Joseph Doherty, l’entretien.

17 Juin

 

Joe' Doherty chienMusicien, compositeur et arrangeur, membre du groupe Sons Of the Desert pendant plus de 10 ans, Joseph Doherty est surtout connu du public pour avoir accompagné sur scène et en studio des artistes tels Stephan Eicher, Romain Humeau, Florent Marchet, Bertrand Belin, les groupes Zebda, Akosh’s Unit, et Edgar de l’Est, entre autres. Maîtrisant un nombre presque incalculable d’instruments, du violon au saxophone, en passant par la clarinette, le banjo, la guitare, la flûte, la mandoline, et plus encore, il s’est fait, en outre, complice de Loïc Lantoine.

Mais c’est avec grand plaisir que nous découvrons depuis quelques années, derrière le musicien compagnon de route d’artistes célèbres, un créateur original exerçant ses talents pour composer aussi bien des musiques pour le cirque que de pièces de théâtres, notamment au sein des compagnies du Soleil Bleu et Mauvais Esprit, et un auteur investit dans plusieurs projets avec sa compagne, Agnès, également musicienne et inventeuse de spectacle. C’est à Bordeaux, où le couple a posé ses bagages il y a quelques temps déjà, que l’artiste a aimablement accepté de répondre à quelques questions.

 

 – Joe, bonjour et merci de nous recevoir. On t’a vu accompagner bon nombre d’artistes sur scène depuis plusieurs années, et collaborer à divers projets. Tu joues actuellement avec Loïc Lantoine. Depuis combien de temps partages-tu sa route ?

Groupe 1Cela fait 6 ans que je joue avec Loïc Lantoine. Nous sommes 4 musiciens à l’accompagner, Thomas Fiancette à la batterie, Eric Phillipon -dit « Fil »- à la guitare, François Pierron à la contrebasse, et moi. On va faire un petit break bientôt, sans cependant véritablement parler de grande pause musicale. Loïc n’a jamais fait de break depuis qu’il a commencé. Il est vrai que moi non plus, je n’ai pas fait une pause en 10 ans, quand je jouais dans les Sons Of The Desert. Dès qu’on nous proposait de jouer, on y allait ! Certains groupes choisissent de sortir un disque, puis d’écumer toutes les dates possibles pendant 6 mois, et plus rien. Nous, on ne fonctionne pas comme ça. Par moment Loïc s’isole durant une semaine par exemple dans une ville qu’il ne connaît pas et où il ne connaît personne, et il écrit. Cela le déprime pas mal, mais il aime ce côté de l’humanité. Nous jouons beaucoup dans le Nord ; ce qui ne me pose aucun problème : j’aime partir jouer ailleurs en France. D’ailleurs je travaille moins à Bordeaux que dans d’autres villes. Ici, quand on fait quelque chose, ça a du mal à circuler. C’est exactement ce qu’expliquait Boubou, le batteur de Strychnine, dans l’interview que votre revue a publiée en Janvier. Ce qu’il dit est vrai : avant la ville disposait d’une foule de bars à concerts, qui ont tous fermés, les uns après les autres. Je me souviens avoir vu des super groupes au « Fiacre ». J’ai joué avec mon ancien groupe, Sons Of The Desert, à la « Lune dans le caniveau », au « Chat bleu », au Krakatoa… C’était des publics hyper avertis. Mais les cafés et bars à concert disparaissent. En Irlande, nous sommes passés par là, parce que, comme on n’avait plus le droit de fumer dans les bars, et que les consommations sont chères, les gens ne sortaient plus et restaient chez eux faire la fête avec des amis. On a déserté les bars, et 5-6 ans après, ces lieux ont enfin compris que pour faire revenir le public, il fallait organiser des soirées musicales. Du coup, on fait revenir les musiciens dans les bars, et les gens recommencent à sortir. Les gens ont besoin de ça. Nous, on le sait, mais les politiques n’en ont pas conscience.

De plus Bordeaux a toujours un peu été le cul de sac. Ce qui est assez paradoxal, car l’urbanité locale se développe, et en même temps la vie culturelle et artistique s’étouffe. Là est le problème : on embellit la ville, et il faut « virer les rats ». Quand je vivais à Paris, je pensais déjà à m’installer ici, et mes amis me disaient que c’est une ville bourgeoise et fermée. Mais chaque fois que je venais, je passais des nuits blanches à jouer ou écouter de la musique, et finir à la gare ou aux Capus (NDLR : place de Capucins où se tient le marché populaire et centre d’un quartier très animé). Il y avait un milieu underground fabuleux à Bordeaux, notamment à cause des caves. Il y a tellement de caves, dont les habitants ne savent pas quoi faire, que ça a offert aux jeunes des locaux de répétition disponibles à moindre coût, ce qui a permis ce foisonnement alternatif extraordinaire. Et puis il y a un côté « britannique » qu’on retrouve dans quelques villes en France : Nantes, le Havre, des villes essentiellement portuaires et atlantiques. Mais comme l’explique le batteur de Strychnine, depuis quelques temps, les animations disparaissent. Heureusement qu’on a le Rocher de Palmer à Cenon et le Krakatoa à Mérignac, comme salles de concert!

– Peux-tu nous parler de tes projets musicaux parallèles ?

En projet, j’ai certainement des musiques de film, et une collaboration avec Akosh [site : http://akosh.s.free.fr/], avec qui je vais rejouer le 28 Juin à La Villette, un concert où on verra une projection du film de Zoltan Huszarik, Elegia. C’est un film de 1965, très important pour les Hongrois, qui fut interdit par le régime en place, à l’époque, comme beaucoup d’autres films qui critiquaient directement ou indirectement la politique. En fait il s’agit d’une allégorie, le cheval étant un symbole fort pour les Magyars, puisque c’est un court-métrage qui suit les chevaux en liberté dans la plaine hongroise, et montre comment ils finissent par devenir bêtes de somme, puis par être abattus. Les Hongrois parvenaient tout de même à se passer sous le manteau les œuvres interdites, comme celle là, et Akosh avait été marqué par ce film underground quand il l’a découvert, dans sa jeunesse. Voilà pourquoi il a décidé de créer un spectacle basé dessus. Je joue aussi avec Sarah Olivier [site : http://www.saraholivier.com/] dans un quartet avec, à la contrebasse, Stephen Harrison, ex membres des Sons Of The Desert comme moi et compagnon de route depuis 25 ans, et Elizabeth Keledjian à la batterie. J’ai participé à son disque « Pink Galina », sorti en 2013, et je l’accompagne sur scène depuis un an. On prépare un prochain disque encore avec Bob Coke aux manettes, mais sans invité musical, le quartet prenant un tournant plus rock avec les nouvelles chansons écrites cette année en résidence.Et puis j’ai un autre projet avec David Carroll [site : http://davidcarroll.tumblr.com/]. C’est un musicien de Bordeaux, mais irlandais de naissance, et d’origines américano-judéo-tcheques. Tous mes amis me parlaient de lui, et tout le monde lui parlait de moi, jusqu’à ce qu’on décide de se rencontrer duo guit cbenfin, et une collaboration va naître de ça.

Et bien évidemment il y a les spectacles que je fais avec ma femme, Agnès [site: http://agnesdoherty.com/]. L’an dernier nous avons créé un spectacle pour enfants, « Bulle ou la voix de l’océan », basé sur l’œuvre de René Fallet, qu’on joue ensemble, moi au clavier, clarinette basse, et violon électrique, et elle contrebasse. Bulle est un coquillage de la mer indienne, qui traverse les océans et rencontre l’humanité. Nous sommes censés être sous la mer avec des pirates, et raconter ce périple en musique, pour les enfants à partir de 7 ans. C’est assez comique à jouer ; nous faisons ça depuis un an. Agnès travaille beaucoup dans la région. Elle a également un spectacle où elle chante, accompagnée de sa contrebasse, entre Brassens et René Fallet [NDLR :le spectacle d’Agnès Doherty propose une lecture du récit « Le Braconnier de Dieu » de Fallet, entrecoupée de chansons de Georges Brassens]. Notre prochain spectacle est un conte irlandais, que j’ai écrit, « Finn Mac Cool », qui n’est d’ailleurs pas l’orthographe usuelle du nom, mais c’est fait exprès, pour explorer les différentes significations qu’on peut lui donner. C’est une histoire de géant et de petits personnages. Et puis on a également enregistré des choses au studio des Romanos [NDLR : studio d’Estelle et Romain Humeau], et je vais donner le mixage à faire à un ami ; j’arrive a mixer un peu, mais au bout d’un moment, c’est trop dur d’y voir clair. Ce n’est pas facile d’avoir assez de recul quand c’est ta propre musique. Je ne sais pas comment fait Romain ; il est très fort. C’est le musicien le plus complet que je connais : il écrit, compose, joue de tout, batterie, guitare, violon, claviers, clarinette, il chante, il mixe… Il adore travailler les harmonies ; tu peux même passer une soirée entière à parler solfège avec lui. Et on voit bien sa patte, quand il travaille pour d’autres, comme Bernard Lavilliers. Ma femme était fan de Oobik and The Pucks.

– Ah oui ! Ça, c’était complètement déjanté. Bien « barré ».

Oh oui ! Puis j’ai travaillé sur l’album solo de Romain, « L’éternité de l’instant », et j’adore cet album. Y a peut-être des chansons qu’il aurait pu  faire avec Eiffel, mais la plus part des compositions sont propres à lui.

– Et puis, vous avez fondé votre propre groupe avec Agnès, Blast.

Et avec une autre amie, Stéphanie Larroque-Loumiet. On vient de changer de nom, car au début on avait appelé le groupe « Blast! », mais on a constaté qu’il y avait pleins de choses qui s’appelait déjà comme ça, BD etc. C’est donc désormais « It’s a blast », mais orthographié « Itza Blast » en fait, ce qui lui donne une sonorité basque (« Hitza hitz » signifie « parole est la parole ») ; c’est assez rigolo : moi, étant irlandais, tout le monde va penser que c’est un truc révolutionnaire, voire terroriste. Il faut expliquer que « Blast » est un mot spécial dans la culture irlandaise. En Irlande, au sud, quand on sort pour faire la fête, on a un terme spécifique pour exprimer l’idée que ça va être une soirée super, que c’est là que ça va se passer : le « craick », prononcé « crack ». Rien à voir avec la substance. Par exemple quand on va dans un bar, s’il y a de la bonne musique, des gens intéressants, de l’animation et que « ça le fait » comme on dit ici, on dit qu’il y a le craic. « No craic » signifie qu’il ne va rien se passer. C’est un mot gaélique qui n’a pas d’équivalent en Français, ni en Anglais. C’est assez amusant d’ailleurs de constater que certaines langues possèdent des mots ou des expressions qui n’ont pas d’équivalent dans les autres langues, et dont on ne peut pas traduire pleinement le sens. Cela dit beaucoup de choses sur la façon dont les gens vivent et pensent. En France par exemple, les gens se « prennent la tête », et c’est une expression typiquement française qui en dit long sur le fonctionnement cérébral et intellectuel des Français et leurs « prises de tête ». Donc revenons au « craic » : dans le Nord de l’Irlande, on appelle ça le « blast ». C’est le souffle provoqué par l’explosion d’une bombe, celui qui brise les fenêtres des maisons. Le terme est également utilisé aux Etats-Unis, dans la communauté irlandaise. Ce qui explique pourquoi « blast » est un terme très important pour nous. D’autant que les lieux où nous souhaitons jouer avec notre groupe sont des lieux emmurés, des prisons, des hôpitaux…Les gens y sont enfermés, et on essaye d’exploser les murs avec notre musique, que ces murs soient réels ou dans la tête. C’est incroyable ce qu’on peut faire avec la musique.

Dans le rock, ça parait évident, car c’est une musique qui a naturellement un côté dissident. Mais la musique en général accomplit des miracles. Pour moi la musique n’est pas un divertissement ; c’est bien plus essentiel que cela. On a joué dans une prison, à Metz ; le Krakatoa nous a fait également jouer chez les grands brûlés. Et nous organisons des concerts dans les centres pour enfant handicapés lourds, qui sont comme des légumes. D’ailleurs on pense à un projet pour improviser avec ces gamins, mais c’est dur. On a commencé à travailler avec les parents de l’association, et pour Noel, on voulait faire un spectacle pour les familles. C’est hallucinant de voir comment ces enfants réagissent. Ils sont très réceptifs. Les adultes normaux ont un processus intellectuel analytique quand ils écoutent quelque chose, et cela peut être comme une barrière. Ces enfants là, non. Ils sont « on/off ». Ce qu’ils ressentent et expriment est direct.

Evidemment j’adore jouer, mais parfois certains concerts se ressemblent du début à la fin, et on finit par être un peu blasé quand même. Jouer dans des endroits improbables, devant des publics différents, c’est autre chose. Tu peux te retrouver face à des gamins complètement immobiles, qui ont autant de communication qu’une chaise, et dès que tu commences à jouer, il se passe quelque chose : ils sont transformés pendant qu’ils écoutent. J’ai tellement l’habitude de faire des concerts dans des lieux normaux, appropriés pour cela, que lorsque je peux jouer dans des endroits inhabituels, c’est un réel plaisir. Quand tu joues sur scène, les lumières baissent, les gens applaudissent après un morceau… c’est très conventionnel. Mais dans ces lieux singuliers, il n’y a pas de convention. Et ça me plait beaucoup.

Alors c’est un projet qui me tient à cœur. D’autant que les musicologues qui s’occupent de ce genre de projet avec les enfants malades, en général, jouent de la guitare ou de la flûte, mais ils ne jouent pas de tous les instruments que j’utilise. Donc c’est intéressant avec tous ces instruments de créer une chanson différente pour chacun.

– On comprend que ce puisse être une expérience humaine et artistique forte. Mais d’un point de vue bassement matériel, est-ce qu’on ne rencontre pas trop d’obstacles quand on veut créer ce genre de choses?

Si. Il me faut trouver le financement auprès du conseil général pour pouvoir faire aboutir ce projet, et enregistrer un disque, avec un morceau pour chaque enfant. Ce qui est dommage, c’est qu’il n’y a pas ou très peu d’argent pour financer ce genre de spectacle. Cela revient presque à faire du bénévolat. Les budgets sont déjà tellement serrés dans le milieu hospitalier, qu’on ne pense pas à investir de l’argent dans ce qui semble être un divertissement. Le milieu médical, en outre, ne comprend pas toujours que l’on puisse parvenir à faire réagir des enfants avec la musique quand la médecine y est impuissante. J’ai rendez-vous avec Patrick Duval du Rocher de Palmer pour discuter de l’organisation d’un spectacle. Ce n’est pas facile avec notre statut d’intermittent du spectacle ; on est pénalisés quand on tente de travailler comme ça, presque pour rien. Les gens ont des idées reçues sur ce statut d’intermittent, que l’on pense être privilégié. C’est marrant qu’à chaque fois qu’on entend parler de ce statut en mal, c’est systématiquement juste avant des élections. Alors pour moi je ne suis pas intermittent : je suis musicien. Pourtant c’est le seul statut qu’on me donne.

– Comment as-tu atterri à Bordeaux ?

J’ai longtemps vécu entre Paris et Londres. Puis j’ai fait un voyage au Burkina Fasso, et en rentrant à Paris, j’ai réalisé que je ne pouvais pas y rester. Je suis donc parti m’installer à Toulouse. Et puis comme ma femme est de Picardie, on cherchait un point de chute a mi-distance, mais je ne me voyais pas habiter Limoges, donc on a choisi Bordeaux ! En outre ici, nous faisons partie d’un bon réseau de copains musiciens, qui habitent tous à peu près dans le même quartier. Et comme nos familles sont loin, on s’est recréé une sorte de communauté, comme une famille. Quand on part, les amis gardent nos enfants, les leurs viennent chez nous, ils fréquentent la même école… C’est très pratique. Pour moi c’était évident de venir vivre ici ; j’ai toujours vu le bon côté de Bordeaux. J’adore cette ville, le marché des Capucins, le quartier de la gare. Une amie à moi, Mélanie Gribinsky [site : http://www.melaniegribinski.com/] , fait un livre de photo sur le marché, avec des travailleurs qui ont tous une double vie, c’est-à-dire qu’ils travaillent au marché le matin, et le soir sont écrivains, musiciens, artistes, animateurs… Elle-même y a travaillé pendant deux ans avec un ami marchand de vin, pour apprendre à connaître vraiment les gens qui animent ce marché. C’est un des derniers quartiers populaires qu’il reste à Bordeaux, avec beaucoup d’animation. Et puis le côté atlantique m’attire aussi. J’ai besoin de me sentir pas loin de l’océan, même si c’est à quelques kilomètres. Rien que le fait que la Garonne entre dans la ville et y amène en quelque sorte le souffle atlantique me suffit. Ce doit être mon côté irlandais.

-Toi et Agnès êtes très investis dans la vie de quartier, je crois.

On a joué au marché des Capucins en soirée bio avec des copains. Et puis aussi à la fête «Yakafaucon » pour l’association de quartier « Yakafaucon », rue Montfaucon, au sein de laquelle Agnès dirige la chorale.

– Peux-tu nous raconter comment la musique est entrée dans ta vie ?

J’ai commencé le piano à 6 ans, à Belfast, avec un prof extraordinaire, qui a également enseigné à Peter Donohoe, le meilleur pianiste au monde. Et puis nous avons déménagé deux ans après pour Cork, à cause de la situation à Belfast, et le piano n’a pas pu suivre. Quelques temps après, ma mère a eu un poste d’instit à Londres, et nous sommes partis vivre en Angleterre. Un jour un professeur de violon est venu dans ma classe demander aux élèves qui voulait apprendre à jouer du violon. Moi, je connaissais un peu la musique déjà. Quand j’étais petit, mon père chantait, et j’avais l’habitude de chanter avec lui, de faire des harmonies. On rencontrait des gens qui nous donnaient des instruments de musique dont ils ne se servaient pas. J’avais joué déjà de la flûte, de la mandoline, entre autres.

Donc j’ai pu rapidement travailler les cours. Les autres élèves en étaient encore à la première leçon du livre de méthode, et j’avais déjà fini la dernière, car je n’attendais pas qu’on me dise de passer à la leçon suivante : je le faisais moi-même. Peut-être étais-je un petit fayot ! Quand la prof s’est aperçue que j’apprenais si vite, elle a décidé de me donner des cours particuliers et m’a amené dans l’orchestre de chant local. Puis comme elle était galloise, elle nous a amenés au Pays de Galles pour une série de concerts. Deux ans après, j’ai gagné un concours et obtenu une bourse pour la Royal Academy à Londres. Parallèlement j’ai joué de 11 à 17 ans dans un groupe de musique irlandaise, de la flûte irlandaise, avec mon frère, qui joue à peu près tout ce que je ne joue pas.

saxNous jouions les dimanches dans les pubs de la communauté irlandaise, mais je n’en disais rien à l’école, car c’était mal vu : à la fin des années 70 et au début des années 80, on ne revendiquait pas son appartenance à la culture irlandaise. Les bombes nous avaient suivis jusqu’à Londres.Un jour, un enseignant d’instrument à vent, Mr Martin, est venu dans notre classe et m’a proposé de suivre son cours de clarinette. Il n’y avait qu’une clarinette disponible pour 8 élèves, alors il a décidé que l’instrument serait prêté à celui qui pourrait tenir la note la plus grave le plus longtemps possible. Je me suis donc préparé pour une apnée. Car mes parents venaient de m’acheter un violon et un archet ; mon père, qui était plombier, avait du verser quelque chose comme l’équivalent d’un mois de salaire pour m’acheter le violon : il était hors de question de leur demander de m’acheter une clarinette. J’ai finalement réussi à tenir cette note, et j’ai eu la clarinette ! Ce prof était incroyable : il jouait de tout, du Classique, du Jazz ; il m’a appris également le saxophone baryton. Hélas comme j’avais déjà obtenu une bourse pour la Royal Academy, après quelques temps, il n’a plus eu le droit de m’enseigner. Il m’a demandé de passer le voir pour lui dire au revoir. Une boite m’attendait sur la table, et il m’a dit que c’était pour moi, mais que je ne devais en parler a personne. Je l’ai ouverte: elle contenait un saxophone alto. Il m’a dit « je te le donne, à condition que tu joues mon morceau préféré ». C’était un samedi. J’ai passé tout le week-end dans la caravane qu’on avait au fond du jardin, à jouer du saxophone. Le lundi matin, quand je suis arrivé à l’école, un enseignant est venu me parler pour m’annoncer que mon professeur était mort la veille. La dernière chose qu’il avait faite avant de mourir était me donner ce saxophone. Donc j’ai travaillé cet instrument, sans rien en dire à personne.

duo cl basseA 18 ans quand je suis rentré à la Royal Academy, avec mon violon alto, j’ai entendu des gars qui jouaient du Jazz. C’était un big band un peu underground, et je l’ai intégré. Ensuite je suis devenu le premier étudiant de Jazz de l’institution, car après le cursus de classique de 3 ans, j’ai fait un Postgraduate en Jazz. Et là, c’était devenu officiel que j’étais saxophoniste. Avec l’argent que j’avais perçu pour les arrangements et enregistrements que j’avais fait pour une musique, je me suis offert une clarinette basse. C’est à cette époque que j’ai commencé à jouer avec le groupe Sons Of The Desert. Depuis je n’ai jamais cessé d’accumuler des instruments et d’apprendre à en jouer. Ma femme a réunit une collecte pour m’offrir un banjo. Mais il était de qualité moyenne ; je l’ai donc trafiqué, et puis quand j’ai commencé à jouer ave Loïc Lantoine, banjoil m’a fallut un banjo plus sérieux, donc j’ai donné le mien a un ami et je m’en suis acheté un meilleur. Quant à la guitare, j’y avais déjà touché dans mon enfance, mais je n’étais pas très porté sur cet instrument. Je ne m’y suis intéressé sérieusement qu’après 30 ans, et j’ai acheté ma première guitare à Montréal, avec Akosh et Bertrand Cantat. Je désirais une Telecaster, mais quand on m’en a mis une dans les mains, j’ai trouvé ça très peu musical. Et puis le vendeur m’a fait essayer une Mustang qui m’a plu, et je l’ai prise. Akosh était fou ! Mais j’ai besoin de plein de différentes guitares, car chacune a un son particulier, un timbre propre : la Gretsch ne sonne pas comme la Telecaster, ni la Gibson. J’admire ceux qui n’ont besoin que d’une guitare et font tout avec, comme Bruce Springsteen, qui est épris de sa Telecaster et n’a besoin de rien d’autre. Moi, je ne peux pas m’y résoudre. J’ai besoin de travailler la diversité des sons, la richesse des harmonies. Quand je fais des arrangements de violon je change les micros, les archets, les cordes, je trafique les violons même. De toutes manières, si on joue toujours sur le même violon, ça fait des phases à l’enregistrement. Et comme certains artistes pour qui je fais les arrangements ne peuvent pas se payer des ensemble de 5 ou 6 violons pour leurs arrangements, je m’enregistre en plusieurs couches, en changeant les sons de mes violons.

Sinon sur certains projets de documentaires ou films à petit budget, au lieu de financer la création d’une musique inédite, on préfère employer des compositions déjà existantes, en payant des droits. Cela revient moins cher, mais ce n’est pas du tout créatif. Pourtant aujourd’hui avec un ordinateur, une carte son, une panoplie de micros, on peut facilement créer de la musique et faire les arrangements soi même. Après il faut faire le mixage et le mastering ; c’est ce qui prend le plus de temps. Ce qui est parfois comique, car professionnellement on peut craquer un argent fou sur des pré-amplis, des tables de mixage et tout un matériel pour travailler un beau son, et au final les gens vont pirater ça en mp3, et ne même pas entendre la différence. Alors que c’est un format minimaliste et basique –y a 10 fois plus d’informations sur un 78 tours que sur un mp3-, très pratique pour écouter la musique à partir d’un téléphone portable, puisqu’il nécessite peu de capacité de mémoire informatique, mais minimaliste. Je pense que certaines musiques aujourd’hui sont à la mode, car elles passent bien en MP3. Les oreilles des gens s’habituent à une qualité de son médiocre et formatée. C’est comme la nourriture : à force de consommer des fast food, on ne sait plus apprécier la bonne cuisine.

– Tu as donc une formation de Classique, de Jazz, des collaborations sur des projets Rock aussi bien qu’en chanson dite « française ». C’est très éclectique. Une préférence ?

Ce qui semble très bizarre, presque dérangeant, pour certains, c’est que vu le nombre d’instruments et de genres musicaux dont je joue, on ne sait pas quoi faire avec moi. Les gens voudraient à tout prix que chaque artiste rentre dans une catégorie, soit forcément réduit à une étiquette. A ce propos, je n’ai jamais compris l’expression « chanson française ». Et pourtant je joue avec des artistes dits de « chanson française » ! Musique irlandaise, ok, je vois ce que c’est. Mais « chanson française » ? Je me demande d’ailleurs quand est apparue l’expression. On ne parlait pas de «chanson française » à l’époque d’Edith Piaf ou des Frères Jacques. Alors évidemment j’adore le Jazz : c’est 80% de mes disques, le reste étant du Rock et du Folk ou de la chanson.

Le pont qui fait tout, ce sont les musiques traditionnelles. Dans ma jeunesse, j’ai pu acquérir deux ouvrages importants, en les achetant à la bibliothèque près de chez moi qui vendait ses livres pour cause de fermeture : une compilation des critiques de la musique par Boris Vian –et quand on voit comment la musique a évolué depuis, on se rend compte à quel point il était clairvoyant dans sa guerre contre le conservatisme-, et un livre du musicologue hongrois Bence Szabolcsi, publié en 1950 « A History of Melody » (« Une Histoire de la mélodie » ou « A Melodia Története » en Magyar). Ce livre était une analyse des musiques primitives de différentes cultures de par le monde. L’auteur y émet la thèse que, quelle que soit la tribu primitive dont on analyse la musique, on peut y retrouver des similitudes avec la pratique musicale d’une autre tribu de l’autre bout de la planète, et que cela signifie probablement qu’à un moment donné, il y a eu un dénominateur commun à l’humanité entière, et qu’on pourrait retracer son histoire et celle des mouvements de population à partir de la musique. Par exemple notre musique traditionnelle irlandaise, telle qu’elle est jouée n’a pas plus de 200 ans, et bien sur on peut y entendre une base de musique beaucoup plus archaïque, mais on va y trouver des Mazurka, des Gigues… Parce que les musiques folkloriques, d’où qu’elles soient, sont des musiques pour faire danser les gens. On peut émettre un parallèle avec l’histoire des religions, qui se sont imposées aux populations en s’adaptant aux cultes païens déjà pratiqués ou a des éléments de folklore.

Ma famille, les Doherty, étaient en quelques sortes des griots : à partir du XIIème siècle, nous avons été la première famille interdite de terre en Irlande. Chez les Celtes, comme chez les Amérindiens, la notion de possession de la terre n’existe pas, donc ça leur semblait probablement une idée farfelue. Mes ancêtres sont devenus forgerons. Et les forgerons fabriquent des outils, et se déplacent de village en village pour les vendre, réparer les objets cassés. On avait toujours besoin de leur travail, donc on leur offrait le gîte et le couvert en plus des rémunérations. A une époque où les gens étaient tous sédentaires, et où la communication entre les villages était quasiment nulle –parfois on ne parlait même pas le même Gaélique d’un village à l’autre et le pays comptait un foisonnement de cultures locales extraordinaire- ces métiers itinérants transportaient l’information. C’était en quelque sorte comme un journal qui transmet les nouvelles du pays. Et bien sur ces gens là se déplaçaient avec leurs instruments de musique et jouaient d’une localité à l’autre les chansons qu’ils avaient apprises.

Pour moi le premier génocide musical de l’histoire correspond avec la diffusion des premiers 78 tours de musique folklorique irlandaise enregistrés par Michael Coleman dans les années 20 et 30. J’imagine tout à fait le notable local qui s’achète le disque, puis le fait écouter aux gens qui jouaient à leur manière les chansons du répertoire traditionnel, puisque qu’elles se jouaient par transmission orale, sans support écrit, et leur explique que leur façon de jouer n’est pas bonne, et qu’il faut interpréter les chansons comme sur le disque. Quand les gens ont intégré le fait que les chansons devaient être jouées ainsi et pas autrement, leur culture locale et leur façon de jouer sont tombées en miettes et ont disparu. En plus, sur ces disques, il y avait du piano ! Personne n’a jamais joué du piano sur la musique irlandaise : c’est une musique modale. Donc quelque part le progrès technologique s’est avéré dangereux, car il a éradiqué le passé et tué la diversité culturelle en un tour de 78 tours. On subit le même type de phénomène avec les accents régionaux, que ce soit en Angleterre, où les accents du Nord du pays sont perçus comme des accents de populations non cultivées, ou en France où on impose un Français de Paris notamment par la télévision. J’ai joué avec Zebda à Montréal, et là bas, les gens ont adoré l’accent toulousain ! A Bordeaux il existe un vrai accent bordelais, différent, mais il n’est pas évident à trouver, tellement c’est une ville qui s’est peuplée de gens originaires d’ailleurs et a été bâtie par des étrangers, au gré de vagues successives d’immigration.

L’an dernier j’ai fait des musiques pour l’école nationale du cirque au Maroc, et j’ai passé 6 mois à faire des allers-retours. C’était vraiment très intéressant. Pour moi, la musique, c’est un passeport.

La musique comme sésame pour voyager, non seulement par le voyage imaginaire dans lequel elle entraîne, mais aussi par le voyage réel qui conduit les artistes à la rencontre d’autres cultures par delà les frontières, voilà une vision qui rejoint celle des membres du groupe Guaka, précédemment interviewés dans notre revue. Joe Doherty était d’ailleurs venu participer bénévolement au concert organisé par ce groupe en 2010, à la salle « Le Krakatoa » à Mérignac, pour récolter des fonds destinés aux victimes du tremblement de terre au Chili.

Permettre à certains de traverser les frontières ou les murs (ce qui est déjà pas mal), la musique serait-elle toujours s’en contenter ?

L’artiste et les œuvres qu’il joue notamment avec sa compagne, Agnès Doherty, nous prouve qu’elle peut aller bien plus loin : il s’agit d’exploser ces murs, et pour tous, surtout ceux qui souffrent le plus de leur existence, ceux qui n’ont pas, ou n’ont que rarement, accès à l’art, à la possibilité de sortir d’un lieu fermé ou de sortir d’eux-mêmes.
Last but not least: « Nous remercions David, qui a rendu possible la rencontre avec Joe, et sans qui cette interview n’aurait sans doute pas pu se faire ».

Miren Funke

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4 Réponses to “Joseph Doherty, l’entretien.”

  1. Danièle Sala juin 18, 2014 à 17 h 41 min #

    Merci pour cette rencontre avec un musicien dont l’inspiration vient de loin , authentique et foisonnant de belles idées . Sa réflexion sur  » le premier génocide musical de l’histoire » peut s’appliquer aussi pour les langues minoritaires du monde, si riches et variées, et qui ont été étouffées par hégémonie et idéologie .

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    • miren funke juin 21, 2014 à 14 h 27 min #

      Danièle, ce n’est pas une Basque qui vous contredira là dessus… Mon père, qui est allemand, me racontait que ses grand-parents étaient issus d’une ethnie ouralienne (finno-ougrienne) localisée en Poméranie, dont la langue et la culture ont disparues au cours de la première moitié du XXème siècle (génocide culturel largement entamé par l’empire et achevé par Hitler et Staline). Il ne s’en rappelle que quelques mots… C’est tout ce qu’il en reste, et peut-être va-t-on malheureusement toujours vers plus de formatage et d’uniformisation. Est-ce que l’unité et l’égalité doivent se forger nécessairement au détriment de la diversité culturelle?

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  2. LMC juillet 19, 2016 à 9 h 15 min #

    Merci d’avoir partagé avec nous cette rencontres très riche en partage !!

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