La double vie des Capus, entretien avec la photographe Mélanie Gribinski

5 Oct

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Le 6 septembre dernier, c’est autour de midi que la musique commençait à galoper dans le marché populaire des Capucins, à Bordeaux, provenant de partout à la fois, et se frayant un chemin entre les clients surpris et émerveillés. Agnès et Joseph Doherty, accompagnés par la chorale de l’association de quartier Yakafaucon, interprétaient, par petits groupes venus des quatre coins du marché pour se rejoindre au centre, les compositions qu’ils avaient créées pour l’exposition organisée par la photographe Mélanie Gribinski, à l’occasion de la parution de son livre, La double vie des Capus.
Fruit d’un travail de deux années de découvertes, au gré des confidences des uns et des autres, durant lesquelles a mûri un projet singulier dans l’esprit de la photographe, l’ouvrage propose une série de portraits de six commerçants des Capucins, dont la particularité est d’avoir une double vie : commerçants à la lumière du jour, artistes dans l’ombre. Nonobstant La double vie des Capus n’est pas qu’un livre de photos. Outre l’adjonction d’entretiens sonores, avec le concours d’écrivains, de dessinateurs et de musiciens auxquels Mélanie Gribinski a demandé de participer à l’aventure, ce travail revêt l’aspect d’un témoignage pluridimensionnel, atypique et beau, de l’existence -ou des existences- du lieu. De plus, avec le spectacle musical proposé au public en ce jour, clients et habitués des Capucins se retrouvaient eux-même investis d’une identité double : à la fois acteurs et spectateurs du marché.
Dualité de l’humain, dualité du geste. Les propos tenus par une personne nous en apprennent parfois autant sur celui ou celle qui raconte que sur ce qui est raconté. De même, les portraits réalisés par Mélanie Gribinski parlent autant de la tendresse des personnes photographiées que de la poésie du regard qui a su les observer. C’est tout naturellement autour d’une table du bistrot du marché « Chez Jean-Mi » que Mélanie Gribinski revient sur la genèse et le sens de son travail.

 

– Mélanie, bonjour et merci de nous consacrer un peu de temps. Comment s’est établi ton premier contact avec les Capus et comment l’idée de cet ouvrage est-elle née?

 

– Je n’habite pas très loin. Je venais faire mes courses au marché, mais sans connaitre vraiment les commerçants. C’est une histoire un peu longue, mais la raconter permet de faire le lien avec les musiciens qui ont participé à l’aventure. Je suis arrivée en 2008 à Bordeaux et j’ai inscrit mes fils à l’école Cazemajor où étaient également scolarisés les enfants d’Agnès et de Joe Doherty. J’avais fait la photo de groupe des profs pour le programme de la kermesse à laquelle Agnès et Joe participaient en accompagnant la chorale des élèves. Mais je crois bien que nous ne nous étions jamais vraiment adressé la parole. Lorsque je suis revenue à Marseille, où j’avais vécu une dizaine d’années, pour accompagner des musiciens, un ami batteur, Gildas Etevenard m’a hébergée. A l’occasion d’une discussion, je lui ai demandé quels musiciens jouaient dans le groupe qu’il avait monté avec Akosh. Il a cité le nom de Bertrand Cantat, dont les enfants étaient aussi à Cazemajor, ainsi que celui de Joseph Doherty. De retour à Bordeaux, Agnès et Joe sont très vite devenus des amis. Le programme de la kermesse étant financé par les commerçants du quartier, Agnès et moi étions missionnées pour démarcher les commerçants des Capus. Le dernier à fermer son stand était Pierre, le caviste, avec qui nous avions mangé un morceau. Il se trouve être aussi pianiste à ses heures libres. C’est cette rencontre qui m’a amenée à penser que si lui était à la fois commerçant et artiste, d’autres pouvaient également l’être. 09-2

Je lui ai parlé d’un projet que j’avais en tête, et du fait qu’une immersion au sein des Capus me permettrait sans doute de mieux connaitre le marché. Sa fille, qui tient la boutique de vins avec lui, devait partir. Je lui ai alors demandé s’il accepterait de m’apprendre le métier. Je me suis donc retrouvée à travailler comme caviste pendant un an. Puis au fil des jours, j’ai commencé à identifier d’autres commerçants, qui, comme Pierre, exerçaient une activité artistique ou créatrice, parallèlement à leur métier, et avaient donc en quelque sortes une double vie : Soraya, puis Juan, et d’autres. C’est un lieu très dense et attachant, qui donne envie de creuser plus loin.

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– Les confidences sont-elles venues naturellement?

– Les confidences sont venues plus ou moins vite, selon les personnes. Juan a été assez réservé, alors que d’autres se sont confiés dès le premier abord. Je savais que je pouvais prendre le temps, puisqu’ayant un emploi rémunéré au marché, je pouvais mettre de côté pendant un ou deux ans mon travail photographique –ce qui d’ailleurs n’a pas été le cas, puisque j’ai eu beaucoup de commandes de petits reportages pendant ces deux ans-. Cela m’a permis de laisser les gens venir à moi ; le temps est un allié dans ce genre de projet. Si on va trop vite, d’une part, on passe à côté de certaines choses, d’autre part, on risque de mener son travail de façon plus dirigiste. Ce que je voulais éviter. J’ai très peu parlé du projet, non pas par peur qu’on m’en vole l’idée, car les idées appartiennent à tout le monde, et chacun a sa façon de procéder, mais je voulais établir un rapport de confiance et de respect. Je ne voulais pas que les commerçants se sentent dépossédés de quelque chose de leur intimité qu’ils m’avaient confiée. Une fois que j’ai su qui participerait au projet, je leur ai tout expliqué, sur la forme que ça allait prendre, avec une exposition, des entretiens sonores et un livre.

 

– Qu’as-tu voulu mettre en lumière?

 

– Je partais du principe que je travaillerais sans jugement sur la qualité de leurs créations ; je ne suis pas placée pour juger la qualité artistique d’une œuvre. Certes, ce que peint Juan m’a beaucoup plu. Mais la critique artistique des créations n’était pas mon propos. D’ailleurs ces commerçants ne se disent pas artistes. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre dans quel état d’esprit les gens se mettent lorsqu’ils se retranchent dans leur jardin secret, pourquoi ça leur tient à cœur à ce point, et pourquoi ça leur est vital, autant que leur activité au sein du marché. 04-2

Me pencher sur le fait que des commerçants ont une double vie, dont une créatrice, me permettait de creuser une question qui me travaille depuis longtemps : celle du double dans la création. 05-2

En l’occurrence, comment ces commerçants aménagent-ils leur espace et leur temps de création ? Comment le vivent-ils dans la société dans laquelle ils travaillent et évoluent ?

 

– As-tu trouvé une réponse?

– Je pense que certains s’équilibrent. Tous n’ont pas le même parcours, ni la même façon de vivre cette dualité. Soraya était journaliste avant, et n’a jamais cessé d’écrire. Elle est venue travailler au marché par nécessité financière, suite à un plan de suppression de postes dans son journal. Sylvain était tailleur de pierre. Il a du laisser tomber sa passion pour venir aider sa compagne, dont la famille tient un stand de primeur depuis deux générations. 01-2

Il est quand même revenu à ce qu’il aime faire, la sculpture, car cela lui manquait. Lui est d’ailleurs le seul à envisager de pouvoir un jour vivre de ses créations, sans avoir besoin de travailler ici. 11-2

Juan est arrivé de Madrid par hasard, il y a 5 ans, pour garder le chat d’une amie avec sa copine. Ils résidaient juste à côté, et comme un stand s’est libéré au marché, ils ont tenté l’aventure de monter leur commerce. 5 ans est la période la plus longue qu’il ait passée dans un même métier. Il partira certainement un jour de la même façon qu’il est venu, sur un nouveau projet qui lui donnera envie. C’est une personne qui ne tient pas en place et vit selon ses aspirations. Il a suivit des études de comptabilité et se destinait donc à travailler dans un bureau ; mais il a toujours dessiné et écrit. Il apprécie donc les horaires du marché, qui lui permettent de travailler le matin, et de peindre l’après-midi, s’il le souhaite. C’est quelqu’un d’assez solitaire et taciturne, et les Capucins lui ont permis de devenir plus sociable. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il est agoraphobe. Mais un peu sauvage quand même. Il apprécie la compagnie des autres, mais a besoin aussi de se retrouver seul. Pierre, quant à lui, a été courtier en vins pour une banque à Barcelone, après avoir été le premier à créer un service d’import de pressages étrangers à la FNAC : il a un parcours professionnel étonnant, et a toujours joué du piano et écrit des poèmes parallèlement. Contrairement à Sylvain, lui n’a jamais souhaité vivre de son art, qui reste pour lui un jardin secret voué à son bien-être. Pour parler de Damien, il m’est apparu clair qu’il devait participer au projet, lorsque je l’ai vu, à l’occasion d’une fête de Mardi Gras, où il s’était travesti. Il est arrivé en bas résille et manteau de fourrure, et je ne l’ai pas reconnu jusqu’à ce qu’en entendant sa voix, je réalise que c’était lui, le serveur du bistrot. Il travaille également dans une société d’hôtes et d’hôtesses d’accueil, et aussi dans le protocole d’accueil du festival de Cannes. Il a une suractivité professionnelle permanente, et est à l’occasion et pour le loisir transformiste, profession qu’il a exercé avant, lorsque son ami tenait une boite dans laquelle il se produisait. Lui est doublement double, puisqu’il sait être à la fois travailleur du marché et créateur d’un personnage transsexuel, et vit une autre dualité interne, en tant qu’homosexuel. Il dit que cette dualité en lui le fait exister totalement. 08-2

Et pour terminer par Nicole, qui travaille ici depuis plus de 50 ans avec sa charrette, elle a joué dans une pièce de théâtre.
Il y a ici des gens qui étaient artistes ou intellectuels et sont venus occuper un emploi alimentaire pour payer leurs factures, et aussi des gens qui ont fait le chemin inverse, à savoir, qui ont développé une créativité, parce qu’ils travaillaient dans un contexte parfois aliénant. Vivre sur le marché, d’un travail physiquement pénible, avec des horaires difficiles, des conditions climatiques rudes en hiver, être constamment sollicité par les clients, ne pas avoir une seconde de répit ni même une arrière-boutique dans laquelle on peut se retirer 5mn pour une pause, pompe une énorme énergie. Leur équilibre se nourrit du fait de pouvoir être quelqu’un et aussi quelqu’un d’autre. D’ailleurs on peut se poser la question ce que c’est qu’être artiste : est-ce un état d’esprit ou un statut social de celui qui vit de sa création?

 

– N’aurais-tu pas aussi bien pu faire partie du lot, étant commerçante et photographe?

– Bien sûr que ce projet concerne des questions qui me taraudent. Je me demandais comment agencer un travail de création, qui peut être marginal, au sens où il n’est pas inséré dans un cadre socioprofessionnel classique, avec des horaires, un salaire, des consignes et une vie « normale » d’employé. Est-ce que le fait d’être artiste permet ou empêche de vivre dans le monde dans lequel on évolue, qui peut être très aliénant et ne s’accorde pas forcément avec ce que l’on est au fond de soi? J’ai travaillé 3 ans dans un labo photo, parce que c’était un contexte exceptionnel, à savoir mon école, où je rencontrais des photographes comme Sebastiao Salgado, Sarah Moon, Gisèle Freund, et je collaborais avec des employeurs suffisamment passionnés pour tolérer une certaine liberté, comme celle de venir faire mes propres tirages le week-end. Quand j’ai quitté cet emploi, pour me consacrer à mes photos, j’ai pensé que plus jamais je ne serais salariée, avec un patron qui m’ordonnerait quoi faire, et quand le faire. La question qui se posait était : comment arriver à vivre en faisant ce qui me plait et uniquement ce qui me plait? Rien de moins évident.

 

– Pourtant dans notre pays, l’art et la culture sont prisés. N’y est-il pas peut-être plus facile qu’ailleurs, d’en faire un métier ?

– C’est une problématique typiquement française. Dans d’autres pays, aux États-Unis par exemple, il n’y a pas de système de subvention publique de la culture et de l’art. Il n’y a même pas de ministère de la culture. Ce qui n’empêche ni les artistes ni la culture d’exister. Au contraire ! – là, je vais me faire lyncher par mes amis intermittents… – Je ne conteste pas la légitimité des subventions publiques. C’est un fonctionnement historique en France. La royauté entretenait des artistes de la cour. L’art a toujours été subventionné, protégé, parfois même aliéné par l’état. De ce fait on rencontre souvent une aversion des artistes à exercer un travail autre pour subvenir à leurs besoins. Occupé un emploi salarié ne dénigre pas le fait d’être artiste à côté. Même si en effet, pouvoir se consacrer entièrement à sa création est un confort et un luxe. Ce dont je me suis rendue compte en travaillant sur le stand de Pierre est qu’avoir un emploi et un salaire qui permettait une certaine autonomie financière n’a pas perverti mon travail artistique. Au contraire, ce dernier n’étant pas soumis à des considérations extérieures ou une approbation quelconque, dans le but d’obtenir un financement public, reste libre de ce point de vue là. Évidemment je trouve très bien que l’argent public serve à financer la création. Le budget national consacré à la culture, puisqu’il existe, devrait être bien plus important. Dans le principe, c’est une idée très saine. Mais dans le fonctionnement pratique, on est sans cesse soumis au risque de l’asservissement de l’art par le pouvoir public, ou du moins par ceux d’entre ses représentants qui décident des financements. La création doit aussi être un contre-pouvoir en commençant par son indépendance.

 

 

– Revenons aux commerçants. Qu’avais-tu envie de montrer de ces personnes?

– Ce qui me plait, c’est que les gens se positionnent devant l’appareil. Je veux qu’ils soient partie prenante de leur portait ; c’est pour cela que je leur demande de regarder l’objectif -ou de me regarder s’ils préfèrent, puisque je me trouve à côté de l’objectif avec le dispositif de déclenchement- et d’avoir une posture frontale. J’affectionne le regard plus que le visage : je fais toujours la mise au point sur les yeux. Une fois face au tirage photographique, on peut ainsi soutenir le regard de la personne photographiée, ce qui ne se fait pas sans conséquence dans la vie réelle.

 

– Est-ce donc ton regard ou le regard de l’autre qui créé la photo?

– J’aime que la personne donne d’elle même et participe à la création de la photo, en montrant ce qu’elle a envie d’elle. Au début j’aimais bien l’idée de ne pas connaitre une personne et d’improviser totalement face à elle. Avec cette aventure j’ai apprécié aussi le fait de connaitre les gens d’une façon, puis d’apprendre à les voir autrement. Et en vendant mes livres ici depuis quelques jours, j’ai senti que cela intriguait aussi les habitués du marché, de découvrir leurs commerçants autrement. Ce n’est pas un ouvrage historique sur les Capus ; c’est juste un angle différent, un point de vue autre.
En fait j’ai commencé à m’intéresser à l’art par la peinture. A l’âge de 13 ans, alors que je peignais déjà beaucoup, j’ai profité des cours et des conseils d’une enseignante géniale, à Paris, dont j’ai suivi les cours de préparation à l’entrée de l’école des Beaux Arts. Elle mettait l’accent sur l’observation, et m’a appris à regarder.

 

– La photographie est-elle pour toi une sorte de continuité du travail de peintre?

– Tout à fait. Il s’agit de poser un regard sur les gens, les observer, et tenter d’en exprimer quelque chose. Il est très important pour moi que les gens sachent qu’ils sont regardés et photographiés, et me donnent leur accord. Prendre une image des gens de loin avec un téléobjectif, sans leur demander leur approbation, ne me viendrait pas à l’idée.

 

 

-Qu’apprécies-tu le plus : retransmettre la réalité des personnes ou au contraire les photographier hors de leur réalité et les montrer différentes?

– Les deux. Ce qui me plait, c’est le moment de la relation entre ce que la personne veut montrer et la façon dont je la regarde. Ce moment là peut être différent selon le contexte dans lequel je prends la photo, parce que le désir de l’un et de l’autre aura été différent. Je ne photographie pas l’âme des gens ; ça n’existe pas. L’image est une surface.
Nicole s’est transformée devant l’appareil : elle qui est connue depuis 50 ans comme un personnage « grande gueule » qui fait souvent la tête et râle sans arrêt, m’a montré un sourire incroyable. J’avais l’impression que ce n’était pas la même femme. Pourtant, tout comme Soraya, elle est faite de ses deux réalités. Soraya levant le sourcil d’un air mécontent ou impatient, son couteau à la main, et Soraya détendue chez elle entre ses livres, ce sont les réalités de Soraya. 10-2Et quelque chose de la réalité transparait forcément. Mais je n’ai pas voulu forcer cette réalité. Il était vital pour moi de prendre le temps. Rien que le temps de monter l’appareil, préparer le cadrage, la personne en face passe par des attitudes diverses, de pose, d’impatience, d’inquiétude, d’agacement… J’attendais de Soraya une attitude qui la personnifie, qu’elle a naturellement. 02-2

 

– Est-ce que les commerçants ont noté un changement dans le regard que leurs clients leur portent, depuis la publication du livre?

– Effectivement. Soraya, qui possède quelques anecdotes croustillantes sur des réflexions faites par des gens avant, insinuant que les salariés des Capus ne travaillent pas avec leur cerveau, me racontait que le livre a délié les langues de certains, et que les rapports ont un peu changés, que des gens qu’elle ne connait pas la saluent à présent, un peu comme si elle était devenue une « célébrité » locale. Il y a des retours assez sympathiques, des clients envers les commerçants, et aussi des commerçants entre eux. Des gens se sont rendus compte qu’ils avaient des apriori monstrueux concernant les travailleurs manuels, en découvrant que ces commerçants pouvaient aussi être cultivés et créatifs. On ne sait jamais qui on a en face de soi, son parcours, son niveau d’instruction, ses passions. C’était des réactions très honnêtes. Ce n’était pas le but de changer quelque chose ; je n’ai pas la prétention de transformer quoi que ce soit. Mais constater que mon travail engendre de tels effets est le meilleur retour que je puisse avoir. Au départ j’avais un peu peur que ce soit un gros patchwork un peu décousu, avec six personnalités totalement différentes ; mais au final c’était un travail collectif cohérent. Cela n’aurait pas pu se faire sans Matthieu, qui m’a prêté son stand pour vendre mes livres, ni sans le consentement du marché qui m’a autorisée à faire les photos quand les lieux été fermés l’après-midi.

 

– Les commerçants acceptant de participer à ton livre se savaient-ils ne pas être seuls à avoir un double artistique?

– Ils ne sont que 6 présentés dans l’ouvrage, mais il y en a certainement d’autres. Depuis le début de l’exposition, certains autres sont venus me voir pour me dire qu’eux aussi avaient une double vie. Mais de manière sympathique, sans esprit de rivalité. Lors de la préparation du projet, je suis restée assez discrète sur la vie des uns et des autres. Bien sur je leur ai dit qui participerait au projet. Mais lâcher des informations à l’un sur l’autre ne présentait aucun intérêt. D’autant qu’ils ne posaient pas de question à ce sujet. De ce fait certains ont été très surpris d’apprendre que leurs collègues ou voisins de stand avaient une activité créatrice. L’exemple qui m’a le plus touchée est celui de Nicole, qui travaille avec sa charrette sur le marché depuis l’âge de 21 ans, donc depuis plus de 50 ans Elle connait très bien Sylvain, qui lui travaille ici depuis 32 ans, et m’a dit qu’elle avait été « clouée » d’apprendre qu’il faisait de la sculpture. Juan est très réservé. Peu de gens, même dans son cercle d’amis proches, savent qu’il peint. Pourtant, après la parution du livre, il a exposé l’un de ses tableaux sur le marché, et a eu de bons retours.

 

– Comment s’est insinuée l’idée de donner plus d’ampleur au projet, qui, à la base, devait être un livre et a évolué vers une aventure pluridisciplinaire?

 

– C’est avec le livre que l’idée de faire intervenir des artistes extérieurs est venue, en parlant avec Joaquim Gatti, qui est administrateur dans le domaine du spectacle vivant. Au départ j’avais pensé à un texte théorique sur la question du double, écrit par un psychanalyste, pour accompagner mes photos. Et Joaquim a proposé de faire plutôt intervenir des artistes. Des écrivains, dessinateurs, compositeurs et musiciens sont donc venus participer à cette création, de sorte que c’était un peu un gros bazar de marché. Et ça tombe bien, puisque le lieu est approprié pour ça! Demander à Joe et Agnès de participer était une évidence. D’abord parce qu’ils connaissent bien le marché, et surtout parce que j’aime beaucoup leur travail. Et puis ils sont de nature très enthousiaste. Ils ont une affection et une compréhension particulière du lieu, et ont tout de suite compris comment l’investir à leur manière. Joe a un peu ignoré la consigne de départ pour sa composition « Nunc es bibendum », qui était de prendre des signes particuliers des commerçants et de les mettre en relation avec un double du cinéma ou de la littérature. Il est parti bille en tête sur des idées autour des moines capucins, et c’est génial. Lui et Agnès ont vraiment pris le temps de créer pour ça, et j’espère qu’il en restera une trace, avec, pourquoi pas, un enregistrement.

 

– Des entretiens sonores sont également disponibles à l’écoute. Où peut-on les entendre?

– On peut les écouter sur le sitehttp://ladoubleviedescapus.melaniegribinski.com/ . Certains sont plus introspectifs, d’autres plus expansifs. C’est Olivier Vieillefond qui s’est occupé de la prise de son, qui est vraiment d’excellente qualité. Ça m’a permis de me dégager de la question technique pour être plus à l’écoute de chacun. Nous avons ensuite réalisé un montage d’une vingtaine de minutes en essayant de respecter au mieux les propos, afin que chaque commerçant s’y reconnaisse.

 

 

– Y a-t-il eu chez toi un parti pris de départ, une intention politique de montrer qu’il y a de l’art et du spirituel dans le populaire?

 

-Pas du tout. Je ne l’ai pas pensé ainsi. J’ai cherché une sensibilité, mais sans penser cela en terme de démarche militante. Même si au final il y a quelque chose comme ça qui ressort. Je pense que si j’avais formulé le concept en me disant «  je vais aller chercher la beauté dans les Capus« , je serais partie avec un jugement en tête, au risque de créer des choses qui n’existent pas. Mon travail aurait été trop intentionnel, et je n’aurais pas laissé les gens venir à moi.

 

– Y a-t-il d’autres projets?

– Pour l’instant j’ai besoin de me ressourcer. Il y a des idées bien sûr, certaines que je mûris depuis longtemps, d’autres qui sont toutes fraîches. Mais j’ai envie de me laisser le temps avant de m’impliquer à nouveau dans un projet au long cours. Celui-ci est un travail à la lisière du documentaire, même s’il y a une démarche artistique derrière.

 

– Une certaine poésie, même, quand on voit les photos de Nicole…

 

– Vraiment ? Ça me touche beaucoup. 12-2Concernant Nicole, il y a un décalage énorme entre l’expression éreintée et excédée de son visage et de tout son corps sur la première photo et la tendresse avenante de son sourire sur l’autre portrait. L’aspect poétique dont tu parles réside peut-être dans l’interstice entre ces deux vérités de Nicole. 06-2Liens :

http://ladoubleviedescapus.melaniegribinski.com/

http://www.melaniegribinski.com/

https://www.facebook.com/melanie.gribinski

Miren Funke

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2 Réponses to “La double vie des Capus, entretien avec la photographe Mélanie Gribinski”

  1. leblogdudoigtdansloeil octobre 5, 2014 à 14 h 41 min #

    Très beau témoignage, et très belle histoire de vie(s)… Et bravo pour les regards des modèles, et celui de la photographe… Mes compliments à Mélanie et Miren..
    Norbert Gabriel

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  1. De la musique qui descend dans la rue, de la musique qui en monte : entretien avec les chorales Yakachanter de Bordeaux et Le Choeur de l’Exil de La Roche Sur Yon | leblogdudoigtdansloeil - janvier 28, 2016

    […] organisée pour la sortie du livre de Mélanie Gribinsky, « La double vie des Capus » [NDLR voir article ], Joe avait créé des compositions que nous avons chantées, s’inspirant de ce qui aurait pu […]

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