« Loin du Monde », Sébastien Ayreault (roman).

1 Fév

Loin du Monde,
Sébastien Ayreault,
(Editions Au Diable Vauvert, 2013)

— crédits photos -Loin du monde 1, 2, 3- : ©E.5131 —

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Sébastien Ayreault

Sébastien Ayreault

    Le prélude débute comme un conte, finit comme une tragédie. Le lecteur doit se le tenir pour dit : il y a les petites histoires de l’enfance et il y a la mort. « On appelle ça l’existence. »

    Le quarantenaire, ou en passe de le devenir, revient sur ses jeunes années (les nôtres). C’est l’époque des lotissements, des Golf GTI, de la console Atari. On ne vit pas la vie tout à fait de la même manière qu’on soit à la ville ou à la campagne, à Paris ou en province… Je le sais, j’ai vécu tout ça…

    Sébastien Ayreault revient sur nos années de gamins, dans un récit court et efficace. Il nous offre un retour sur les années 80 : les baffes dans la cour de récré, la terre des vergers, la Gauldo au bec, la R12 ou l’Alpha Romeo d’un papa à moustaches, les liens familiaux, la vieille derrière ses rideaux, le potager dans le jardin, la télé profonde comme une armoire, la petite voisine d’en face… Tout y passe. On y est. Les images sont percutantes, elles t’y ramènent, t’offrent un voyage… le retour vers tes dix ans.


Et puis, oui, le style, c’est ça aussi… Ce n’est pas seulement l’histoire ou l’époque… Il y a quelque chose qui nous réunit : on appellera ça le style. On est un paquet à s’y retrouver. On a lu les mêmes auteurs – français ou américains, on aime cette langue qu’on triture un peu, la syntaxe qu’on ne respecte pas toujours, cette pointe d’oral venue tout droit du début de notre siècle de naissance… ces images issues du cinéma… C’est notre tour ! Pourquoi je dis « nous » ? Parce que, comme tant d’autres, je joue pleinement le jeu en tant que lecteur, que je me suis retrouvé dans les sentiments, les souvenirs laissés par cette époque partagée. Parce qu’on se tient au jus de la vie, avec Sébastien, de temps à autres, quand on a cinq minutes : les projets, les gosses, la vie en France (il vit à Atlanta…), etc.

-Loin du monde 1- / ©E.5131

    Le roman de Sébastien s’enracine « loin du monde », dans « un petit bled paumé » de province : le PMU, l’église, le coiffeur et ses « deux terrains de foot », son verger… Ce n’est pas tout. On y trouve des maisons de grands-mères, on apprend que les murs ont des oreilles, voire un œil, qu’il existe une pièce sous le cimetière, et, en face, le sous-sol d’un pavillon.

    C’est l’époque où les pères se prénommaient Jean ou Serge, qu’ils arboraient naturellement une Gauloise à la lèvre — dont on garde l’odeur au fond de la narine. Les grands-mères s’appelaient Simone. Et le narrateur, David… dix ans au moment des faits.

    Les portraits des personnages que peint Sébastien fonctionnent à merveille. Il y a Olga, la vieille acariâtre qui « se radinait dans votre salon sans prévenir et (…) vous racontait à la gueule tout un tas de saloperies. Elle crachait le venin, maudissait son foutu bon à rien de prochain. » Puis, « Gobelin devant chez lui. Il était là à se curer le nez debout sur le trottoir, avec ses cheveux pleins de poux, à rien foutre, à attendre que sa mère lui balance un bout de pain par la fenêtre. » Ou encore « Carrera. Une bête. Il était bien plus vieux (…). Tous ses potes allaient au collège. Pas lui : on ne l’avait pas autorisé à franchir les grilles. ». Carrera, c’est le dur, celui qui te force à – ou te permet de — fumer ta première clope. Suivent quelques traits qui peignent une société à venir (la nôtre, pas besoin d’en dire plus…) : l’apparition des grandes surfaces… dans un monde jusque là peuplé de croix, de statues du christ à tous les carrefours (ou de sa mère).

    C’est l’époque d’avant encore, celle de nos grands-pères, qu’évoque le narrateur et qui ne parle plus à la France de maintenant et ses 5 millions de chômeurs : « si le patron t’emmerdait, tu lui foutais un coup de barre à mine dans la tronche, et tu t’en allais bosser chez le voisin. »

    David veut sortir du bled dont sa famille est issue parce qu’il saisit que la vie est ailleurs… et tente la fugue : « j’étais parti avec mon sac sur le dos (…) et quand je m’étais retourné, au virage, j’avais vu mes parents sur le trottoir me faire des grands signes d’adieu, tout sourire, pour ne pas dire hilares. »

    Alors, pour s’échapper du village Maulévrier, près de Cholet, ce sont les vacances en Vendée, comme d’autres vont à Royan, sur l’île d’Oléron ou de Ré, en camping, en caravane… et LA découverte : le sexe. En vrai, « cette chose : rose et verticale. Lisse. Un miracle. » entre les jambes des filles et le sexe, sur papier. Ce que tu découvres, un jour, par hasard… au détour d’une voie sans issue et la tension dans la cervelle et la solitude… À dix ans, t’es pas forcément préparé. La société organise tout, sauf ça. Mieux, elle te le cache. Et c’est à chacun de s’en débrouiller. Et pour certains c’est plus difficile encore que pour les autres…

-Loin du monde 2- / ©E.5131

    David le raconte avec clarté lorsqu’il s’apprête à tâter la « forêt ensorcelée » d’Émilie: « Il y avait de la guerre en moi ».

    David est écartelé, entre l’enfance et le monde adulte. Il découvre ce qu’il y a entre les jambes des filles… que le père noël n’existe pas… le tout sous l’œil des crucifix qui l’entourent, dans une maison où évoluent les morts, derrière les murs. C’est l’heure de la grande culpabilité qui sonne. À 10 ans, pas simple de faire face : « J’suis pas bon, maman. J’suis pas bon. »

    Ou à Émilie : « Dans la tête. Ça me fait mal dans la tête. Je me sens si dégueulasse après.
– Faut pas. », répond-elle.

    C’est l’heure de découvrir le sexe, et la mort. La maison sous le cimetière, donc, qui est le pendant macabre du sexuel sous-sol du pavillon d’en face.

-Loin du monde 3- / ©E.5131

 

    « Cette putain d’horreur, mon Dieu ! Et justement, Il est venu. (…) Il avait un Œil monstrueux. Un Œil qui crachait la colère. (…) un Œil qui me terrassa sur place :
COUPABLE ! »

    Et ce n’est que le début, mon p’tit gars… Ce sera peut-être ainsi jusqu’à la mort.

        Hum Toks / E.5131 / Eric SABA

Loin du monde, Sébastien Ayreault

Loin du monde, Sébastien Ayreault

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Sortie le 3 Janvier 2013 : 

Loin du Monde, Sébastien Ayreault, Editions Au Diable Vauvert, 2013.  

site internet de Sébastien Ayreault

site internet Au Diable Vauvert

site internet de E.5131

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3 Réponses to “« Loin du Monde », Sébastien Ayreault (roman).”

  1. Danièle février 19, 2013 à 21 h 28 min #

    L’article me donne bien envie de lire ce livre, avant de le passer à mes enfants qui sont de cette génération là, et aussi pour mieux comprendre ce qui a pu se passer en eux dans ces années là . Je ne connais pas cet écrivain, une bonne occasion pour le découvrir …

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  1. /// 254. « Loin du monde », Sébastien Ayreault /// | Hum Toks, E.5131 and Co / ©E.5131 (txt/img) - février 2, 2013

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  2. Le cas Erwan Larher, auteur | leblogdudoigtdansloeil - juillet 2, 2013

    […] le deuxième auteur que je chronique ici. Le premier, Sébastien Ayreault, pour son très beau Loin du monde. Le second, Erwan […]

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