Festival Musiclarue 2022 : entretien avec le groupe Sans Additif

10 Nov

sans additif itw

 

Ce n’était pas la première fois que mes pas s’arrêtent à un concert des Sans Additif dans les rues de Luxey. Le groupe girondin est en effet un des habituels du festival, et depuis une vingtaine d’années revient régulièrement animer les soirées de Musicalarue, poursuivant son chemin, loin des expositions médiatiques, en complicité avec un public fidèle, qui s’agrandit, génération après génération. Qu’on flâne quand les rues du village ou galope d’une scène à l’autre, arrêter ses pas soudain, au son de quelques instruments acoustiques et à la vue d’un attroupement de gens, semblant indiquer qu’ici, il se passe quelque chose de sympathique, s’y attarder et se poser pour rester écouter des artistes jusqu’au bout de leur concert, c’est pour ainsi dire toujours un retour à l’essence de ce qui nous fait aimer la Chanson et les chansons : la générosité de la musique. C’est souvent ce que permettent les concerts d’artistes de rue : retrouver un lien à la Chanson très simple et authentique, léger et à la fois intense et dense, et par le partage qu’on en vit avec celles et ceux qu’il fédère, un lien humain honnête aux autres. C’est toute la magie que l’accessibilité du beau implante dans nos cœurs et sème dans notre quotidien. Les bien nommés Sans Additif, et bien que le choix du nom provienne d’un jeu de mots relatif aux prénoms des deux fondateurs – Nico (clarinette, accordéon, chant) et Laurent (guitare, chant), d’où « Sans Additif, Nico Laurent »- sont, en ce sens, avec leur poésie, leur fantaisie et leur humour, de ceux qui redonnent vie à la vertu initiale de l’expression musicale, et rendent justice au métier de chansonnier. Le duo devenu trio, avec l’arrivé de Franck à la basse et au ukulélé-basse, joua plusieurs soirs de suite les titres de son dernier et troisième album « Noces de Plastoc », ainsi que quelques des chansons du patrimoine populaire francophone, interprétées de concert et en chœur avec le public, dans ce genre d’ambiance chaleureuse et interactive qui donne le sentiment d’un public de copains venus voir jouer leurs copains. Avec une âme de saltimbanques qui ne se prennent pas au sérieux et rigolent bien, les trois musiciens néanmoins inventifs, chevronnés et passionnés, ont accepté de nous accorder un entretien pour parler de leur groupe.

 

– Bonjour et merci de nous accorder un entretien. Comment est né l’aventure de votre groupe ?

 – Nico : On s’est rencontrés en septembre 2000. Laurent avait un groupe de Rock qui s’appelait Ici Même, et moi, je jouais dans un groupe de chanson française nommé le Quintet à Claques. Chacun de ces groupes faisait peut-être cinq ou six concerts par an, pas forcément payés.  On a réfléchi ensemble à une solution pour pouvoir en faire plus, devenir professionnels et vivre de la musique. On a créé le duo comme ça. Au début on pensait plutôt faire des chansons pour les enfants.

– Laurent : On cherchait des voies pour pouvoir se « vendre » entre guillemets. Moi j’avais travaillé dix ans dans des écoles primaires à faire des animations pour les petits, donc c’était un réseau que je connaissais et je savais qu’il y avait de la demande pour ça : transporter de la chanson française dans les écoles. On a fait quelque fois des médiations, des ateliers d’écriture avec des écoles.

 

– La transmission de votre passion aux générations du futur est-elle une dimension importante du sens de votre activité, à défaut de parler d’activisme ?

– Frank : C’est intéressant d’expliquer aux enfants les différentes phases du métier d’artiste, entre écrire une chanson, monter sur scène, régler sa sono, vendre sa création. C’est très complet pour les enfants. Ces deux là ont cette proximité pédagogique, comme tout le monde a enseigné, entrainé des chorales ; ça permet de faire des débordements sur ce genre d’interventions en milieu scolaire. Ce n’est pas ce qu’on fait le plus bien sûr, mais les mairies, les médiathèques, les écoles, sont très demandeuses d’avoir ce type de médiations.

– Nico : Ce sont des leviers. Il faut savoir le faire. L’idée n’était pas de faire des chansons pour enfants, mais d’amener les chansons aux enfants. On a fait aussi une petite tournée des maisons de retraite dans les Landes, organisée par Musicalarue.

– Laurent : Moi je suis intervenu dans des prisons durant six ou sept ans ; ce sont des choses qu’on connait aussi.

– Nico : Et puis, en 2001 on a été embauchés au Parc du Bournat en Dordogne, qui est un village de reconstitution années 1900 pour jouer de vieilles chansons françaises. On jouait tous les jours de midi à 18h, avec une heure de pause. On a appris le métier comme ça, en faisant cela durant quatre ans. C’était super, artistiquement et financièrement, mais on en a eu un peu marre de ne jouer que des reprises, et de faire essentiellement des animations. Donc en 2005, on s’est mis à écrire nos propres chansons. Et là, ça n’a pas manqué : on a cessé de faire des concerts! Oui, parce que les gens nous connaissaient en animation, et ce qu’ils voulaient, c’était ça : des reprises de succès populaires.

– Laurent : On s’est cherchés pendant deux-trois ans.

– Nico : Et voilà, on a fini par trouver notre formule : on mixe, on fait deux ou trois reprises si on en a envie, et on joue nos chansons.

– Laurent : On essaye de faire en sorte que nos compositions soient dans le même esprit que les reprises, car le but du jeu c’était de continuer à chanter avec les gens, d’avoir beaucoup d’interaction avec le public. C’est ce qui est compliqué avec des chansons que les gens ne connaissent pas. On a quand même réussi à faire en sorte que les gens puissent chanter des refrains ou faire les chœurs, et à fédérer autour de nos compositions.

 

sans additifs– Le fait d’avoir une expérience d’artiste de rue vous a-t-il permis une aisance dans le rapport au public?

– Nico : Seul Franck en a une, mais ta question marche aussi avec l’animation effectivement. C’est la proximité avec les gens, faire en fonction des gens. La scène, avec une distance imposée entre le public et les artistes, ce n’est pas du tout le même métier : tout est rodé, avec le son, l’éclairage ; tu fais tout le temps la même chose. Là, quand on joue devant Le Cercle [NDLR  le bar de Luxey], on ne sait jamais à l’avance quel morceau on va jouer ensuite.

– Laurent : Lorsqu’on joue sur de grandes scènes, on a une liste planifiée de chansons. Là, quand on joue en rue, on improvise en fonction de ce qu’on ressent, de l’idée qu’on a, de ce qu’on voit face à nous, ce qu’on peut planter ou pas avec les gens, selon l’humeur.

 

– Comment Frank a-t-il rejoint le duo?

– Nico : En 2017, donc après quinze ans de vie commune, le couple s’est un peu lassé. Donc on a été obligés de mettre un peu de piquant ; c’est comme cela dans toutes les histoires d’amour. On s’était mariés en 2012, c’est-à-dire avant que le mariage homo soit légal, avec un vrai maire, à Créon. On avait fait un mariage un peu à la Le Luron et Coluche, tu vois. Les Astiaous [fanfare Louis Astiaous, habituels de Musicalarue] sont venus faire la cérémonie. Et donc en 2017, on a décidé de mettre un peu de piquant en intégrant Franck, la blonde d’Aquitaine, à la basse. Il est vrai que pour développer le groupe, on nous avait plutôt conseillé de prendre une jeune femme chanteuse.

– Franck : Là, t’as une petite grosse à la basse!

– Nico : Voilà… L’idée était de devenir un trio, mais on se connaissait depuis vingt ans, on ne pouvait pas prendre n’importe qui.

– Laurent : C’était pour amener autre chose. Avec la basse de Franck, on va un peu plus dans des sonorités graves. Ça change la dynamique, l’amplitude du son, on a tout revisité.

– Franck : Il est vrai qu’avec Laurent et Nico, nous nous connaissons depuis plus de vingt ans, et j’avais toujours eu de l’admiration pour leur spontanéité et l’énergie artistiques. Alors quand ils m’ont demandé, j’étais content.

– Nico : Un rêve s’est réalisé!

– Franck : Même dans nos amitiés, c’est comme si on avait rajouté une couche en plus, et je trouve cela assez touchant.

– Nico : Qu’est-ce qu’il nous arrive?

 

– Musicalarue est un rendez-vous que vous perpétuez depuis près de vingt ans. Quel rapport avec-vous avec ce festival ?

– Laurent : Il y a un fil conducteur important pour nous, c’est Musicalarue. On revient depuis vingt ans ici. L’association nous a toujours soutenus, même permis d’avoir des dates sur d’autres projets dans le Sud-Ouest, par contact. C’est aussi tous ces soutiens-là, ces réseaux qui font qu’on a tenu, car c’est rare, des groupes qui tiennent plus de vingt ans.

– Nico : Même Simon et Garfunkel, ils n’ont pas tenu aussi longtemps! Même les Innocents. Ou Java. Ils se sont tous déformés, avant de se reformer un jour.

 

– A part vous, il me semble qu’il n’y a que les Stranglers qui aient tenu si longtemps…

– Nico : On a tous aussi d’autres projets pour vivre, ce qui fait qu’on n’est  pas tenus d’accepter toutes les animations proposées ni contraints de faire des trucs un peu plus chiants. Laurent a une autre formule, et nous, on joue souvent avec le chanteur-humoriste Wally, qui est venu à Musicalarue également. C’est une histoire très forte ; les gens de Musicalarue sont devenus de vrais amis. Nous avons joué pour le mariage de la fille de François Garin, le président. Il y a des liens humains qui se sont tissés. Et puis ce sont des rencontres : par exemple Sans Additif ne serait pas Sans Additif si on n’avait pas rencontrés les Astiaous. Ils nous ont d’ailleurs invités pour leurs 47 ans.

– Franck : Et puis avec le public de Musicalarue, j’ai l’impression que bientôt, les jeunes vont connaitre les chansons que leurs parents ont apprises.

– Nico : Oui, on a des chansons assez familiales comme « Eh papa » qu’on avait écrites il y a une vingtaine d’années autour de notre premier public, parce qu’on a des gosses aussi, et c’est bluffant de voir maintenant les enfants de cette génération venir chanter les mêmes chansons que leurs parents.

 

– Dans quelques années, se peut-il de vous voir faire un concert ici à la Hugues Aufray devant quatre générations de mêmes familles ?

 – Nico : Ce serait terrible! Hier j’ai vu Nadau, 75 ans. Il avait une voix impressionnante. Et c’était pas du tout ringard ; ça sonnait super bien, la cornemuse, la vielle, le son. Impressionnant. Moi qui voulais arrêter ce soir….

 

– Mais non, il y a les Vieilles Charrues après. N’avez-vous pas prévu d’y jouer?

– Nico : Mais les Vieilles Charrues, c’est loin. Et puis c’est surfait… Je rigole. C’est un des rares festivals qui doit faire partie des réseaux avec Poupet, Albi et d’autres, qui ne sont pas encore rachetés, qui sont gérés par des associations qui résistent encore. Pas comme Garorock ou d’autres qui utilisent le bénévolat, captent des subventions, et cassent le marché en plus, en exigeant des exclusivités aux artistes qui s’y produisent, contre gros cachet sur lequel les autres ne peuvent pas surenchérir, qui rendent les choses très difficiles pour des festivals comme Musicalarue. C’est pour ça que les prix des têtes d’affiche ont doublé en cinq ans, à cause de ces pratiques. Donc les festivals à budget plus modeste ne peuvent pas s’aligner. Les tourneurs augmentent les tarifs à souhait, les assureurs aussi et la plupart des festivals et lieux de spectacles ne rentrent plus dans leurs frais et voient leur existence menacée. Cela va avoir des conséquences catastrophiques.

– Laurent : Alors que nous… On ne signe pas d’exclusivité, on n’est pas assurés, on joue partout. Et on est mieux payés que l’an dernier en plus ici!

– Franck : C’est cela aussi l’engagement de Musicalarue, un des rares qui promeut les artistes émergents, jeunes, moins jeunes, peu importe, mais il y a un réel effort de soutien aux artistes fait.

 

sans additifs album– Nous voilà rendus au sujet politique, puisque le propos politique n’est pas absent de vos chansons, mais que vous l’abordez toujours avec un angle humoristique. Le recours à la dérision est-il pour vous un outil de pertinence ou plutôt de bonne humeur?  

– Laurent : L’humour n’est pas forcément dans nos chansons. C’est plus dans la communication qu’on a avec les gens. Il y a un clown, là.

– Nico : Et après tu peux faire passer un engagement en ayant de l’ironie et du second degré dans l’écriture. On a une chanson qu’on voulait appeler « Serrer la ceinture » sur la politique de Macron, puisqu’on explique toujours aux pauvres que c’est à eux de se serrer la ceinture.     

– Laurent : Après l’idée c’est quand même de rester dans le positif et l’optimisme. On ne va pas faire des chansons engagées plaintives ou même revendicatives et donneuses de leçon.  « La voisine » par exemple est une chanson qui fonctionne super bien, parce que le refrain, qu’on chante avec le public, démystifie le drame. Les trois quart du temps, on écrit à quatre mais avec Nico. On va se poser au bord de l’eau et on passe quelques jours à écrire.

– Nico : Et à boire du rhum. On parle toujours des méfaits de l’alcool ; jamais des avantages. Ça désinhibe, ça aide à écrire et trouver des rimes.

 

– Vous mentionniez plus tôt des expériences à la rencontre de publics différents : enfants d’écoles, anciens en maison de retraite, détenus en prisons. Qu’est-ce que cette diversification vous amène en termes d’ouverture d’esprit?

– Laurent : Normalement tout ce que tu fais t’enrichit! Et nous, on ne joue pas qu’avec Sans Add, et je pense que c’est ça qui fait notre force ; on va se ressourcer ailleurs.

– Nico : C’est ça, le secret. On ne peut pas faire que de la scène ou que du conservatoire, comme certains musiciens le font, et qui fait qu’après ils n’ont plus grand-chose à raconter.

– Laurent : Quand tu vas en prison, tu rencontres des gens que tu n’aurais jamais rencontrés autrement, qui parlent parfois de leur musique à eux ou leur rapport à la musique, d’ailleurs. Je me rappelle des discussions sur Johnny Hallyday. Moi, en bon bobo, je me fichais un peu de Johnny, mais pour les gars c’était très important ce que ses chansons leur apportaient : ils t’expliquent que ça les sauve, et donc effectivement tu es obligé de regarder cela. Et ce sont eux qui ont raison ; ils ont compris plein de choses que nous, en intellectuel sans recul, n’avons pas forcément comprises sur la chanson. Pour eux, la musique, ce n’est pas que des paroles et des notes ; c’est le sentiment d’être compris. C’est ce qu’ils te disent : ils écoutent Johnny, parce que lui, il comprend les prisonniers. 

 

Miren Funke

Photos : Carolyn Caro, Miren

 Pour  les suivre —>

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Jean Mounicq, la quête de l’aventure humaine à travers le monde…

9 Nov

Couv_mounicq_1200x1200Depuis quelques jours, le 12 ème livre de photographies de Jean Mounicq est en librairie, « Portraits » … (Editions de Juillet)
Jean Mounicq, c’est une rigueur sans faille et l’œil  absolu, la faculté de voir l’essentiel et de le montrer comme une évidence.

« L’attention toujours en éveil, l’œil est assuré, la mise en place des structures de l’image presque innée, la sélection des éléments du décor drastique. Considérer la scène, son architecture, ses ouvertures, ses contraintes et ses opportunités. Installer le personnage dans un ordonnancement de l’espace, l’établir dans l’assise apaisante d’une contenance choisie ou le laisser vaquer à ses emportements de l’instant. Mesurer à l’œil la transparence de la lumière, les contre-jours, les zones d’ombre et les reflets. Le plus souvent, tenter de maîtriser l’éclairage faute de l’organiser. Envisager l’ensemble, repérer les objets, écarter l’intrus, bannir le futile, supprimer le joli, scruter le pertinent, choisir le remarquable. Asseoir le juste équilibre entre les plans. Dans le flot des paroles, propos et questions du journaliste, répliques et objections de l’écrivain, plaisanteries du peintre, invitation à prendre l’outil du sculpteur, la garde est baissée. S’esquissent un relâchement des tensions, une distraction du corps, un reflux de l’attention, une brèche dans l’application à paraître. » (Françoise Denoyelle)

Dans son parcours de vie, la photographie arrive presque fortuitement, par sa mère qui lui cherche un métier pour l’établir à son compte, car dans la région de Malesherbes, un garçon avec le certif’ avait le choix entre l’usine, une grande imprimerie autant dire peu de perspectives enthousiasmantes.
L’apprentissage a commencé dans un studio chez un portraitiste. « des gens très gentils chez qui je faisais des petits travaux de finition... je n’ai pas appris grand-chose…»

L’arrivée à Paris se fait à 14/15 ans, avec un emploi à l’IGN, faire des photocopies- dans un sous-sol- et son parcours de photographe commence avec un voyage reportage au Congo, avec l’Institut Géographique National, il a 18 ans, et 5 ans plus tard c’est une première publication dans Sciences et Voyages .

L’idée d’un travail personnel vient avec un sujet sur la prostitution à Anvers   « pour marquer le coup… »

jean mounicQ PHOTOL’exposition, « La Grande Famille de l’Homme » en 1956 a été une révélation: « on pouvait donc écrire avec la photographie ... » Révélation et réflexion qui le conduit à s’installer un mois, seul, l’hiver, dans l’île d’Ouessant. Pour écrire.
Le bilan est un peu décevant, pourtant,  « le texte était bien, les photos étaient de l’accompagnement…». En recevant en cadeau le livre de Cartier Bresson, « D’une Chine à l’autre », c’est une autre découverte, « … il y avait l’unité de lieu, d’action et de temps, il y avait une écriture photographique... » et au cours de l’année 1958, Jean Mounicq envoie ses planches contacts à Henri Cartier-Bresson, « … dois-je continuer ou aller planter des choux ? » La réponse est claire : « il m’a dit, venez me voir, puis venez avec nous… je ne connaissais rien… » Toutefois, pour Cartier-Bresson «  il y a un œil… » et Jean Mounicq entre chez Magnum. (Pour être dans l‘équipe Magnum, il faut être co-opté par les deux tiers des membres) C’est le temps d’un séjour à Londres, qui se concrétise par un album aux Editions Rencontre en 1968.

Auparavant en 1960, un voyage en Espagne donnera « Le Romancero du Cid » publié au Club des Libraires, un joli petit livre raffiné, une sorte de voyage poétique … un road movie en taxi sur les traces du Cid avec la romancière Dominique Aubier… Les photos sont en couleurs alors que Jean Mounicq préfère le noir&blanc,  » la couleur c’est de l’illustration« .

De rencontres en rencontres, avec des revues « Elle » (le début des « Portraits ») le Week End Telegraph ou la Maison de Marie-Claire, naissent des projets et des publications, sur l’artisanat, études sur les architectures rurales, et après cette période ce sont les projets personnels qui vont devenir l’essentiel de ses travaux, « Venise », « Paris Retraversé » et « Paris Ouvert » une série de voyages dans Paris loin des cartes postales , « Quand j’ai commencé mon projet sur les villes, ce qui m’importait c’était de EtKFHL6VgAA_I0Nphotographier les lieux clos. J’ai pensé à Xavier de Maistre… » c’est donc par le 20 ème qu’il commence à photographier tout ce qui est derrière les façades, une sorte de vie intime du Paris populaire, loin du folklore, et tous les arrondissements de Paris seront explorés pendant quelques mois. Presque autant qu’il y a d’arrondissements. Ces grandes fresques photographiques ont été publiées par l’Imprimerie Nationale dans des albums exemplaires, tant sur le fond que la forme. Dans le lien en bas de page, vous trouverez la liste des expositions, des différents prix qui situent la place de Jean Mounicq dans la photographie contemporaine, celle d’un homme dont la ligne directrice est la quête de l’aventure humaine à travers le monde, ou dans les rues voisines.

Depuis 2019 l’ensemble de son œuvre est confiée à la Médiathèque du Patrimoine et de la Photographie, négatifs et tirages numérisés, qui sont tous accompagnés des légendes écrites par l’auteur. L’œuvre de Jean Mounicq a rejoint celle, de Daniel Boudinet, de Marcel Bovis, de Denise Colomb d’André Kertész, de François Kollar, de Thérèse Le Prat, de Roger Parry, de Bruno Réquillart, de Willy Ronis…

Il reste un livre à publier « Rome romaine » mais aujourd’hui c’est « Portraits » qui est dans l’actualité, avec une présentation signature samedi 12 Novembre à 16 h au Grand Palais Ephémère, dans le cadre de Paris Photo 2022.

Norbert Gabriel

Le lien qui recense l’ensemble de ses expositions, publications,distinctions  –>  https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Mounicq

Paroles de Brassens, et de musique …

25 Oct

Georges_BrassensPour mettre des paroles sur une musique -et pour trouver déjà une musique- il faut quand même une espèce de don, même si on écrit des conneries, et Dieu sait si on ne s’en prive pas, il faut le don de mettre les trois syllabes qu’il faut sur les trois notes qu’il faut. Je ne peux pas l’expliquer mieux que ça. C’est tout un art. …

 … les trois syllabes qu’il faut sur les trois notes qu’il faut.

Brassens définissait avec précision comment étaient finalisées ses chansons, avec les 3 notes qu’il faut … Doit-on penser que ceux qui font des re-créations en changeant la mélodie trouvent que leurs notes sont meilleures que celles de Brassens ? Quelques chansons revisitées posent une autre question, si on écoute leur nouvelle « mélodie » sans les paroles, on n’a aucune chance de reconnaître une chanson de Brassens.
Dernier point, Brassens a dit qu’on pouvait faire ce qu’on voulait avec ses musiques, c’est-à-dire les jouer dans des styles différents, pas de les changer, il en fait démonstration avec « La Marseillaise » mais sans changer la mélodie, la chanter en rock, en tango ou en paso doble, pourquoi pas ? Mais avec les notes d’origine… Les musiciens de jazz qui ont adopté des musiques de Brassens partent toujours de la mélodie originelle qu’on reconnaît dans les premières mesures. Ferré aussi a beaucoup souffert de ces néo compositeurs qui mettent « leur musique » sur les sacro-saintes paroles qu’on respecte, sauf quand on ne comprend pas vraiment ce qu’on chante, tel un certain qui ne voit pas la différence entre :

on couche toujours avec DES morts
et ce qu’il braille ad libitum
 on couche toujours avec LES morts. 

On a aussi entendu

 Maman de grâce, ne mettons pas
Sous la gorge à Cupidon Sa propre flèche …

Confondre Ma mie et maman, lapsus freudien ?

Les exemples ne manquent pas, mais demain est un autre jour …

Pour plus de Brassens par lui même,clic sur le chat
,
brassens chat

Norbert Gabriel

Marine André à la Manufacture Chanson…

16 Oct

Marine André (2) duo réduit 3202x2727Etre élevée aux contes de fées, parfois ça commence bien, et puis non… Et puis oui, quand ça mène Marine André à mettre en scène les grands ou petits problèmes de la vie, passés au prisme de l’humour acidulé, au pinceau du réalisme poétique qui met en perspective les incohérences de la société des années millénium… Mais faites gaffe, la belle ingénue n’a pas la langue en jachère, c’est plutôt dans la poche revolver qu’elle puise ses vers et ses rimes, de toutes les couleurs… Quelque part dans son blog, il y a ça, une invitation à partager sans modération, à vous de voir et d’entendre …

Et si, l’égalité qu’on demande corps et âme s’étendait à la tendresse ?
A l’amour ! A l’intimité, au don de soi… 

Ecoutez voir, les contes de fées, ça fait ….

https://youtu.be/odyAyYpBocE

https://youtu.be/JDFeTxXjX_c

 

Pour  en savoir plus, c’est ici  –> https://www.marineandre.fr/

 

Et pour quelques photos de plus à La Manufacture chanson le 14 Octobre ..

Montage Marine André 4812x4812

Norbert Gabriel

Sophie Le Cam Vedette

15 Oct


Sophie Le Cam (18) réduit web 4241x2486Mademoiselle a décidé de faire « vedette » c’est donc en créant son personnage qu’elle va faire carrière … Un personnage qui est une sorte de cocktail, aux saveurs contrastées, quelques gouttes de Renaud par ci par là, un trait de Liza Minelli en french cartoon, quelques échos de François Béranger dans ses tranches de vie foutraque, elle pourrait faire aussi Frida Oum Papah façon Annie Cordy sous ecsta, mais avec cagoule, c’est une farandole de filles qui pourraient débouler d’Hellzapoppin un samedi soir de bamboche . Pour les moins de 80 ans, ce film est une fantaisie burlesque dans le milieu du spectacle aux USA, dialogues français de Pierre Dac. ( Note culturelle incidente ) Que dire de plus ? Qu’il y a un financement participatif auquel vous êtes aimablement convié par moi-même et par les amis du spectacle vivant …

Pour « La Louze » il est clair que c’est un rôle de composition, comprend qui peut … And now Ladies and gentlemen, comme vous êtes des « gens gentils » passez la monnaie, c’est ici , clic  sur la bourse,

bourse-cuir-annapurnaLes gens gentils c’est ici,

https://www.youtube.com/watch?v=AHodoNOkB20

Et pour quelques  images de plus ,

MONTAGE SLCAM réduit web 4940x3842

Norbert  Gabriel

KENT AU CAFÉ DE LA DANSE, 7 octobre 2022

11 Oct
kent danse groupe 1886x924
Il est des rendez-vous qui ne se manquent pas. Malgré le temps qui passe, les kilomètres qui s’interposent. Un concert de Kent, ce sont d’abord des retrouvailles dans le public.
Avec les amis, les fidèles, les anciens musiciens, producteurs, ceux qui font partie de l’histoire, ceux qui ont fait l’histoire de Kent, cette espèce de famille de cœur qu’il se trimballe et se coltine depuis des décennies.
Il y a la joie de se revoir, mêlée à l’envie (le besoin ?) de lui dire « on est là ». Puisqu’au final, il n’y a pas de raison qu’on le lâche. Le nouvel album était déjà une belle promesse à lui seul d’un moment agréable à passer ensemble.
Le spectacle lui a donné du relief et des éclairages inattendus et le moment agréable s’est transformé en moment inoubliable.
Comment fait-il pour continuer à nous surprendre ? Existe-t-il un mythe de Kent comme celui de la pierre philosophale ? À quoi tient cette alchimie ?
Un début de réponse : il respecte ses aspirations et fait les choses avec sincérité. Alors parfois, il peut arriver qu’on ne soit plus totalement en phase. Faut l’accepter.
Mais quand il ressort un album, qu’il refait une tournée, il le fait pour de bonnes raisons et il n’y a rien d’artificiel, de virtuel, de distanciel. C’est généreux, entier, irradiant.
Ce soir-là, il y a eu pour démarrer une première partie bienveillante et complice où Frédéric Bobin et Kent se sont partagés ou échangé leurs chansons et leurs guitares (attention, mise en scène !)
C’était efficace, sans prétention, cohérent avec les deux bons hommes.
Puis vînt l’entracte pour digérer ces hors d’oeuvres. On attendait gentiment la suite, loin d’être déçus par l’entrée en matière et loin d’être rassasiés.
Jusqu’à ce que le trio infernal monte sur scène. Comment décrire la puissance pénétrante de cet enchaînement de chansons ? La modernité de l’improbable formation et des arrangements ? Le charisme, la complémentarité, la magie des imprévus ?
Comment un déhanché, un sourire peuvent sublimer les incidents de corde cassée ou de trou de mémoire ?
Un tourbillon de points d’interrogation dont l’ivresse nous poursuit, nous accompagne et nous hante bien après le baisser de rideau.
Sur scène, Kent est entouré de deux personnalités que tout semble opposer. Marc Haussmann aux claviers, ses sons venus d’ailleurs, ses doigts qui virevoltent, ses chorégraphies minimalistes.
Alice Animal aux voix et guitares électriques. Son exubérance, sa grâce, son magnétisme.
Et Kent au milieu pour l’équilibre, la touche de couleurs mouvantes, le cabotinage consenti qui fait des étincelles. L’homme a rajeuni dans son costume solaire. Les chansons aussi. Même celles dont je m’étais lassée au fil des tournées ont retrouvé la fraîcheur et l’attrait de la découverte grâce à ce nouvel angle de vue.
Mélange des genres et des époques, la set list est hétéroclite. Y a pas à dire, le répertoire tient la route ! La plume toujours affûtée.
En apparence, le dialogue a repris, au bout de quelques années, comme s’il avait été interrompu la veille.
Mais en réalité, le vocabulaire et le vécu se sont enrichis.
On se reconnecte, toujours plus sensibles et réceptifs à l’énergie et l’émotion communicatives.
Programmateurs, ne soyez pas frileux. C’est une valeur sûre. Et par les temps qui courent, on a tous besoin de cette chaleur.
Quelques images sonores, ci dessous,
Valérie Bour

Melkoni Project fait le Zèbre ..

3 Oct
Louise Perret Zèbre trio AAA 5472x3648Photo ©NGabriel2022

La musique en boite, c’est bien, le spectacle vivant, c’est mieux … Evidemment, pour Django, c’est raté pour le spectacle vivant, quoi que … il y a des enregistrements des années 35/36 où on entend cette formidable joie de vivre et d’être ensemble, avec Grappelli, Jean Sablon, ou Eddie South, ou Freddy Taylor, avec l’humour et le plaisir de jouer pour des amis choisis.. Eh bien, c’est ce que j’ai vécu, avec quelques autres spectateurs ravis, au Zèbre de Belleville, avec Louise Perret, Gwen Cahue et Raphaël Tristan, Melkoni Project pour la sortie parisienne de leur premier album. Dans la pure tradition du jazz, c’est un trio où chacun a un espace pour s’exprimer, solos de guitare ou de violon sous les regards complices de la chanteuse, regards qui se croisent souvent, attentifs, amicaux.. Gwen Cahue a fait chanter une superbe guitare du luthier Matthieu Richard une « manouche » cordes nylon au son d’une richesse inouïe, de beaux instants « défis rieurs » avec le violon de Raphaël Tristan pour donner à la talentueuse Louise Perret le décor musical parfait entre virtuosité (Indifférence) et sensibilité (la tendresse) Elle est de ces chanteuses dont la grâce infinie sublime les re-créations Et c’est tout l’arc en ciel des émotions qui explose dans un final jubilatoire avec « Fleur bleue » ..

Pour compléter, quelques mots de Bertrand Dicale sur l’album, pas mieux à dire :  

Dicale

Vous avez rendez-vous sur les routes de France, suivez la piste, sotto le stelle del jazz ... https://www.facebook.com/melkoni.project/

Norbert Gabriel

Photo ©NGabriel2022

Festival Musicalarue 2022 : entretien avec SoCalled

29 Août

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Capture d’écran 2022-08-11 222218Ce retour au festival Musicalarue de Luxey, après deux ans de vie évènementielle en suspens pour nous fut-il l’occasion de vérifier comme l’esprit des lieux, des organisateurs, bénévoles et festivaliers reste fidèle à ce qu’il a toujours été? Définitivement : oui. Toujours intacte y est le plaisir retrouver cette atmosphère si singulière qui fait de Musicalarue un festival à part, un rare rendez-vous parvenu à garder une philosophie artisanale et une ambiance familiale en prenant une envergure industrielle, où proximité, curiosité, générosité restent de mise. Toujours volontaire y est la politique de soutien à la diversité des expressions artistiques, avec une programmation éclectique, brassant les genres musicaux, croisant de publics variés, et invitant des artistes de renommée internationale et à large public (Bernard Lavilliers, Fatoumata Diawara, Ibrahim Maalouf, Amadou et Mariam, Angèle, Fatal Bazooka, Gaetan Roussel, entre autres), autant que des artistes alternatifs (Les Têtes Raides, Les Ogres de Barback, Les Hurlements d’Léo, Les Fatals Picards, Tagada Jones, Gauvin Sers, SoCalled,…) et des artistes de rue ou groupes émergents (Les Sans Additifs, Les sans Soucis, Les Bidons de l’An Fer [Lire ici], revenus sur scène avec Tagada Jones, entre autres, Öpsa Deheli).

Capture d’écran 2022-08-05 164439C’est dans cette effervescence bon enfant de découvertes ou retrouvailles culturelles et artistiques, de concerts qui se succèdent, s’enchainent, et parfois hélas se télescopent aussi, laissant des spectateurs à un choix cornélien, mais jamais ennuyés, que Musicalarue nous fournit l’opportunité de vivre un des rares concerts du canadien SoCalled (Josh Dolgin) en France. L’artiste pluridisciplinaire aux multiples terrains de jeux (musicien multi-instrumentiste, dessinateur, photographe, marionnettiste, prestidigitateur, journaliste, cinéaste, auteur de comédies musicales et producteur), inventeur d’un Klezmer-Hip Hop, composite d’inspirations issues des traditions yiddish et hassidique, de musiques modernes urbaines et de créativité personnelle, profitait, lui, d’une date à Musicalarue pour rencontrer à nouveau le public français, avant de s’envoler pour le nord de l’Allemagne, où la suite de sa comédie « Season » devait être jouée à Hambourg. C’est seul sur scène, avec un synthétiseur à assistance informatique et un accordéon que l’homme était venu interpréter quelques chansons, et entre autres les titres « The good old days » et « You are never alone » (« Jewish Cowboy ») tirés de l’album « Ghettoblaster » dont la percée l’avait fait connaitre en France en 2007, et une reprise très personnelle et qui rencontra un accueil amoureux de « Dance me to the end of love » de Leonard Cohen. A dire vrai, il me fut impossible de discerner, au sein du public venu l’écouter, qui était auditeur inconditionnel et assidu de SoCalled, et qui était festivalier non initié, mais curieux et avide de découverte, tant le concert fut un moment principalement de danse, de transe même, de ceux qui entrent en vous, remuent vos tripes, synchronisent votre corps avec un rythme et envoutent votre cœur avec un groove irrésistible -et personne n’y résista-, et de ceux qui se partagent et se vivent ensemble comme s’ils étaient une ultime fête. Quelques instants après, l’artiste montréalais, qui a, par ses dix albums et ses  fructueuses et savoureuses collaborations -on ne citera que la violoniste Sophie Solomon ou le clarinettiste, emblématique klezmorim new-yorkais, David Karkauer (Klezmatiks, Klezmer Madness), tant la liste en est longue-, plus qu’extirpé de l’oubli un patrimoine discographique négligé, continué la tradition klezmer en lui ouvrant une voie où son swing et ses mélodies se combinent aux rythmes, aux sonorités et au phrasé du Hip Hop et de la Funk, et créé, d’un même élan, un univers singulier, véritable agrégat spirituel, émotionnel et musical d’influences variées, acceptait de nous accorder un entretien pour en parler.

– SoCalled, bonsoir et merci de nous accorder cet entretien. Ce soir à votre concert, les gens étaient en transe, emporté par la musique. Comment avez-vous ressenti l’accueil du public?

C’était vraiment fou ! Ça fait du bien d’être là. Je n’ai pas fait beaucoup de dates en France, quatre ou cinq, mais c’est bien tombé, juste avant une comédie musicale que je joue à Hambourg la semaine prochaine.

– Vous avez, à l’occasion d’une chanson, mentionné la guerre en Ukraine, pays de vos origines et que vous connaissez. Comment la dramatique actualité de cette région vous affecte-t-elle?

Mon grand père vient d’une ville qui s’appelle Dniepropetrovsk. Il n’a pas beaucoup parlé de cela. De son temps, c’était la Russie, la Pologne, l’Ukraine : les frontières et nationalités changeaient tout le temps. J’ai visité cette ville et organisé une croisière de la culture Yiddish avec mes parents sur la rivière Dniepr, alors je connais pas mal de monde là bas. Et beaucoup de choses dans la musique locale, les chansons, les poèmes, viennent de la culture Yiddish ; je suis très intéressé par cette Histoire. Quand je vois maintenant ce qu’il s’y passe, les bombardements, la guerre, c’est horrible. On ne peut pas faire grand-chose ; ce n’est pas entre nos mains. Mais on espère que quelque chose peut arrêter ce maniaque à Moscou.

 

Capture d’écran 2022-08-11 221731– Vous avez consacré un spectacle de marionnettes aux Contes d’Odessa d’Isaac Babel, qui retranscrivent un Odessa assez pittoresque, des brigands juifs des quartiers anciens de la ville du début du XXème siècle. Pouvez-vous en parler?

– Tu connais les Contes d’Odessa d’Isaac Babel ? J’ai visité Odessa, quelques temps après cette croisière sur le Dniepr, plusieurs fois. Même aujourd’hui, c’est une ville magique. C’est comme Vienne ou Budapest. C’est une ville très intéressante et il y a aussi un côté perdu là bas, un peu oublié. Les Contes d’Odessa sont fous. Un théâtre Yiddish à Montréal m’avait demandé de faire quelque chose pour lui, et je me suis demandé ce que je pourrais faire dans une langue que vraiment pas beaucoup de personnes parlent, le Yiddish. Il fallait faire une histoire en Yiddish pour une bonne raison, parce que ça racontait histoire vraiment Yiddish. J’ai pensé aux Contes d’Odessa d’Isaac Babel qui sont écrits en Russe, mais sont vécus en Yiddish, celui de la vie des gangsters juifs. J’ai donc monté un spectacle pour ce théâtre, avec de la musique originale, mais les histoires de ce monde perdu. J’ai regroupé un orchestre composé d’immigrants ukrainiens, roumains, bulgares, russes, de Montréal. 30894878417C’était très intéressant pour moi de travailler avec ces musiciens, vraiment une grande chance pour moi de collaborer avec cette grande formation d’une quarantaine de personnes sur scène! Et maintenant je suis en train de finir une autre pièce musicale pour la semaine prochaine à Hambourg, où j’ai déjà fait trois comédies musicales avec des marionnettes, qui s’appelle « Seasons » -les « Saisons »-. J’avais fait une première « Saison », puis on avait beaucoup aimé et m’avaient demandé une autre création. J’avais donc fait une « Saison 2 », puis je me suis dit qu’il fallait faire comme Vivaldi : écrire quatre saisons. Donc après cette interview, je vais finir d’écrire cela!

 

– Isaac Babel, même s’il maitrisait et écrivait parfaitement le Russe, a, d’une certaine manière, inventé sa propre langue personnelle, hétéroclite, comportant des mots ou expressions issues du Yiddish, de l’Ukrainien, de l’Allemand, du Français aussi, et c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles ses Œuvres Complètes n’ont été traduites dans notre langue que tardivement, bien après Les Contes d’Odessa et Cavalerie Rouge, tant il est complexe de le traduire en transcrivant l’ambiance que donne ce particularisme linguistique. Peut-on y voir un parallèle avec votre démarche de musicien, créateur d’un univers composite, nourri de beaucoup de sources culturelles, et très singulier à la fois?  

– Si tu veux. Oui, peut-être qu’il était un peu « sampler », échantillonneur avec les mots. C’est très poétique ; je n’avais jamais pensé à ça, car il a écrit dans un Russe très impeccable. Mais oui, effectivement, tous les artistes prennent d’un peu partout, pour faire leur art. Même Picasso a dit  que « l’artiste est un réceptacle d’émotions qui viennent de partout ». Il n’y a rien de nouveau ; tout a déjà été fait avant. 

 

– Concevez-vous votre manière de pratiquer la musique comme la perpétuation et la continuation d’un héritage ou comme l’imagination d’un monde reconstitué, peut-être un peu rêvé ou fantasmé, un peu à l’instar de celui qu’on entend dans la musique de Goran Bregovic?

– Je fais parti d’une longue histoire, dans un état constant d’évolution. L’Histoire juive est très ancienne, des milliers d’années. Mais ça continue à cause des chansons, des prières, des langues, des récits partagés. Je ne suis pas religieux, mais j’aime la culture, et j’aime avoir ma propre culture. Et cette culture qui était un peu perdue, et tuée, je suis tombé dessus un peu par hasard, en cherchant des anciens disques. J’ai découvert des anciens disques, et ai compris que j’avais quelque chose de mon patrimoine qui vaut la peine d’être partagé, repris, et mérite de vivre. J’ai beaucoup aimé le Hip-Hop au début. Mais il vient de la culture afro-américaine, donc je me sentais toujours un peu inconfortable de prendre une autre culture et de parler dans une autre culture. Et lorsque j’ai trouvé quelque chose qui parle de mon histoire, de l’histoire de mes parents et grands-parents, c’était plus légitime et honnête pour moi d’y participer.

 

Capture d’écran 2022-08-11 223332– Vous être un artiste pluridisciplinaire, et d’ailleurs ce soir, vous vous êtes permis d’offrir au public un tour de magie entre deux chansons. Les différents arts que vous pratiquez s’influencent-ils les uns les autres?

– Je ne suis pas maitre d’une discipline unique. Je suis pas mauvais ; j’ai beaucoup bossé sur quelques trucs. Je pratique le piano, mais il y a des pianistes bien meilleurs que moi, des producteurs meilleurs que moi, des rappeurs meilleurs que moi, des magiciens, des photographes, des fabricants de marionnettes meilleurs que moi. Mais je m’en fous : j’aime participer, essayer, pratiquer, développer des techniques, des répertoires, faire encore et encore. Et même si je ne suis pas maitre de quoi que ce soit, j’aime m’y intéresser, et je ne m’ennuie jamais ainsi. Quand une discipline m’ennuie, je peux me consacrer à une autre pour être toujours inspiré. Et donc tous les arts s’inspirent les uns les autres. Mais tous les arts sont très reliés à la base : la philosophie de la magie, avec le sens du temps, de la direction, est une chose que tu peux appliquer à la musique, à la photographie, au film, pour raconter des histoires. C’est la manière dont ton esprit fonctionne, le « story telling ».

 

– Lorsqu’on est un artiste qui invente une forme de cosmopolitisme artistique et aime se nourrir de cultures différentes, l’époque peut sembler inquiétante, avec sa tendance un peu générale aux replis identitaires, qui gagne votre pays comme bon nombre d’états européens, et la France aussi, et menace une façon de vivre ensemble dans le respect, et contre l’ignorance de l’autre. Cela vous rend-t-il pessimiste?

– Mais Montréal me donne espoir pour le monde. Comment être ensemble, comment partager, comment apprendre à vivre ensemble, faire l’amour ensemble, écouter les différents sons des uns et des autres. Tu parles de la France, c’est un peu différent. Mais Montréal est très différent du reste du Québec. Le Québec est un monde un peu petit, étriqué, une sorte de focus pas mal raciste, nationaliste, protectionniste avec la langue française. Pour un anglophone comme moi, c’est triste de voir ce qui se passe au Québec. Il y a un régime horrible qui s’appelle le CAQ [DLR : Certificat d’Acceptation du Québec]. Je vis au Québec, mais en tant que Juif, en tant qu’Anglophone, je ne me suis jamais senti québécois : je serais toujours « l’autre ». Mais avant c’était moins compliqué. Le gouvernement du Québec utilise une clause spéciale pour éviter les lois du Canada qui protègent les minorités linguistiques, et finalement il instrumentalise une clause légale pour faire n’importe quoi. Et comme le Québec est notre nation, le gouvernement fédéral canadien ne peut pas nous protéger contre ça. C’est frustrant pour les Montréalais, qui voient qu’on peut tous vivre ensemble et que c’est bien. On peut avoir plusieurs langues différentes et protéger aussi une langue comme le Français, qui se sent légitimement en danger, puisqu’il est entouré d’états et de peuples anglophones. On peut comprendre qu’il ait besoin d’être protégé, mais il n’a pas besoin de tomber dans le fascisme, le nationalisme et le racisme, comme c’est le cas aujourd’hui. Cela effraye les gens et les fait fuir ailleurs. Les anglophones ont peur et ne veulent pas vivre dans un pays où ils sont privés de leur langue et ne peuvent pas éduquer leurs enfants dans leur langue, où les Juifs ou n’importe quelle personne d’une autre confession religieuse ne peuvent pas travailler dans le secteur public et porter une kipa ou d’autres symboles religieux, dits « ostentatoires », alors qu’on peut y porter une croix chrétienne, car c’est le patrimoine et l’Histoire du Québec. Il y a des croix et des églises sur chaque montagne à Montréal, et ça ne gène personne. Donc beaucoup quittent le pays pour l’Ontario ou d’autres états. Et cette politique attire le même public populiste qui aime les gens comme Trump ou Orban. Donc pour ce gouvernement il faut chercher des votes hors de Montréal, parce que Montréal, mentalement, c’est une île, dans le Québec.

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Miren Funke

Photos : Carolyn Caro, Miren Funke

Liens : site de Socalled : https://www.socalledmusic.com/

Je souhaite dédier cet article à un ami qui nous a construit avec sa culture et les livres qu’il nous mettait entre les mains, Jean-François Orgogozo, lorsque nous étions jeunes étudiants. Lui qui m’avait fait connaitre Babel avec Cavalerie Rouge et m’en parlait souvent jusqu’à me donner le gout de lire toutes ses œuvres, il manque à ce monde. Merci « Jeff » pour ce que tu y as semé…

Et merci encore une fois à toute l’équipe de Musicalarue.

Romain Didier et Cie au Château de la Roche

21 Août

le chateau de la Roche par D Garcia

Chacun ses châteaux de la Loire, ici c’est sur le vieux Liger gaulois encore sauvage que le château de la Roche surveillait les bateliers à l’entrée des goulets sinueux entre St Priest la Roche et Roanne. Ce 12 Août 2022, le niveau du fleuve est presque au plus bas, et le château retrouve son statut de sentinelle perchée au dessus des rochers..

C’est le dernier concert de Quartiers d’Eté, un final première classe avec Romain Didier et Thierry Garcia précédés par une première partie; quatre artistes de la région ont travaillé en amont, avec Evelyne 1-1-première partie chateau Roche 5022x3626Gallet il a quelques mois, et Romain Didier ces derniers jours pour peaufiner leur art. Chloé Serme-Morin, Lucile en boucle, Apolline Beauchet *  et Maxence Melot  ont interprété chacun deux chansons, une originale et une du répertoire, accompagnés par le pianiste Christophe Duplan. Leur première chanson en choeur, pour ouvrir la soirée fut une déclaration, « Que je t’aime… » chacun peut imaginer la dédicace qui lui plaît. Ensuite, ce fut un enchaînement fluide avec des chansons en hommage à Barbara, (Chloé, « Gottingen », Apolline « Mon enfance ») à Pierre Perret « Lily » par Maxence, et à  Michel Legrand par Lucile « Les moulins de mon coeur »… et sa chanson  « Si tu en as envie » a été chantée  en choeur final.
* Apolinne c’est aussi Opaline

Au soleil couchant Romain Didier et Thierry Garcia entraient en scène.

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Un concert de Romain Didier est toujours une surprise, une alchimie subtile entre les chemins musicaux d’hier matin, ceux d’aujourd’hui, d’autres ont 40 ans, et tout résonne en harmonie avec le temps présent. Romain Didier est un des plus riches auteurs de chansons qui racontent, d’histoires qui nous ressemblent et nous rassemblent, de contes tendres et poético burlesques, de chroniques acidulées, avec en filigrane un humour ciselé façon Prévert ou Groucho Marx que j’entends fredonner « Dans ma rue » avec peut-être une pointe de jalousie…

1-Romain Didier Réduitt 3935x2443 3935x2443 C’est une fresque humaniste et rêveuse, nostalgique et réaliste, qui chante les mille et deux tableaux du grand show quotidien de la vie. Un tableau a souvent deux faces, recto verso, comme dans ma rue, une rue tranquille à première vue, question de scénario, l’un chante, l’autre pleure. Les gens gentils sont souvent des salauds En manque de scénario ? Et les deux sont le plus souvent entremêlés.

Ce sont les chroniques de la vie balagan, foutoir foutraque, mais on n’a que celle-là, et malgré tout, en voyageant dans les chansons de Romain Didier, il me semble qu’elle pourrait être supportable.

Dans cet éclectisme foisonnant, Presley a fait une sorte de visite par procuration, avec ce rock au piano style Art Tatum , ou Bud Powell, un rock que les filles de 7 à presque 107 ans ont salué de cris enthousiastes comme il se doit, les gorges de la Loire étaient bien déployées . Dans le piano tout noir de Romain Didier, il y a des musiques de toutes les couleurs, des arc-en-cieux, des feux d’artifice, du piano Chopin, du piano Gershwin, le rag-time et la rhapsodie de la vie

1-Romain Didier et Thierry Garcia 3947x1504 montage réduit 2 3947x1504 3828x1466

En 2022, la forme nouvelle, c’est un duo avec Thierry Garcia et ses guitares, qui se marient intimement avec le piano, pour une redécouverte des chansons d’hier, un son neuf, grâce à une complicité  résultant d’un long compagnonnage musical et amical, que vous pouvez entendre dans les liens ci dessous, en attendant le 4 Décembre, au Café de la Danse, concert dans lequel un percussionniste sera présent.

Son nouvel album « Souviens-moi » pourrait être une synthèse de quelques décennies de création, en illustrant cette phrase de Philippe Forest : «Que toute chanson soit autobiographique c’est certain.  Simplement c’est l’autobiographie de celui qui écoute. »

Bref CV musical …

Dans un piano tout noir

https://www.youtube.com/watch?v=GrgunPM-CYc

Chanteur de rock

https://www.youtube.com/watch?v=h0KHgmQOaKM

Le funambule est mort

https://www.youtube.com/watch?v=WBxqUYNXosQ

Pianiste de bar 

https://www.youtube.com/watch?v=kumCG8wYe4A&t=30s vers 21′

Les libellules

https://www.youtube.com/watch?v=ADnE1Pzo6Dc

et les dernières en piano guitare (et batterie) Concert annoncé pour le 5 décembre 2022 au Café de la Danse

Je me souviens

https://www.youtube.com/watch?v=ysciNfWPiR0

La femme qui sommeille

https://www.youtube.com/watch?v=2dD-WY9xHpw

Merci d’être venu

https://www.youtube.com/watch?v=mPwDXe2omk8

Une aberration

https://www.youtube.com/watch?v=H4ktKYckTyE

C’était sous les étoiles des gorges de la Loire le 12 Août 2022…

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Pour mémoire, Dans ce piano tout noir il y a quelques années, https://leblogdudoigtdansloeil.wordpress.com/2016/11/30/romain-didier-dans-ce-piano-tout-noir-le-5-decembre/

Norbert Gabriel

Crédits photo: N Gabriel sauf la première « Le château de la Roche »  par Dominique Garcia

Merci à  Pierre-Antoine Bernet maître d’oeuvre de ces Quartiers d’Eté au Château de la Roche.

NB: les Quartiers d’Eté c’est ici  —> https://www.copler.fr/les-quartiers-dete/

Concerts   sur les berges, petit théâtre de verdure , avec buvette et assiette apéro…

Entretien avec Animal Triste lors du festival Jalles House Rock (St Médard en Jalles, Gironde) pour la tournée du second album « Night of the Loving Dead »

7 Août

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Le mois dernier, Animal Triste, venait expulser sur la scène du festival Jalles House Rock de St Médard en Jalles, près de Bordeaux, son Rock fiévreux, ténébreux et envoutant, surgit des entrailles d’immenses espaces nocturnes américains, balayés de vents violents, que le groupe irrigue aux quelques sources de références communes liant les sept rouennais. Sources qui enflent et font déferler des compositions originales, comme un torrent sauvage secouant les tripes de l’auditeur envahi par l’esprit de fantômes qui aimantent autant qu’ils inquiètent, comme peuvent inquiéter, en même temps qu’elle nous intriguent et nous fascinent, ces part d’ombre et de sauvagerie de nous-mêmes qu’on ignore, parfois devine ou sent, mais ne contrôle jamais. Animal Triste s’est fondé avant tout sur une histoire d’amitié entre musiciens évoluant dans diverses formations : au chant et à la guitare, Yannick et Sébastien (alias Helmut et Raoul Tellier, respectivement chanteur et guitaristes de La Maison Tellier), à la batterie et à la guitare Mathieu et Fabien (de Radio Sofa), à la troisième guitare David (Darko) et à la basse Cédric (du groupe Dallas). Mais, ce sont aussi des inspirations et influences communes (Nick Cave and The Bad Seeds, Black Rebel Motorcycle Club, dont le leader Peter Hayes interprète en duo avec le groupe le titre « Tell me how bad I am » sur le dernier album, The Doors, Sixteen Horsepower), et surtout le désir de revenir ensemble déterrer les racines d’une passion musicale, dont les premiers cris bestiaux et magnétiques les firent vibrer, les caresser, et y nouer d’autres, pour créer et jouer le Rock qu’ils aimaient écouter, qui ont fédéré ces amis autour de ce projet, dont un premier album éponyme, terriblement habité, enjôla fin 2020 l’oreille d’un public et aspira son âme, et le second, « Night of the Loving Dead » est sorti cette année. Mathieu et Cédric, batteur et bassiste du groupe, acceptaient de répondre à quelques questions pour nous parler de cette passion commune originelle qui leur fait forger à leur tour un Rock original et brûlant qui, du caverneux à l’horizon universel croit, s’intensifie et s’amplifie.

Capture d’écran 2022-08-05 164109– Bonjour et merci de nous accorder cet entretien. Vous êtes cet été sur les routes pour présenter votre nouvel album ?

– Mathieu : Oui, complètement. On fait une petite tournée dès que les dates le permettent ; on sera à Angers le 2 juillet et à Rock en Seine le 26 aout, à Rouen le 04 septembre, et puis d’autres dates suivront.

– Cédric : On n’avait pas prévu qu’il y aurait un confinement, mais on avait prévu d’enregistrer l’album, et puisqu’en raison de l’actualité de la pandémie, tout le monde était disponible, on en a profité pour prendre deux semaines en studio non stop. Ça a été un moment suspendu, et c’était un album joyeux à faire.

 

– On entend dans votre jeu et sur les enregistrements, outre une belle cohésion entre toutes vos individualités, quelque chose de très vivifiant et authentique, comme un sens de l’urgence. S’agit-il de prises « live » ?

– Mathieu : On a un fonctionnement très instinctif en fait. On fait des ossatures de morceaux dès le début, qu’on avance, mais pas trop. L’idée, c’est d’arriver en studio avec une possibilité libre, que tout puisse se passer. On a ce sentiment, de quand on est en répétition et qu’on crée un morceau, qu’il est ensuite fantastique de pouvoir rejouer. Je pense que la première intention est souvent la bonne. L’urgence, oui, complètement. On s’appelle « Animal Triste », faut que ce soit un peu instinctif quand même. Le Rock, c’est quand même ça. Bien sûr je comprends les choses un peu cérébrales, mais nous, on avait besoin de retrouver de l’instinct.

Capture d’écran 2022-08-05 164409– Est-ce de ce besoin qu’est né Animal Triste, de vivre en groupe, ce que peut-être vous ne viviez pas dans vos formations respectives, les uns et les autres ?

– Mathieu : C’est né d’un besoin d’écouter la musique qu’on n’entendait plus. Et surtout de ne pas tomber dans le « c’était mieux avant ». On ne voulait pas tomber là dedans, parce que ce n’est pas vrai ; plein de trucs se passent. Mais on ne le voit plus de la même manière. Notre démarche était de nous demander ce qu’on a envie d’écouter, et de se dire : on n’a qu’à le faire!

– Cédric : C’était un bon prétexte aussi pour se retrouver entre amis.

– Mathieu : Oui, c’est un casting idéal : tu joues avec tes meilleurs potes. Il se trouve que je suis avec les meilleurs humains que je préfère dans ma vie, on se fait confiance, et c’est aussi simple que ça. Pour revenir à ta question, les textes sont de Yannick. C’est son jardin à lui, et on s’est rendu compte à la relecture du second album qu’il avait retranscrit complètement l’ambiance de l’enregistrement. Il parle de nous, et à la fois il y a des passerelles entre tous les morceaux. Quand on a enregistré l’album, il était avec nous dans un corps de ferme, puis partait s’isoler pour écrire, revenait pour tester sur la musique qu’on avait avancée, puis retourner écrire. On a bossé comme ça ; c’était beaucoup nos compositions qui lui inspiraient ses textes. Pour lui c’est aussi un exercice rigolo de chanter sur des musiques qui ne sont ni de Sébastien, ni de lui. La première fois qu’il a chanté sur des compositions de Fabien -c’est ainsi qu’Animal Triste est né-, il a trouvé ça simple et naturel, très évident de trouver sa ligne de chant. Nous, on avait l’idée de l’utiliser dans des tonalités graves, car c’est un immense chanteur, et c’est intéressant d’aller le chercher dans des performances où il ne va peut-être pas forcément. Et c’est aussi ce que lui voulait ; on a souvent évoqué avec lui Jim Morrison. C’était un grand chanteur, mais imprévisible et incontrôlable, capable de hurler autant que de faire le crooner, et c’est ça qui faisait tout le sel du chanteur des Doors. Et l’idée était de retrouver ce truc là, savoir si on est capable de se mettre en danger. Et moi je suis content d’avoir retrouvé le sel de la musique que j’avais un peu perdu.

– Cédric : C’est un projet qui est cent pour cent libre, sans aucune contrainte en fait. Le seul truc, c’est qu’il faut qu’on soit raccord entre nous.

– Mathieu : Notre label ne nous met aucune contrainte effectivement, sauf celle de faire des disques! C’est génial. Nous sommes libres de nos choix et respectés là dedans. Je ne veux pas faire d’amalgame, mais les gros labels ont trop cru que c’était eux qui avaient le pouvoir. Ce sont toujours les artistes qui ont eu le pouvoir, et si ceux-ci se sont laissé malmener par des labels, c’est juste parce qu’ils n’ont pas eu de c*** et ont accepté ça. Combien de fois me suis-je battu avec des directeurs artistiques qui disent connerie sur connerie sur la façon d’écrire une chanson? Avec Animal Triste, personne ne nous fera mettre un genou à terre. C’est impossible. Et notre label l’a bien compris et accepté, et ça, c’est génial.

Capture d’écran 2022-08-05 164308– Et le fait de jouer chacun dans vos formations respectives sur d’autres terrains de jeux a-t-il été un atout en termes de savoir-faire et d’aisance, ou plutôt un handicap, pour vous coordonner intuitivement ?

– Cédric : En fait c’est plus une histoire d’amitié. On se connait depuis longtemps, donc on sait très bien le terrain dans lequel chacun évolue. Mais on était sûr qu’on allait s’entendre. Évidemment que l’on joue dans des formations qui ne sont pas forcément similaires ; mais on savait très bien que chacun donnerait ce qu’il faut pour que le projet nous corresponde. C’est le projet dans lequel je joue qui artistiquement me plait le plus, comme si j’avais attendu des années avant d’arriver à faire cette musique là, avec les gens que je préfère. Ça demandait plus d’expérience, un peu de maturité, et ce côté du plaisir un peu neuf à se retrouver entre copains. C’est comme un groupe de bœuf de fête de la musique, comme quand on était jeunes, mais avec un peu plus de métier.

– Mathieu : Je vois ce que tu veux dire par rapport au fait d’avoir des influences différentes. Même sans se le dire vraiment, on a dessiné le cadre d’Animal Triste assez vite. C’est-à-dire que, tous, on écoute Black Rebel, les Doors, Nick Cave, et pleins d’autres. Y en a qui vont avoir des influences spécifiques, par exemple Cédric écoute du Rap et du Hard Core, moi, j’écoute du Metal, Yannick écoute des choses plus particulières. Mais les artistes que je viens de te citer nous réunissent tous.

– Cédric : On a une longue histoire d’amitié commune. Pour tout te dire Mathieu a été un peu mon mentor.

– Mathieu : C’est un très bon batteur ; il m’a remplacé au sein de Radio Sofa.

– Cédric : En tous cas, c’est un peu mon mentor : je m’inspirais beaucoup de lui pour tout ce qui est jeu de batterie. En jouant avec lui, je savais très bien qu’on ne mettrait pas deux batteries dans le groupe, et donc il me fallait un autre rôle pour pouvoir jouer avec mes potes, et ça a été un prétexte ou une occasion pour apprendre à jouer d’autre chose, la basse en l’occurrence.

– Mathieu : C’est important ce que dit Cédric, car, quand on a monté le groupe tout au départ, c’était Fabien, Yannick et moi, vraiment sur le thème de faire quelques chansons pour s’amuser. On se disait qu’on devrait jouer ces chansons en vrai, mais on n’avait pas de bassiste, et du coup, Cédric a proposer de se mettre à la basse, et c’est comme ça que tout est arrivé, parce que c’est lui qui nous a dit : « les gars, faut qu’on aille dans un local de répétition, on ne va pas laisser ça comme ça ».

 

– Animal Triste est-il aussi le lieu où vous vous autorisez à aborder des thématiques pas forcément pertinentes pour vos autres groupes ?

– Matthieu : Sur les textes, ce n’est pas facile à dire, mais si, évidemment. Surtout on avait envie de retrouver ce folklore qui nous appartient, plus américain qu’anglo-saxon, de désert la nuit, de grands espaces, avec une dimension un peu shamanique, des fantômes d’Indiens, des choses comme ça. Il y avait ça sur le premier album musicalement, et sur le deuxième, je pense que Yannick l’a exploré dans ses textes. On était intéressé par le vaudouisme et des choses comme ça, et il a cherché là dedans.

 

Capture d’écran 2022-08-05 164148– Y aurait-il eu pour lui un peu une envie d’explorer avec la langue anglaise un univers qui a pas mal inspiré ses textes français pour La Maison Tellier ?

– Mathieu : Complètement ! La question du Français ne s’est pas posé une seule seconde pour nous. D’abord parce que Yannick a un très bon  niveau d’Anglais ; il est agrégé d’Anglais. Et je reviens aux Doors, mais Morrison est très vite intervenu dans notre culture. Yannick a appris à chanter sur « Morrison Hotel ». Donc pour retrouver des choses qui nous ont fait vibrer, la langue anglaise nous a semblé être le meilleur médium pour y arriver. Alors, là, je pense que pour le coup, et ça fait le lien avec une question précédente, c’est presque pour Yannick que ce doit être le plus intéressant. Parce que La Maison Tellier, c’est quand même très feutré, et Animal Triste l’amène vers autre chose. Il a un côté performer dans le groupe, une dimension cathartique qu’il ne met pas en avant avec La Maison Tellier. De la même manière qu’harmoniquement, La Maison Tellier a toujours travaillé dans la subtilité, alors que nous avons consacré plus au travail de la puissance et l’atmosphère, en tout cas sur le premier album. Pour le deuxième, on y a mis plus de subtilité, donc effectivement peut-être que nos formations respectives se nourrissent mutuellement. On peut faire des passerelles partout ; de toute façon la nourriture intellectuelle rejaillit toujours.

– Cédric : Quand tu fais de la musique, c’est toujours un peu de toi que tu y mets, donc tu ne peux pas vraiment cloisonner. Ça reste des démarches sincères, donc on y met, tous, de nous-mêmes. Le Yannick d’Animal Triste et celui de la Maison Tellier, ce n’est pas Docteur Jekyll et Mister Hyde ; c’est deux facettes du même Yannick. C’est celui qui aime autant Jean-Louis Murat que Nick Cave. C’est juste un autre terrain de jeu.

 

– Pouvez-vous parler de cette reprise de « Dancing in the dark » de Bruce Springsteen et de votre rencontre avec Peter Hayes du Black Rebel Motorcycle Club ?

– Mathieu : Tu vois, ce sont des choix, dont parfois on ne sait même plus trop pourquoi on les a fait. Je pense qu’on est arrivé à la cantonade, en répèt’, on a du se dire que ce serait cool de faire une reprise de Sprinsgteen. C’était aussi simple que ça, parce que d’abord c’est un superbe morceau, et qu’ensuite il était plus facile à dépoussiérer que d’autres, les arrangements étaient vraiment surannés. Le morceau est génial, mais les synthétiseurs sont vraiment datés années 80. Donc c’était facile d’aller ailleurs avec ça. Tu remplaces les synthés par des guitares, et de suite ça donne une autre couleur, mais toujours avec cette trame harmonique qui reste très belle. Le texte est superbe, parce que c’est Springsteen et qu’il sait écrire, et d’un point de vue de performance vocale, c’est intéressant pour Yannick d’aller se frotter à une voix comme celle de Springsteen. Pour nous, à la batterie et la basse, c’était assez rigolo d’aller enlever ce son « heighties ». Quant à Peter Hayes, on est très fiers de jouer avec lui à Rock en Seine… Bon, pas sur la même scène, pas exactement en même temps, mais on s’en fout : on est sur la même affiche! C’est une grande fierté pour nous d’avoir Peter Hayes de Black Rebel invité sur notre album. En fait on cherchait des featuring pour le deuxième album, et on avait une liste de cinq noms, dont le sien en premier, de gens qu’on aurait aimé inviter. J’ai tenté le coup, même si on m’en avait dissuadé, en disant que jamais il n’accepterait de faire un featuring. Son manager m’a demandé si on était connus, j’ai répondu : « pas encore », mais le premier album avait quand même eu une bonne presse, et il a transmis la demande à l’artiste, qui m’a répondu directement en mail en demandant de quoi on avait besoin, et nous a envoyé ses pistes. C’était excellent, on n’a parlé que de musique, jamais de tune. Et je bosse encore sur un autre projet, un groupe qui s’appelle City of Exile, aujourd’hui avec lui. C’est une très belle rencontre, mais on a hâte de le voir en vrai, car pour le moment tout s’est fait par correspondance.

 

Capture d’écran 2022-08-05 164243– Il y a une scène abondante et prolifique dans votre ville normande. Comment y vivez-vous?

– Mathieu : La scène rouennaise est très puissante. Nous sommes un petit peu plus vieux que les gosses de la scène actuelle, et c’est fou de voir le tour que ça a pris en dix ans. C’est parce qu’il y a un très bon accompagnement par les structures.

– Cédric : C’est stimulant d’avoir un environnement créatif. Ça motive.

– Mathieu : Et puis à Rouen, déjà à l’époque où Cédric jouait dans Dallas, et moi dans Radio Sofa, et La Maison Tellier existait déjà, on ne se tirait pas la bourre. Il n’y a jamais eu d’esprit de rivalité ; tout fonctionnait déjà dans l’entraide et de manière très détendue. C’est une chouette ville à plein d’égards. Il y a beaucoup d’endroits où jouer quand on débute : des bars à Rock, des salles de concerts.

 

– Le support matériel, en termes de lieux pour jouer contribue énormément au foisonnement des scènes locales, comme ça a été le cas à Bordeaux, dans la fin des années 70-début 80, avec tous ces groupes qui ont suivi l’impulsion de Strychnine entre autres, de ce qu’on a nommé le « Bordeaux Rock ». Y avez-vous des références?

– Mathieu : Bordeaux pour nous à l’époque, c’était incontournable. Il y avait Noir Désir bien sûr, mais aussi tout une scène Rock.  Et puis Strychnine et les autres, juste avant. On avait un pote, Akim Amara, qui venait de Bordeaux et avait joué avec tous ces gens, et s’est retrouvé à Rouen, car, disait-il, c’est là que maintenant la scène se passe.

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Miren Funke

Photos : Carolyn Caro

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