Rencontre avec David Carroll, l’homme par qui renait la Protest Song

22 Août

David Carroll3

Installé depuis quelques années à Bordeaux, le musicien irlandais David Carroll, qui se présente avant tout volontiers plus comme parolier, sortait le 17 mars dernier son second album , « Songs Of Love And Protest », qui, dans la suite logique de son premier « The Guest » paru en 2009, délivre un univers bien personnel, à la croisée de l’héritage des chansons folk contestataires américaines et des musiques Hip Hip et Electro, dont les rythmiques servent un renouveau et une continuation de la tradition. Conservateurs et nécrophiles, s’abstenir:  avec David Carroll, le Protest Song n’est pas matière morte, et encore moins inerte, mais philosophie artistique belle et bien en phase avec les préoccupations de notre époque, et groove irrésistible.
Prenons donc le temps de découvrir un peu mieux l’homme, par qui arrive une renaissance certaine de la Protest Song, et qui, après plusieurs années de tournée en France, aux États Unis et au Canada, planifie déjà quelques projets et collaborations à venir très prochainement.

 

 
– David, bonjour et merci de nous recevoir. On m’avait parlé de toi comme d’un musicien irlandais d’origines tchèque, juive et américaine. Ta maîtrise du Français est pourtant parfaite. D’où te vient-elle?
– Je suis né en Irlande, de parents ayant chacun des origines et une histoire familiale assez compliquée. Les parents de ma mère étaient Tchèques et Juifs. Mon grand père était un gros tanneur de Prague, qui est venu en Irlande dans les années 30, alors que la jeune république irlandaise, cherchant à s’industrialiser, faisait appel à la main d’œuvre et au savoir-faire étrangers. Il y avait beaucoup de vaches en Irlande, donc on a fait venir des gens comme mon grand père maternel, pour monter la première tannerie industrielle dans le sud. Puis il a fait venir sa famille, enfin ceux qui ont pu, car hélas certains sont restés en Europe centrale, et ça ne s’est pas bien passé pour eux par la suite.
Quant à mon père, il est né aux États Unis, dans une famille d’origine irlandaise, installée à Chicago, ce qui fait qu’il a grandi dans la communauté irlandaise de Chicago, puis New York. En 1963, il est venu vivre en Irlande, pour échapper au recrutement militaire et au départ pour le Vietnam, puisqu’il était en âge d’être appelé. Du coup, il a été considéré par les États Unis comme déserteur et interdit de sol américain pendant une bonne quinzaine d’années.
Mais pour te répondre, j’ai grandi ici. Je suis un immigré illégal très précoce, puisque j’avais un an et demi quand ma mère est venue s’installer en France avec moi en 1974, d’abord dans les Pyrénées, du côté de Saint Gaudens, pendant 2-3 ans, puis à Paris ou j’ai essentiellement vécu. J’ai donc fait toute ma scolarité en français, bien qu’étant de parents anglophones.

– Ta musique présente des compositions originales, et une identité singulière, en quelque sorte née d’une rencontre entre la tradition de la Protest Song américaine et l’utilisation d’outils rythmiques propres aux musiques électroniques actuelles. Comment es-tu venu à ce type de métissage musical?
 – Mon père et né aux États Unis et a évolué dans le milieu Folk new-yorkais, et c’est probablement lui qui m’a transmis ses influences d’une certaine manière. Il était songwriter justement ; il a écrit pour des musiciens du milieu revival Folk irlandais et collaboré notamment avec les Paul Brady du groupe Planxy, The Incredible String Band -un ensemble de musiciens irlandais et écossais de revival Folk un peu psyché-, et Dr Strangely Strange, et côtoyé les Dubliners. Les milieux qui dans les années 60 s’intéressaient à la musique traditionnelle irlandaise étaient, il faut bien le dire, des microcosmes : on comptait ces musiciens sur les doigts de deux mains et pas plus. Cependant je n’ai découvert le revival Folk de années 60 que tardivement, et indirectement. Mais c’est une musique qui résonne très fort en moi ; je pense donc que j’ai du être méchamment baigné par ces chanteurs dans les deux premières années de ma vie, avant que mes parents se séparent. Cela devait être enfoui en moi. Je n’ai pas vraiment de souvenir conscient de ces influences, mais je pense qu’elles m’ont bercé dans mon très jeune âge.
C’est à l’adolescence je me suis intéressé à la musique de Bob Dylan par le biais de U2, que j’écoutais beaucoup, notamment à partir de la tournée de 1987, où le groupe a joué quelques reprises de lui. Comme tout le monde, j’ai cherché à savoir qui avait influencé les musiciens que j’aimais et qui étaient leurs pères spirituels. Donc de U2, je suis remonté à Dylan, puis de Dylan à Woody Guthrie. Il y a deux ans, une association de Paris, Zebrock [site : http://www.zebrock.net/], avec laquelle j’ai fait des ateliers en milieux scolaires, m’a demandé de participer à une exposition pour le centenaire de la naissance de Guthrie ; j’ai donc préparé un set d’hommage à cet artiste et aux Protest Singers.
Parallèlement j’ai une grosse culture Techno, House, et Hip Hop. Donc j’utilise ces outils là, et j’essaye d’intégrer ces éléments sur du Songwriting Folk Blues. Techniquement ce n’est pas facile à réaliser, mais quand on y arrive, c’est intéressant. Il m’est arrivé d’être programmé sur des festivals qui pensaient inviter un chanteur Folk irlandais hyper « roots », et quand je déballais mes boites à rythme, les gens ne comprenaient pas où je voulais en venir. Pour moi, il s’agit, ni plus ni moins, de tenter de continuer, modestement, l’entreprise de rénovation perpétuelle de la tradition Folk, en faisant vivre des musiques simples avec les sons de mon temps. Ce n’est pas autre chose que ce qu’a fait Dylan avec sa bande à l’époque : il se branchait, mais continuait à écrire des chansons sur trois accords sur des mélodies qui existent depuis des centaines d’années. D’ailleurs ils s’est lui-même heurté aux puristes à son époque, lors du festival de Newport en 1965, en arrivant avec des guitares électriques dans un festival censé être Folk traditionnel. Alors qu’une grande partie du public, assez ouverte d’esprit, avait trouvé cela génial, les puristes de la Protest Song ont crié au sacrilège, et Pete Seeger -qui par ailleurs reste un grand Monsieur qui a écrit de très belles chansons- a menacé de sortir une hache pour couper les fils et les branchements électriques. Ce genre de réaction parait assez paradoxal, chez des gens qui, certes représentent et incarnent une tradition, mais une tradition sensée être ancrée dans le présent, et liée aux préoccupations et aux problématiques du moment. C’est le principe de la Protest Song! Il ne s’agit pas juste de raconter de vieilles histoires. Et ce conservatisme là, qui était assez caricatural à l’époque, on le retrouve aujourd’hui : je m’y frotte assez régulièrement justement, puisque j’utilise des rythmiques Electro.
C’est un peu décourageant de se dire qu’au XXIème siècle, on en est encore à des histoires de chapelles dans un mouvement culturel et artistique tel que celui là, alors qu’on est en plein dans l’ère du métissage et du mélange. Récemment on a joué au « I-Boat » [NDLR : péniche-bar à concerts au bassin à flot de Bordeaux], avec un groupe toulousain, Scarecrow [site : blueshiphop.com], qui est dans le même délire, et créé un Blues roots, mais avec une rythmique Hip Hop, un chanteur guitariste qui joue du dobro et chante du blues, et derrière un type qui scratche et rap. Ce groupe était tête d’affiche, donc le public venu le voir était composé de gens ouverts aux mélanges de genres, et du coup, quand on a joué, ça a plu de suite. Mais il y a encore des puristes et des sectaires dans toutes les scènes!
Quand j’avais 14 ans, j’ai vu les Pogues, en première partie de U2, à l’Hippodrome de Vincennes. Au delà de sa présence et de sa voix, Shane Mac Gowan est un très grand songwriter. Il me semble que Joe Doherty et son groupe Sons Of The Desert ont joué avec les Pogues. Voilà un groupe qui était dans la démarche : des chansons traditionnelles, ou originales mais écrites dans une forme traditionnelle, des instruments électriques pour développer un son à la Clash, mâtiné d’esprit punk. Pour moi, si on veut garder la tradition vivante, c’est tout ce qu’on a à faire: la faire sonner comme elle doit sonner aujourd’hui. Ce qui est drôle c’est que les américains ne sont pas forcément les mieux placés pour faire évoluer leurs traditions. Ce sont souvent les autres, en particulier les Anglais, même si ça me fait mal de le dire, qui sont décomplexés par rapport aux traditions -peut-être parce qu’ils ont l’impression d’avoir tout inventé!- et arrivent à récupérer et faire évoluer le Blues, la Folk, et même plus récemment la Soul, le Funk et le Rock. Globalement les américains sont plus conservateurs que les Européens. Pourtant jusqu’à présent, si on parle de musique populaire de la seconde moitié du XX ème siècle, tout ou presque vient des États Unis, et si on veut même être précis, des musiques noires américaines. Tout découle de là, et même encore dans l’électronique. Tout nait dans des cultures underground en Amérique, pour venir en Europe se développer et évoluer et repartir là bas : un va-et-vient continuel entre les deux continents. Je ne m’y connais pas bien en « Chanson Française », mais il me semble que la période Saint Germain a subi aussi l’influence du Jazz. A peu près tous les 20 ans l’histoire se répète : les Noirs Américains sortent un truc underground, et ça devient main stream transformé par les Blancs.

 

songs of love and protest– Et puis tes textes abordent des thématiques engagées. La Protest Song n’était-elle donc pas un terrain évident pour toi?

-Pour moi l’engagement politique a été une décision évidente il y a quelques années, au moment où la chanson anglophone a explosée en France, avec tout un tas de groupes Pop Neo-Folk, qui ont eu beaucoup de succès avec des paroles d’une vacuité déconcertante – et je ne parle même pas des accents infects qui me dressent le poil en tant qu’anglophone-. Quand on prend un micro et qu’on a la prétention de s’adresser aux autres, il faut au moins raconter quelque chose. De ce fait j’ai envie de parler de ce qui se passe autour de moi, ce qui me touche. Et ce qui me touche principalement, ce sont les injustices. Quand quelque chose me révolte, je prends la plume. C’est un réflexe automatique. Et je considère que c’est mon job de songwriter. Bien sur je peux être ému par des choses abstraites, des histoires d’amour, mais je tiens à entretenir l’engagement politique dans mon expression.
Comment se taire quand on voit la manière dont on traite les immigrés, les malades, les personnes âgées, la manière dont on favorise outrageusement les multi-nationales en leur permettant de ne pas payer d’impôt? Certains pensent que les artistes n’ont pas à prendre position politiquement. Ce n’est pas du tout ma conception de l’art. Au contraire je pense qu’on a la responsabilité d’ouvrir sa gueule et de relayer les combats, parce qu’on est une caisse de résonance. D’une manière générale, reprocher à une chanteur d’être engagé, c’est un reproche de gens de droite. Parce que des chanteurs engagés de droite, il y en a quand même très peu, hormis quelques groupes de rock identitaire qui assument leurs idées.
La vie qu’on mène aux immigrés est un sujet qui me touche forcément, de par mon histoire personnelle et celle de ma famille: je suis des deux côtés un fils et petit-fils d’exilés, dans tous les sens. Ces parcours là me touchent donc directement. Quand j’entends des discours de critique de l’immigration qui fustigent le fait que des gens viennent profiter de notre système social ou piquer nos emplois, quand on focalise sur la fraude à la sécurité sociale par des immigrés, ça me fout hors de moi. La fraude représente une part dérisoire, infinitésimale, du trou de la sécu, qui a été creusé depuis des décennies par tous les vieux surmédicalisés a outrance qui votent F.N., et les dérives de l’industrie pharmaceutique. Il faut quand même se mettre à la place des gens et comprendre ce que c’est comme renoncement personnel que de quitter son pays, sa famille, ses amis, son histoire, tout laisser derrière soi, partir souvent au péril de sa vie, traverser le désert, la mer, sachant que toutes les économies d’une famille sont misées sur la réussite d’un gamin qui va tenter sa chance en Europe dans l’espoir qu’il puisse renvoyer un peu d’argent à ses proches, et d’arriver ici pour être accueilli avec haine et mépris par les autochtones et les filières de communautés immigrées déjà installées qui « s’occupent » de ces gens et les font travailler clandestinement dans des conditions proches de l’esclavage. Il existe de vraies filières de quasi-traite d’être humains, qu’on fait trimer pendant 5 ou 10 ans en leur promettant des papiers et un contrat de travail. Alors quand j’entends qu’on dénonce ces immigrés comme des profiteurs, ça me rend fou. Il faut un peu faire preuve d’accueil, de solidarité et d’empathie. En plus d’un point de vue strictement économique, l’immigration a toujours été quelque chose de positif pour un pays. On sait que les emplois occupés par les immigrés sont souvent des emplois peu qualifiés, dont les nationaux ne veulent pas et pour lesquels les employeurs ne trouvent pas de main d’œuvre ; et jusqu’à présent, chaque vague d’immigration qu’a connu la France a provoqué une hausse de salaire et du niveau de vie des travailleurs français. En plus si ça peut permettre de faire rentrer des devises dans les pays d’origine des immigrés, qui en ont désespérément besoin, je n’y vois que du positif.
Ici en Europe, on est censé jouir de la libre circulation, et il y a encore des ressortissants de certains pays européens qui sont traités comme des sous européens. Je ne comprends même pas comment ils se résignent à ça, alors que le capital, lui, circule totalement librement non seulement en Europe mais dans le monde entier. C’est de ça que parle ma chanson « Free », de cette liberté à deux vitesses. Les capitaux et les marchandises circulent librement, la musique circule librement, par contre, on mène la vie dure aux travailleurs s’ils veulent juste aller dans le pays voisin. La liberté, c’est le grand cache-sexe du capitalisme. On nous fait croire qu’on vit dans un monde libre, alors qu’il est ultra balisé.

 
– Le glissement sémantique qui a remplacé « capitalisme » par « libéralisme » n’y est pas pour rien, parce que le libéralisme, philosophiquement, c’est tout autre chose. Toi qui est anglophone et qui dit que les mots ont beaucoup d’importance, comment considères-tu ces substitutions de certains termes par d’autres?
-Le libéralisme, dans la culture anglo-saxonne est moral. C’est une tradition philosophique qui s’est opposée à l’absolutisme monarchique. Rien à voir avec le capitalisme économique. Cette différence là est encore faite dans les pays anglophones. Un libéral en Amérique, ce n’est pas la même chose qu’un libéral en France. Cela dit, on est dans un pays où on peut encore discuter du bien-fondé du capitalisme et de sa réforme; ce n’est pas un dogme insurmontable ici, contrairement à l’Angleterre ou aux États Unis, où on devient un dangereux communiste dès qu’on commence à critiquer le capitalisme. Cela relève pratiquement du dogme religieux là bas!
Pour revenir au glissement sémantique que tu évoques, si d’une manière général tout le monde se laisse aller a l’accepter et l’employer, c’est aussi la faute des syndicats. Peut-être que si les salariés étaient plus impliqués dans les syndicats, ils utiliseraient volontiers plus facilement la terminologie des syndicats que le vocabulaire du patronat. Le « capitalisme » au lieu du « libéralisme », les « cotisations » au lieu des « charges ». Mais qui est syndiqué en France? La proportion de travailleurs affiliés à un syndicat est archi-minoritaire. Et à la décharge des gens, quel syndicat donne envie de se syndiquer? Il y a des militants qui font un vrai travail, mais globalement depuis 30 ans, les organisations ont souvent trahi ou mal défendu les travailleurs.
Et en marge de cela, on voit de plus en plus de gens qui s’organisent hors cadre politique, hors cadre syndical, qui n’apparaissent pas sur les radars. Les associations de quartier par exemple mobilisent de plus en plus de monde, et en plus avec une mixité sociale, générationnelle, et culturelle, car elles regroupent les gens autour de sujets transversaux, comme la qualité de la nourriture, la reverdisation des espaces urbains, l’écologie, l’amélioration de la vie scolaire des enfants du quartier, le développement de groupements d’achat par un système de vente directe de producteurs… On réinvestit la vie de cité. Alors peut-être qu’on peut espérer un renouveau de la vie collective, à petite échelle, plus autonome, quelque part plus proche de l’idéal anarchiste que des systèmes communistes centralisateurs, dont l’idée a prédominé dans le syndicalisme français. La solution viendra de là. Ou des actions violentes. C’est triste à dire, mais force est de constater que les choses avancent quand on gueule fort. On a tous vu en 2008 ces émeutes dans les banlieues, les voitures qui cramaient. Devant l’urgence de la situation, des choses concrètes ont été faites, de l’argent a été déboursé pour ces lieux de vie. Cela signifie que de manière assez violente et désespérée, les gamins ont obtenu plus de choses que tous les tours de table de discussion stérile en syndicat. Évidemment pour moi qui suis quelqu’un d’assez pacifiste, c’est triste à reconnaître. Mais je peux ressentir de la compréhension et de l’empathie pour ces mômes qui ont envie de tout péter, vu les perspectives que leur offre la société. Malheureusement toutes les excuses sont bonnes pour exprimer la révolte : ça peut être un discours débile sur une situation au Proche-Orient qui n’a pas grand chose à voir avec leurs conditions de vie ici, et qui agit comme une étincelle. Mais je crains, même si je ne suis pas d’accord avec certains propos, que ce ne soit pas en interdisant des manifestations qu’on résolve le problème ; ça risque même d’envenimer les choses. C’est justement par la vie de quartier, en discutant dans les bistros avec les gens qu’on peut aussi calmer certaines ardeurs.
Alors nous, on continue de faire notre travail : essayer de faire de la musique pour faire sortir les gens de chez eux, leur faire partager un moment, danser ensemble, et discuter le bout de gras. C’est une modeste contribution, mais ça fait partie des occasions données pour sortir de chez soi. Et c’est ce qui me motive à faire ce travail : quand à la fin d’un concert, tu voies que tu as réussi à créer une connexion entre les gens, qu’ils ont réussi à discuter entre eux et à passer un bon moment, tu as l’impression d’avoir fait ton job. On est pas juste là pour être admirés! On est là pour créer quelque chose de collectif et que chacun le ramène chez lui et fasse son bout de chemin personnel avec. Et si on sert à quelque chose, c’est à cela. Mais il n’y a pas beaucoup de musiciens en France qui ont conscience de ce rôle social ; c’est bien plus développé en Afrique, ou en Irlande par exemple, en fait dans tous les endroits où il existe un vrai ancrage de musique traditionnelle populaire. Alors que dans les pays ou la musique est très médiatisée, on trouve cette séparation que décrivait Guy Debord, entre la fonction sociale et son image. J’ai fait des ateliers en milieux scolaires avec des gamins qui n’ont pas souvent l’occasion de rencontrer des musiciens, et la première chose qu’ils demandent concerne les sommes qu’on gagne et le modèle de voiture qu’on possède. Ils s’imaginent qu’être artiste, c’est être star, parce que leur rapport à la musique c’est un écran, par lequel on projette des fantasmes de richesse et de vedettariat. Et en même temps beaucoup de gens font de la musique en s’imaginant qu’ils vont accéder à cela. J’en connais peu qui ont conscience de faire un vrai métier au service des gens.

  -Écris-tu dans notre langue aussi ou seulement en Anglais?
– Il m’arrive occasionnellement d’écrire en Français. D’ailleurs quand j’étais plus jeune, j’avais un groupe de fusion Funk-Rock années 90, un peu à la Red Hot Chilli Peppers, Fishbone, etc… J’ai eu deux groupes francophones même : No Nuts et Milk, pour lequel on avait fondé, il y a 7 ans, le label « Milk Music » qu’on a gardé par la suite, moi et un de mes comparses, Laurent Cabrillat, dit « Le Larron » [https://www.facebook.com/laurent.lelarron], pour sortir nos productions respectives.
Je me suis alors rendu compte qu’avec une écriture rythmique, le Français fonctionne très bien. Personnellement je n’ai aucune culture en « Chanson Française » ; le seule chose que j’ai écouté en Français, c’est du Rap, et je trouve que notre langue s’adapte très bien dans ce type de rythmique. C’est sans doute dû au fait que ce n’est pas une langue très mélodique, qu’elle comporte beaucoup de consonnes et que les accents toniques se trouvent plutôt sur la fin des mots. Comme l’Allemand, elle est à l’aise sur une musique rythmique, alors que les langues latines comme l’Italien ou l’Espagnol, qui portent les accents toniques sur la première, deuxième ou troisième syllabe, mais jamais sur la dernière, se prêtent plus aux mélodies. L’Anglais, quant à lui, qui est carrément du chewing-gum, de ce point de vue, permet de prendre pas mal de liberté et de mettre les assonances où on veut. Donc je l’utilise plus aisément.
De plus la plupart du temps ce que j’écris en Français relève de la prose poétique, sans véritable métrique musicale. J’ai donc quelques textes dans un tiroir, mais pour l’instant pas suffisamment pour que j’en fasse quelque chose. Cela viendra peut-être un jour!

unnameddavid Carroll2
– Tes origines te rendent riche d’une diversité ethnique presque improbable. Cet héritage a-t-il joué une influence sur ta musique?
– Pas vraiment. Mes grand parents étaient des industriels, donc plutôt issu du milieu bourgeois juif de Prague. Le Klezmer est une musique des masses populaires et laborieuses, issue du ghetto. Donc ils n’en écoutaient pas ; ils écoutaient de la musique classique. J’ai découvert le Klezmer et les musiques d’Europe de l’Est tardivement en France, par toute la bande des groupes comme VRP, Les Yeux Noirs [site : www.lesyeuxnoirs.net]. Ma mère quant à elle écoutait pas mal de pop des années 60, et a bien sûr, dû accompagner mon père dans les pubs où jouaient ses amis musiciens de Folk irlandais. Je lui ai certainement piqué quelques Beatles ou Simon et Garfunkel dans sa collection de disque.

– Ton aventure musicale a donc débuté à Paris et en Français, pour se poursuivre à Bordeaux en Anglais. Pourquoi Bordeaux?
– En fait ma compagne étant savoyarde, nous pensions nous rapprocher du sud, mais question musique, le sud-est de la France n’est pas terre de prédilection pour les Folks anglophone et celtique, qui ont beaucoup plus d’affinité dans la partie Ouest de la France, surtout Bretagne et Aquitaine. Depuis que le projet est né, plus de la moitié de mes concerts se sont faits dans le grand ouest. L’histoire de la région Aquitaine est très liée à l’histoire du monde celtique et anglo-saxon ; quant au Pays Basque et à la Bretagne, la vivacité des cultures régionales et de l’expression artistique fait qu’on y accueille très bien tout ce qui dérive de musiques folkloriques. J’avais vu un groupe un peu néo-trad aux Vieilles Charrues il y a quelques années, Flogging Molly [site : www.floggingmolly.com], trad irlandais un peu punkisé, à la Pogues. C’était monstrueux : je n’ai jamais vu un pogo aussi énorme qu’à ce concert.

– Tu es un artiste autonome, mais tu aimes aussi être accompagné. Quels sont les gens qui t’entourent et comment collaborez-vous?
– Mon groupe est assez mouvant, car j’aime jouer avec différentes personnes. En fait il y a une nébuleuse de musiciens autour de moi que j’aime beaucoup et avec qui je joue régulièrement. Des rencontres se font au fil des années et au gré des projets; et puis selon les disponibilités des uns et des autres, le groupe change de morphologie. Ceci dit la plupart du temps, on tourne en trio, même si le groupe peut aller jusqu’à 5 musiciens. Sur le dernier album j’ai fait beaucoup de choses tout seul, alors que sur le premier, il y avait pas mal de participants. Pour le prochain projet, j’ai envie de refaire monter du monde à bord!
Je conçois mes chansons comme une matière première, une sorte de colonne vertébrale faite de rythmiques et de mélodies, à partir de quoi tout est possible. C’est même comme cela que je sais si la chanson est bonne: est-ce qu’on peut en faire une Rumba, un Reggae, un Punk-Rock, une Valse? Si elle tient le choc de ce test des différents traitements stylistiques, ça signifie qu’elle tient la route. En plus c’est un exercice qui me plait beaucoup, car j’ai horreur de refaire toujours le même set musical en concert. Cela m’ennuie assez vite ; donc j’aime bien malmener les chansons, modifier le tempo, changer de métrique. Du coup je suis quelqu’un d’assez compliqué à accompagner, car on ne sait jamais vraiment où je pars, ce qui implique que mes musiciens me connaissent bien et connaissent bien mon répertoire. C’est marrant d’ailleurs, car j’ai appris dans une interview de Joan Baez, que Dylan faisait beaucoup cela. Elle qui est très carrée dans son approche, ça la rendait folle! Mais moi, je comprends ce genre de démarche. Si je ne me mets pas en danger scéniquement, je risque de m’ennuyer et donc de ne rien transmettre d’intéressant aux gens. Si je ne suis pas excité par ce que je fais, comment les autres pourraient l’être?
Très bientôt je vais jouer avec Joe Doherty, et Laurent Besch, un batteur que j’ai récemment rencontré. Et puis il y a mon camarade de label Laurent « Le Larron », qui est son pseudo d’artiste et le nom de son projet parallèle que notre label produit, et qui s’occupe des claviers. Comme Joe compose beaucoup de musiques sur commande pour le cirque et le théâtre, on a envie de faire quelque chose ensemble dans cette direction. Moi, évoluant dans un univers Folk-Rock-Electro, et Joe maitrisant beaucoup d’instruments acoustiques, notamment les cordes et les instruments à vent, le mariage peut nous offrir une véritable complémentarité et faire naitre quelque chose d’intéressant pour des musiques de film. Et comme je suis songwriter et de plus en plus producteur, mais je n’ai pas de maîtrise instrumentale très poussée, contrairement à lui, cette collaboration est très enrichissante pour moi, car il apporte à la matière première qu’est ma chanson beaucoup de couleurs et de textures.

– Et vous êtes les deux musiciens irlandais de Bordeaux. Ça aurait été dommage de vous rater. Non?
– En plus notre rencontre relève d’une histoire assez rigolote. Quand j’ai commencé il y a trois ans à annoncer aux copains que j’allais m’installer à Bordeaux, plusieurs m’ont dit qu’il y avait un type que je devais rencontrer à Bordeaux, un musicien irlandais comme moi. Je pense que la première personne qui m’a parlé de lui était Steven Harrisson, qui avait été le contrebassiste de Sons Of The Desert. En suite c’est Olivier Slabiak [NDLR : musicien et fondateur du groupe Les Yeux Noirs], puis la photographe Mélanie Gribinski [site : www.melaniegribinski.com], qui est une amie, qui m’en ont parlé. En arrivant à Bordeaux, il s’est écoulé une période de six mois pendant laquelle tout le monde me disait qu’il fallait absolument que je rencontre ce fameux Joe Doherty, que je n’avais pas encore croisé, alors que le milieu des musiciens ici est relativement réduit et qu’on habite en plus dans le même quartier, à 300 mètres l’un de l’autre. Il était en train de devenir pour moi une sorte de mythe, dont tout le monde me parlait, mais que je n’avais jamais vu. Existait-il vraiment?
Finalement Mélanie a organisé un repas pour nous permettre de nous rencontrer, et nous avons instantanément sympathisé et convenu de faire des choses ensemble. On a continué de se découvrir musicalement et humainement depuis.
Et ce qui est drôle, c’est que quand j’étais sur Paris et à Bagnolet, j’habitais dans un quartier truffé d’artistes, et que sans le savoir, en m’installant à Bordeaux, je me suis retrouvé aussi dans le quartier des artistes et des intermittents de tout poil. Mais il y a une raison logique à ça : c’est à peu près le dernier quartier pas trop loin du centre ville où les logements sont accessibles, donc les musiciens y posent leurs bagages. Le reste de la ville est en rénovation à marche forcée avec une hausse considérable des loyers. Il faut dire que quelque chose a changé ces dernières années à Bordeaux. La ville qui était tenue auparavant par sa vieille aristocratie très conservatrice et en cercle fermé, mais qui ne se montrait pas, laissant du coup pas mal d’espace libre pour l’underground et l’expression artistique alternative, avec une scène très fourmillante, subit une évolution étrange. C’est toujours une ville de droite, mais de nouvelle droite décomplexée, très peu discrète, et qui veut que ça brille et ne supporte plus l’existence d’une vie alternative. Il faut espérer que l’histoire de l’underground bordelais est suffisamment étoffée et riche pour qu’on se serre les coudes et défende le bout de gras. Maintenant la question des espaces où on va pouvoir s’exprimer se pose, car on compte un nombre hallucinant de bars et lieux de concert qui ont fermé les dernières années.

– Rencontres-tu personnellement des problèmes d’ordre logistique pour trouver des lieux où t’exprimer?
– Il y a des grandes salles à Bordeaux, mais c’est pour des artistes qui vendent et passent déjà en radio. Elles ne permettent pas aux moins connus de s’exprimer, à part le Krakatoa de Mérignac, qui est la seule salle à faire un vrai travail de soutien de la vie culturelle et artistique, en alternant des programmations de découverte et des concerts d’artistes connus pour remplir la salle. Le réseau de liens est tel que le Krakatoa peut remplir la salle avec des groupes comme Eiffel, Detroit ou Shaka Ponk, et équilibrer le budget pour se permettre de perdre de l’argent en programmant de petits groupes. Et avec la pépinière de jeunes talents, le Krakatoa fait un réel travail de promotion de la scène locale. Nous avons eu la chance de pouvoir y jouer, alors qu’on n’était pas du tout connus à Bordeaux ; ils nous ont programmés sur un coup de cœur, lors d’une première partie, et cela nous a permis de nous faire connaître. Et puis j’y suis retourné plus tard pour venir jouer quelques morceaux avec les copains de Moriarty [site : www.moriartyland.net], lors de leur concert. Il y a peu de musiciens érudits qui ont une culture et un vrai savoir faire authentique sur ce genre de musique comme Moriarty, et la jouent de façon crédible et avec une présence très personnelle.
Donc pour revenir à Bordeaux, effectivement on dirait qu’il y a une volonté politique de nuire aux lieux de vie nocturne, et particulièrement ceux qui programment de la musique. Pour nous cette vie là est importante ; nous avons besoin de lieux d’expression, de rencontre et d’échange. Mais les gens qui ont le pouvoir dans cette ville n’ont pas du tout les mêmes centres d’intérêt que nous : tous les efforts budgétaires sont consacrés à la culture patrimoniale, au vin et à l’art contemporain, sans parler des millions qui vont être investis dans la construction du nouveau stade de football.
Ceci dit, je reste confiant, car je crois que la culture est sacrée en France. Les Français sont fiers de leur vie culturelle ; on n’a jamais autant fréquenté les festivals, les concerts et les lieux d’expression artistique vivante que les 20 dernières années. Il ne faut pas oublier que la culture est, avec la gastronomie et le tourisme, l’un des principaux secteurs de l’économie française. Et si nous avons ici une scène culturelle et multidisciplinaire aussi vivante, c’est grâce à ça. Les touristes viennent en France parce que c’est beau, mais aussi pour la culture ; c’est donc très important de défendre ça. Nous vivons dans un pays qui depuis 35-40 ans a une économie de la culture relativement subventionnée, et tant mieux.
Je ne pense par que l’intermittence du spectacle disparaîtra. D’autant que nous n’avons pour l’instant pas à faire à un gouvernement de gens qui idéologiquement vont couper les budgets de la culture parce qu’ils sont contre l’assistanat et les impôts, mais à un gouvernement social démocrate qui tente de gérer la barque. Alors dans les faits, les politiques ne sont peut-être pas radicalement différentes, mais pour moi les mots et les discours ont aussi leur importance pour la paix sociale et le vivre ensemble. C’est difficile pour tout le monde économiquement, alors quand de surcroît on traite les gens avec mépris et condescendance, c’est insupportable.
En plus la vie d’artiste ici est quand même relativement plus confortable qu’ailleurs, même si on entend le mécontentement des intermittents du spectacle. Personnellement je suis assez mitigé au sujet de cette mobilisation, car je considère qu’on a quand même beaucoup de chance par rapport à nos collègues d’autres pays. On relève d’un régime qui est quand même relativement protecteur, même si ça reste pour beaucoup un travail précaire. On devrait se concentrer sur le fait de relayer les vrais combats. En plus un amalgame a été fait durant les dernières grandes mobilisations entre intermittent et travailleur précaire. Et je ne suis pas très à l’aise avec cela. Relayer les prises de parole des précaires, ok. Mais s’y mélanger et prétendre s’identifier avec des gens qui sont dans une précarité réelle, croissante, extrême, et bien plus catastrophique que la notre, sans logement, sans accès aux soins, ni possibilité d’intégration, cela me gêne. L’hiver dernier j’ai été jouer aux États Unis. Quand on explique à des musiciens américains qu’ici, même quand on ne joue pas, on est payés, ils sont médusés. C’est notre système solidaire : quand on travaille, on cotise, et quand on n’a pas de boulot, on est indemnisés. C’est très bien que ce soit comme ça, mais il ne faut pas oublier qu’ailleurs, si les musiciens ne font pas 6 concerts par semaines, ils ne payent pas leur loyer et ne remplissent pas leur frigo.
La mobilisation de 2003 était importante, car il y a eu une véritable attaque du statut d’intermittent et beaucoup de collègues artistes et techniciens ont été contraints d’arrêter ce métier et de changer de profession pour faire un travail alimentaire en renonçant à la vie artistique. Comparativement les efforts qu’on nous demande aujourd’hui ne sont pas exagérés. Oui, on nous demande un petit sacrifice, mais vu qu’on demande a tous les Français de serrer la ceinture, il est normal que tous y participent, dans la mesure ou c’est dans des proportions raisonnables. En revanche, un vrai problème pour les artistes, et dont personne ne parle, c’est l’effondrement du marché du disque. A part Universal et quelques industriels qui continuent de défendre leur monopole de manière caricaturale, tout le monde se fout du fait que la musique soit devenue gratuite. Aucun artiste aujourd’hui ne gagne sa vie en vendant des disques, sauf bien sur les très gros vendeurs. On aurait pu mettre une taxe sur les forfaits de téléphone ou les abonnements internet et la reverser aux musiciens qui créent les chansons, et ça permettrait de rémunérer les artistes de manière juste et précise, car les plateformes de streaming savent exactement qui télécharge quoi. La SACEM a passé un accord scandaleux avec Youtube il y a quelques années, qui répercute une somme dérisoire pour les artistes.
Néanmoins il me semble qu’il existe des combats qui méritent qu’on mette plus les projecteurs sur eux en ce moment. Parlons de ça, nous qui avons la parole, car ceux ne sont pas les plus exclus qui peuvent se permettre de parler.

– Un dernier mot sur les prochains projets?
– On va sortir un maxi en octobre, sur le même thème que l’album, « Love & Protest », mais avec des reprises de Dylan et Guthrie, entre autres. J’ai aussi commencé à écrire des chansons pour mon prochain album qui sera plus acoustique. J’espère le sortir en 2015. Et puis, pour les concerts à venir, les dates seront indiquées sur le site : http://davidcarroll.tumblr.com/

David Carroll

 

Nous remercions le photographe Roch Armando pour les photos de David Carroll.

 

Miren Funke

Publicités

3 Réponses to “Rencontre avec David Carroll, l’homme par qui renait la Protest Song”

  1. leblogdudoigtdansloeil août 22, 2014 à 17 h 36 min #

    Vraiment passionnant cet entretien , à tous points de vue, bravo !

    J'aime

  2. miren funke août 23, 2014 à 8 h 04 min #

    merci Shamanou

    J'aime

Trackbacks/Pingbacks

  1. « David Carroll and The Migrating Fellows , nouvel album : entretien avec l’artiste | «leblogdudoigtdansloeil - octobre 3, 2016

    […] modernes dont la fièvre l’a contaminé dès ses premières transcendances dans la musique  [https://leblogdudoigtdansloeil.wordpress.com/2014/08/22/rencontre-avec-david-carroll-lhomme-par-qui-… ]. Ses deux premiers albums, « The Guest » et surtout « Songs of Love and Protest » […]

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :