-J’ai commencé à écrire vers l’âge de sept ans. Probablement parce que je savais lire très jeune, à quatre ans, et je lisais des lectures pour « grand », du Prévert entre autres. Évidemment je ne comprenais pas tout -et heureusement d’ailleurs, sinon cela aurait été triste !- ; mais de ce fait j’ai pu me forger une culture poétique très jeune, et à 14 ans, j’écrivais abondamment, surtout des poèmes, assez noirs. J’ai eu une adolescence relativement tourmentée et sombre, et les états par lesquels je passais étaient probablement les prémices de ce qui allait se produire plus tard. Je faisais mes armes en quelques sortes, en commençant à jouer avec les mots et essayant de donner une esthétique poétique à mon écriture, sans prétendre parvenir à créer des choses géniales bien sur. Mes enseignants de français et de philosophie, à qui je faisais lire mes écrits, m’ont encouragé à continuer. Et quand la musique est entrée dans ma vie, j’ai commencé à mélanger littérature et mélodie. Ce n’est pas un travail évident, car l’écriture est bien moins libre, du fait qu’elle est métrée, avec des contraintes de tempo et de rythme, et le français présente la particularité de sonner façon cassante.

-Tu es d’origine basque-espagnole. Te sers-tu des langues ibériques dans tes textes ?
-A peine. Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis bilingue avec le castillan, mais je m’en sors bien. Pour l’anecdote, je suis issu d’un mélange de foot et de guerre civile : mes grands-parents basques sont arrivés d’Espagne pour s’installer dans le quartier de Capucins, comme beaucoup d’autres réfugiés espagnols et portugais, qui fuyaient les dictatures de Franco et Salazar. Mon grand-père maternel, René Gallice, jouait au foot aux Girondins de Bordeaux dans les années 40 jusqu’au milieu des années 50, et ses deux fils, Jean et André, donc mes deux oncles, y ont joué également après lui. Mon grand-père paternel allait donc voir mon grand-père maternel jouer au foot, au stade, sans savoir qu’un jour leurs enfants se marieraient ensemble. Je puis donc dire que je suis bordelais grâce au foot et à la guerre.
Ceci dit écrire en espagnol n’est pas à l’ordre du jour. Je glisse parfois des mots ou des expressions dans une chanson pour donner une couleur, mais une chanson entière en espagnol ne serait pas appropriée à notre musique, sauf dans le cadre d’une chanson totalement à part et délurée. D’une manière générale, pour moi, changer de langue est presque un constat d’échec : cela signifie que je ne suis pas parvenu à faire ce que je voulais avec le français, et qu’il me faut donc passer par ailleurs. C’est ainsi que je ressens les choses, lorsque j’écris un texte en anglais. L’espagnol marque, mais différemment, et je crains qu’il m’enferme dans quelque chose de très sélectif. Le rock en espagnol sonne bizarrement à mes oreilles. D’ailleurs les groupes rock espagnols ont tendance à vouloir chanter en anglais, comme les « Sunday Drivers » par exemple. La langue s’exprime mieux sur un style musical festif. Cite-moi un groupe de rock hispanophone connu! J’en connais très peu.

-Nous avons Guaka, ici ! Bien sur leur musique est nourrie d’influences folkloriques latino-américaines, mais c’est du rock.
-Certes et ils sont bons. Je les avais vus, lors du concert organisé au Krakatoa pour récolter des fonds en soutien aux victimes du tremblement de terre au Chili en 2010. Une occasion supplémentaire d’applaudir Eiffel, Bertrand Cantat et les Hyènes sur scène. Ces derniers semblent s’amuser et prendre peut-être la musique parfois avec dérision, comme une histoire de potes, même si ce sont de très bons musiciens. Et ils ont raison! On a tendance à se prendre un peu trop la tête parfois dans le rock, et être trop sérieux. La frontière entre le travail et l’amusement est floue ; c’est un plaisir avant tout, mais vite on peut en venir à alourdir l’ambiance quand on stagne pendant des mois sur un morceau qui n’avance pas.

arthur et batteur-Mais le choix de la langue française pour un groupe de rock n’est pas aisé. Était-ce tout de même une évidence pour toi ?
-Je ne dirais pas que je chante en français, mais que j’essaie de chanter malgré le français. Il est vrai que beaucoup de groupes de rock ont du mal à chanter dans notre langue, à partir du moment où leur son est brut : la plupart du temps, ils prononcent, parlent ou encore hurlent le texte sur la musique.
Le français à la base ne sonne pas. Si je voulais être cohérent par rapport au style de musique que nous jouons, je ne devrais pas faire le compromis d’écrire en français. Déjà, il n’y a pas de tradition de groupe en France, et pour cause : le français correspond à une tradition de chanson à texte, portée par un chanteur seul. Certains groupes comme Trust, la bande du rock alternatif des années 80 avec Les Garçons Bouchers, puis Pigalle, ou ceux de la vague des années 90 comme Silmarils, ont effectivement réussi à avoir une certaine reconnaissance, mais cela reste anecdotique. La plupart des « tubes » français sont l’œuvre d’un chanteur ou d’une chanteuse en solo alors qu’en Amérique ou en Grande Bretagne, les gros cartons commerciaux sont des chansons de groupe. La Belgique est aussi un pays de groupes. Il y a une émission de télé très instructive à cet égard, « J’irais dormir chez vous », qui permet de voir un panorama des musiques locales dans les pays traversés. En Scandinavie, il y a bien sur beaucoup de folklore, mais on trouve aussi beaucoup de groupes de rock, de hard, de punk. Dans le pop-rock français, on ne trouve pas tant de groupes qui vendent. Déjà, en général, il s’agit plus de pseudo-rock, ou de variété un peu rockisée. Notre pays ne me semble pas être un terroir propice aux groupes. D’un autre côté, chanter du rock en anglais pour un groupe français, soumet au danger d’être victime de comparaison avec ce qui se passe dans les pays où le rock anglophone va de soi. Datcha Mandala [NDLR bientôt en entretien dans le DDO], qui est un très bon groupe évite certainement la comparaison avec Noir Désir ; mais ils n’évitent pas celle avec Led Zeppelin par exemple.
Qui plus est, en France, question rock, on est un peu au Moyen Age : il n’y a pas beaucoup de référence de groupes prédécesseurs qui ont su faire sonner la langue avec une musique rock authentique. C’est sans doute pourquoi, dès qu’un groupe se lance dans cette aventure, il est systématiquement comparé à Noir Désir ou accusé de sonner comme eux. Noir Désir a prouvé qu’une synergie était possible entre notre langue et le rock ; donc effectivement on regarde vers ce groupe, quand on veut jouer ce type de musique. Le rapprochement est très rapidement opéré avec l’« école Noir Désir », qui compte plusieurs groupes comme Eiffel, Deportivo ou Luke, qu’on assimile trop facilement à leur aîné. De toutes manières en France, on a toujours ce besoin de comparer en permanence ! Il faut toujours trouver le nouveau Brel (Stromae), le nouveau Noir Désir, le nouveau je ne sais trop quoi… On m’a dit un jour que j’étais le « petit Bertrand Cantat blond » ! Je suis déjà le Pierre Estenaga que je peux, rien d’autre. Les comparaisons ont toujours été faites. Au début de Noir Désir, on disait de Bertrand qu’il imitait Jim Morrisson. En Grande Bretagne, on ne reproche pas à Oasis ou Franz Ferdinand de ressembler aux Beatles ou aux Stones. La musique des groupes est appréciée pour ce qu’elle est, sans être comparée immédiatement à celle d’un prédécesseur. C’est un procédé mortifère qui condamne rapidement les groupes et ce qu’ils ont à exprimer. Bien sur cela n’a pas empêché Luke de connaître un succès plus qu’honorable avec son album « La tête en arrière », qui est sans doute celui qui se rapprochait le plus de la musique de Noir Désir, mais ça a du leur peser.
Eiffel aussi a enduré la comparaison. D’accord, l’esthétique visuelle, le look de Romain Humeau, et sa voix ont pu évoquer une ressemblance avec Bertrand Cantat. Mais musicalement, c’est autre chose.

-Eiffel, justement, parlons en. Est-ce une grosse influence ?
-Quand Noir Désir a dû s’arrêter, je commençais à beaucoup écouter Eiffel, et ce groupe m’a ouvert à d’autres possibilités dans l’écriture et la musicalité. Je me disais que si ça, c’était du Noir Désir, je n’avais probablement rien compris à Noir Désir. La poésie de Romain est radicalement différente. Et puis Eiffel, c’est un groupe qu’on n’invitera jamais sur des plateaux télé pour parler de ses textes, alors qu’on prend plaisir dans les émissions télévisuelles à dénigrer des artistes plus connus pour la médiocrité de leur écriture. On n’a qu’à inviter des gens qui savent écrire ! Romain possède un talent indéniable, en plus d’une solide formation classique. J’ai beaucoup aimé également son album solo « L’éternité de l’instant ». Personnellement, je ne me verrais pas faire quelque chose en solo. Mais c’est différent. Romain écrit et compose seul, et en plus, comme c’est quelqu’un d’assez prolifique et hyperactif, il créé en permanence, même quand son groupe est en pause et les musiciens occupés sur d’autres projets. Je suppose donc qu’il faut que ça sorte, d’une manière ou d’une autre. D’un autre côté, c’est justement parce que Eiffel connaît des périodes de pause relativement longues qu’aucun de leurs albums ne ressemble à un autre ; ils sont tous différents, avec chacun une identité sonore et un univers particulier. Le dernier « Foule monstre », est très différent du précédent, avec l’utilisation de machines et boites à rythme, chose à laquelle je m’attendais un peu, puisque j’avais appelé Romain lors de la préparation de son album solo, au cours d’une émission radio, dont il était l’invité, pour lui demander s’il comptait à l’avenir utiliser un peu plus de machines, un peu à la façon de Radiohead, et il avait répondu que l’idée lui trottait en tête, mais qu’il avait besoin de revenir aux sources avant. C’est sans doute pour cela que l’album « Tandoori » d’Eiffel, qui est sorti ensuite a une identité rock très marquée ; on a presque l’impression que c’est une répétition enregistrée. Je suis très heureux d’avoir Eiffel comme référent ; si c’est une influence de notre musique, je trouve qu’elle est très bonne. Romain et Estelle sont des artistes avec qui j’apprécierais de pouvoir discuter plus amplement de musique.

-Pour en revenir à Noir Désir, sans parler de comparaison, que représente ce groupe pour toi ?
-Depuis le temps que j’écoute Noir Désir et Bertrand Cantat, que j’ai vu récemment avec Detroit, en concert aux arènes de Bayonne, j’aurais bien aimé que Leitmotiv ouvre pour eux. L’album « Horizon » est un peu le prolongement de « Des visages et des figures », avec de plus grands espaces. Il est bien nommé.
A l’âge de 8 ans, j’ai découvert Noir Désir, grâce à mon cousin plus âgé qui possédait l’album « Du ciment sous les plaines ». Cet album a été une révélation pour moi. Ensuite ma première expérience live avec ce groupe fut en 97, lors de la soirée « Un jour à Bordeaux » organisée à la gare d’Orléans [NDLR gare désaffectée à l’époque du concert, située sur la rive droite de Bordeaux], à laquelle participaient plusieurs associations militantes qui tenaient des tables de presse, et quelques groupes, avec le concert de Noir Désir en final.
Bien sur que Noir Désir a une énorme influence sur moi, et sur beaucoup d’autres artistes. Et tant mieux ! On ne va pas s’excuser d’être riche de l’influence d’un artiste qui a fait une musique la plus authentique possible, et qui ne s’est jamais trahi, même si beaucoup lui reprochent d’avoir signé sur une Major. On a tous nos paradoxes. Forcément cette influence transparaît quelque part dans notre musique, tout comme l’intégrale des œuvres de Baudelaire peut transparaître, sans prétendre l’atteindre -loin de là-, dans mon écriture. Ce sont des choses qui transpercent la tête et restent ancrées dans l’inconscient. Noir Désir a vendu beaucoup d’album, mais c’est un succès mérité. Ce n’est pas Barclay qui l’a construit. A part « Le vent nous portera » qui est une chanson grand public, même si le texte en est très beau et très sombre, l’album « Des visages, des figures » est magnifique, lourd et dense. Commercialement parlant, il ne comporte aucun tube, et part dans des délires expérimentaux très intéressants. Le dernier morceau « L’Europe » de 24mn, qui porte les incantations de Brigitte Fontaine est splendide.

Leitmotiv2-On sent aussi bien d’autres influences dans votre musique. As-tu un album fétiche ?
-Si je devais choisir deux albums que j’écouterais toute ma vie, ce serait « Ok computer » de Radiohead et « Turn on the bright lights » d’Interpol. Ce dernier a un son très brut malgré les reverbs. Il laisse l’impression qu’on est au cœur des amplis de guitares et de la batterie ; on entend tout. J’aimerais bien que Leitmotiv sonne comme ça ! C’est un peu un fantasme. Ce n’est pas la distorsion du son qui créé l’énergie. Plein de groupe de punk possèdent une disto à fond, mais sonnent très pop.
Les deux groupes les plus intéressants pour moi en termes de démarche et de recherche artistique sont Noir Désir et Radiohead. Même si la voix de Thom Yorke est toujours restée pure et intacte, il a su proposer quelque chose de différent à chaque album, et une remise en question certaine. Il a toujours eu cette voix particulière, un peu plaintive, mais ne capter de Radiohead que le côté dépressif revient à passer à côté de 75% de la beauté des compositions. Même quand il se rate -car il y a sur le dernier album qui est assez déstructuré quelques ratés-, le groupe joue génialement en live. Je les ai vu en concert à Bilbao en 2012, et j’ai été submergé, à en pleurer. C’était une sorte d’avènement de pouvoir enfin voir sur scène ce groupe qui m’inspire autant. Ils jouent ensemble depuis 1984, même s’ils ne se sont formés véritablement qu’en 88. Depuis, ils ont toujours fait preuve d’un travail monstre, d’une remise en cause perpétuelle, tout en restant humain, malgré le succès, alors que Muse ne pense qu’à remplir des stades ou être le premier groupe à jouer dans l’espace. On apprend aussi de la démarche de Radiohead , qui était sur le label Parlophone, racheté par EMI, et grâce auquel, certes ils se sont fait connaître, mais qu’ils ont su quitter pour signer sur un label indépendant, XL Record, pour gagner leur autonomie, au moment où ils étaient au sommet de leur popularité. Eux et Noir Désir ont des parcours un peu similaires : ils ont été connus grâce à une chanson qui ne leur correspondait pas totalement, à laquelle ils doivent tout, et de laquelle ils ont toujours essayé de se détacher, en remettant le groupe en question à chaque album. Chacun de leur album est désiré, et non pas né d’une exigence commerciale pour satisfaire un contrat. D’ailleurs le « best of » de Radiohead est sorti sur le label Parlophone, alors que le groupe n’y était plus, et sans son consentement. Le groupe n’a jamais souhaité sortir de « best of » ; ce type d’album a un côté sépulture ou épitaphe, comme si on décidait de compiler le meilleur de ce qui a été fait, en avouant que désormais le groupe ne fera rien de mieux.
Et comme Radiohead m’inspire, à ce titre, je crois pouvoir dire que j’ai fait, dans notre premier album, pas le « best of » mais plutôt le « worst of » de mon adolescence. Il y avait dedans des écrits qui dataient déjà de quelques années. Le fait vouloir faire un nouvel effort discographique, aussi court soit-il, implique de renouveler notre propos. Un premier album est relativement facile à créer, parce qu’on a collectionné beaucoup de choses pendant des années, et qu’il suffit en quelque sorte de les y mettre. La suite est plus compliquée : à partir du moment où il y a un antécédent, on travaille avec ce spectre, dont on est soumis à la comparaison. Connaître le succès dès le premier single ou album a foutu en l’air pas mal de groupes, qui vivaient dans la hantise de ne pas réitérer l’exploit.

-Votre musique connaît-elle une évolution depuis l’album?
-Actuellement, on travaille dans l’idée de compositions plus énervées et plus rapides, avec des guitares en avant. Notre premier album était assez varié dans ce que peut proposer une musique dynamique, avec des plages d’ambiance assez calmes. Les prochaines chansons semblent plus « directes », tout en gardant une caution mélodique, parce que je ne supporterais pas qu’aucune mélodie ne se dégage de nos chansons. Les deux morceaux inédits que tu avais entendus lors de notre concert à la MAC de Talence figureront sur un album. Mais je ne pense pas que nous enregistrerons d’entrée en album entier, plutôt des EP’s. Mon idée est de faire un flash de l’instant, avec un son très proche de ce qu’on joue, sans trop de travail sur la production, de jouer les chansons en concert, et si nécessité faire un album de tout cela. C’est ce qu’avait Bloc Party à l’époque de leur premier album, en sortant auparavant plein d’EP’s comportant des chansons qu’on retrouve dans l’album. Le groupe a du garder une ou deux chansons par EP pour composer l’album, les autres n’ayant peut-être plus lieu d’être. Pour moi ce premier album est génial, avec un côté new wave années 80, et un son ni trop travaillé, ni trop dégueulasse. Il est très vivifiant, et je l‘écoute encore souvent.
Actuellement nous dirigeons plutôt vers des prises live pour l’instant, afin de travailler les chansons, et de prendre du recul vis-à-vis d’elles. Car il n’y a pas encore d’enregistrement qui leur rende justice. Avec les prises des 6 ou 7 morceaux qu’on avance actuellement, je pourrais me poser pour écrire les textes. Il nous faudra ensuite chercher un studio qui nous permette d’obtenir le son qu’on souhaite et qui soit le plus cohérent possible avec lleitmotiv5’identité de ces morceaux, en faisant, pourquoi pas, appel à un financement participatif, car les bons studios sont chers.

-Beaucoup de projets musicaux se créent à présent grâce à ce type de financement, qui permet une autonomie vis-à-vis de l’industrie du disque. La démarche ne vous a-t-elle pas intéressée plus tôt?
– En fait cela me gène un peu de faire appel aux dons du public. Cela met une pression supplémentaire, car on se sent tributaires des gens qui nous financent, et ce sentiment ne me plaît pas. Demander aux gens de financer l’enregistrement d’un album me dérange un peu quelque part. D’un autre côté si des gens souhaitent financer un projet, cela signifie qu’ils apprécient l’artiste. C’est un principe qui me tiraille un peu ; ceci dit je pense qu’on en passera par là. Il est vrai que lors d’un financement participatif se pose moins la question de savoir combien d’exemplaires éditer puisque le pressage est presque déjà financé. C’est un problème pour les groupes aujourd’hui, car on ne sait pas vraiment qui achète encore des disques. Il y a une marge énorme entre les gens qui consomment de la musique et disent écouter de tout et ceux qui achètent des disques. La plupart des auditeurs téléchargent des MP3 gratuitement. Ce processus offre l’avantage de pouvoir écouter et se faire une opinion, avant d’acheter un disque dont le contenu ne plaira peut-être pas. Encore faut-il ensuite avoir la démarche d’acheter le disque, si la musique plaît, ce qui est rarement le cas.

pierre et arthur-Quel sont vos rapports avec les autres artistes indépendants de la ville ?
-On a joué deux fois avec Datcha Mandala, dont une alors qu’ils s’appelaient encore « Honky Tonk », au Krakatoa pour un live filmé à l’époque ou TV7 [NDLR chaine télévisuelle locale de Bordeaux] diffusait encore l’émission « ça part en live » ; la deuxième fois nous partagions la scène lors des « Estivales » organisées par la commune de Mérignac. Ils sont dans un esprit très 70’s et ça envoie. Un exemple parmi tant d’autres, car on a joué avec beaucoup de groupes de Bordeaux, et je pense que dans l’ensemble cela s’est bien passé. Nous sommes beaucoup de groupes dans la même situation à peu de choses près. On ne va pas énumérer tous les groupes de Bordeaux avec lesquels on a joué mais on entretient en général de bon rapport et on les salue au passage.
Nous ne nous sentons pas bordelais à cause de nos influences, mais parce qu’on a émergé ici et que c’est le public local qui nous a découverts en premier.
Puisque votre revue a interviewé récemment Myriam, la chanteuse d’O.P.A, je me souviens avoir participé à une interview croisée avec elle. C’est une vraie militante ; elle est très activiste, sur le terrain, chose que je ne pourrais pas faire autrement que par la musique. Je ne pense pas être capable de m’investir personnellement autant qu’elle. Il faut avouer qu’elle s’en ait pris plein la tronche, au sens propre comme au sens figuré. Défiguré même, si j’ose dire. Je l’avais croisée plusieurs fois à l’époque où elle travaillait au bar-restaurant «L’Inca », et cela m’a fait plaisir de pouvoir échanger quelques mots avec elle sur des questions communément posées, au cours de cette interview. Elle dédie sa vie à son engagement et donne de sa personne. Ceci dit faire de la musique en ce moment dans les circonstances actuelles, c’est déjà un engagement. Les gens ne sortent plus de chez eux, et ont l’impression de découvrir de nouveaux artistes en regardant les émissions de téléréalité, alors qu’ils se plaignent du bruit, si un concert a lieu dans le bar en bas de chez eux et les empêche de regarder l’émission « the voice ».
Il y a un phénomène nouveau et inquiétant à Bordeaux et ailleurs : les salles n’ont plus le monopole de choisir les premières parties. En général, un tourneur loue la salle et impose le groupe qui chauffera la salle en première partie du spectacle de son artiste. Nous avions tenté de demander à jouer en première parti de Thomas B, le projet solo du chanteur de Luke, au Rocher de Palmer à Lormont, mais le producteur avait déjà imposé un autre groupe. Le directeur de la salle n’a pas eu son mot à dire. Même le Krakatoa à Mérignac, qui pourtant fait un gros travail de soutien de la scène locale et d’aide aux artistes alternatifs, ne peut intervenir que sur 20% des dates environ. Du coup il devient très compliqué pour un groupe d’être « prophète » en sa propre ville. La solution serait d’ouvrir une salle qui nous appartienne, pour y faire jouer les groupes locaux. Mais c’est une prise de risque financière énorme. Nous participons avec plusieurs autres groupes bordelais à une association qui s’appelle « Dissidence Rock », et militons pour l’organisation de soirées où s’exprimeraient 4 ou 5 artistes locaux. La démarche est sans doute utopiste, mais belle. En 2009, nous avons réussi à organiser une soirée au Théâtre Barbey, avec 4 groupes bordelais, jouant devant plus de 400 personnes. Ce fut une belle expérience et nous allons prochainement refaire des soirées avec cette association que nous avons créée.

leitmotiv3– Leitmotiv envisagerait-il un avenir dans la capitale?
-Je n’envisage pas de quitter la ville, même si la tentation parisienne m’a parfois effleuré. Mais j’ai passé pas mal de temps à Paris et j’y serais devenu fou. Pour moi, rien que le métro représente la fin de l’humanité. On n’y voit plus ni le jour, ni le ciel ; les gens avancent à leur rythme et si on ne les suit pas, on se fait vite marcher dessus. D’autre part, Paris ne manque pas de groupes, et si la ville offre plus de lieux de concerts, dans la formule qui me plaît, à savoir le club rock capable d’accueillir 200-300 personnes et d’être un vrai lieu de vie où l’on peut manger, boire un coup et écouter de la musique, elle compte aussi bien plus de groupes qui se marchent déjà les uns sur les autres. En plus les autres musiciens de Leitmotiv travaillent ici ; il nous serait donc difficile d’envisager de changer de ville. Dans l’idéal, nous ne vivrions volontiers que de la musique, si l’on pouvait en vivre, ou du moins en survivre, car nous n’avons pas de train de vie démesuré. Une vie frugale me convient ; je n’ai pas de grands besoins matériels, ni de désir de possession exagéré. Ce n’est pas ça qui m’anime. S’assurer un salaire minimum pour pouvoir jouer de la musique et s’y consacrer est un rêve. Mais dans l’immédiat nos vies sont ici.

-Avez-vous vécu des expériences plus chaleureuses que d’autres au niveau de l’accueil du public?
-A Paris et Saint-Étienne, nous avons toujours eu du plaisir à jouer, car il y a eu une vraie osmose entre le public et nous. Comme les Bretons, les Stéphanois ont une bonne mentalité, très festive. On revient jouer chez eux quand ils veulent ! Que dire de la Bretagne ? La moindre petite bourgade possède son festival, avec parfois des scènes énormes partagées par des petits groupes locaux et des artistes de renommé mondiale. Ici, il n’y a pas grand chose au cœur de la ville. Il existe des festivals à plus de 30 km du centre, comme les « Noctambules » à Saint Aubin du Médoc ou « Musik à Pile » à Saint Denis de Pile, et plein d’autres festivals en Gironde ou dans les communes ; mais les gens ne s’y déplacent pas toujours. C’est peut-être plus facile de jouer dans de petites villes qui possèdent moins de mouvance en apparence qu’une grande ville, mais dont les habitants sortent plus volontairement dès qu’il se passe quelque chose sur le plan culturel.

-Y a-t-il des médias qui vous soutiennent ?
-Certaines radios locales comme « RIG » et « O2Radio » nous soutiennent, ainsi qu’une radio web, la « Grosse Radio ». J’attends d’avoir une idée du prochain enregistrement, de savoir où nous allons enregistrer et combien de temps cela va prendre, pour entamer les démarches pour promouvoir un peu le prochain EP. « RTL2 Bordeaux » aussi nous soutient beaucoup dans leurs chroniques locales.
Pour ce dernier c’est grâce au tremplin RTL2 Pop Rock Tour à la « Médoquine » de Talence, que nous avons gagné.
Quelque part, et c’est ce qui est gênant avec les tremplins, c’est de se retrouver en concurrence avec d’autres groupes, au lieu d’être dans l’esprit de jouer et prendre du plaisir ensemble. La concurrence ne nous met pas dans de bonnes conditions pour partager un bon moment avec les autres groupes, et c’est déplorable. Chacun joue 30mn, pas plus. 30mn, ce n’est même pas assez pour atteindre le niveau de chauffe pour qu’un groupe soit au top de sa forme. Leitmotiv par exemple, c’est un diesel : il nous faut jouer une heure, voire une heure et demie pour laisser s’exprimer toute la dimension de notre musique, et installer une ambiance et une correspondance avec le public. En 30mn, il est tout juste possible de débiter des morceaux. On pense que cela demande de la pertinence et la pertinence n’est pas toujours une question de temps.

-Envisageriez-vous des concerts totalement acoustiques ?
-Nous avons déjà fait des concerts acoustiques. Mais cela nécessite de retravailler les morceaux autrement. Souvent le clavier ou le piano prennent alors une place plus importante. On peut aussi changer les tempos ou les rythmes, comme on l’a fait pour une de nos chansons, « Elements », qui du coup est presque jouée bossa-nova. C’est l’occasion de revisiter les chansons pour leur donner une seconde vie avec un style musical complètement différent, tout en évitant de trop vite tomber dans la variété. Il y a quand même un peu d’énergie qui se perd quand on passe du rock à l’acoustique. Citons pour exemple « Un jour en France » de Noir Désir en version acoustique : l’essence de la chanson reste, mais il n’y a pas le même déploiement d’énergie. En revanche, l’intérêt du jeu acoustique est de permettre de se faire connaître dans des showcases lors desquels on ne peut pas toujours bénéficier de l’espace nécessaire pour envoyer un gros son, ou dans des petits bars. Nous avons joué au bar « El Chicho », et il nous a semblé inapproprié d’y joué en électrique. Par ailleurs il existe tellement de chansons qui se résument à une production sonore, que déshabiller une chanson pour la jouer en acoustique permet de montrer qu’elle est jouable de toutes les façons. C’est également pour cette raison que je n’ai pas envie que le prochain enregistrement soit trop travaillé dans la production, pour pouvoir jouer les chansons telles quelles, brutes. Le but n’est pas de produire quelque chose en studio qu’on ne pourra pas reproduire sur scène même si le studio et la scène sont deux mondes différents ; ça ne rendrait pas justice aux morceaux. Le précédent album a pris plus de deux ans de travail, sans que l’on puisse faire vivre les chansons sur scène immédiatement, ce qui nous a laissé l’impression de stagner un peu et de tourner en rond.

leitmotiv7

Sur ces dernières paroles, laissons retourner les musiciens à l’œuvre. Sans nul doute, Leitmotiv, formation dont nous avons pu apprécier sur scène la cohérence et la complicité entre les membres, a su se renforcer de l’expérience acquise et des leçons tirées, d’une philosophie de la remise en cause aussi, qui fait défaut à tant. Pour ma part, c’est avec impatience que j’attends le prochain enregistrement, et les concerts qui verront exister les futures chansons sur scène.

Nous remercions Thierry Nguyen, Christophe Pean (photo 1 et 12) et Erwan Raphaelen (photo 4) pour les photos de Leitmotiv

site du groupe : http://www.leitmotivofficiel.fr/

facebook : https://fr-fr.facebook.com/leitmotivofficiel

Miren Funke

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